65 ans de Faits Divers à Bordeaux

Qui est Bernadau ?
Pierre Bernadau est un érudit bordelais, qui a vécu dans cette ville de 1762 à 1852, qui a ainsi tout connu de la vie d’une grande ville de province, depuis la fin de l’ancien régime jusqu’aux prémisses du second Empire et qui, à partir de 1787, a retranscrit régulièrement, dans ses Tablettes, les petits et grands évènements auxquels il a assisté, ou bien dont il a eu connaissance par les différents journaux, bordelais et parisiens, qu’il consultait avec assiduité.
Dans sa vie publique, il s’est particulièrement impliqué pendant la Révolution, puis, gravement inquiété sous la Terreur, il a cessé toute activité politique pour se consacrer à ses écrits. Son œuvre, qu’il destinait à la postérité, comporte plusieurs livres imprimés et des milliers de pages manuscrites. Historien – et même, à ses yeux, le seul historien de Bordeaux en son temps – Bernadau n’était pas vraiment apprécié par ses collègues contemporains avec lesquels, il faut le reconnaître, il avait été très dur et qui, il convient aussi de l’admettre, le lui ont bien rendu. Les historiens qui sont venus ensuite l’ont beaucoup critiqué, la génération suivante leur a emboîté le pas et, de nos jours encore, il est de bon ton de ne le « prendre qu’avec des pincettes, de s’en défier ». Et pourtant, son nom, ses écrits, ses chroniques, sont régulièrement évoqués dans notre histoire locale, ce qui en fait une sorte d’historien mal-aimé, mais incontournable.

Que sont les Tablettes ?
En mars 1787, Bernadau, jeune avocat de 25 ans, entreprend la rédaction de ses Tablettes manuscrites, un journal tenu quasi quotidiennement, et ce jusqu’à sa mort en 1852. La ville de Bordeaux a acheté à ses héritiers, pour une somme de 1200 francs, la collection Bernadau en 1860, la Bibliothèque municipale étant alors dirigée par Jean Baptiste Gergerès, et c’est Jules Delpit qui classera les 106 volumes manuscrits conservés à la Bibliothèque de Bordeaux, et, de nos jours, largement microfilmés.
Pierre Bernadau avait divisé sa collection en deux séries. La première était intitulée : Oeuvres complètes héréditaires et la seconde : Spicilège bordelais. Les Tablettes manuscrites occupent 5611 pages et sont consultables à la Bibliothèque Municipale de Bordeaux sous les références de microfilms MIC 1698/5 à MIC 1698/12.

Que contiennent les Tablettes ?
On y trouve de tout, du meilleur, mais aussi du pire : beaucoup d’informations locales concernant ce qui se passe et ce qui se dit à Bordeaux, les évènements marquants en France et à l’étranger, des jugements et des éléments biographiques sur ses contemporains, les spectacles de la ville, mais aussi des remèdes et des recettes, des extraits d’ouvrages ou de journaux, des morceaux littéraires, des observations de statistique sur l’activité du port ou sur la démographie bordelaise, des données météorologiques, ….
Bernadau rédige a posteriori, dans les années 1800, une préface à son oeuvre, dont ces passages qui éclairent sa démarche :

« La collection héréditaire de mes oeuvres, dont voici le premier volume, contiendra soit des ouvrages imprimés ou manuscrits que j’ai composés, soit des articles de journaux qui renferment quelque chose qui me concerne et dont j’ai cru devoir conserver le souvenir. Une pareille collection n’est bonne à faire que dans des intérêts de famille […] Ce n’est pas au reste que j’ai la présomption de croire que mes collatéraux s’occuperont longtemps de moi ; je n’attendrai pas même de longs souvenirs de descendants en ligne directe, mais cela peut attacher un moment de vanité que de mordre une fois dans un des volumes qui renferment les rêves d’un vieux parent […] Ce devait être un grand original que notre oncle, se dira-t’on, mais il aurait dû nous laisser moins de papier noir et plus d’argent blanc. […]
Ces manuscrits sont ceux qui remplissent le plus grand nombre des volumes in-4° de cette collection. Ils ont pour titre : Tablettes contemporaines, historiques et cryptographiques. C’est un mémoire des grands événements du temps à la manière du journal de l’Estoile et des mémoires secrets de Bachaumont. On sait que ces deux ouvrages, qui ont donné naissance à plusieurs autres du même genre, n’étaient pas destinés à être imprimés par leur auteur. Mais lorsqu’on les a publié, ils ont bientôt été recherchés parce que tout ce qui révèle des fils cachés de l’histoire est assez généralement accueilli par toutes les classes de lecteurs.
Mes Tablettes manuscrites commencent en 1787, c’est-à-dire à une époque où les querelles des parlements occupait tellement l’opinion publique qu’on a pu prévoir qu’elles auraient une grande influence en France et y amèneraient quelques secousses violentes dans l’Etat. C’est de cette époque préliminaire
à la révolution que date l’entreprise de mes Tablettes. J’y ai depuis consigné tous les événements de quelque importance qui soient arrivés en Europe.
[…] J’y parle de ce que j’ai vu et de ce que j’ai entendu raconter par les grands faiseurs de l’époque, À quoi j’ajoute mes réflexions particulières qui sont le résultat des opinions diverses et comparées. C’est presque jour par jour que je rappelle et apprécie les événements qui se passent, soit directement soit indirectement, mais toujours publiquement, sous mes yeux, car c’est en rappelant un fait particulier à Bordeaux, où j’écris, que je traite de ce qui arrive dans le même temps en Europe. On sait que mon récit n’est ni déguisé, ni partial, parce que je l’écris sans intérêt comme sans crainte. J’y mets la franchise et la hardiesse que j’emploierai en parlant devant des personnes sûres en petit comité. […] Cette collection paraîtra un peu bizarre et mal arrangée, parce que j’ai fait entrer bien des choses qui diffèrent entre elles d’utilité et d’intérêt. […] Je tiens plus à ce qu’on tire parti de ce que je laisse, qu’à former des prétentions pour qu’on le conserve par vanité d’auteur. Elle ferait un moi passablement ridicule et je ne m’en suis jamais bercé. Mes bons amis, faites argent de ma dépouille, quand vous en trouverez l’occasion, j’y consens et même je vous le prescrit. »

Les Tablettes et les historiens
La période révolutionnaire des Tablettes a été étudiée par Michel Lhéritier, un des très rares historiens en ayant transcrit des passages, en se limitant cependant aux « initiatives intéressantes de la population ou des autorités de Bordeaux, sur l’évolution de la crise révolutionnaire, sur les circonstances qui l’ont déterminée, sur les mesures prises par le Pouvoir Central, enfin sur le contre-coup qu’ont pu avoir en province les grands événements politiques survenus à Paris ».
L’analyse de Anne de Mathan a porté essentiellement sur la période de la Terreur et elle restitue un début, sinon de moralité, du moins d’utilité, au chroniqueur : « Bernadau n’est certainement pas un auteur sympathique, mais sa chronique se révèle passionnante par la minutie de ses descriptions et la fiabilité de ses informations. Elle reste intéressante jusque dans ses jugements de valeur à l’emporte-pièce, égarés par l’aigreur et le ressentiment, qui donnent une idée des frustrations engendrées par des ambitions déçues dans la société de la fin du XVIII° siècle. »
Et ce n’est que très récemment que Georges Cuer, dans un article au titre aussi juste que savoureux, Bernadau, un bordelais à sa fenêtre, saisit la démarche de l’annaliste et lui rend ainsi hommage en nous incitant à une lecture mieux orientée des Tablettes :  » … les travaux récents des historiens nous invitent à réévaluer les écrits personnels et intimes, les écrits du for privé comme on dit aujourd’hui, à y chercher autre chose que la simple anecdote et surtout à en tirer profit non seulement en considérant leur plus ou moins grande fiabilité factuelle, mais en les regardant comme une source essentielle de l’histoire des mentalités et des perceptions. »

Pourquoi les Faits divers ?
Le manuscrit des Tablettes est d’une richesse assez extraordinaire, mais d’exploitation difficile. Il faut déchiffrer, lire, traduire, transcrire, …
Nous avons pris le parti d’en exploiter les passages qui illustrent l’histoire de Bordeaux au quotidien, avec, de plus, le recul du temps et de ce qu’il nous a enseigné. Leur lecture procure l’impression de parcourir son quotidien … en connaissant la suite des évènements ! Certains faits rapportés par Bernadau peuvent paraître imprécis, ou faux, ou encore exagérés, mais ils reflétaient sans nul doute ce qui se pensait et se disait dans Bordeaux à ce moment précis.
Le choix des Faits divers rapportés est sans aucun doute orienté, privilégiant ceux qui permettent des commentaires destinés à éclairer les situations décrites, les personnages cités ou les évènements rapportés. Chaque passage faisant l’objet de la transcription comporte la date, suivie d’un titre de l’appel, puis le texte de Bernadau et, en décalé, un commentaire se rapportant à ce passage.

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