Année 1787

Bernadau est un jeune avocat et Bordeaux est en pleine effervescence, assistant avec passion à la querelle de son Parlement, une cour de justice fondée en 1451 par Charles VII, établie en tant que troisième cour derrière Paris et Toulouse, avec le pouvoir central. Il convient de rendre hommage à sa perspicacité : dès 1787, il avait comme le sentiment d’être au seuil d’une ère nouvelle qui s’annonçait fertile en événements extraordinaires : « Le présent est gros de l’avenir. Cet avenir s’annonce d’une manière étrange. Le progrès des arts et de la raison publique est tel qu’il se prépare, si j’en crois mes pressentiments, un ordre de choses qui va apporter beaucoup de changements en France, et, par suite, dans l’Europe qui nous imite ».

Lundi 5 mars 1787 Petite anecdote à la Comédie
On a arrêté à la sortie de la Comédie deux ou trois garçons qui demandaient aux sortants leur contremarque pour les vendre ensuite. Cette vexation est affreuse. Quel est le sort des délinquants ? Ils ne fraudent personne ; D’ailleurs, il ne faut point gêner le commerce, est-il écrit à la Bourse.

Il s’agit des toutes premières lignes des Tablettes manuscrites de l’annaliste, sous le titre pour ce Volume I : « Les petits j’ai vu du compère Pierre le philanthrope ». C’est à ce titre qu’elles sont transcrites ici.
Le Grand Théâtre de Bordeaux, commandé par le maréchal de Richelieu, gouverneur de Guyenne, édifié par l’architecte Victor Louis, avait été inauguré le 7 avril 1780 avec la représentation de l’Athalie de Racine. Sept années plus tard, l’utilisation intensive des lampes à huile pour l’éclairage de la salle avait déjà irrémédiablement abîmé la décoration peinte et le plafond de Robin.
Cette petite fraude aux contremarques n’a aucune importance, mais introduit bien les Tablettes, mélange savoureux d’utile et de futile.

8 mars 1787 Les fontaines de Bordeaux (suite le 18 janvier 1788)
Messieurs Laroque, Thiac, Bonfin et Blanc, géomètres de Bordeaux présentent à la Jurade un mémoire sur la possibilité d’établir dans cette ville un nombre de fontaines proportionné aux besoins des habitants. L’impression de ce mémoire est ordonnée, mais l’exécution n’en aura probablement jamais lieu, parce que les magistrats s’occupent peu du bien public. Il est évident que le nombre des fontaines de Bordeaux n’est pas proportionné aux besoins publiques. Voici le nom de celles qui existent : celle dite de la Font de l’Or, de la Grave, de la Salinière, de la Douane, de la place Royale, du château Trompette, du bassin des Chartrons, de la rue Borie, de Figueyreau, de la Font d’Audège, de l’archevêché, de Saint Christoly, la Font Daurade, de Saint Projet, du Marché royal, du Mû, de l’Hôpital, de la place des Augustins, de Canteloup, des Minimes, de la rue Bouquière, du Poisson Salé. Ces fontaines sont insuffisantes aux besoins des 100.000 habitants. Tous les faux-bourgs en sont surtout dépourvus bien qu’ils contiennent un tiers de la population de la ville.

Les doléances contre l’incurie des jurats seront récurrentes dans ces années de fin de l’ancien Régime.
Bernadau avait bien prévu les difficultés à venir en terme de fourniture d’eau. « L’Ancien Régime avait donc légué à la ville deux adductions d’eau importantes et plusieurs fontaines monumentales », reconnait B. Lacroix-Spacenska. « Pourtant, la période révolutionnaire et surtout le Directoire verront Bordeaux manquer d’eau. Les canalisations, mal entretenues, n’assurent plus qu’un service dérisoire. Une note du Bureau Central du 12 avril 1798 précise : « Les personnes qui vont puiser l’eau aux fontaines emploient une demi-journée pour remplir une seule cruche; elles sont sans cesse à se disputer et des voies de fait sont la suite de ces discussions. On commence à murmurer dans tous les quartiers. Nous recevons continuellement des plaintes contre l’insuffisance de l’eau. »
Jean-Baptiste Thiac (1762-1815), cité parmi les géomètres de la ville, a réalisé les bains orientaux sur la place des Quinconces ainsi que, en 1807, la demeure du négociant Jean-Jacques Bosc, située au 7 de la rue du Chai-des-Farines. C’est aussi le père de Jean-Adolphe Thiac, l’architecte du Palais de Justice.
Richard-François Bonfin a été ingénieur-architecte de la ville de Bordeaux pendant plus d’un demi-siècle.

12 mars 1787 Duvigneau
Ce soir, étant chez le libraire Bergeret, j’ai été témoin d’une scène trop singulière pour ne pas trouver naturellement sa place ici. Plusieurs raisons m’engagent à la relater : Le sujet, les personnages, les réflexions qu’elle fournit, mais surtout la mémoire de la chose que j’ai le plus grand plaisir à conserver longtemps. Elle me donna la plus grande satisfaction et c’est pour en conserver un souvenir durable que je dévoie tranquillement l’ennui de sa transcription.
Je parlais dans un coin de la sus-dite librairie où un procureur soi-disant bel esprit faisait quelques emplettes. C’était Duvigneau, auteur conspiré de quelques misérables productions. Un étranger entre et demande les oeuvres du chevalier de Florian et, tout en payant, manifestait l’estime qu’il faisait surtout de son Numa. L’envieux procureur, qui ne saurait rien entendre dire sans y vouloir placer orgueilleusement son mot, eut l’imprudence d’improuver le sentiment de l’étranger. Prenez garde, Monsieur, dit celui-ci; l’ouvrage de ce jeune homme, dont vous paraissez faire si peu de cas, est écrit avec autant de pureté que de délicatesse et il joint le mérite du style au mérite plus rare de l’invention et de la décence. Je conviens que c’est un fort joli pastel, reprit Duvigneau, mais je crois m’y connaître assez pour assurer que rien de cet auteur ne parviendra à la postérité. Monsieur, vous parlez bien lestement d’un homme de mérite, interrompit l’étranger avec humeur. C’est un jeune auteur qui doit faire envie à bien des vieux et qui n’atteindront jamais jusqu’à lui. S’il ne va pas à la postérité, ce sera un malheur et l’on ne pourra pas en dire autant de vos opuscules. Je les connais et je puis dire, avec tous ceux qui ont perdu leur temps à les lire, que celui qui eut assez peu de goût pour les composer n’est pas compétent pour prononcer sur le mérite de Numa. M. le détracteur de Florian, soyez moins sévère dans vos jugements si vous ne voulez pas les voir méprisés et apprenez surtout à respecter l’homme de génie et à réprimer votre démangeaisons. À ces mots, Duvigneau quitta la partie où les rieurs n’étaient pas de son côté et laissa le champ libre à son adversaire dont il n’avait pu arrêter la vigoureuse mercuriale. L’étranger, qui me parut homme d’esprit et de bonne compagnie, se tut aussitôt et sans attendre que personne l’interrogeât emporta son ouvrage en laissant les auditeurs émerveillés. Tout le monde rit beaucoup aux dépens du pauvre auteur berné et désira fort qu’il trouva tous les jours des personnes qui rabaissassent aussi vertement son effronterie et sa morgue insupportables. De mon côté, je fis les mêmes voeux après avoir dit mon mot sur cette aventure et ses suites.

Pierre-Hyacinthe Duvigneau était procureur au Parlement à Bordeaux, où il était né le 12 août 1752. Il a écrit plusieurs pièces de théâtre jouées à Bordeaux, comme Lucette, opéra-comique en un acte donné à Bordeaux le 20 janvier 1775, et un recueil de Poésies diverses, publié à Genève en 1776. Pendant la Révolution, Duvigneau fut très actif et n’hésita pas à s’exposer, et même à s’exposer beaucoup trop, en défendant des idées girondines plutôt modérées. Il rédigea un journal girondin, les Annales de la Municipalité de Bordeaux. Il fut le Président et l’un des membres les plus actifs de la Société des Amis de la Constitution, qui se faisait remarquer par sa modération. Recherché plus tard par la police bordelaise, comme tous les membres des Amis des Girondins, il se cacha pendant dix mois et onze jours, chez deux soeurs, la citoyenne Bonal et la veuve Ravina, marchandes aux Chartrons. C’est là qu’il fut arrêté le l° thermidor an II (19 juillet 1794) sur l’ordre du Comité de Surveillance et interné à la prison Brutus. Duvigneau fut condamné à mort et exécuté le jour même, le 9 thermidor an II (27 juillet 1794). Pierre Bernadau, qui n’était pas un ami de Duvigneau et qui avait, on le sait, la plume souvent dure, écrivit plus tard dans ses Tablettes cette oraison funèbre dépourvue de toute générosité : « M. Duvigneau se montra très ambitieux d’attirer sur sa personne l’attention publique … Cette gloriole l’a conduit à l’échafaud …  »
Jean-Pierre Claris de Florian (1755-1794) est un auteur dramatique, romancier, poète et fabuliste français auteur, entre autres, de Numa Pompilius (roman imité de Télémaque), 1786.
Guillaume Bergeret (1768-1813) faisait partie, avec les frères Labottière, de la place du Palais, les Chappuis, les Pallandre, Jean Brulle, Pierre Gauvry, et Gintrac, des grands libraires de cette époque. Sa boutique était située rue de la Chapelle Saint-Jean. En 1789 il fut député par la corporation des imprimeurs-libraires de Bordeaux à l’assemblée du Tiers-État.

16 mars 1787 Travaux du Port
Tandis que les démolitions du Château-Trompette et les autres travaux commencés sur ce terrain continuent avec lenteur, on s’occupe depuis un mois de l’embellissement de la ville d’une manière plus subtile et plus prompte. L’administration municipale, obligée de sacrifier tous les ans une forte somme pour l’enlèvement de la vase et les dégâts que le cours de la rivière occasionne sur le port, a pris le parti d’en exhausser assez le sol pour empêcher qu’il ne s’y forme dorénavant aucun dépôts ni dérangements. En conséquence, au moyen des couches de sable, de terre et de moellons qu’on fait transporter le long de la rivière depuis la porte Royale jusqu’à celle de la Grave, on parviendra à rendre ce port un des plus propres et des plus vastes du royaume. Il aura en certains endroits plus de vingt pieds d’élévation qu’auparavant et plus de soixante-dix d’étendue. On estime que cet embellissement coûtera plus de cent mille écus. Quelle que soit la somme de cette dépense, au moins aura-t-elle un caractère de grandeur, d’utilité et d’agrément qui manque à presque toutes celles que l’on fait ici pour la sûreté et l’usage général. Le Jurat négociant Gachet de Lille, inventeur et conducteur de ces travaux, pourra se vanter, mieux qu’aucun de ses confrères, d’avoir su trouver le moyen de faire exécuter un projet dont personne n’aura à se plaindre.

Ces travaux ont duré pendant des mois, puisqu’on en trouvera la relation de la fin le 31 décembre 1788.

17 mars 1787 Le café de la Tisane, cabaret borgne
Il vient de se former rue de la Course derrière le jardin public un établissement qui montre combien la police est indifférente sur tout ce qui peut porter atteinte aux moeurs publiques. C’est un cabaret borgne, nommé vulgairement le café de la Tisane, où l’on trouve des plaisirs faciles au rabais. On peut y mener une femme et demander une chambre particulière que l’on destine au tête-à-tête, sans que l’on exige autre chose que du silence et un petit écu. Lorsqu’on n’a pas à qui parler, l’adresse fournit au même prix une jeune fille sous le costume de servante et qui souvent n’est rien moins que cela. Car on dit qu’à l’exemple de la Gourdan, la vénérable matrone de ce lieu prête ce travestissement commode à la petite-bourgeoise ou à la dame de qualité qui vient chercher un remède à l’ardeur de son tempérament. Quoi qu’il en soit de ces supercheries, ce petit bordel est toujours rempli des plus jolies servantes de la ville que l’attrait du besoin, du plaisir ou de la crapule y conduit. Cela ne contribue pas peu à propager parmi nous le mal immonde qui fait tant de ravages dans toutes les classes de la société, dont le vieillard et l’adolescent, la fille timide et la femme galante, la duchesse et la harengère, sont les tristes victimes et qui se transmet aux tendres fruits d’un mariage honnête et bien assorti.

Cette première note un peu leste des Tablettes, ainsi que d’autres à venir, ont fait attribuer à Bernadau le qualificatif – très exagéré – de « pornographe » par Michel Lhéritier, puis Paul Courteault, qualificatif repris par la suite par nombre de leurs successeurs.
Marguerite Gourdan (1727-1783) était l’une des plus célèbres entremetteuses du XVIII° siècle. Dans un petit écrit paru dans L’espion anglais sur« la maison de madame Gourdan et les diverses curiosités qui s’y trouvent réunies », on trouve, parmi divers objets sans doute utiles à l’étude des moeurs de ce temps, un vieux fauteuil « à la Fronsac », muni de liens et pourvu d’accessoires divers : fouet, verge, godemichet, etc.

19 mars 1787 Bourreaux
On lit dans le Mercure l’annonce d’un arrêt du Conseil donné le 21 février dernier par lequel il est défendu d’appeler Bourreaux les exécuteurs de la haute justice. Il est impossible de lire cette constitution royale sans faire des réflexions sérieuses et plaisantes. Quelle grave sottise, quelle absurdité cela nous paraîtrait-il si nous la trouvions dans le recueil de nos anciennes ordonnances ? Le roi de France s’occuper de l’être le plus méprisable de son royaume, faisant sérieusement un arrêt pour abolir un nom consacré par l’usage, tyran des monarques et du peuple !

18 avril 1787 Médecine, Petite vérole
M. Dudon, fils du procureur général, a sollicité dans les séances passées plusieurs arrêts de règlement, marqués au coin de la vigilance et des lumières les plus étendues. Il se montre jaloux de la police de cette ville et de tout ce qui peut concourir à y faire régner la propreté, la sûreté et l’harmonie dans tous les points. Il a pourvu d’une manière très efficace à la propreté et à la sûreté des rues de Bordeaux par un arrêt qui prescrit à chaque particulier de balayer tous les jours le devant de sa maison. Il a été défendu aux garçons charpentiers d’emporter avec eux, comme par le passé, les débris de bois, copeaux et rognures qu’ils feraient dans les maisons où ils travaillent. Il est très expressément défendu d’inonder dans la ville les faubourgs de cette ville, de crainte que la contagion de la petite vérole devienne plus forte et plus communicative par cette méthode et se propage au détriment des personnes saines. Tous ceux qui auraient été inoculés hors les murs ne pourront reparaître en ville que 14 jours après la parfaite dessiccation des boutons et plaies cutanées. Cet arrêt a paru singulier à bien des gens qui ne conçoivent pas comment on peut sérieusement s’occuper de dangers incalculables et métaphysiques, tandis qu’il existe dans d’importantes parties de la police des abus palpables à réformer. Le préambule du susdit arrêt est, comme on pense, d’une tournure recherchée et couverte d’un vernis prétendu philosophique ; on y cite la physiologie, Londres, la Chine et le méphitisme. Cependant, à travers la déclamation amphigourique, on entrevoit qu’il tient au vieux préjugés et qu’il n’a guère de foi en la salutaire pratique de l’inoculation.

La « petite vérole » (la variole) est une maladie très contagieuse connue depuis très longtemps. On disposait pour s’en prémunir de l’inoculation, introduite en 1718 en Angleterre par Lady Montagu, la femme de l’ambassadeur en Turquie. La variolisation ne s’imposa toutefois pas de façon générale, et concerna principalement les milieux les plus fortunés, sans incidence réelle sur l’épidémiologie de la maladie. Quant à la découverte d’un vaccin contre la variole, elle a été publiée en 1797 par Jenner (1749-1823).
Pierre-Jules Dudon (1750-1793) intégra le Parlement pour prendre ses fonctions à la suite de son père en 1783, ce qui ne fut d’ailleurs guère apprécié dans le milieu bordelais. On prétendait en ville que ce jeune homme menait une vie un peu orageuse, qu’il affichait les moeurs les plus dépravées et que Dudon père avait déjà dû faire appel à la police pour faire enfermer les compagnons de débauche de son fils. Il périra sous l’échafaud le 22 novembre 1793.

9 mai 1787 Médecine, Eau de Luce
Traitement simple et efficace employé dans l’hôpital d’Auxerre contre la morsure de vipère. On fait avaler au malade un verre de vin dans lequel on met 12 gouttes d’eau de Luce, on lave ensuite la partie empoisonnée avec un verre de vin dans lequel il faut mettre 24 gouttes de la sus-dite eau. Ce remède répété trois fois par jour produit une sueur abondante qui fait évacuer tout le venin et donne la santé au contagié dans une semaine. Ce remède a pour lui l’expérience et est plus sûr que l’inhumation pendant 24 heures de la partie mordue par le serpent.

L’eau de Luce est une liqueur laiteuse, volatile, très pénétrante, formée par la combinaison de l’esprit volatil de sel ammoniac avec une petite portion d’huile de karaté (Diderot – Encyclopédie 1ere édition, tome 9).

12 mai 1787 Bachelier en Droit
Je suis reçu Bachelier en Droit pour mon argent. C’est une chose drôle que la gravité que mettent ces messieurs dans une affaire où l’on sait que le lucre fait plus agir que le progrès des connaissances et l’amour du bien public.

Comme de nombreux magistrats de la Cour des Aides, Pierre Bernadau est sans doute devenu avocat sitôt sa licence passée. Parfois même, ces étudiants pouvaient acquérir une charge de conseiller avant d’avoir terminé leurs études. Quant au contrôle des aptitudes professionnelles des magistrats, il était pour le moins négligé, n’importe qui, pratiquement, pouvant obtenir le grade de licencié ou le titre d’avocat. Bernadau en est parfaitement conscient quand il écrit cette note. Bien plus, le 7 septembre suivant, soit quatre mois plus tard seulement, alors que, en vertu des règlements, une année d’étude devait préparer le bachelier en droit à devenir licencié, il écrit : « Pour mon argent, je prends le grade de licencié des lois, ce qui suppose une connaissance assez étendue de la jurisprudence pour exercer l’honorable et délicate fonction d’avocat. Je suis étonné de me trouver si tôt un habile homme de par la faculté de Droit. »

21 mai 1787 Comédie bourgeoise, les jeunes-gens
Ordonnance de police portant suppression d’un théâtre de société existant depuis trois ou quatre années sous le nom de Comédie Bourgeoise. Cette association avait pris une forme fort régulière et paraissait vouloir mériter les regards publics par la variété des pièces qu’on y représentait avec spectacles, suites et appareils. On y a joué nos meilleures comédies de Molière, Destouches et Beaumarchais, même de grands opéras. C’était il vrai joué bourgeoisement, mais on pouvait y prendre plaisir pendant quelques représentations.[…] Une triste conséquence que l’exemple de ce théâtre m’a fait tirer, c’est que la jeunesse de toute une ville se pervertit à ce spectacle. Je remarque en effet que le caractère de nos jeunes gens est considérablement altéré depuis deux ou trois ans et que le ton querelleur, suffisant et malin a pris chez eux la place de la vivacité, de la galanterie, de la bonhommie et du sentiment. Dans ces modernes assemblées, il s’est fait une échange de caractères et elle n’est pas à l’avantage de l’esprit et de la probité. La contagion a gagné de proche en proche, et tel qui ne fréquentait pas ces obscurs tripots, s’est trouvé infecté de la maladie morale qui y régnait parce qu’il avait des relations avec ceux qui les fréquentaient ou avec les connaissances des susdits acteurs. Le persiflage, la frivolité, une grossière luxure prennent naissance dans les lieux où la jeunesse se rassemble sous les étendards de l’oisiveté et du bel esprit. On est incessamment avec des jeunes filles à répéter des rôles tendres, on parcourt les ouvrages dramatiques que l’on voit représenter, ou ceux où l’on cherche des instructions, et comment après cela ne pas se croire maître passé en amour et en esprit, comment ne pas avoir des prétentions, ne pas mépriser ceux qui n’ont pas ces sublimes goûts, ne pas les trouver maussades, bêtes et sans passion, lorsque l’âge et la raison ne règlent pas cet amour propre ? Je conclus donc que dans nos théâtres et dans nos musées bourgeois, les jeunes gens prennent un ton avantageux et capable, qui annonce la perte de cette fleur de sentiment qui rend si aimable. Ils lui substituent un ton leste et ironiquement galant qui les fait haïr des femmes qui ne se bornent pas au seul plaisir physique et leur air supérieur et dénigrant les rend odieux à leurs égaux. Bref, ces soi-disant amateurs ne sont rien moins qu’aimables et, en cherchant à faire l’ornement des sociétés, ils y apportent l’ ennui. Le bon Lafontaine l’a bien dit :
On cherche les rieurs et moi je les évite,
Dieu ne créa que pour les sots
Les méchants diseurs de bons mots

Cette critique amère des « jeunes gens » de son époque révèle les frustrations de Pierre Bernadau auquel on ne connaitra aucune liaison. Il apparaît là, à la fois bien dans son temps, mais déjà « vieux jeu » … à 25 ans !

13 juin 1787 Montesquieu, Jean Eleazar L’Hospital
Un élève de Barrême et de Valin a osé tenter de toucher aux lauriers de Montesquieu et d’élever un monument à sa gloire. Il ne s’agit rien moins que de placer le buste de cet homme immortel dans un verger voisin du château de la Brède, où il venait si souvent se promener un livre en main et s’assoir à l’ombre d’un poirier dont il aimait beaucoup le fruit. En attendant que ce beau projet s’exécute, voici l’inscription qu’on a toujours fait à compte, laquelle est due à la veuve du sieur Martial, fils d’un négociant des Chartrons et élu au tribunal consulaire de la Bourse :

C’est le grand Montesquieu, prosternez-vous, Humains !
Il coula dans ces lieux une paisible vie.
Il goûtait parfois des fruits de ce jardin.
Heureux qui peut goûter des fruits de son génie !

On cite un autre quatrain fait sur le même sujet où il y a plus de poésie. Il est de M. L’Hospital de Lille, commis négociant des Chartrons, qui cultive les arts avec succès, dit-il :
Agréable maison, séjour digne d’envie,
Jardin où Montesquieu daigna cueillir des fruits,
Par l’injure du temps, vous serez tous détruits,
Mais sa faux ne peut rien sur cet heureux génie.

On pourrait mieux faire sans être du Musée de Bordeaux.

Dans le Montesquiana, on trouve mention d’un quatrain très proche de celui-ci que Bernadau rapporte : « Sur la porte d’entrée du château de la Brède, on lit l’inscription suivante, gravée sur une plaque de marbre blanc :

Berceau de Montesquieu, séjour digne d’envie,
où d’un talent sublime il déposa les fruits,
lieux si beaux, par le temps vous serez tous détruits,
mais le temps ne peut rien sur ce divin génie. »

Bernadau précise alors dans une note : « Elle est de M. L’Hospital, homme de lettres de Bordeaux, auteur de quelques brochures de circonstances, mort dans cette ville en 1819. L’idée principale en est belle, mais sa versification est faible. Le second vers est un vrai galimatias. Montesquieu ne déposa pas les fruits de son génie dans son château, mais bien dans ses écrits. Si l’expiration de lieux si beaux est plus que triviale, celle de séjour digne d’envie est moins qu’un remplissage car un philosophe peut envier la gloire de Montesquieu, mais non la propriété qu’il habitait. »
Jean-Eléazar L’Hospital, (1754-1819), fut avocat au Parlement de Bordeaux, littérateur et poète. Il a notamment écrit une Apologie de Voltaire et un Eloge de Tourny ainsi que quelques brochures au moment de la Révolution à Bordeaux. Il est aussi l’auteur d’une Lettre sur le Tableau de Bordeaux (1810, Foulquier, in-8°de 106 pages), violente réfutation d’une brochure de Bernadau, dans laquelle il lui reproche « les emprunts, les plagiats ou les vols que l’auteur s’est intrépidement permis à {son} égard ». Grand spécialiste des notices nécrologiques aimables, Bernadau en rédigera une à l’occasion de la disparition, en 1819, de son collègue qui ne pourra plus lui répondre : « C’était une espèce de fou, qui écrivait sur tout, sans rien savoir ni apprendre … Il m’avait voué une haine violente parce que je n’avais pas voulu faire mention de lui dans aucun de mes ouvrages historiques, ne croyant pas qu’il méritât d’être signalé aux regards publics, tant il était ridicule comme littérateur. »

8 juillet 1787 Effondrement de la salle des Variétés
Une partie du fond de la salle des Variétés s’écroula pendant la représentation de jeudi. Il n’y eut personne de dangereusement blessé parce que très peu de spectateurs tombèrent dans le parterre, le reste ayant eu le temps de se sauver, ou ne se trouvant pas vers le lieu de l’ouverture. Quelques froissures et quelques égratignures au visage, aux mains et ailleurs ont été la suite de cette triste débâcle qui pouvait cependant avoir des suites épouvantables. Les femmes se crurent au jour du jugement; elles s’évanouirent presque toutes comme on présume et les amants ou les audacieux ont retiré quelqu’espèce de profit de ces transes. On délace, on fait respirer des sels, on frotte les tempes d’eau froide, on en fait boire, on frappe dans les mains, on transporte dans les bras les malades hors du théâtre de ces effrayantes horreurs et tout ce tracas n’est pas indifférent aux amatrices, qui jouèrent ensuite le sentiment de la pudeur prise au désarroi.
Cette avanie est dans le cas de faire grand tord à ce théâtre en effrayant sur des dangers chimériques les personnes qui avaient coutume de le fréquenter. D’ailleurs, la direction de la Comédie est en instance au conseil pour obtenir contre Belleville et les actionnaires des Variétés la cassation de l’arrêt provisoire donné par le Parlement par lequel elles ne donneront plus comme ci-devant le quart de la recette à la Comédie, mais le douzième aux pauvres de l’hôpital ; La Comédie, dis-je, fera répandre dans la ville toutes sortes de bruits pour discréditer un théâtre qui leur porte obstacle, soit en attirant un très grand nombre de spectateurs, soit en refusant de payer le tribut imposé à tous les spectacles forains. Ces griefs sont considérables de la part des acteurs des Variété puisqu’ils lèsent l’intérêt pécuniaire des grands acteurs. On mettra tout en jeu pour leur donner une couleur séduisante. Cependant, les Variétés ont continué leurs représentations sur le théâtre du Colisée et la foule n’est pas moins nombreuse. On raccommode la salle disgraciée et l’on n’y représentera qu’après que les experts en ce genre en auront certifié authentiquement la solidité.

Sur Belleville et son Colisée, voir la note du 29 juin 1788

13 juillet 1787 Médecine, Cors aux pieds
Moyen très simple pour détruire les cors aux pieds rapporté dans le journal encyclopédique par celui qui en a fait et réitéré l’expérience sur lui-même et par d’autres. Enveloppez le doigt qui a des cors avec une bande de mousseline ordinaire et tenez votre pied à l’aise. Au bout de 14 jours, vous trouverez le cors parfaitement desséché et qui tombera bientôt.

28 juillet 1787 : Le crime de la rue des Andouilles
On a conduit un des assassins de l’horloger Benoît dans les prisons de l’hôtel de ville avec une jeune femme, maîtresse du camarade qu’on a laissé échapper. Quelque vigilance que la police ait paru mettre pour découvrir les traces et auteurs de ce crime, on peut encore l’accuser de bien des fautes. Voici les faits d’après l’examen des divers rapports publiés.
Des jeunes gens bien mis étaient allés, le 6 juillet dernier, marchander une montre chez le susdit horloger, demeurant place Dauphine. Ils conviennent du prix. Mais, ne se trouvant pas assez d’argent sur eux, ils promettent de venir la prendre le lendemain et de la lui payer. L’un d’eux y retourne en effet le lendemain et dit au vendeur de vouloir bien l’accompagner jusque chez lui où son argent est tout prêt. C’était le matin. L’horloger était entre les mains de son perruquier. Comme il n’avait pas de garçon chez lui, ne faisant ce métier que par art et son principal état étant de prêter sur gage ou à gros intérêts, il ferme à clef sa boutique qui n’était pas encore ouverte et suit le jeune homme qui lui a acheté la montre. On ignore jusqu’à présent où il le conduisit, mais il ne reparut plus du tout. Sa maison ayant paru déserte, comme je l’ai dit plus haut, on le crut bien et dûment assassiné et chacun hasardait là-dessus ses conjectures. On présumait avec vraisemblance que la personne qui était venu acheter la montre l’avait entraîné à la campagne et que, assisté de camarades, on l’avait égorgé et enterré et qu’ensuite ils étaient aller enlever le butin de nuit au moyen de la clé qu’ils avaient trouvée sur l’horloger.
Lorsqu’on fit la découverte de la tête dans le puits ci-dessus indiqué {le puits de Maucaillou} les voisins dirent que, dans la nuit du dimanche ou lundi, ils avaient entendu une voiture s’arrêter devant une maison vide de la rue des Andouilles, ensuite quelques cris étouffés avaient été entendus, semblables à ceux d’une femme qui s’accouche et que la voiture s’était retirée un instant après. Le propriétaire de la maison, interrogé, avait répondu que, quelques jours en deçà, trois jeunes gens bien mis étaient venus lui louer sa maison, lui avaient donné un louis d’arrhes en attendant, dirent-il, qu’ils y fissent transporter leurs meubles, qu’ils y étaient venus quelquefois depuis de nuit et de jour et qu’on ignorait ce qu’ils pouvaient y avoir fait. Ce rapprochement de circonstances engagèrent la police à aller faire la visite de ladite maison. On n’y découvrit aucun indice ou instrument qui peut donner des éclaircissements sur le meurtre, hors sur l’escalier de la cave, une tache rougeâtre qui paraissait cependant avoir été couverte de craie. Alors on fait ouvrir la cave des latrines et bientôt on en retira des débris d’hommes et des paquets de linge qui décelèrent suffisamment le fait qu’on avait besoin de connaître. L’horloger est incontestablement le malheureux qu’on a jeté par morceaux dans le tuyau des latrines et sa tête, qui n’avait pu y passer, avait été transportée dans le puits voisin. Tous les renseignements que la police put prendre dans cette occasion l’engagèrent à faire des recherches parmi les gens et les lieux suspects pour découvrir les auteurs de ce crime nouveau. On présume que bien des gens furent arrêtés à faux, ou que cette affaire en fit découvrir quelques autres qu’on ignorait. J’ai vu conduire en prison plus de 20 personnes de tout état et vexés dans cette occurrence.
Cependant on ne savait rien encore, lorsque des soupçons sur une lettre surprise firent arrêter un domestique logeant rue Saint-Antoine. Il se trouve qu’il est le serviteur des meurtriers qui l’avaient pris depuis quelques jours à leur service, qui lui avaient laissé des effets à garder avec ordre de venir les leur apporter à Bergerac avec les plus certaines nouvelles sur l’affaire des meurtriers de l’horloger et des poursuites qu’on en pourrait faire. D’après ces avis et les montres dont se trouvait nanti le domestique, on dépêche un huissier avec trois hommes à la poursuite des scélérats. On les trouve à Bergerac. Un d’eux parvient à se débarrasser des mains des gardes; il se jette à l’eau, traverse la rivière à la nage et s’enfuit sur un cheval qu’il trouve dans un pré sur la rive. Quelques diligences qu’on ait pu faire, on n’est pas parvenu à s’en saisir. Cet homme qui réunit la force, le courage à la ruse et à la présence d’esprit est parvenu à tromper ceux qui le surveillaient. Son signalement a été donné de tous côtés et cependant il a été vu en bien des lieux, sans qu’on ait pu se saisir de sa personne. Il a parcouru l’agenais, le bazadais, sous divers déguisements et est actuellement caché dans Bordeaux, comme en sursis dans cette grande ville.

Dans Le Viographe Bordelais, Bernadau revient plus tard sur cette histoire qui fit grand bruit à Bordeaux et dont on entendra à nouveau parler dans les Tablettes en 1788 et en 1789 :  » Dans la rue des Andouilles fut commis en 1787 un assassinat dont les horribles circonstances doivent être présentes à la mémoire des vieillards de Bordeaux Le 8 juillet de cette année, les nommés Camalet et Lasneau attirèrent, dans une maison qu’ils avaient louée dans cette rue, un horloger de cette ville sous prétexte de prendre livraison des montres qu’ils lui avaient marchandées la veille. Ils le tuèrent dans cette maison et après avoir volé les montres qui étaient dans sa boutique, ils coupèrent son corps par morceaux qu’ils jetèrent dans les latrines de la maison où ils avaient commis l’assassinat La tête de leur victime n’ayant pu passer dans ce tuyau ils la portèrent dans un puits qui était devant la maison du coin des rues des Menuts et Ducasse. Le lendemain, les ouvriers d’un boulanger, en tirant de l’eau à ce puits pour leur travail, découvrirent cette tête et sa découverte amena celle des assassins. Lasneau fut bientôt arrêté à Bergerac. Camalet son complice ne fut pris que dans le mois de mai 1789 à Marseille. Ils furent condamnés à être rompus vifs. Ces assassins devinrent l’objet de la curiosité publique à Bordeaux. Ils eurent leurs dessinateurs, leurs chansonniers et leurs historiographes, comme plusieurs grands criminels dans nos derniers temps mais avec cette différence que nul ne prétendit qu’on dût attribuer leurs crimes à certaines bosses du crâne ou à l’influence d’une monomanie irrésistible, ces belles choses n’étaient pas encore inventées. »
L’arrêt de la Cour du Parlement de Bordeaux, rendu le 12 février 1789, juge et condamne le nommé Camalet, natif de Rabastens en Albigeois, à faire amende honorable. Il sera conduit  » tête nue et en chemise, la hart au col, dans un tombereau, au-devant de la porte principale de l’église métropolitaine de Saint-André de Bordeaux où, étant à genoux, tenant une torche de cire ardente du poids de deux livres, il demande pardon à Dieu, au Roi et à la justice ».
Par l’arrêt du 20 juillet 1789, il est condamné « à estre rompu vif de six coups de barre de fer qui lui seront donnés par le dit exécuteur ; savoir un coup sur chaque bras, un coup sur chaque cuisse, un coup sur chaque jambe « . La peine sera infligée, place Dauphine, le 24 juillet 1789 en même temps que le dénommé Laneau. Les bordelais montrèrent peu de compassion lors de son supplice, tant il leur avait fait peur. Il a été un des derniers roués en France, et sans doute le dernier à Bordeaux.

25 août 1787 L’incendie de la cathédrale Saint-André
Étant aux Jacobins pour entendre le panégyrique de Saint-Louis prêché devant notre Académie, j’apprends que le feu a pris à l’église St André et je laisse là la fête des Beaux-esprits. il était dix heures et demi lorsque l’incendie a commencé et, à une heure et un quart, il n’y avait plus de bois sur le choeur de l’église. Les flammes dévorèrent tout cela avec d’autant plus de rapidité que le vent était violent, la charpente vieille et qu’il était comme impossible d’en arrêter les progrès en aucune façon. On dit que le feu y a été mis par l’imprudence de quelques ouvriers qui travaillaient à quelques réparations sur le toit et qui, ayant besoin de se servir de feu dans leurs opérations, ne surveillèrent pas assez. Manquant d’eau pour éteindre le peu de bois qui s’était enflammé et ne pouvant se faire entendre par ceux qui pouvaient leur en apporter, ils furent obligés d’abandonner tout, lorsqu’ils virent que leurs efforts étaient infructueux. Quoiqu’il fit jour, les ondes de flammes et de fumée qui se déployaient dans les airs sous des couleurs et des formes variées offraient une perspective magnifique et très pittoresque. C’était une belle horreur. Les curieux paraissaient seuls attristés de la perte future de ce grand monument. Le commun des spectateurs voyait cela avec une sorte d’indifférence, parce qu’il ne manque pas d’églises dans Bordeaux et qu’on en a d’ailleurs guère plus besoin. On sent que les sarcasmes et les railleries n’étaient pas épargnés. Les uns disaient d’y jeter les chanoines, les autres une balle de papier timbré pour éteindre l’incendie, d’autres voulaient que le feu y avait été mis par des personnes qui s’étaient trompées de porte et qui avaient porté le flambeau à la cathédrale, croyant que ce fut l’archevêché. Dans notre siècle, les malheurs de l’église n’affectent point et l’on rit de voir s’affliger les prêtres. Dans ce désastre, on ne plaignait que les travailleurs ou les curieux imprudents que la chute des pierres, des poutres et du plomb fondu qui ruisselait pourraient atteindre. En effet, il y a eu quelques personnes estropiées en tombant, ou écrasées par un morceau de muraille au-dessus de la porte de l’hôpital. Cependant, quelque violent qu’ait été l’incendie, l’ardeur du feu ni la pesanteur des chevrons brûlés n’ont occasionné aucun dommage aux voûtes. On dit qu’elles sont en bon état. Mais le chapitre a interrompu les offices par goût ou par raison. La perte que ce fatal accident a entraîné est estimée à 600.000 livres.

« … la cathédrale fut victime en 1787 d’un de ces drames qui jalonnent son histoire, en l’occurrence un incendie d’une extrême gravité. Le 27 août 1787, en fin de matinée, le feu prit à la charpente de la couverture du choeur de l’église métropolitaine de Saint André «par l’imprudence des ouvriers qui travaillaient à des réparations nécessaires. La couverture entière était en plomb et l’activité du feu, augmentée encore par un vent violent, fût telle qu’en moins d’une heure toute la charpente fut la proie des flammes ». Une pluie providentielle interrompit six heures plus tard l’incendie qui menaçait de se propager à la nef. Les dégâts étaient énormes, et pas seulement au gros oeuvre. Le mobilier du choeur était partiellement détruit ainsi qu’en témoigne le rapport d’expertise rédigé dans les jours qui suivirent […] Le coût à prévoir pour la restauration ou le renouvellement du mobilier du choeur s’élevait à 22.400 livres selon les deux architectes commis comme experts, Bonfin et Lhote. En attendant d’hypothétiques rentrées d’argent qui eussent été en tout état de cause consacrées à la remise en état du gros oeuvre, un mur fut édifiée pour isoler la partie incendiée de la nef où un autel et des stalles provisoires permirent la célébration des offices ».
« L’intendant Le Camus de Neuville, dans sa lettre au baron de Breteuil, secrétaire d’État auprès du roi, datée du 27 août 1787, écrit : « Je suis dans la triste nécessité d’avoir l’honneur de vous informer d’un événement malheureux récemment arrivé dans cette ville. Avant-hier, 25 août vers neuf heures du matin, le feu a pris à la charpente de la couverture du choeur de l’église métropolitaine Saint-André par l’imprudence des couvreurs qui travaillaient à des réparations nécessaires.
La couverture entière était en plomb et l’activité du feu, augmentée encore par un vent violent, fût telle qu’en moins d’une heure toute la charpente fut la proie des flammes sans qu’on put y mettre obstacle malgré la sévérité et la multiplicité des secours, parce que le déluge de plomb fondu qui coulait de toute part empêchait de les rendre efficaces. Heureusement, il survint pendant l’incendie une pluie abondante et ce fut le salut, non seulement des maisons du voisinage, mais encore de l’église que l’on pouvait craindre de voir embrasser entièrement, parce que déjà le feu était prêt à se communiquer à la nef et au clocher. »
Les deux architectes de la ville Richard-François Bonfin et François Lhote estiment les dégâts à plus de 182 000 livres tournois. »

20 septembre 1987 Une séance à l’académie, Lacour, Lhote, …
Avant-hier, l’académie de Peinture, Sculpture et Architecture tint sa séance publique à l’hôtel de ville où elle distribua à ses élèves les prix qu’il est d’usage d’accorder tous les deux ans après l’exposition faite au salon. L’archevêque distribua lui-même les couronnes et écouta, moitié en baillant moitié en dormant, les discours que quelques académiciens prononcèrent. Monsieur Lafond entonna d’un ton rauque des observations sur la nécessité de conserver l’unité dans toutes les compositions. Ces platitudes scolastiques furent suivies de réflexions que fit M. Lacour sur la manière de saisir tout ce qui doit entrer dans la composition d’un tableau, de se pénétrer de son sujet par la méditation des morceaux que les historiens en tracent et par sa propre observation. Suivaient des conseils aux élèves qui ont déjà concouru et qui concoureront. C’est l’ouvrage d’un homme qui a réfléchi sur son art et qui est formé sur les bons principes théoriques et pratiques. Il y avait du style et de la raison dans cet écrit mais, quoique pur, il était froid.
M. Lhote, architecte, fit un grand et ennuyeux discours sur son projet de la place de Louis XVI, que je pense que l’on n’adoptera jamais. Cet homme paraît courir après l’esprit. Il veut faire des phrases et son jargon, moitié poétique, moitié philosophique, ennuya beaucoup.
M. Latapie qui le suivit ne satisfit pas mieux l’auditoire. Il pérora pendant demi-heure sur l’architecture gothique, dont il déplore l’abandon dans un style haché, trivial et décousu. Son discours sans méthode et sans choix se ressent d’une précipitation excusable de la part de tout homme qui ambitionne les regards publics. On ne doit point, dans un discours académique, se servir du ton de l’école et de la conversation. Il faut être simple mais correct et M. le précepteur de Monsieur le marquis de Secondat n’a jamais ambitionné cette gloire.
La séance fut terminée par un discours sur les portraits que M. Magol, peintre en miniatures, prononça avec beaucoup de grâce. Il paraît qu’il sait manier avec une égale adresse la phrase et le pinceau. Un style vif et sémillant, des idées délicates, du goût de la galanterie, distinguaient cette production. Il parla avec précision de son art et, de là, passant à la manière dont l’artiste doit faire usage pour donner de la vérité à ses conceptions, il fit un éloge très adroit du beau sexe auquel il a plus particulièrement voué ses talents.
On peut assurer que cette assemblée satisfit davantage les amateurs que la dernière de l’académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts. Cet éloge ne veut cependant pas beaucoup dire, mais c’est quelque chose de ne pas généralement mécontenter. Je ne sais si c’était la faute des lecteurs ou l’effet du local sombre et triste qui assoupissait les sens, mais plusieurs personnes de l’auditoire furent surprises par un sommeil perfide. Notre prélat qui sommeillait rondement au bout de la table verte qu’entouraient ces Messieurs, donna lieu à quelques plaisants de s’égayer sur le compte de l’académie. Je fis pour mon compte l’impromptu suivant :

Sur le fauteuil des arts, en pleine académie,
Pourquoi n’eut pas dormi le prélat intrigant ?
La voix de Labedat, celle de Latapie
Ont toujours appelé le sommeil bienfaisant.

Pierre Lacour, dit « le père » est né le 14 avril 1745 à Bordeaux et mort dans la même ville le 28 janvier 1814. Il est reçu à l’Académie des arts de Bordeaux en 1776. Pendant la Révolution, c’est à ses frais qu’il entretient l’École de dessin et de peinture de la ville d’où sont sortis des artistes éminents. Le 13 février 1796, il sera nommé membre correspondant de l’Académie des beaux-arts. En 1799, il devient membre de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux. Il est professeur de dessin à l’École centrale. En 1801, il fonde le musée des beaux-arts de Bordeaux dont il est le premier conservateur. Il est nommé professeur au lycée de Bordeaux en 1803. De 1804 à sa mort il est directeur de l’école de dessin et de peinture de Bordeaux. Pierre Lacour est chargé de la restauration du palais Rohan en 1802. Son autoportrait L’Artiste peignant un portrait de famille, 1798 et sa célèbre Vue d’une partie du port et des quais de Bordeaux dit Les Chartrons et Bacalan (1804-1806) sont conservés au musée des beaux-arts de Bordeaux. A sa mort, son fils Pierre lui succède à la charge de conservateur.
Nicolas François Lhote est né à Bordeaux en 1743. En 1771 il est admis comme agréé dans l’Académie des Arts de Bordeaux et expose au Salon de cette année-là. Il est reçu comme membre associé de l’académie en février 1772. Il a exposé aux Salons de 1782 et 1787. Il a été le dernier directeur de l’Académie des Arts, entre 1790 et 1793. Il a été aussi associé au Musée où il a enseigné l’architecture. Il obtient le poste d’architecte-inspecteur de la voirie et du bureau des finances de Guienne. À ce titre il va participer au concours pour le nouveau théâtre de la ville dans lequel il a été en concurrence avec Victor Louis. Architecte apprécié de la bourgeoisie bordelaise, il a construit de nombreuses maisons dans les nouveaux quartiers de la ville et autour de Bordeaux. En 1804. Il est chargé de la voirie par le commissaire général de police. Il meurt à Paris en 1808.
François de Paule Latapie naît à Bordeaux le 8 Juillet 1739 et fut, tout jeune, admis dans l’entourage de Montesquieu. Toute sa vie, il resta très lié avec Jean Baptiste de Secondat. Inculpé le 26 mai 1794 pour ses sympathies avec les Girondins, suite à une dénonciation, il en réchappe et deviendra président de la Société des Sciences, Arts et Belles Lettres de Bordeaux.
René-Marguerite Magol est né à Lyon en 1753. Il fut élève du peintre Joseph-Marie Vien à Paris, puis élève de l’Académie des Beaux-Arts de Paris en 1772. Il s’installa à Bordeaux en 1780 comme peintre de miniatures, agréé à l’académie des Arts en 1783 puis reçu en 1786. Il prit une part active aux évènements de la Révolution, puis accusé d’être hors la loi comme notable et membre de la Commission populaire. Il fut guillotiné le 15 novembre 1793, après avoir pu faire, en prison, des portraits de Grangeneuve et de Romain Dupérier.
Concernant la place Louis XVI, Bernadau a vu juste puisqu’elle n’a jamais été réalisée. En août 1785, Louis XVI consent à la destruction du château Trompette et demande aux architectes des plans d’aménagement du nouvel espace ainsi libéré. Victor Louis et Lhote se retrouvent une nouvelle fois en compétition, le premier proposant une place en hémicycle s’ouvrant sur le fleuve, tracée de treize rues en hommage aux treize états qui venaient de s’unir et d’obtenir leur indépendance en Amérique, incluant une colonne Ludovice surmontée d’une statue du roi. Le projet de Lhote proposait un vaste bassin pouvant accueillir deux cents navires, avec sur l’arrière une place en hémicycle et des rues convergentes vers une statue équestre de Louis XVI entourée d’une fontaine monumentale. Aucun de ces deux projets ne fut retenu.

21 septembre 1787 Parodies
Il court ici une parodie du Pater contre le roi, la reine, le comte d’Artois et les ministres qui n’est qu’une copie de celui qui parut à Paris en 1771. Je vais rapporter ce morceau que tous les curieux veulent avoir dans leur portefeuille : Notre père qui êtes cocu à Versailles, que votre nom soit abhorré, que votre trône soit ébranlé, que votre volonté ne soit pas plus faite en province que dans la capitale, rendez-nous notre pain quotidien que le timbre nous enlève, pardonnez au Parlement qui veut notre bonheur et que Calonne nous a ravi ; ne vous laissez point aller à la tentation de la fille de Hongrie, mais délivrez-nous de votre petit frère qui ne sait mieux ce qu’il fait que ce qu’il dit. Amen !
À cette pièce qui contenait des fautes que j’ai corrigées et dont j’ai répandu la nouvelle édition, j’ai joint l’Ave Maria qui me paraissait devoir suivre :
Nous vous saluons, Marie-Antoinette, pleine de grâce et de coquetterie ; que tant de jeunes seigneurs ne soient plus avec vous; vous êtes honnie de toutes les femmes honnêtes et maudits soient les impôts, fruit de votre dissipation. Galante reine qui vous ennuyâtes d’être vierge, priez le bon Louis pour un pauvre peuple dont on se joue, car maintenant nous touchons à l’heure de la mort de notre liberté. Ainsi ne soit-il pas!

5 octobre 1787 Parodies, suite
J’avais oublié de rapporter un autre de mes opuscules politiques que j’ai fait distribuer par la ville et qu’on m’a dit avoir été trouvé bien imaginé.

Credo d’un Légiste
Je crois aux États généraux, pères tout puissants en France, créateurs des lois constitutionnelles et des impôts. Je crois au parlement, son fils unique notre seigneur, qui a été conçu de la liberté, est né du génie national, a souffert sous Maupéou, a été exilé et dispersé, comme enseveli, est descendu aux enfers, la troisième année est ressuscité d’entre les morts, est remonté sur le siège profané et s’est assis à la droite de la justice, d’où il viendra juger les concussionnaires morts et vivants.
Je crois la probité du Roi et à la sainte association de quelques gens de bien qui l’éclairent, à l’avilissement des intrigants qui le séduisent, à la rémission des impôts, à la résurrection de l’abbé Terray, à la vie éternelle de la dette publique et du déficit. Amen, hélas, Amen !

L’abbé Joseph Marie Terray, homme d’État français né le 9 décembre 1715 et mort à Paris en 1778, fut le dernier contrôleur général des finances de Louis XV. Il a déclaré, au sujet des vertus d’un défaut sur la dette souveraine d’un état : « les gouvernements devraient faire défaut au moins une fois tous les siècles pour restaurer les grands équilibres financiers de l’Etat ».

29 novembre 1787 Jeux
Ordonnance de police concernant les jeux permis dans les lieux publics. Il est défendu aux maitres de billard d’y laisser pratiquer d’autres parties que celles qui en font un jeu d’adresse et de combinaisons et leur enjoint de veiller à ce qu’on ne fasse aucune gageure à peine de 500 écus d’amende et de privation de privilèges. Pareillement, sont prohibés dans les cafés tous jeux excepté ceux de dames, de trictrac et d’échecs, ainsi les gageures.

La passion des jeux connut, à Bordeaux plus qu’ailleurs, un essor spectaculaire que les Intendants ne cessaient de dénoncer : dés, roulettes, cartes, et bien d’autres, à tel point que, pour tenter de contrer ces excès tout en satisfaisant ses concitoyens et en remplissant les caisses, la jurade décida en 1783 d’instituer une loterie officielle.

3 décembre 1787 Mesures de sûreté
Vu les accroissements que reçoit tous les jours la ville, la police n’a pu s’empêcher d’en accroître aussi les moyens de sûreté. Les réverbères, le guet et les corps de garde ont été doublés. Il y a près de mille lanternes dans la cité ou dans les faubourgs, 80 soldats de guet à cheval et 150 à pied, distribués en sept corps de garde permanents, la nuit et le jour.

4 décembre 1787 Les jeunes gens, Ducos
Dans nos sociétés, il n’est plus étonnant de voir la jeunesse élever hautement la voix dans la conversation, parler avec emphase de tous les arts qu’ils ignorent, étonner les hommes sensés par leur suffisance, leur nullité et leur paradoxes, enfin forcer la respectable vieillesse à écouter un caquet ignorant qu’elle ne peut arrêter. Tel est l’effet de nos progrès en urbanité que nos mirliflores donnent le ton dans ce qu’on appelle la bonne compagnie. Les gens honnêtes et éclairés gémissent de ce renversement d’ordre. Ils laissent à une tourbe de cailletés, d’étourdis et de vieux fous leurs ridicules et leurs préjugés, de peur d’autoriser ces abus par leur présence et de paraître complice d’un désordre moral qu’il n’est plus en leur pouvoir de réprimer. Cependant, de nos salons ces travers se sont répandus dans les sociétés littéraires. Une fausse idée d’émulation y a fait tolérer et introduire des adolescents qui bientôt ont élevé la vertu plus haut que les hommes sensés. Le Musée a donné parmi nous un funeste exemple qui a fait tourner les têtes de nos jeunes gens. Ils s’y sont arrogés le droit d’endormir l’auditoire de leurs insensés opuscules prétendus poétiques et, prenant l’indulgence pour l’admiration, ils ont été déraisonner publiquement les hautes sciences.
Un des plus impertinents imberbes de cette coterie est un Ducos, échappé des écoles de droit et de philosophie, qui annonce un cours public et gratuit de mathématiques au Musée, dont il fit hier l’ouverture par un discours très emphatique, rempli de morgue et de platitudes. Ce jeune homme sera sans doute une des merveilles de cette ville puisqu’il étudiait encore il y a deux ans la science dont il s’intitule professeur et qu’il a appris en si peu de temps à régurgiter ces hautes matières.

Il s’agit vraisemblablement de Jean-François Ducos, né à Bordeaux le 26 octobre 1765 et donc âgé de 22 ans lors de la rédaction de cette chronique. Fils d’un négociant de Bordeaux, Ducos est envoyé à Nantes pour apprendre le métier, mais s’intéresse davantage à la politique et à la philosophie. Il participe à divers cercles, ce qui lui vaut une réputation de patriote, et lui permet d’être élu comme député de la Gironde à la Législative, puis à la Convention dont il sera un député.
Par protection de Marat, il échappe à une purge le 2 juin 1793, mais il est condamné à mort le 31 octobre 1793 avec d’autres Girondins, dont son ami et beau-frère Jean-Baptiste Boyer-Fonfrède.

17 décembre 1787 Le Musée de Bordeaux
Le Musée de Bordeaux est devenu le théâtre de tous les jongleurs scientifiques qui leurrent la crédule bonhommie de ces apathiques Crésus. Ils y courent s’informer de quelques connaissances qui achèvent de les rendre insupportables dans ce repaire où la sottise se métamorphose en place forte du charlatanisme. On trouve maintenant un cours de grec et d’hébreu, de littérature française, de mathématiques, de géométrie, de banque et de change, de latinité et de littérature latine et anglaise, enfin une boutique complète de toutes sciences à vendre en gros et au détail.

Le Musée, fondé en 1783 par l’abbé Dupont des Jumeaux, était une société littéraire qui, à la veille de la Révolution, vulgarisait les idées encyclopédiques, en développant la philanthropie et en instituant les premiers cours populaires. Il était même devenu, sous l’impulsion du maire Saige, un remarquable foyer intellectuel et fut pour quelque chose dans l’éclosion de l’esprit nouveau.
Le Musée organise aussi des concerts auxquels assistent uniquement les associés avec leurs invités (trois par associé). Les associés sont sollicités lors des concerts à bénéfice, pour lesquels les billets sont vendus quelques jours auparavant. Bernadau n’est pas un associé et on serait bien curieux de savoir de qui il était invité. La cotisation était assez élevée (48 livres), elle était réservée aux hommes, qui pouvaient cependant inviter des femmes, et la plupart des associés appartenaient à la classe aisée.

18 décembre 1787 Les docteurs Guérin et Tarboché (voir suite 9 janvier 1788)
Les anus masculins et féminins sont tellement délabrés dans cette ville que l’honneur lucratif de les réparer a excité de vives querelles parmi deux praticiens. M. Guérin, habile chirurgien de cette ville, était en possession de faire l’opération de la fistule par un moyen prompt et sûr, lorsqu’un médecin de Toulouse, Tarboché, lui a disputé cet avantage et est venu lui ravir les pratiques. Aussi cupides, aussi vains et aussi irascibles l’un que l’autre, ils se sont disputés bientôt en charlatans et en gascons. Ils ont vanté d’abord l’excellence et la nouveauté de leur méthode, puis ont eu recours aux injures. Le chirurgien a le premier levé impudemment l’étendard des hostilités et s’est bientôt repenti de son attaque. Tarboché a répondu à la lettre de Guérin par une autre plus vigoureuse et surtout plus appuyée d’autorités et de preuves. Il ne se défend pas d’avoir publié la guérison des malades abandonnés par son adversaire, mais il désirera que son adversaire fut plus modeste, qu’il ne cherchât pas à déprécier ceux qui courent aussi la carrière de la thérapeutique, qu’il ne se donnât point comme un homme de génie, qu’il ne donnât pas comme le fruit de ses découvertes des instruments et des opérations déjà connus et surtout qu’il n’est pas impossible que l’on guérisse des malades qui ont résisté à ses soins, puisque tout praticien a pour lui le concours de circonstances et de la nature. Ces Messieurs se sont disputés sous les yeux du public avec toute la chaleur des gens qui combattent pour leur réputation et surtout pour leur bourse. C’est toujours beaucoup que les docteurs fassent rire, eux qui portent ordinairement la douleur et la mort.

Bravo, messieurs de la fistule
Vos querelles me font plaisir.
Puissent-elle ne plus finir
A lasser le public crédule.
Sans frais, naître, vivre et mourir !

Pierre Guérin (1740-1827) était un chirurgien très connu dans Bordeaux. Il fut chirurgien-major de l’hôpital Saint-André et membre fondateur en 1798 de la Société de Médecine de Bordeaux dont il fut trois fois Président. Honoré par ses pairs et par la population, le nom d’une rue de Bordeaux l’honore depuis 1860.
Son fils, né à Bordeaux en 1776 et mort en 1835, était chirurgien à l’Hôpital Saint-André, spécialisé dans les maladies des yeux, membre de la Société de Médecine de Bordeaux en 1806 et élu par deux fois son Président.
On connaitra mieux le docteur Tarboché avec la note du 9 avril prochain.

23 décembre 1787 Monseigneur Champion de Cicé
Quoique monseigneur de Cicé ait donné le Saint-Esprit à ses prêtres du diocèse, que la grâce pontificale soit descendue à sa voix immonde dans le coeur de tous les ordinaux, il n’en continue pas moins ses orgies et sa vie scandaleuse dans sa petite maison. On dit qu’il fait aussi bien le métier de prélat que celui de libertin. Les plaisants qui l’observent ont changé le nom de son château de Beauséjour en celui de Bordel, vu les scènes qui s’y renouvellent tous les jours. De toutes les femmes qui abordent le belvédère, la plus grande partie en sort la jupe foulée ou la coiffure en désordre. Tous, jusqu’au marmiton, suivent l’exemple du maître. La société des dames, les plaisirs variés qui enivrent son âme, n’ont pu en adoucir son atrocité. Dure et impérieuse avec ses inférieurs, sa grandeur ne dépose sa morgue et son inhumanité qu’aux pieds du pouvoir et de la beauté. Il y a quelques jours qu’un ancien curé dont le mince revenu pouvait à peine le faire vivre décemment et dont les infirmités habituelles le mettaient hors de remplir ses fonctions, alla lui exposer ses malheurs afin d’en obtenir des soulagements. Le bon prêtre croyait avoir intéressé son évêque, lorsque celui-ci lui demanda froidement s’il était chrétien et l’exhorta de souffrir patiemment les adversités que la Providence lui envoyait. Cette anecdote est le dernier coup de pinceau qui doit faire ressortir son portrait.

Bernadau attaque régulièrement, dans ses Tablettes, Jerôme-Marie Champion de Cicé, qui fut l’archevêque de Bordeaux de 1781 à 1789. Il est vraisemblable que, même si les faits qu’il rapporte ne correspondent pas à une stricte vérité, c’était sans doute ce que l’on racontait dans Bordeaux en ce temps. « Grand train, grand jeux, grande chère », le prélat savait recevoir et on disait même que son palais tout proche de la cathédrale recélait entre autres mobiliers libertins un lit « trop moelleux » pour un archevêque, selon l’expression de Sophie de la Roche. Bien plus, « cette manière d’agir, entre la morgue, la prudence ou la rétorsion mesquine avaient en tout cas pour conséquence de transformer le palais en symbole des interdits et de favoriser les ragots sur les visites bien tardives du corps de ballet féminin du Grand-Théâtre.»

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