Année 1788

C’est l’année du retour du Parlement à Bordeaux. Bernadau a encore le loisir de rapporter des faits sans grande importance. Ce ne sera plus le cas à partir de 1789 où les Tablettes seront presque entièrement occupées par les évènements. On voit entrer en scène certaines des personnalités qui joueront un rôle important dans les années à venir, particulièrement Jean Baptiste Lacombe, le futur et sinistre président de la Commission militaire.

1 janvier 1788 Bonbons aphrodisiaques (voir suite 14 janvier 1789)
Jour célèbre chez les complimenteurs et les laquais, chez les femmes et les enfants, chez les Grands et les perruquiers, époque de l’année où l’ennui, le ridicule et la fausseté circulent abondamment par étiquette. Parmi les nombreuses boutiques de bonbons qui se présentent par toutes les rues, on en a remarqué plusieurs sur la place du château Trompette et dans les environs où l’on trouvait tout ce que l’industrieuse frivolité peut imaginer de plus varié et de plus exquis; une foule de petits chefs-d’oeuvre de sucre qu’on aurait peine à concevoir. Mais ce que la profonde corruption des grandes villes laisse imaginer, c’est une sorte de dragée aphrodisiaque hautement annoncée Diabolini de Florence et dont la police, qui doit veiller à la sûreté des moeurs, ne défend pas la vente. Ce bonbon, d’ailleurs ressemblant aux autres, est composé de suc chaud et stimulant qui réveille les sens en raison de la quantité qu’on en mange et qui, faisant circuler un feu prompt dans les organes de la génération, cause dans les deux sexes des ravages attendus, dont le libertinage peut tirer parti. Ce qu’il y a ici de remarquable, c’est que la dame Gouet, une des plus galantes marchantes confiseuses de la ville, rappelle sans vergogne ses précieux Diabolini à Venans et accompagne la vente qu’elle en fait de plaisanteries grivoises, analogues au caractère, à l’âge et au sexe de ses pratiques.

La préparation de ces dragées est détaillée dans l’ouvrage de M. Gauthier, professeur de chimie : Nouvelle Chimie du goût et de l’odorat, Paris, Dentu, 1819, tome I : « On prépare trois onces de gomme adragant, selon l’usage, avec de l’eau simple ; quand elle a de la consistance, on y ajoute un peu d’indigo et une cuillerée de carmin liquide, pour lui donner la couleur violette, en la saupoudrant à mesure avec six onces d’iris de Florence pour lui donner aussi l’odeur de la violette. Quand la pâte est bien pétrie, on la roule un peu plus grosse et plus longue que le parfait-amour ; ensuite on lui donne la même forme avec le doigt, puis on met les dragées à la bassine au tonneau. »

2 janvier 1788 L’abbé Sicard
Un chevalier de Gestas nous apprend dans le Journal de Paris que notre abbé Sicard est un homme du plus grand mérite et que, parmi ses élèves, il y en a 17 dont la pension est payée par des personnes de distinction, une entre autres par les comédiens de Bordeaux. Comme on se fait une réputation avec des sourds-muets, au Musée, dans les académies et chez les bonnes gens !

Roch-Ambroise Cucurron Sicard dit l’abbé Sicard (1742-1822) est un ecclésiastique français qui se voua à l’éducation des sourds-muets. Il devient directeur de l’école de sourds-muets de Bordeaux en 1786 et, en 1789, à la mort de l’Abbé de l’Épée, il lui succède à Paris, laissant la direction de l’école à Jean Saint-Sernin.
Bernadau, à de nombreuses reprises dans ses Tablettes, reproche en quelque sorte à l’abbé Sicard de faire le bien … trop ostensiblement.

11 janvier 1788 Mademoiselle Chouchou
Hier notre seconde danseuse fut sifflée sur la scène et cette musique, si affligeante pour son amour propre, la fit tomber en syncope de la même manière qu’il lui arrive quelquefois sur son canapé. Cet échec est attribué à une cabale formée par un de ses anciens entreteneurs. Le sieur Dulac, négociant bordelais, ayant été accusé par la demoiselle Chouchou d’avoir payé et accompagné des personnes qui sont allées faire du vacarme à sa porte dans la nuit, a été tellement mortifié d’avoir été compromis dans cette affaire, qu’il a résolu d’en punir cruellement l’auteur. Supposé qu’il n’ait pas troublé le sommeil de la sauteuse, il a voulu troubler du moins ses veilles. Les Ribauds des coulisses ont entré dans son parti et ont exercé contre elle la vengeance qu’elle méritait. Au milieu du ballet, lorsque notre pirouetteuse offrait à l’oeil lubrique ses charmes artistés et recueillait les applaudissements gradués sur l’élévation de sa jupe, plusieurs coups de sifflets partis des divers coins de la salle viennent déchirer son tympan. Les bonds cessent. Le spectateur changeant alors la direction de la lorgnette, voit la nymphe se pâmer de douleur et de rage. Bonne leçon !

Jeanne-Louise Trognou, dite Chou-choux, native de Paris, était une danseuse âgée de 26 ans, quand elle comparu le 6 janvier 1794 devant la Commission militaire présidée par Jean Baptiste Lacombe, en compagnie des artistes du Grand-Théâtre, du Théâtre de la Montagne et ceux du Théâtre des Variétés. « L’opinion publique, dit Lacombe aux accusés, avait dénoncé le Grand-Spectacle de Bordeaux comme étant le rendez-vous de tous les aristocrates de cette ville; les royalistes, les égoïstes et les muscadins s’y montraient avec une audace inconcevable ; ils y parlaient ouvertement contre les principes de la République. En un mot, le foyer de la grande Comédie était un vrai foyer de contre-révolution. »
 En 1788, elle était âgée de 20 ans, elle était charmante et « elle faisait déjà le délices de nos pères », selon l’expression de A. Vivie.

18 janvier 1788 Un « jeûneur » à Bordeaux
Toute la ville court voir le juif polonais qui se baigne plusieurs fois par jour à l’eau froide, ne mange qu’une fois par semaine, ne fait aussi ses sécrétions que le samedi et est toujours debout dans la synagogue des Avignonnais à prier ou à étudier. Si il n’y a point de tromperie en cela, il faut qu’il ait l’estomac de dromadaire. Cet homme est de petite taille, très robuste, sans cheveux gris ni maladie, quoiqu’il ait environ soixante ans. Il parle allemand et hébreu. Il vient pour recueillir les aumônes des israélites pour leurs frères de Palestine et accomplit, par ce genre de vie austère, un voeu qu’il a fait, je ne sais pourquoi. On présume en quelle vénération il doit être parmi sa nation naturelle, aussi superstitieuse que friponne. C’est un nouveau Juste qu’ils ne manqueront pas d’encataloguer dans leur calendrier. De pareils tours de force ont valu l’auréole à nos saints.

Un jeûneur est le titre et le sujet d’une nouvelle de Franz Kafka.
 » Depuis quelques dizaines d’années, la vogue que connaissaient les jeûneurs professionnels a bien baissé. Alors qu’avant il était très rentable d’organiser, pur eux-mêmes et en grand, des spectacles de ce genre, c’est aujourd’hui complètement impossible. C’étaient d’autres temps. A l’époque, la ville entière se préoccupait du jeûneur ; l’intérêt qu’il suscitait augmentait à chaque nouvelle journée de jeûne, il y avait des abonnés qui restaient du matin au soir assis devant la petite cage à barreaux ; des visites avaient même lieu de nuit, à la lueur des torches pour qu’elles soient plus spectaculaires ; quand la journée était belle, on mettait la cage en plein air et c’était alors surtout aux enfants qu’on montrait le jeûneur professionnel ; alors que pour les adultes il n’était souvent qu’une attraction, qui les amusaient parce qu’elle était à la mode, les enfants regardaient ce spectacle bouche bée, en se tenant par la main pour plus de sûreté ; pâle dans on tricot noir sous lequel pointaient toutes ses côtes, l’homme dédaignait même de s’asseoir sur une chaise et préférait la litière de paille…  »
Le XVIIIe siècle voit l’arrivée à Bordeaux de 20 familles juives originaires d’Avignon et de ses environs. Autorisées en 1749 à demeurer dans cette ville, elles se spécialisent dans le courtage, le commerce des étoffes et des soieries. En juin 1776, Louis XVI leur donne l’autorisation de vivre selon « leurs usages ainsi qu’à leurs femmes et à leurs enfants… à perpétuité ».
Jusqu’au début du XIXe les synagogues étant interdites, le culte a lieu dans des oratoires installés dans des maisons privées. Au milieu du XVIIIe siècle, on estime leur nombre à sept. Le principal oratoire privé, appelé parfois « synagogue générale » se trouve rue des Augustins. Les autres sont établis chez l’avignonnais Petit, le portugais Léon Peixotto rue Bouhaut ou encore, rue Cahernan, chez un des membres de la famille des négociants et armateurs Gradis, ces deux dernières rues constituant maintenant la rue Sainte-Catherine.

18 janvier 1788 Fontaines, suite
Les Jurats, en conséquence de l’ordre que le Parlement leur avait donné de s’occuper de la construction de nouvelles fontaines publiques, avait chargé de cette besogne Messieurs Laroque, Bonfin, Blanc et Thiac, attachés aux travaux publiques de la ville. Ces Messieurs ont rendu compte de leurs travaux dans un imprimé sous le titre de : Mémoire sur la possibilité d’établir à Bordeaux un nombre suffisant de fontaines. Ils proposent de substituer les sources d’Arlac, de Mérignac, du Tondu et des Carmes à celles qui nous servent actuellement et d’en conduire les eaux par des tuyaux de fer fondu revêtus de maçonnerie, attendu que les tuyaux de plomb sont d’un usage nuisible à la santé. La dépense pour ces 11 nouvelles fontaines est portée à 16 cent mille livres. Il est fort à craindre que ce projet ne nous conduise pas à avoir un pouce d’eau de plus et qu’après avoir senti la nécessité de multiplier les fontaines, on ne laisse tomber en ruine le petit nombre de celles qui nous restent encore. Le mémoire en question est très lumineux. Les savants rédacteurs ont satisfait à la demande patriotique avec le plus grand zèle. Cet ouvrage, qui fait honneur à leur talent et à celui de l’imprimeur Bacle, accuse l’invigilante municipalité.

Bernadau n’est pas le seul à critiquer la municipalité. Un ancien jurât fait circuler un libelle, la même année 1788, sous le titre Supplément à l’Apologie des jurats de Bordeaux, d’après les mémoires de M. S … , dans lequel on lit : « Les Jurats ont vu que si les fontaines tarissent, la Ville manque d‘eau; et ils ne trouvent pas d’autre moyen de réparer ce déficit que d‘en faire porter. C‘est encore beaucoup qu‘ils ne nous aient pas laissé mourir de soif. Après tout, ne voyez-vous pas s’ils négligent les Fontaines ? ils donnent vingt mille livres des fonds de la Commune pour en rapprocher une de cent pas ! Il est vrai que nous aurons le plaisir de lire en lettres d’or les noms chéris à la cité, d’Alesine, Gestas, Vilote, Leydet, Acquart. »

9 février 1788 Cimetière de Saint-Seurin
L’architecte Laclotte, en faisant creuser des fondements à côté de l’église Saint-Seurin où était anciennement la chapelle de Saint-Étienne, a découvert à huit pieds du sol plusieurs tombeaux remplis d’ossements de grandeur ordinaire. Il y en avait un entouré de plomb sur lequel était sculpté une espèce d’écusson et un autre en beau marbre blanc. Un officier a acheté une médaille de cuivre de 1408 ans qu’on y a trouvée.

9 avril 1788 Les docteurs Guérin et Tarboché, suite et fin
Le chirurgien Guérin vient de repousser vigoureusement l’attaque du docteur Tarboché dans une réplique à sa lettre qui contient la réfutation exacte des faits argués, le tout saupoudré de gentillesses un peu virulentes. Malgré l’adresse et l’effronterie du secrétaire du toulousain, il faudra se réduire au silence et le public y perdra, car nos messieurs de la fistule ne commençaient pas mal à s’injurier.

Le Journal Médical de la Gironde, tome I, 1824, nous donne, à l’occasion d’une fiche nécrologique, toutes les explications sur cette affaire : « M. J.-B. Tarboché , docteur et agrégé de l’ancienne Faculté de médecine de Toulouse, membre honoraire de la Société royale de médecine de Bordeaux, est mort le 12 avril 1824, dans cette ville, à la suite d’une attaque d’apoplexie. Né en 1754 à Champitre, près de Vesoul, M. Tarboché fut confié, par une de ses sœurs, mariée à Toulouse, aux religieux doctrinaires de cette ville, et cette première éducation le mit à même de se livrer avec fruit à l’étude de la médecine, vers laquelle il se sentait entraîné par une vocation particulière. Fréquentant les hôpitaux de Toulouse, et suivant avec assiduité les leçons des professeurs de la Faculté de médecine de cette ville, il y prit ses premiers grades, et termina ses études médicales à Montpellier. De retour auprès de sa sœur, il obtint le bonnet de docteur et le titre d’agrégé de la Faculté de médecine de Toulouse. Le vicomte de Fumel, dont il sauva les jours, menacés par une maladie grave, le recommanda fortement et son frère le comte de Fumel, commandant supérieur à Bordeaux, lorsque M. Tarboché crut devoir venir habiter cette ville. Il y fut accueilli par ce personnage ; et, sous ses auspices, il pratiqua quelques opérations avec succès sur plusieurs Bordelais de la haute noblesse. Une guerre de plume, occasionnée par le mystère répréhensible dont il entourait son procédé opératoire des fistules anales, lui fut alors déclarée par l’un des chirurgiens les plus distingués de Bordeaux ; M. Tarboché, soutenu dans cette lutte polémique par un conseiller spirituel et méchant, répliqua vivement à l’attaque qui lui avait été faite. Les gens sages s’affligèrent de ces tristes débats, mais ils ne purent s’empêcher de déplorer en même temps l’obstination qu’on mettait à qualifier de procédé secret et inconnu une méthode décrite dans tous les traités de chirurgie publiés à cette époque. La révolution mit un terme à ces querelles scientifiques. M. Tarboché vit tomber les personnages qui le protégeaient, et dont il avait mérité la confiance. Il trouva des consolations à ses chagrins dans la pratique de l’art de guérir ; et c’est en faisant du bien à ses semblables, c’est en soulageant et guérissant leurs maux, qu’il traversa les journées orageuses de cette époque. La confiance publique vint bientôt le dédommager des pertes qu’il avait éprouvées. Il la conserva toute sa vie, et il lui dut la réputation de bon praticien et une brillante fortune, dont il faisait le plus noble usage envers les malheureux. Partageant ses loisirs entre des actions charitables et les entretiens de quelques bons et vieux amis, toujours actif et zélé pour les nombreux malades qui réclamaient les secours de sa longue expérience, plein d’une profonde estime pour le vénérable chirurgien qui jadis l’avait attaqué, dans l’intérêt de la science, mais dont il avait su depuis apprécier le noble caractère et le talent distingué, M. Tarboché était heureux, et ce bonheur, en un instant est venu le détruire ! Frappé d’apoplexie pendant qu’il commençait un frugal repas, il est mort à l’âge de soixante-dix ans, malgré l’emploi prompt et méthodique des moyens les plus rationnels propres à le guérir de l’affreuse maladie dont il venait d’être atteint. »

21 avril 1788 Monseigneur Champion de Cicé
L’abbé d’Héral, celui de nos vicaires-généraux qui a la confiance la plus intime de Monseigneur son maître, a donné cette année deux brochures politiques qui annoncent combien il tient à l’égoïsme du clergé. La première intitulée Conférence Ecclésiastique roule sur les possessions immenses du clergé qu’il veut déclarer exemptes des contributions publiques. La seconde est une Lettre sur les prérogatives et les dignités que le clergé méritait dans les termes anciens et qu’on ne saurait assez lui assurer dans tous les cas où il s’agit de grandeur et de félicité nationale. Ces deux écrits ont du style, de la chaleur, mais point de raison et de sagesse.

2 mai 1788 Critique des jurats, Estey-Majou
Quelques tournures que prenne le sieur Migneron de Broqueville pour nous convaincre de la solidité du pont qu’il a construit sur l’Estey Mayou, on ne peut s’empêcher d’en appréhender la dégradation prochaine et même la chute et de juger de l’étourderie de nos Jurats qui, sur la foi d’un charlatan, se sont persuadés qu’un tel ouvrage était nécessaire dans un endroit où les voitures ne peuvent pas rouler et qu’il serait plus majestueux et plus durable en charpente qu’en maçonnerie. La lettre que cet ingénieur parisien vient d’imprimer pour sa justification dans le journal, loin de démontrer que l’affaissement et le décentrement notable que vient d’éprouver le pont était dans les règles de la mécanique et que cet effort nécessaire atteste la beauté et la perfection de ces travaux, confirme le public dans la mauvaise idée qu’il en a toujours eu. Pourquoi se plaindre de la gaucherie des ouvriers et vouloir la réparer quand on a eu le loisir de faire exécuter les plans et de tout prévoir ?

Le pont de Brienne, sur l’Estey-majou ne devait en effet pas être bien solide, puisqu’on le verra s’écrouler en 1792.
 Le Journal de Guienne du 12 janvier 1788 relate la justification de son constructeur, l’ingénieur Migneron de Broqueville : «Les débordements et les pluies continuelles depuis 4 mois avaient fait appréhender que le Pont de Brienne, construit sur l’Estey-majou, n’éprouvât quelque dérangement dans sa charpente ou dans la maçonnerie des culées. Effectivement depuis ce temps ce Pont n’était pas pavé, et a reçu toutes les eaux. Elles ont monté par trois fois à la ligne des inondations, mais sans porter aucun préjudice à la solidité de sa construction. Je viens de le faire paver, et j’ai ajouté à la charge du pavé, dont le poids est de 228,691 livres, celle de 350,000 environ en matériaux, posés en trois parties, savoir 100.000 sur le milieu, 120.000 sur chacun des bouts portant sur les culées. Il restera chargé jusqu’à Lundi prochain, 14 du présent, que l’on commencera à le délester. Cette pesanteur, en tassant les culées, fait faire à ce pont un effort qui tend à le consolider, et à tranquilliser sur sa solidité les personnes qui ne connaissent pas cette construction.
J’ai l’honneur d’être, etc… Migneron de Broqueville »
Pour sa part, dans le Supplément à l’Apologie des jurats de Bordeaux, d’après les mémoires de M. S … , déjà cité, l’ancien jurât anonyme brocarde l’action des autorités de la ville : « Vous dites qu‘ils n’ont fait que des latrines et le pont de bois de l‘Estey-majou. D’abord, vous ne parlez pas de l‘inscription pompeuse qu’ils ont fait graver en lettres d’or sur les piliers de ce pont, inscription dans laquelle ils n‘ont point oublié de mettre leur nom; et remarquez qu‘ils ont eu soin de faire faire ces piliers en pierre, sans doute pour que leur nom chéri passât à la postérité! Oh! que la postérité leur tiendra compte de cette précaution! »

26 mai 1788 Critique des jurats, salubrité publique
Nos jurats qui font tous leurs efforts pour gagner l’estime du public, ou n’en avoir pas toute l’exécration, s’occupent toujours des commodités de la ville. Ils font raccommoder la voie commune, nettoyer les aqueducs, balayer les promenades, construire des latrines publiques, etc… Ils viennent de rendre une ordonnance pour enjoindre aux capitaines de déposer le lest de leurs navires au-dessus de la haute marée; une autre pour rassurer ceux qui croyaient qu’on percevrait de nouveaux droits sur le port, afin de se récupérer des frais faits pour son embellissement; une autre pour l’arasement des rues. Cependant, on se plaint que bien des parties de l’administration sont négligées et que tout cet étalage de vigilance n’est que du galbanum.
Le Dictionnaire critique de la langue française de l’abbé Jean-François Féraud (1787) indique que l’expression Donner du galbanum (ou de la gabatine) signifie « tromper par de fausses promesses ».
La férule gommeuse, encore appelée galbanum, est une plante herbacée vivace de la famille des Apiacées, originaire d’Asie centrale et occidentale, dégageant une odeur déplaisante.

8 juin 1788 Une séance au Musée
Nos beaux esprits se sont tristement évertués dans cette séance du Musée. Il y avait longtemps qu’on n’y avait rien lu rien d’aussi mauvais. Un officier de Champagne nommé de Valois y a fait la description d’une machine baptisée pantographe maritime, avec laquelle il prétend estimer la force du courant et la dérive d’un navire. Ce morceau scientifique n’a pas moins ennuyé que les poésies légères qui l’ont accompagné. On peut, sans manquer à l’exactitude, ranger sur la même ligne et faire connaître par le seul titre les huit opuscules dont on régala l’assemblée. Ils sont tous marqués au sceau du mauvais goût et méritent une égale réprobation. L’idylle du sieur Saint-Bris, intitulée la navigation, est sans couleur et sans grâce; le fragment du poème de la musique de M. Lisleferme, sans imagination et sans délicatesse; les vers sur la mode du Marbotin, sans idée et sans verve; le tombeau de la maîtresse de Ducos, sans sentiment et sans invention; la fable du jeune Garat est pleine de longueurs et de puérilités; l’hiver d’un anonyme est ennuyeux; la lettre badine du chevalier de Brulière (?) livre quelques détails parmi des négligences et les hors-d’oeuvres; l’épisode de la mort de César traduite de Virgile par Monsieur Lalimant n’est rien moins qu’un contour des essais connus, qu’il n’a pas toujours pris soin de déguiser. En deux mots, aucune des pièces lues n’a généralement plu, malgré l’indulgence avec laquelle on juge cette coterie. 
Il n’en a pas été de même du concert. On y a applaudi Beck, Da Costa, Gervais et Maréchal dans plusieurs morceaux de génie et d’adresse.

D’une manière générale, Bernadau apprécie beaucoup plus les morceaux musicaux donnés au Musée que les travaux littéraires ou scientifiques.
Franz Ignaz Beck (1734-1809) est un compositeur allemand qui est arrivé en France, d’abord à Marseille vers 1760, puis à Bordeaux vers 1763. Il se voit confier l’orchestre de l’Opéra des Fossés de l’Intendance avant de triompher au Grand-Théâtre de Bordeaux jusqu’à sa mort en 1809.

10 juin 1788 Le retour à Bordeaux du Président du Parlement Leberthon
Pour se dérober aux transports de l’allégresse publique qui affectaient trop vivement sa modeste sensibilité, M. le premier Président est arrivé ce matin de Libourne, d’où il était parti dans le plus grand secret. Toute la ville, qui aurait été l’accueillir, si son voyage eût été connu, fut bientôt pleine de cette nouvelle. On ne s’entretint plus que de l’homme juste et des moyens de lui témoigner la vénération qu’inspiraient ses malheurs et ses vertus. Le soir, malgré le mauvais temps, tout le peuple se porta à son hôtel, dont toutes les portes furent ouvertes. Il y eut une très belle sérénade, après laquelle on présenta à M. Leberthon, au bruit des acclamations générales, une couronne de roses et d’immortelles accompagnée de vers assez médiocres, mais dont l’adresse avait une tournure trop originale pour ne pas la rapporter. On y lisait en style lapidaire : « Opiimo, reverendissimo, colendissimo Supremi Aquit. Senatus, Patri Patria), unanimiter, offerunt, dicant, consecrant, IV Idus Jun., devotissimi Cives Burdigalenses. » Des larmes d’attendrissement coulaient des yeux de toute la respectable famille qui, dans ce moment, pouvait apprécier les sentiments d’affection dont les Bordelais récompensaient le patriotisme. Les négociants qui habitent sur le havre des Chartrons et à la Rousselle, ainsi que toutes les personnes attachées au Palais avaient éclairé leurs fenêtres et donné ainsi le signal de l’illumination générale qui eut lieu le lendemain dans tout Bordeaux.

La grande affaire du moment est la querelle du Parlement de Bordeaux avec le pouvoir central. Les récoltes de 1787 avaient été catastrophiques en raison du gel, puis de la grêle, les caisses de l’état étaient vides, mais les notables de la ville refusent d’enregistrer les édits ainsi que les nouveaux impôts et le Parlement de Bordeaux renouvelle ses remontrances. La réaction royale ne se fait pas attendre et, dans la nuit du 17 au 18 août, des lettres de cachet arrivent : le Parlement est exilé à Libourne.
Bernadau se montre alors très fier de la place que Bordeaux et son Parlement tiennent en France. Cependant, emporté par son ardent patriotisme local, Bernadau exagérait un peu le rôle des magistrats bordelais, en leur attribuant l’honneur d’avoir été les premiers à réclamer la convocation des États généraux et de s’être montrés les plus acharnés dans l’opposition, quand il s’est agi de combattre l’institution des Assemblées provinciales. »
Mais la roue tourne et, alors même qu’il avait été menacé de suppression, le Parlement rentre en triomphe, en commençant par son Président Leberthon qui regagne son hôtel particulier de la rue du Mirail. C’est ainsi que Bernadau se fait alors un commentateur lyrique des manifestations de joie des Bordelais.

12 juin 1788 Le retour à Bordeaux du Président Leberthon, suite
Beaucoup de particuliers qui avaient refusé de donner des preuves de l’allégresse générale, en mettant des feux sur leurs fenêtres, ont eu leurs vitres cassées. La grêle patriotique est principalement tombée sur le grand Bureau, la Bourse, l’Intendance, l’hôtel des Postes, le Bureau des Classes et l’Archevêché. Aussi, dans ces mêmes lieux, il y a eu illumination ce soir, quoiqu’elle n’ait pas été générale. M. le premier président ne laissa pas de recevoir toutes les sortes de visites qui se rabattent ensuite chez M. le procureur générai et les autres présidents.

André François Benoît Leberthon, le futur député aux États généraux de 1789, alors rapporteur au parlement de la ville de Bordeaux, fit édifier vers 1741 un hôtel particulier par l’architecte André Portier. L’immeuble de style Louis XV est actuellement situé 29, rue du Mirail et occupé par la Caisse de Crédit Municipal

25 juin 1788 Francs-maçons
Les francs-maçons, fidèles à leurs obligations, ont tenu le banquet avec autant de pompe qu’un temps heureux pourrait le permettre. Il eut peut-être été plus digne de remettre leur gala ou d’en consacrer le produit à quelqu’oeuvre de charité, qui aurait été d’autant plus profitable qu’ils ont ici 22 loges sans compter les affiliées, les partagées et les bâtardes.

Bernadau a-t-il été franc-maçon ? Il ne l’était sans doute pas en 1788. Mais, plus tard ?

27 juin 1788 Duvigneau (voir 12 mars 1787)
Le procureur Duvigneau, jaloux de tout ce qui peut lui donner quelque célébrité, a renoncé à celle qu’il avait fondée sur son esprit pour celle que la perversité de son coeur lui faisait espérer. Après avoir singé le bel esprit sans en retirer de la gloire, il affiche l’irréligion la plus décidée, et ce nouveau travers lui manquait. Il exige (scandale inconcevable chez un père de famille) que sa maison néglige de satisfaire aux devoirs journaliers du christianisme et que sa femme le suive tous les dimanches aux prêches des protestants. Un jeune auteur a fait à ce sujet l’impromptu suivant, que l’indignation l’a empêché de rendre meilleur.
Duvigneau, nous dit-on, est athée. Et parbleu,
 N’ayant jamais reçu de Dieu 
ni esprit, ni raison, ni talent, ni lumière, 
est-ce le cas d’être reconnaissant ? 
Que Dieu lui donne un peu de jugement,
 Qu’il lui donne l’art de se taire,
 alors l’aveugle détestant
 son incrédulité première,
 nous avouera que Dieu fit penser la matière
 et parler l’offre de Satan.

Le jeune auteur du libelle en question, « que l’indignation a empêché de rendre meilleur », ne serait-ce pas Bernadau lui-même ?

29 juin 1788 Les Variétés, Belleville
Avant hier, le spectacle des Variétés fut interrompu par le craquement d’un banc trop chargé de monde. On en fut quitte pour la peur. La même scène s’est renouvelée aujourd’hui, de manière à faire douter si l’on doit plus blâmer la cupidité d’un entrepreneur que la cruelle invigilance de nos jurats. Il semble que ce Belleville ait été donné aux Bordelais pour les leurrer et les faire assommer en tous temps. Dans le même lieu où se passa la fameuse journée des Vessies aérostatiques, il a fait élever à la hâte une salle où se donnent les représentations extraordinaires de son théâtre. Mal coupée, légèrement construite, sans dégagement et sans sûreté, elle expose ceux qui la remplissent à des désagréments et des dangers auxquels la police ne s’empresse guère de faire remédier. On avait aujourd’hui distribué tant de billets de parquet que le parterre a crié pendant plus de demi-heure pour qu’on y donna des sièges aux personnes debout qui lui dérobaient la vue de la scène. Pour parer aux mêmes inconvénients aux secondes, les spectateurs des derniers rangs sont obligés de grimper sur des bancs minces et mal assurés. Un d’eux, chargé de plus de 20 personnes, a croulé avec un bruit qui a jeté l’épouvante parmi tous les spectateurs qui ont cru entendre les arcs-boutants des loges s’abîmer.

Dans les années 1780, alors que toute la France s’enthousiasme pour les premières expériences aérostatiques à Paris et à Lyon, Bordeaux ne pouvait être en reste ! Le 3 décembre 1783, l’entrepreneur de spectacles Belleville annonce un lancer de ballon au Colisée Belleville, sorte de théâtre pour les enfants, auquel étaient adjoints une salle de danse et un restaurant, situé dans les marais de la Chartreuse entre le cours d’Albret, la rue Tastet et la rue du Tondu. Cinquante mille personnes se présentent. Mais les deux vessies aérostatiques n’arrivent pas à décoller, entraînant la colère des spectateurs qui saccagent l’établissement de l’organisateur.
Nicaise Belleville était un ancien confiseur à Paris qui s’était fait entrepreneur de spectacles à Bordeaux en 1774. Il a connu un réel succès, mais il est mort ruiné en 1811, après avoir été presque toute sa vie en procès avec le Grand-Théâtre, ce qui n’empêchera pas qu’il ait sa rue dans le quartier Mériadeck.

15 juillet 1788 Grangeneuve, Vergniaud, Vignes, Duvigneau et Dorte
Nos praticiens, pour ce dédommager les pertes d’honoraires que la cessation des affaires leur fait éprouver, grossoient les pamphlets dont s’alimente la curiosité de nos nouvellistes; et quoi que cette besogne ne leur rapporte pas plus d’argent que de gloire, ils subsistent cependant pour la plupart de cette récolte patriotique. De la diversité des faiseurs naît cette bizarrure d’ouvrages, qui égaye un peu le lecteur, lorsque le style l’ennuie. On ne connait encore d’auteurs basochiens que Maîtres Grangeneuve, Vergnaud, Vignes, Duvigneau et Dorte, et même il n’y a que les deux derniers dont on puisse citer le titre de quelques-unes de leurs productions éphémères. Le premier a écrit la Lettre de Madame de XV à un officier général, sur ce que les militaires doivent à la Patrie, morceau léthargique et fort gauche; le second a fait le Feuillet à mes concitoyens, espèce d’annonce d’une réfutation de la brochure sur les États généraux, par laquelle il veut mettre dans un nouveau jour la question de la puissance des États généraux et du pouvoir qu’ils ont confié au Roi pour administrer le royaume au gré de la Nation et prouver ensuite que Linguet, écrivain ministériel, n’a pas d’esprit. Qu’il relate donc, ce monsieur Dorte, de nous prouver qu’il sait faire autre chose que rédiger en style précieux les délibérations de la société philanthropique et les lettres d’amour imprimées au journal.

Tous ces avocats sans grandes causes, pour le moment, ont une dizaine d’années de plus que Bernadau et tous s’illustreront plus tard pendant la Révolution à un niveau beaucoup plus élevé que lui. Tous cependant périront de la guillotine pendant la Terreur, à l’exception de Dorte, décédé en 1792 de maladie.
Nous avons déjà rencontré le procureur Duvigneau (voir 12 mars 1787 et 27 juin 1788).
Jean-Antoine Lafargue de Grangeneuve, né le 4 décembre 1751 à Bordeaux, est le fils d’un avocat au Parlement de Bordeaux et devient l’un des plus célèbres avocats de sa ville avant la Révolution. En 1789, il adhère avec ferveur aux idées révolutionnaires et fonde la Société populaire de Bordeaux. Il devient également substitut du procureur à la commune de la cité. Lors des Journées du 31 mai et du 2 juin 1793, il fait partie des députés girondins décrétés d’arrestation. Il parvient malgré tout à s’échapper et se réfugie chez lui à Bordeaux. Mis hors la loi le 28 juillet, il est dénoncé et arrêté en décembre. Traduit devant une commission militaire, Grangeneuve est condamné à mort sur simple constatation de son identité. Il est guillotiné le 21 décembre 1793 en compagnie de son frère, Jean Grangeneuve, administrateur du département.
Pierre Victurnien Vergniaud, né en 1753 à Limoges était lui aussi avocat et devint l’un des plus grands orateurs du parti des Girondins, mais aussi de la Révolution française. Il sera guillotiné 31 octobre 1793 à Paris.
Vital Devignes était un homme de loi âgé de 35 ans, domicilié à Rions, qui sera condamné à mort le 28 prairial an 2, alors âgé de 35 ans, comme contre-révolutionnaire (Voir note du 25 août 1788 au sujet de Vigneron).
Le Dorte dont il est question ici est très certainement Denis qui avait été reçu avocat et qui fut secrétaire du président de Lancre. Il s’occupera en 1790, du Journal de Guienne et fit venir alors à cette occasion son frère François de Bayonne. En 1790, Denis Dorte sera reçu membre de l’Académie des Beaux-Arts et il sera présenté à la Société des Amis de la Constitution, le club bordelais des Feuillants, par Vergniaud. Il mourut le 8 février 1792 après une longue maladie.

23 juillet 1788 Intoxications aux champignons
Remède éprouvé pour guérir les personnes empoisonnées avec des champignons. Il faut faire vomir le malade à quelque prix que ce soit, en lui faisant avaler tous les quarts d’heure deux ou trois grains d’émétiques délayés dans quelques cuillerées d’eau. Il prendra ensuite quelques verres d’oxicrat lorsqu’on n’aura plus besoin de vomitif.

« On doit compter parmi les stiptiques le vinaigre, soit pur, soit tempéré avec l’eau que l’on appelle alors oxicrat. L’oxicrat est plus ou moins fort, selon que l’on mêle plus ou moins de vinaigre avec la même quantité d’eau : on ne l’emploie guère dans l’hémoptysie, à moins que le malade ne soit dans un extrême danger. L’oxicrat opère des guérisons presque miraculeuses dans les hémorragies utérines qui surviennent aux accouchements ; on enveloppe la malade dans des draps trempés dans l’oxicrat ou bien dans le vinaigre. »

1 août 1788 Supplément à l’apologie des Jurats (voir 2 mai 1788)
Nos municipaux sont tous étourdis du coup vigoureux qu’un anonyme vient de leur porter dans une petite brochure intitulée Supplément à l’apologie des Jurats, où on leur reproche plaisamment plusieurs tours de passe-passe, ou pour mieux dire les vexations et les friponneries dont le produit de 2000 livres met ces messieurs en état de supporter les insultes et la haine que le public vomit contre eux. Le persiflage sur le ton duquel ce pamphlet est écrit n’est pas continuellement délicat, mais il plaira généralement, surtout si l’on songe qu’il n’est rien de plus difficile que de soutenir longtemps l’ironie. On est seulement fâché de voir que l’auteur se soit amusé à censurer de petits détails de police, à la vérité très blâmables, tandis qu’il a à peine effleuré les grands objets d’administration municipale, où les matières les plus importantes offraient un champ vaste à ses observations. Dans les conjonctures actuelles, il faut moins rendre nos Commis ridicules qu’odieux. Leurs sottises, leurs vexations, leur cupidité manifestées doivent les faire rougir, mais leur insensibilité, leur non-patriotisme, les couvriront à jamais d’exécration. Que leurs noms soient placés parmi les noms flétrie, telle était la devise de ce diatribe, où il n’y avait cependant pas assez de vérité dure. Il était écrit avec clarté et pureté, excepté les réflexions sur les affaires présentes, réflexions verbeuses et pleines de pathos. On l’attribue à M. Terrasson, avocat médiocre, patriote honnête, instruit mais un peu fou.

1 août 1788 M. Lavau-Guyon
La femme de M. Lavau de Guyon, commissaire de Classe, est de retour à Bordeaux d’où elle avait été enlevée il y a quatre ans pour fait d’adultère. Elle parait ne pas se souvenir de cette correction et vouloir redonner à son mari matière à de nouvelles plaintes. On ne conçoit plus rien à l’impudence de nos dames et la sottise de leurs époux.

Pierre Lavau-Guyon, né à Marmande, chef d’administration de la Marine, sera, à 39 ans, le premier guillotiné à Bordeaux pendant la Terreur, le 23 octobre 1793.

11 août 1788 Ennui des femmes
Il a paru un petit nombre d’exemplaires de la Lettre d’une dame à son amie sur le tort que faisait au sexe la situation critique du royaume. Plus de conversations amusantes, plus de divertissements depuis que la politique occupe toutes les têtes. Les femmes, privées de la société des hommes ou réduites à parler comme eux du gouvernement, périssent d’ennui même au Musée où l’on traite des matières économique. Ce badinage fait avec goût est l’ouvrage de quelque bordelais puisqu’on y évoque le journal de Guienne, les clubs de la profession de mathématiques et que le ridicule est versé sur tous les originaux de cette ville.

15 août 1788 Les marais de la Chartreuse
En 1629, la peste qui exerçait fréquemment ses ravages dans cette ville y jeta encore l’alarme. Nos ancêtres, moins éclairés et plus religieux, avaient recours aux moyens surnaturels pour des maux physiques. Ils firent en conséquence un voeu pour demander à Dieu le retour de la sérénité. Il se renouvelle tous les ans à pareil jour dans l’église de Saint André ou les Jurats assistent à la messe et à une procession dans les cloîtres. Depuis cette pieuse promenade, nous n’avons plus été exposés à ce cruel fléau qui avait son foyer dans les marécages alentours de Bordeaux. La construction de la Chartreuse, l’assèchement des marais qui l’avoisinent, des fossés pratiqués pour faire écouler les eaux qui viennent des Landes et du Médoc, ces travaux utiles dus au zèle pastoral du bienfaisant Sourdis, ont préservé les bordelais des calamités annuelles pour lesquelles leurs ex-voto étaient insuffisants. Un archevêque, parmi tous les monuments que leurs laissa sa piété vigilante, leur avait procuré la santé, un autre (le Prince de Rohan) avec des projets de magnificence et de restauration, alarma il y a quelques années la tranquillité publique. Pour faire reconstruire son palais, il vendit le terrain adjacent et le cours des eaux s’étant trouvé interrompu par les nombreux travaux, une maladie épidémique moissonna dans un automne un sixième des habitants du faubourg de l’archevêché.

21 août 1788 La librairie Pallandre
Il n’y a dans ce monde que heurts et malheurs. Le libraire Pallandre aîné, qui était en possession de faire vendre à son profit les nouveautés, a reçu défense d’imprimer les Arrêts du Conseil et autres papiers royaux qui ressortissent à l’imprimeur du Gouverneur. En conséquence, le typographe Bacle lui a confisqué une édition de l’arrêt du conseil d’État portant fixation de la tenue des États généraux du royaume au mois de mai prochain. La femme de cet avide libraire ayant paru ces jours passés sur les promenades dans un costume élégant et superbe, des jeunes gens lui ont donné une leçon de modestie en chantant : Du nouveau, c’est tout frais ! qui est le cri ordinaire des colporteurs qui achalandent sa boutique.

La librairie en question avait été créée par Antoine Pallandre, en 1768, rue du Poisson-Salé (actuelle rue Sainte-Catherine) à l’enseigne « Au Grand Montesquieu ». Vers 1775, ce libraire fût interné au château de Lourdes pour avoir publié L’Ombre de Louis XV devant le tribunal de Minos, essai dans lequel le maréchal de Richelieu était vertement critiqué. Pallandre mourut dans sa prison en 1777 et ses fils Arnaud-Antoine et Paul-Anne vont lui succéder dans le même local jusqu’en 1789 où ils se séparent. L’aîné resta quelques temps rue du Poisson-Salé puis alla s’établir place Saint-Projet. Le cadet sera plus tard, en 1791, dénoncé par Bernadau.

25 août 1788 François Vigneron
La séance de l’académie ne fut guère moins ennuyeuse que celle de l’église. Des cinq prix dont le concours était ouvert depuis plusieurs années, il n’y en eut qu’un adjugé. Encore fut-il donné par un particulier étranger, M. Canterac d’Andiran, gentilhomme agenais descendant de la maison de Biron et qui, en cette qualité, avait proposé l’éloge du Maréchal de ce nom et qui demandait en outre des détails sur la noblesse de Guienne du temps. Ses voeux ont étés remplis par M. Vigneron, trésorier de France de cette ville, fils d’un marchand et jusqu’à ce jour plus connu par son exacte probité, son goût pour le jeu, que par ses talents effectifs. On s’attendait à lui voir refuser la somme de trois cents livres du prix, mais on ne s’attendait pas à ce qu’il prierait l’Académie de la distribuer à l’auteur du meilleur éloge du connétable Du Guesclin. Est-que cette province n’a pas ses grands hommes en plus d’un jeune dont la gloire sollicite un tribut public ? On dit que M. de Vigneron n’a entrepris cet ouvrage que pour montrer au procureur Duvigneau, qui en avait fait un pareil il y a deux ans et dont l’académie ne fit pas cas, comme il le lui avait prédit, qu’il joignait un talent sûr à un goût réel et qu’il pouvait se mesurer avec avantage avec ce praticien bel-esprit qui se croit un aigle et méprise en conséquence tous nos Lettrés.

François Vigneron, né en Gironde vers 1750, était un aristocrate et un homme de loi domicilié à Bruges. Suite à de lâches dénonciations, la Commission militaire jugea Vigneron, les 16 et 17 juin 1794, en compagnie de treize autres accusés, parmi lesquels les avocats Bouet et Devignes et le libraire Pallandre. Bouet monta sur l’échafaud le premier, puis ce fut le tour de Devignes. Vigneron les vit mourir sans détourner les yeux. Comme le couperet venait de tomber pour la dernière fois, un des crochets qui le maintenaient entre les deux montants de la guillotine se brisa. L’appareil ne pouvant plus fonctionner, le délégué de la police ordonna de remettre l’exécution au lendemain, ce qui ne convenait pas du tout à Vigneron qui démontra au bourreau que sa machine pouvait très bien s’arranger. Il suffisait de planter sur la galerie du haut un clou à crochet qui ferait office de poulie, y passer une corde et cela fonctionnerait très bien. Il exigea que l’on aille chercher un serrurier de sa connaissance qui tenait sa boutique tout près de la place Nationale. Pendant que l’homme de l’art réparait le sinistre engin, Vigneron faisait les cents pas autour de l’échafaud, tout à fait calme, parlant tranquillement au peuple et le plaignant de son erreur qui le portait à applaudir la mort d’un excellent citoyen. Il alla même jusqu’à plaisanter : « Vous n’avez déjà plus Devignes, bientôt vous n’aurez plus de Vigneron » ! Enfin, une fois l’engin remis en état, il alla tranquillement porter sa tête sur le billot.

2 septembre 1788 M. Lavau-Guyon, suite
Sur la sommation faite à son mari par Madame Lavau de Guyon qui vient de faire une retraite forcée dans un monastère, celui-ci lui a répondu que, ne voulant se rapprocher d’une infidèle et désirant par ailleurs lui donner des preuves de son attachement en s’occupant de son bien-être et de sa réputation, il consentait à lui faire une pension convenable pourvu qu’elle se retirât dans un couvent, cloîtrée, excepté dans les villes de Bordeaux, Langon, Saint-Macaire et Montauban. Cette dame a eu des aventures galantes dans ces divers lieux dont on lui prescrit l’éloignement.

8 septembre 1788 Champion de Cicé et Pacareau
L’ordre des Récollets vient de renouveler une de ces pieuses farces qui ont autrefois valu tant de richesses aux moines. Il a fait béatifier un de leurs frères nommé Pacifique de Saint Séverin, mort en odeur au commencement de ce siècle et la cérémonie se répète actuellement en Europe pour la satisfaction des simples, le scandale des philosophes et l’utilité des finances franciscaines. Nos béats pères en avaient annoncé depuis plus d’un mois la solennité par l’affiche d’une bulle pontificale homologuée d’un visa de l’archevêque qui avait eu le bon esprit de ne point farcir son mandement de capucinade pareilles à celles du Pape. Pour la première fois, Monseigneur qui, suivant l’étiquette, signait de son seul nom de baptême, a mis comme un mondain Champion de Cicé, singularité qui a été remarquée généralement. Pour donner du poids à ses préceptes, il est venu aujourd’hui faire l’ouverture de la fête où il a pontifié aux offices du matin et du soir, assisté du chapitre métropolitain. M. l’abbé Pacareau, l’un des plus anciens et des plus érudits chanoines, a prononcé un long panégyrique du saint dans lequel on a rien trouvé de remarquable que sa longueur qui a été de 2 heures.

Pierre Pacareau est né à Bordeaux en 1711 et sa longue carrière l’avait conduit à être l’un des trois vicaires généraux pendant la vacance du siège épiscopal. Décrit comme doux, modeste et charitable, il était en outre cultivé au plus haut point et parlait plusieurs langues étrangères, dont l’hébreu et le syriaque. Il fut l’un des premiers à prêter le serment à la constitution civile du clergé et fut ainsi élu à l’évêché métropolitain du sud-ouest. Il sera sacré à Saint-André le 3 avril 1791 et mourut en 1797.

13 septembre 1788 Puberté précoce
Une fille de neuf ans et quatre mois étonne en ce moment les libertins, les physiologistes et sa famille par une fécondité rare. Ce qui peut faire davantage croire à sa profonde corruption, c’est qu’elle s’obstine à taire le nom de celui qui l’a rendue enceinte.

Il s’agit là d’une des toutes premières descriptions de puberté précoce, pathologie aujourd’hui bien connue.

25 septembre 1788 Champion de Cicé
L’archevêque est parti, il y a une quinzaine de jours, pour Paris où l’on dit que M. Necker l’appelle pour en faire un président du conseil des finances. On sait que ce contrôleur général, ayant aperçu dans les bureaux de Versailles l’abbé Cicé qui intriguait pour changer sa place d’agent du Clergé contre une mitre, lui fit obtenir celle de Rodez où il lui servit dans l’établissement de l’Assemblée provinciale du Rouergue, puis le plaça à Bordeaux, où il espérait qu’il lui serait utile.
Monseigneur, avant son départ, a commandé un mandement pour détourner, dit-il, le courroux du ciel qui s’est déjà manifesté dans les calamités publiques, et qui peut aggraver les maux passés, dont nous ressentons actuellement les effets par des ravages dans nos moissons.

28 septembre 1788 Apparition de Jean-Baptiste Lacombe
Il n’est question que de bateleurs qui remplissent incessamment dans notre Morning post de leur fastueuses annonces. Nous les présenterons à nos lecteurs avec des réflexions que l’intérêt de la vérité, des états et des moeurs nous dicte. Aujourd’hui, M. Paris, professeur émérite de Rhétorique au collège de Guienne, docteur ès arts, avocat, etc., avertit le public qu’il abandonne la pédagogie dans laquelle il avait mérité la confiance générale pendant 18 ans et qu’il cède sa pension à un sieur Lacombe, qui avait déjà annoncé ses talents dans le journal il y a un an. Ce nouvel instituteur qui se louait alors beaucoup et dont l’avis était appuyé du témoignage du docteur Paris, bon juge en cette matière y était-il dit, remet à son tour les éloges que ce dernier lui avait prêté. Nous ne saurions dire auquel des deux pédants appartient l’article enregistré au journal, attendu les flagorneries impudentes qu’il contient sur l’un et l’autre. Qui prouve trop ne prouve rien. L’ex Professeur Paris n’est rien moins que ce qu’il a affiché être. Sa maison d’éducation n’a eu jadis de la vogue que grâce à la bonhommie des bordelais si faciles à séduire. Le chef faisait circuler de mauvais vers et en laissait la conduite à quelques gâcheux sur le talent et les moeurs desquels il ne chicanait jamais. Quoique les élèves reçussent la plus mauvaise nourriture morale et physique, ils n’abondaient pas moins et ce négligent maitre d’école vit maintenant dans une naissance à laquelle il était loin de prétendre lorsqu’il vint de Bourgogne, humble petit collet prendre possession d’une chaire de grammaire au collège de la Madeleine. Son arrogance actuelle annonce sa bassesse.

Pierre Bernadau avait eu, comme professeur de rhétorique au Collège de Guyenne, l’avocat Simon Paris, originaire de Nevers, qui aura plus tard un parcours dramatique pendant la Terreur. Avant ses charges d’enseignant au collège de Guyenne, Paris avait tenu une pension jouissant d’une très bonne réputation, située au n° 23 de la rue Sainte Eulalie, pension qu’il avait cédée à … Jean Baptiste Lacombe, le futur président de la Commission militaire ! En 1794, Simon Paris est âgé de 37 ans, il est maintenant juge de paix du quartier Sainte-Eulalie. Il est arrêté le 4 juin 1794 comme suspect d’aristocratie, il comparait devant Lacombe qui ne le défendit point et, condamné à mort par la commission militaire, il fut exécuté le 17 juin. Avant de comparaître devant le tribunal révolutionnaire, Simon Paris avait confié au geôlier du palais Brutus où il était interné les quelques mots suivants, écrits sur un bout de papier, pour être remis à sa femme et que le geôlier s’empressa de faire parvenir au président du tribunal : « A la citoyenne Paris, cours Sainte Eulalie, n° 23. — Adieu, ma chère amie, embrasse nos chers enfants, qu’ils se souviennent de leur père qui est content de l’intérêt que lui ont témoigné les honnêtes gens. »

9 septembre 1788 Des noms de rues embarrassants
Notre devoir d’annaliste exige que nous consignions le fait qui a occasionné le changement de nom de la rue Merde-minge-cague-beou. Un chirurgien nommé Lasvigne qui y a son domicile, choqué de l’indécente dénomination sous laquelle il n’ose pas annoncer sa demeure, a prié Messieurs les jurats qu’on lui substitua celle de rue Gabillon. Nous ignorons l’origine étymologique de ce nouveau nom que le délicat Esculape a fait graver à la place de l’ancien.

Dans son Viographe Bordelais, Bernardau apporte cette précision: « La rue Gabillon, ou Minge-cague-beou, bordait autrefois le côté nord du couvent des Cordeliers. Elle reçu cette étrange dénomination, parce que les mendiants auxquels on distribuait certains jours la soupe à la porte de ce couvent, allaient la manger dans cette ruelle, puis y déposer sans vergogne le résidu de leur digestion …»
On connait d’autres changements de noms de rues à la demande de riverains délicats. Ainsi, la rue Saint-Fort ne s’est pas toujours appelée ainsi ; au moyen âge, le camin deu Putz (le chemin du puits) est signalé dans le plan de Bordeaux vers 1450 dressé par Léo Drouyn en 1874, puis la coutume lui attribua le nom de rue Putoye en raison de sa proximité des ruines du palais Gallien qui en faisait un lieu actif de passage des dames qui officiaient dans les ruines antiques. Cette promiscuité et ses conséquences sur la tranquillité du quartier conduisirent les riverains de la rue Putoye à se réunir pour protester et, en 1783, les sieurs Dufourcq et Lalo signalaient au chapitre de Saint-Seurin l’importance qu’il y avait de modifier le nom de la rue Putoye, afin que les habitants de cette rue ne fussent pas considérés comme habitant un quartier mal famé et qu’ils puissent plus aisément revendre leur bien immobilier. Ces bons citoyens proposaient même, en toute modestie, que soit substitué à Putoye le nom de l’un d’eux, par exemple et pourquoi pas, rue Lalo ! C’est saint Fort qui sera retenu, au prétexte fallacieux qu’une statue de ce saint qui y aurait été érigée jadis.
La partie de la rue du Mirail, qui s’étendait depuis le puits de ce nom jusqu’à la porte où était le couvent des Augustines, fût initialement appelée rue de l’Engin du Mirail puis rue du Fagnas. On la nommait ainsi à cause d’un grand amas de terres qu’on avait transportées au pied du mur de ville en cet endroit pour y former un rempart élevé, ce qui rendait les abords de cette ruelle pleins de boue, qu’on appelle fagne en gascon. Un procureur à l’Hôtel de ville, qui demeurait dans cette ruelle, et qui ne voulait pas qu’on juge qu’il habitait une rue fangeuse, obtint en 1786 qu’on en changeât le nom en celui de rue Augustine, qu’elle conserva jusqu’en 1866 pour porter alors le nom de rue Gratiolet.

20 octobre 1788 Apparition de Jean-Baptiste Lynch
M. le Premier Président est parti ce matin pour se rendre à l’assemblée des notables fixée à Versailles pour le 3 du suivant. Il a en sa compagnie M. le président Lynch, son gendre, pour lequel il a beaucoup d’attachement et qui l’a suivi dans son dernier voyage pour le même objet.

Jean-Baptiste Lynch (1749-1835), gendre de Leberthon, est nommé conseiller au Parlement de Bordeaux en décembre 1770 et il y est reçu en 1771. Il épouse la fille de M. Leberthon, premier président au parlement, et devient ensuite président aux requêtes. Il représente le parlement de Bordeaux en 1781 à la cour de Louis XVI.
Lorsque son beau-père est élu député aux États généraux de 1789, il l’accompagne à Paris et professe hautement ses opinions, qui lui valent d’être emprisonné pendant la Terreur. Il est libéré après Thermidor. Il sera maire de 1809 à 1815. C’est lui qui « livra » Bordeaux aux Bourbons en 1814. On le retrouvera régulièrement dans les Tablettes de Bernadau tout au long de sa longue et brillante carrière bordelaise.

31 décembre 1788 Travaux sur le Port, boîte fumigatoire, fontaine de la Grave
Toute la partie de la rive gauche de la Garonne depuis la place Royale jusqu’à la porte de la Grave a été pavée à neuf de la chaussée jusqu’à demi-marée où règne un cordon de pierres dures qui retiennent l’encaissement. Ces pierres étaient destinées à la construction de l’hôtel de ville commencé depuis une vingtaine d’années et abandonné après trois ans de travaux. Où le pavé fini, on a eu soin de transposer du gravier. La longueur de ce travail est de 432 toises et sa largeur de 18. Pour en unir la superficie, il a fallu transporter beaucoup de terre et de sable auquel on joignait des couches de moellons pour affermir et consolider la jetée. Généralement, le sol du port a été exhaussé car il était fort bas. Par cette précaution, il deviendra moins sujet aux dépôts de vase dont il ne s’y en arrêtera jamais si l’on continue à faire laver le port à tous les descendants. Six hommes sont payés pour faire en tout temps cette besogne indispensable. Comme on va gagner par ce moyen plus de 20 pieds sur la rivière, il a fallu allonger les canaux des 10 égouts qui viennent s’y dégorger … Devant la place Bourgogne, ont été construits deux pavillons dont l’un sert de corps de garde établi pour la police du passage de la Bastide devant lequel il est et l’autre est loué à des marchands, tandis que ce devrait être un monument d’utilité publique, par exemple le logement d’un chirurgien payé par la municipalité pour porter du secours aux personnes auquel il arrive des accidents sur le port de Bordeaux où sûrement l’occupation ne lui manquerait pas. Pourquoi n’avoir pas déposé la boîte fumigatoire pour les noyés qu’il faut aller chercher chez le docteur Lamotte, rue Neuve, où peu de gens la soupçonnent ? On a aussi transporté la fontaine de la Grave à quelques pas du lieu où elle était cy-devant, pour la mettre en face de la porte de la ville du même nom. Comme le réservoir en était déjà bas, on n’a pas pu en exhausser les tuyaux, ce qui ajoute au mauvais goût dans lequel est construit le nouveau bâtiment. C’est une grosse colonne cannelée, sur le haut de laquelle on a mis des touffes de roseaux à la place de la corniche. Des plantes aquatiques sur une colonne d’ordres corinthien ?… Cette fontaine est d’ailleurs solidement et commodément bâtie. Quatre bouche de monstres vomissent continuellement de l’eau. Mais on ne peut pas en prendre lors de la pleine mer, attendu que la rivière en remplit le bassin en refoulant par le canal pratiqué maladroitement pour son évacuation des eaux. Elles n’ont pas la réputation d’être potables attendu que le canal par où elles passent avant d’ arriver sur le port avoisine plusieurs fosses d’aisance …

Les boîtes fumigatoires contiennent les objets qui servent aux fumigations pour les noyés ou les asphyxiés. Ce fut peu de temps avant la Révolution que l’administration fit placer des boîtes fumigatoires dans les postes établis le long des rivières, pour rappeler les noyés à la vie. Avant cette époque, on les suspendait par les pieds, afin de leur faire rendre l’eau qui les avait asphyxiés, et on contribuait par cette imprudence à hâter leur mort (d’après le Dictionnaire historique des institutions, mœurs et coutumes de la France, Adolphe Chéruel, Paris, 1899).

31 décembre 1788 Discussions parlementaires
On ne s’est occupé dans le courant de cette année à Bordeaux que des discussions parlementaires, c’est-à-dire de la nécessité de réprimer le pouvoir absolu du ministère qui voudrait faire dégénérer la monarchie en despotisme. Pour cela, on avait imaginé des Etats provinciaux, comme une restauration, tandis qu’il n’y en a jamais eu dans cette province. C’est la Noblesse qui avait accouché de cette idée, parce qu’elle espérait en profiter. Le Clergé entrait dans ses vues ; mais le Tiers Etat ne paraissait pas beaucoup s’en soucier, parce qu’il devait jouer un rôle subalterne dans cet établissement.
II a été également question de l’Assemblée des Cent-Trente, dont le Parlement faisait demander la convocation par ses partisans, afin que cette petite assemblée sollicitât du roi la réintégration de cette Cour à Bordeaux.
Au reste, l’état du commerce et de l’agriculture a été très prospère, et toutes les classes d’habitants s’en sont ressenties, à en juger par le grand nombre de maisons qu’on a bâties, particulièrement dans les faubourgs des Chartrons, de Saint-Seurin, des Marais et de Sainte-Eulalie.

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