Année 1789

Les Tablettes de l’année 1789 sont principalement consacrées à la relation des préoccupations sociales et politiques du moment. On y trouve un Bernadau hostile au clergé, aux jurats, aux agitateurs, à tout le monde en fait. Les difficultés liées à l’approvisionnement en farines, viandes et autres comestibles sont constamment présentes, surtout bien sûr durant l’hiver particulièrement rigoureux. Les faits divers sont  plus rares dans cette année si riche en évènements politiques et sociaux.

2 janvier 1789 Prêtres
Les prêtres ne sont bons qu’à brouiller tout. Ceux de Bordeaux avaient nommé deux commissaires pour l’examen du projet des Etats de Guyenne et s’étaient rassemblés en conséquence à diverses fois à ce sujet. Aujourd’hui, fâchés que la Noblesse ne les ait pas admis à ses assemblées, ils ont protesté contre tout ce qu’elle fera ou a pu faire, et ont envoyé dans tout le diocèse copie de l’acte, avec une lettre circulaire pour inviter tout ecclésiastique à imiter le clergé de la métropole.

Bernadau a fait ses humanités au collège de Guyenne où le catéchisme envahissant de l’enseignement a sans doute contribué à son désinvestissement de la religion. Pourtant, il signe curieusement un courrier en 1783 quand, à peine âgé de 21 ans, il ose adresser à la Société du Musée, qui vient tout juste d’être créée, une pièce de poésie « Par M. l’abbé Bernadau, de cette ville » ! Ce Monsieur l’abbé inspire à Aurélien Vivie une remarque un peu acerbe : « Bernadau a donc porté le petit collet, et ne s’est jamais inspiré plus tard, d’ailleurs, des sentiments de bienveillance et d’indulgence qu’aurait dû lui commander et lui conserver ce costume. »

5 janvier 1789 Approvisionnements
Le procureur général s’est transporté aujourd’hui à l’hôtel commun, pour aviser avec la municipalité à la sûreté et à l’approvisionnement de la ville, il a mandé les syndics des boulangers, des charcutiers et des bouchers. Ceux-ci ont eu ordre d’aller acheter du bétail, afin de garnir le marché de comestibles et surtout de bœuf, dont on manque depuis quelques jours. D’après l’état des greniers, il y a des provisions en ville pour un mois.
Cependant les boulangers ont eu ordre de faire moudre autant qu’il serait possible. Les charretiers sont chargés de voiturer le bois qui se trouve dans les environs. Les jurats ont fait savoir aux tenanciers des seigneuries de la ville de faire transporter à Bordeaux, incessamment, les provisions qui ne leur sont pas nécessaires.

6 janvier 1789 Vol de bois à la Chartreuse
Il n’y a que le premier pas qui coûte. L’impunité qui avait suivi le vol de bois fait à la Chartreuse a engagé la canaille à achever de dévaster la grande aubarède et à se répandre ensuite dans les possessions de divers particuliers qu’on a ravagées sous prétexte de manque absolu de bois. Cependant les aumônes sont très abondantes et l’on distribue, par toute la ville, des secours de toute espèce. Mais l’esprit de rapine conduisait les dévastateurs ; ils ne cherchaient pas du bois nécessaire à leurs besoins, mais à leur licence et à leurs plaisirs. Ce n’était qu’une troupe de compagnons de divers métiers qui voulaient de l’argent pour aller au cabaret. On les a entendus, dans leurs excès, dire qu’il ne fallait pas s’arrêter aux arbres des Chartreux, mais qu’il fallait forcer le couvent et s’emparer du trésor. Les bons Pères avaient raison de craindre. Ils prièrent le commandant de faire marcher les troupes pour mettre en fuite ces brigands. Il refusa
prudemment de peur d’irriter par l’appareil de la violence une foule de séditieux prêts à se porter aux plus grands excès. II les consola par ces paroles : oportet unum mori pro Populo. Mais les moines, qui ne se soucient pas d’être spoliés pour le repos des Bordelais, allèrent demander du secours à la police qui leur envoya deux brigades de guet à cheval, non pour arrêter les voleurs, mais pour empêcher qu’ils ne franchissent les murs du couvent. Il se rendit en outre beaucoup d’espions sur les lieux pour noter les chefs d’émeute et s’assurer de leurs projets. On se borna à la grande aubarède. Tous les saules et les tilleuls en ont été coupés. On voyait des ouvriers au pied d’un arbre en proposer la vente et l’abattre dès que le marché leur convenait. Des personnes d’un extérieur aisé étaient vendeurs et acheteurs. On trafiquait dans cette terre étrangère avec autant de sécurité qu’au marché, et les marchandises étaient enlevées sans nulle opposition. Il est vrai que, sur le soir, on s’avisa d’arrêter aux portes de la ville ceux qui les portaient.
Pareil dégât s’est fait dans les alentours de la ville. Si l’on ne punit pas quelques-uns des principaux malfaiteurs, nous avons à redouter les horreurs d’une révolte générale. Dans les hivers les plus rigoureux, le peuple ne s’est jamais porté à d’aussi coupables excès. Le besoin justifie les crimes, mais ici le crime surpasse les besoins. Ne serait-ce pas l’interprétation aveugle des mots de Liberté publique et d’Egalité qui retentissent de toutes parts, qui auraient aliéné la raison des petits, qui croient qu’écraser les grands, c’est reprendre ses droits naturels, et rétablir l’ordre politique de la Société ? Les extrêmes se touchent.

11 janvier 1789 La Garonne gelée
La glace est d’une force étonnante sur cette rivière. Devant Bordeaux on y a patiné plusieurs jours, vu son épaisseur et son étendue qui ne laisse à découvert que le milieu des eaux où le courant est violent. A trois lieues d’ici, elle est parfaitement prise et l’on traverse la Garonne à pied sec, comme le plus petit fleuve.

14 janvier 1789 Madame Gouet et Ducourneau
Madame Gouet, coquette bourgeoise célèbre par ses galanteries, a maintenant à ses gages un garde du corps agençais nommé Ducourneau qui porte le mépris des bienséances jusqu’à paraître avec elle en public. Il est, en effet, fort édifiant de voir une marchande confiseuse, qui dès sa première jeunesse a affiché le libertinage et la corruption, avoir pour sigisbée un jeune gentilhomme que la misère enchaîne à côté d’une vieille infâme. Cependant, avec de pareils principes, on parle tous les jours d’honneur !

On a déjà rencontré cette madame Gouet, le 1° janvier 1788, vendant des dragées aphrodisiaques.
Alex Ducourneau sera plus tard, en 1842, l’auteur d’une Guienne historique et monumentale, vertement critiquée par Bernadau.

19 janvier 1789 Bals
Les bals ont repris leur train ordinaire, et l’on ne se souviendra bientôt plus des malheurs publics et particuliers qui nous accablent, grâce aux contredanses, à la bonne chère et au jeu. On ne connaît pas à Bordeaux ce que c’est que s’égayer, on ne veut que s’étourdir.

23 février 1789 L’avocat Garat
Dans la dernière assemblée de la Chambre des Communes, on a lu la relation de l’ambassade des députés du Tiers, qui, quelque exagération, quelque emphase qu’ils aient mises dans leur journal, n’a pu leur concilier l’approbation générale. On fait lentement la cotisation nécessaire pour acquitter les frais de voyage à Versailles. M. Séjourné jeune a été chargé de cette relation par des confrères qui imaginent que sa réputation de désintéressement et son ton doucereux et composé produiraient un bon effet. Tout se borne à un souper chez l’archevêque de Bordeaux qui les a présentés au ministre, et à un remerciement remis à la reine par le canal de sa favorite à l’occasion du rapport fait au Conseil d’Etat par M. de Necker. On a communiqué des fragments. Ils sont de l’emphatique et verbeux avocat Garât qui n’ose pas s’en targuer, attendu la non-réussite d’une affaire qu’il avait provoquée.

L’avocat au Parlement de Bordeaux Garat et sa famille reviendront souvent dans les Tablettes, rarement pour en dire du bien : « La famille Garat ne s’est jamais piquée de bienséance et de délicatesse de sentiments. Tous ceux qui la composent se donnent pour des Baladins et la Jonglerie a fait presque toute leur réputation. L’aîné était professeur de philosophie à Bordeaux et vivait publiquement avec une femme dont il a eu des enfants, le plus jeune tient la plume de Juge au Mercure de France, celui dont il est ici question est le turlupin du Palais dont il pourrait être l’ornement. (…) Ses Enfants ont parmi nos Elégants une réputation faite de libertinage, de fatuité et de suffisance. L’aîné fait le Pantalon parmi les roués de Paris ; et la Reine a récompensé d’une pension le talent qu’il a de tout contrefaire. Un autre est lecteur en titre dans notre Musée et aura bientôt pour successeur dans ses ridicules son dernier frère. La sœur donne dans le précieux, l’esprit et la coquetterie, quoiqu’elle soit laide et sotte. Cette Maison est une boutique de Bel-esprit et de libertinage. »
L’un de ces enfants, Pierre-Jean Garat, devint pourtant très célèbre. Il était en son temps un « phénomène » musical, sa voix était exceptionnelle, particulièrement mise en valeur et appréciée dans les oeuvres de Gluck, et tout spécialement dans Orphée.

1 mars 1789 Le mariage de Figaro
Malgré les murmures des gens sensés, sera donné aujourd’hui Le Mariage de Figaro qui, grâce à l’indulgence et au mauvais goût des Bordelais, a été mieux accueilli que la meilleure pièce de Molière dont on ne veut plus. Si M. de Beaumarchais avait été présent à la représentation de sa folle comédie, il n’aurait pas comme autrefois loué l’intelligence de nos acteurs qui ont récité leur rôle au lieu de le jouer. Jamais nous ne les avons vu déraisonner aussi complètement. Ils mettaient de la raideur où il fallait de la dignité, de la bassesse au lieu de l’aisance, nulle entente des caractères des personnages, point de pantomime et beaucoup de charge. Quelque presse qu’ils aient mis dans leur dialogue, on n’est sorti du spectacle qu’après dix heures, ce qui fait qu’on doit dorénavant commencer à cinq heures précises. Il est vrai qu’il y eut quelque trouble qui retarda un peu la représentation. À peine la toile fut levée, le parterre demanda le jeune homme que l’on disait avoir été arrêté la veille où l’on demanda la pièce. Le directeur de la Comédie étant venu rassurer le public sur un emprisonnement que la police n’avait point fait, on continua tranquillement.

A. Detcheverry parle au sujet de Figaro d’une pièce « écrite toute de verve, franche et libre, trop libre peut-être dans ses allusions, s’attaquant aux préjugés consacrés par des siècles, fustigeant les idoles de l’époque, et se servant du ridicule pour les renverser, pouvant également devenir le type de l’ère audacieuse et révolutionnaire qui s’avançait alors à grands pas ». Il ajoute au sujet de sa représentation : « Le Parlement de Bordeaux défendit de jouer la pièce, et cette interdiction dura jusqu’en 1789. Figaro eut ensuite les honneurs de quatre-vingt-cinq représentations, et se soutint à notre théâtre, grâce à son dévergondage d’idées et de langage, et surtout au jeu inimitable de MIle Contat, qui, dans le rôle de Suzanne, obtenait les applaudissements les mieux mérités, comme les plus fructueux. »

3 mars 1789 Les 90 Electeurs
Hier et aujourd’hui, les députés du Tiers-Etat de Bordeaux, assemblés dans l’église du Collège au nombre de 240, ont procédé à la réduction des électeurs fixés à 90, à l’effet de nommer dans l’assemblée générale des trois Ordres de la sénéchaussée leurs députés aux États généraux. Les Jurats ont pris toutes sortes de moyens pour que ce travail s’opère plus facilement. Ils espèrent forcer les suffrages en leur faveur par leur pèlerinage et surtout par leurs sourdes menées auprès de plusieurs Corporations. Elles sont si inconséquentes dans leurs démarches qu’il est à craindre qu’elles ne votent en faveur de ces infâmes municipaux dont elles ont cependant tant à se plaindre. Ce Tiers Ordre entend si peu ses intérêts, qu’après avoir accusé d’insidieuses les invitations et les avis de la Noblesse qui n’a jamais opéré que publiquement, il a eu encore l’imprudence de servir la basse jalousie de quelques intrigants, en demandant la proscription de M. de Ladebat, que les jurats ont décidé ne pouvoir assister aux délibérations du Tiers État, vu sa qualité d’anobli et représentant de l’Académie des Arts qui n’est qu’une Société mixte et non une Corporation. Voilà cet Ordre entièrement livré aux séductions, tout en paraissant s’en garder. Les gens sensés frémissent de le voir mené par une horde de petits arrogants, les Chicou, les Chaperon, les Bolle, les Lapeyre, etc.

8 mars 1789 Les 90 Electeurs
Le procès-verbal de l’Assemblée du Tiers-État de la ville a été clos ce matin, la réduction des 90 Électeurs étant achevée. Nous croyons pouvoir nous dispenser d’en relater la liste imprimée, sur laquelle se trouvent certains personnages dont le choix n’est pas généralement approuvé. De ce nombre sont les deux jurats avocats, le procureur Marion, le bourgeois Mercier,
l’huissier Bolle, le commissaire Batanchon, les négociants Lemesle et Peters, les Israélites Gradis et Furtado, l’apothicaire Alphonse, et dans cette mauvaise compagnie ne se trouve pas heureusement maître Garât, qui a eu enfin le mal au cœur de voir avorter ses projets. Sa vanité fut si offensée de cette exclusion qu’il s’éclipsa de l’assemblée, lorsqu’il comprit qu’elle ne lui était pas favorable. Le vieux Duranteau est celui qui a réuni le plus grand nombre des suffrages.

On sait que les Etats généraux devaient s’assembler à Versailles à partir du 5 mai 1789. L’élection des députés de la noblesse et du clergé se fit directement, alors que, dans l’ordre du Tiers état, cette élection s’opérât par les électeurs que chaque assemblée primaire choisit dans son sein pour procéder à la nomination de ses députés aux Etats généraux. Les corporations de la ville de Bordeaux furent représentées dans l’assemblée électorale de la sénéchaussée par 240 électeurs qu’elles avaient nommés, qui se réduisirent au nombre de 90, parmi lesquels on trouve Bernadau-Lamarche, le propre père de Pierre Bernadau qui devait sans doute en être fier puisque, dans son Histoire de Bordeaux parue en 1839, il donne la liste de cette assemblée avec cette explication : « Quoique ces électeurs ne fussent pas des fonctionnaires, nous avons jugé convenable de conserver leurs noms, parce qu’ils marquent dans l’histoire de Bordeaux. »
A plusieurs reprises, Bernadau se montre très critique, en particulier dans une note de bas de page de juillet : « … on crée sans nécessité de nouveaux magistrats qui sont sans qualité comme sans talent pour s’occuper utilement de la chose publique. » Quand on connait la quasi vénération de Bernadau pour son père, on reste étonné ! …

10 mars 1789 L’Assemblée des trois Ordres à Bordeaux et Champion de Cicé
M. le grand sénéchal, placé sur une estrade, ayant devant lui le procureur du Roi, le greffier et un huissier de son tribunal, a présidé l’Assemblée des trois Ordres dans la cathédrale. Le Clergé était à sa droite, la Noblesse à sa gauche et le Tiers-Etat en face, ainsi qu’il est porté par le règlement du Conseil, 24 janvier 1789. Il s’agit de vérifier les pouvoirs et de donner acte de comparution aux Electeurs. L’archevêque aurait désiré que le Clergé, assemblé dans son palais, eût vérifié les procurations qui lui ont été données par maint ecclésiastique du diocèse, et que le public n’eût eu connaissance du grand nombre qu’il en a mendié. Mais les curés ont été d’un avis contraire : l’abbé Piffon, orateur de ceux du Médoc, ses voisins, le lui a fait connaître d’une manière hardie et sensée. Généralement, M. de Cicé n’a pas l’estime des personnes honnêtes, et la conduite qu’il tient en cette occasion achèvera de le perdre dans l’opinion commune. Pour s’assurer un grand nombre de suffrages de son ordre, il a écrit aux deux clergés du diocèse de songer à nommer députés aux Etats du royaume des hommes auxquels les secrets de la politique fussent familiers, et qui réunissent du crédit et des lumières à la probité et au patriotisme. Il voulait se désigner par ce signalement. Tous les modèles de procuration pour voter dans l’Assemblée des Ordres ne lui ayant pas été renvoyés en blanc, comme il l’espérait, il faisait sa cour à tous les Électeurs qui venaient le visiter, et ses grands vicaires mêmes commençaient ou finissaient les manœuvres adulatoires. On rapporte qu’un curé dont il cherchait à deviner le secret lui répondit : « Vous nous recommandez, monseigneur, de nommer pour députés ceux que le Saint-Esprit me fera connaître : je vous le dirai quand il m’aura inspiré ».

25 avril 1789 Rareté et cherté du blé
Le blé devient de plus en plus rare dans la province. Le prix du pain est double dans les parties de la Guyenne où le transport est difficile. Ici, on s’est borné de hausser un peu celui de première qualité.

7 mai 1789 Approvisionnements
Attendu la rareté extrême des farines, le Parlement vient de défendre à tous minotiers de vendre ou fabriquer des minois jusqu’à nouvel ordre, et à tous négociants qui en ont encore dans leur magasin de l’embarquer. Tout celui qui n’est pas rendu à bord doit être transporté dans les marchés pour la provision journalière. Enjoint à tous particuliers qui ont des grains et des farines d’en garnir incessamment les marchés et lieux d’approvisionnements et aux juges et officiers de police du ressort de faire le relevé exact de tout ce qui est dans les greniers de leur juridiction, sous peine d’amende et de punition. Les négociants ont fort crié contre cet arrêt qui leur semble gêner le commerce. Egoïstes qui ne voient qu’eux dans le monde et qui consentiraient à affamer leurs concitoyens pour s’enrichir.

9 mai 1789 Approvisionnements
Émeute à Podensac, attendu la cherté du blé et la mauvaise qualité du pain. Il est à craindre que la contagion ne se répande de proche en proche. D’ailleurs, l’insolence du Tiers-Etat est de toutes parts on ne peut pas plus exaltée.

13 mai 1789 Approvisionnements
Des paysans, sous prétexte de la disette des grains, se sont attroupés hier dans le Blayais où ils ont commis beaucoup d’excès. On en a arrêté 16. Il y a eu une pareille révolte dans le Monferrand, mais les malfaiteurs ont été bientôt dispersés par le guet à cheval qu’on a envoyé à leurs trousses. Il est à craindre que l’épidémie ne se propage.

30 juin 1789 Approvisionnements
La disette des grains est considérable, et sans la surveillance du Parlement, nous avons à craindre la famine. Plusieurs boulangers, que la médiocrité de leur fortune empêche de faire des achats de farine, auraient fermé boutique sans les secours pécuniaires qu’ils ont reçus du commerce. Il leur a déjà prêté 40.000 1. et le Parlement leur a permis de mêler des fèves et du blé d’Espagne dans le pain, afin qu’ils ne perdent pas dans sa vente. Il manque dans les campagnes. Les paysans l’ont eu bientôt enlevé de nos boutiques hier et avant-hier. On a envoyé des huissiers de l’amirauté pour décharger le minot des navires qui étaient à Pauillac. Pour la première fois, nous avons vu les étaux des revendeurs chargés aujourd’hui de pain de seigle.

11 juillet 1789 Paul Nairac
Le sieur Paul Nairac est membre du Bureau chargé de s’occuper de la recherche des moyens de procurer au peuple une subsistance plus assurée et moins chère. Ce négociant fastueux vient en conséquence d’annoncer la dignité dont il est revêtu à ses concitoyens, en les invitant, par la voie du journal, de lui faire parvenir les mémoires sur la disette des grains et les moyens de la faire cesser dans cette province. Il s’est bien gardé d’apprendre par la même lettre qu’il était ce négociant de Bordeaux dont le Journal des États généraux annonce le rejet de la motion tendant à éconduire de l’Assemblée nationale les députés des Colonies, auxquels on avait provisoirement donné rang.

Pierre-Paul Nairac (1732-1812) était un armateur et raffineur bordelais, associé à son frère Élisée et à son fils Laurent-Paul. Il possédera une flotte de quatre navires, dont trois navires négriers, et deux raffineries dans le quartier Sainte-Croix. Il a fait construire, selon les plans dressés par l’architecte Victor Louis, un hôtel particulier à Bordeaux entre 1775 et 1777, cours du Jardin Royal pour un coût de 233 000 livres. En 1789, il était député du tiers état aux États généraux.

13 juillet 1789 Approvisionnements
M. le Commandant a fait annoncer dans le journal que, d’après le relevé exact des grains qui sont dans les divers magasins de la ville, il se trouve 770.640 boisseaux de seigle, de froment et de farine. En ce cas nous aurions pour deux mois de provisions. Cependant le pain est cher et fort mauvais; plusieurs de nos boulangers n’en font même pas. Les gens de la campagne qui viennent faire ici leurs provisions contribuent à sa rareté. On
a permis aux boulangers de faire des mélanges, et Dieu sait s’ils mettent à profit cette permission! Il n’y a que le choine de passable.

Le choine est le pain blanc, fait d’un froment de qualité, très prisé des bordelais, mélangé de seigle ou de fèves.

17 juillet 1789 La prise de la Bastille est annoncée dans Bordeaux
Toute la ville était dans un morne silence, et l’on n’avait pas fait aucune affaire depuis quelques jours sur Paris, lorsqu’une lettre du député Nairac à M. Elisée, son frère, est arrivée fort à propos aujourd’hui vendredi à 4 heures, pour tranquilliser les esprits. Un courrier extraordinaire l’a portée en 46 heures. Elle contient le détail du soulèvement de la capitale à l’occasion des violences qu’on se proposait de faire à l’Assemblée nationale. Il a tombé 15 têtes de grands coupables sous les coups du peuple, sans préjudice du carnage des troupes étrangères fait par les troupes françaises. Le roi est venu demander grâce aux Etats généraux contre lesquels on l’avait tant monté. M. E. Nairac ayant voulu faire imprimer cette lettre, tous les imprimeurs s’y sont refusés, alléguant les défenses des magistrats. Les têtes sont montées et l’on déblatère avec raison contre ceux qui ont donné des ordres aussi ridicules.

En 1814, le voyageur quittant Paris pour se rendre à Bordeaux en utilisant les malles-poste réputées très rapides, mises en circulation en 1793, arrivera à destination en 86 heures ! D’après les livres de poste de 1790, la durée du trajet Paris-Bordeaux était de 8 jours (par eau de Blaye à Bordeaux). On imagine ainsi la performance de ce courrier qui n’a mis que 46 heures pour faire ce trajet … en 1789 ; il fallait vraiment que la nouvelle soit d’importance !

18 juillet 1789 Cocardes tricolores
C’est le procureur général qui avait défendu l’impression de la lettre pacifique de M. Paul Nairac. A la demande de la jeunesse représentée par MM. Aloze, Couder, Senete et Ducourneau, le commandant a toléré sa publication. Ces mêmes représentants du Tiers adulte ont ordonné de prendre des cocardes blanches, bleues et rouges, et refusaient l’entrée du spectacle à quiconque n’en avait pas décoré son chapeau. J’ai vu refuser la porte au jurât Acquart qui a été applaudi quand il a reparu avec le signe civique. On en a porté aux personnes les plus qualifiées. Le peuple ayant rempli les avenues et le vestibule de la Comédie pour applaudir les patriotes, on lui a ouvert les portes à 8 heures, et il a joui tranquillement du nouveau ballet. Dans l’entr’acte, le sieur Caudéran, commis-négociant, a fait lecture d’un projet de quête à faire aux veuves et orphelins qui ont perdu leur soutien en défendant la cause commune dans les journées du 14 et du 15 dernier à Paris. Cette adresse aux citoyens a été vivement accueillie. MM. Nairac, Lemesle, Latuillière et de Lorlhe se sont offerts pour recevoir les deniers et les faire passer à nos députés aux Etats. On ne voyait que cocardes à la Comédie; filles, acteurs et danseuses en étaient décorés.

19 juillet 1789 Cocardes tricolores
Jeunes et vieux, gens d’église ou du monde, ont arboré la cocarde, il est même imprudent de n’en pas avoir. La jeunesse bordelaise s’est, aujourd’hui dimanche, assemblée au Jardin public d’où elle est partie en bon ordre, ayant la musique du Château à sa tète. On ne voit que bandes, bien ou mal choisies, de volontaires qui battent la ville.

20 juillet 1789 Régiments patriotiques
Invité par des placards manuscrits, le public s’est rendu au Jardin public, cette après-midi lundi, pour délibérer sur les moyens d’assurer le repos commun. Divers orateurs, placés sur une échelle de jardinier dans le bassin, ont harangué. Les sieurs Feuillerade et Mazois s’y sont le plus distingués. Le premier a fait un long sermon pour prier l’Assemblée de ne point faire représenter Guillaume Tell, tragédie demandée, et dont la représentation pouvait avoir des inconvénients. A ces phrases lourdes, débitées d’un ton capucinal, a succédé un plan de règlement pour les milices patriotiques qu’on invite à se former par paroisse. Un nommé Blanchard, poète sifflé aux Variétés, a inutilement proposé la formation actuelle des Compagnies, dont il s’est cru autorisé à désigner les chefs ; on l’a obligé de descendre de sa tribune aux harangues. Le peuple s’est divisé sur le champ par paroisse, pour nommer un syndic qui allât proposer aux Electeurs représentants des Communes un moyen d’enrôlement général. On s’est ajourné pour le résultat dans les paroisses respectives. Notez que partie de cette jeunesse avait fait faire des drapeaux plus ou moins bizarres. L’effervescence est grande.

22 juillet 1789 Régiments patriotiques
Les régiments patriotiques sont presque tous formés. Ils sont composés de tous les habitants qui se sont fait inscrire dans chaque paroisse dont ils portent le nom, et divisés par compagnie de 60 hommes. Chacune se nomme un capitaine, 3 lieutenants, 4 sergents, 6 caporaux et un secrétaire ; et chaque état-major élit un colonel et un major de paroisse. Les 90 Electeurs des communes de Bordeaux sont les magistrats-conseils de ces milices bourgeoises. Ils en ont fait les règlements, d’après un projet que leur a proposé le jeune Boyer-Fonfrède.

24 juillet 1789 Le crime de la rue des Andouilles, fin
Le parlement a confirmé la sentence des jurats au sujet de Camalet. À peine l’a-t-on lue à cet assassin que, toute sa fermeté l’abandonnant, il a déclaré qu’il était superflu de le soumettre à la question, étant maintenant disposé à faire l’aveu le plus circonstancié de son crime qu’il avait jusqu’alors nié formellement. Sa vie a été celle d’un chevalier d’industrie. Il n’a jamais fait que voler et filouter et le premier assassinat qu’il ait commis est celui pour lequel il est condamné. Lui seul avait médité ce crime pour lequel il s’associa Lasneau qui l’a aidé dans toutes ses opérations. Celui-ci était dés les 5 heures dans la maison qu’ils avaient loué rue des Andouilles, où Camalet attira Benoît à huit heures le dimanche 8 juillet 1788. En le faisant passer par une petite porte qui conduit dans une basse-cour, Lasneau l’étendit par terre d’un coup de maillet sur la tête et Camalet l’étrangla sur le champ. Ils allèrent voler ses effets dans la nuit du dimanche au lundi et, le mardi, dès qu’on s’ aperçut de sa disparition, ils le coupèrent en morceaux, le jetèrent dans les latrines et portèrent sa tête qui n’avait pu y entrer dans le puits de Maucaillou. Lasneau a été transporté, tout malade qu’il est, à l’hôtel de ville; Il a nié les faits, mais Camalet l’a confondu. Ils ont justifié les coaccusés avec lesquels ils n’ont eu que des relations superficielles. Il était minuit lorsque celui-ci a été conduit à l’échafaud dressé sur la place Dauphine, en face de la maison du malheureux horloger. Il a avalé le calice de la mort tranquillement et toute la fermeté qu’on lui supposait s’est bornée à faire bonne contenance jusqu’au moment du supplice qu’il a dit aux assistants : « Priez Dieu pour moi, je ne suis pas si coupable qu’on croit », voulant dire qu’il n’avait pas commis tous ces crimes dont la voix publique le chargeait sans vraisemblance. La foule était immense, quoi qu’il fut minuit et nous avons vu avec étonnement de belles dames sur son passage avec l’air du contentement, comme s’il s’agissait d’une fête. La place Dauphine a été remplie toute cette après-midi d’une foule de voitures occupées par la plus brillante compagnie.

25 juillet 1789 Disgrâce de Necker
Du moment qu’on apprit à Bordeaux la disgrâce de M. Necker, la jeunesse de Bordeaux témoigna le regret de son éloignement par des couplets plus ou moins intéressants. Nous n’avons pu en retenir encore aucune copie. Elle éleva aussi son buste sur une estrade attachée à la statue équestre. Au bas était cette inscription calquée sur la dédicace de Télèphe et que nos négociants ont cru être originale : « Le respect, la reconnaissance des Français offrent cet hommage à la vertu héroïque, à l’humanité réparatrice, au génie de la Liberté. 1789. »
Parmi les infortunés trouvés à la Bastille, lorsque les Parisiens l’ont forcée, était le comte d’Estrade, fils du seigneur de ce nom qui était maire de Bordeaux en 1760 et qui est mort dans un âge très avancé. Celui-ci est un très bel homme à cheveux blancs, d’une soixantaine d’années. Il y a trente ans qu’il gémissait dans un cachot écarté où il avait été enfermé par des intrigues de femmes, sous prétexte de crime de lèse-majesté. Il avait échappé aux recherches que fit faire, en 1775, M. de Malesherbes dans la Bastille. Peut-être n’était-il pas dans cette prison d’Etat alors ; ou les commandants avaient-ils promis aux ennemis du malheureux comte de le garder tant qu’ils vivraient.

30 juillet 1789 Rumeurs alarmantes
On répandit hier qu’un corps de 40.000 hommes s’avançait vers Bordeaux. L’alarme se répandit de proche en proche jusque dans l’Agenais. Ici, on disait que l’ennemi était à Angoulême, et, dans le haut pays, qu’il avait attaqué Bordeaux. Cette inconséquence fut évidemment recueillie, et l’on s’assemblait déjà au bruit du tocsin dans les environs. Des mal intentionnés mirent, dans cette bagarre, le feu au château de M. Lajarre, près Sauveterre, sous prétexte qu’il était aristocrate, n’ayant pas voulu, à l’âge de soixante ans, prendre la cocarde. Nos Electeurs dépêchèrent un exprès à Angoulême, dont le maire donna un certificat qui a été affiché aujourd’hui. 11 n’y a point de troupes ennemies dans le voisinage, mais des brigands qui détroussent les voyageurs. Ce bruit de l’apparition de troupes marchant contre les patriotes fut semé, simultanément par toute la France, par Mirabeau qui voulait la faire armer promptement.

30 juillet 1789 Intervention de Bernadau auprès des 90 électeurs
Malgré les défenses, les placards incendiaires se renouvellent tous les jours. Il y en a portant défense aux officiers du Parlement d’arborer la cocarde et de servir dans les régiments patriotiques, d’autres contre M. le comte de Fumel, contre l’ex-journaliste Gauffreteau, écrivain de la Noblesse, etc. .. Les auteurs de ces indécentes clabauderies méritent d’être poursuivis avec la dernière sévérité. Ils troublent l’ordre public, compromettent les citoyens souvent honnêtes, et encouragent à la sédition. Nous avons écrit avant-hier au comité des Electeurs de la Commune pour leur indiquer les moyens de faire cesser ces affiches incendiaires et pourvoir à l’approvisionnement de la ville. Ce n’est pas la première fois que nous avons été ouvrir un avis sur la chose publique avec succès.

Cette intervention de Bernadau auprès des autorités semble inaugurer un interventionnisme qui lui vaudra de sérieux problèmes trois ans plus tard.
Henry Elisabeth Gaufreteau (1744-1820) qui serait, d’après Bernadau, un bâtard d’un Président de Toulouse, cultivera les lettres, faisant jouer en particulier une comédie, Le Cheval de Caligula, qui sera tellement sifflée qu’une jeune actrice, «débauchée» par l’auteur, en retirera le sunom de «jument de Caligula». Il participe à la fondation du Journal de Guienne qu’il rédige et dirige pendant quatre ans. Le 10 novembre 1788, il signe, au titre de «notable», les remontrances adressées au Roi par les « membres des trois Ordres qui forment la Corporation Municipale » de Bordeaux. Il émigre en 1792 et revient à Bordeaux dans les dernières années du siècle.

1 août 1789 Critique des 90 électeurs
Les quatre-vingt-dix électeurs des communes de la ville sont en train de faire des arrêtés depuis quelques jours. Ils ont d’abord interdit les placards, puis ils ont invité leurs concitoyens à la paix, ensuite ils se sont mêlés des subsistances de la ville, en faisant distribuer de bonnes farines aux boulangers qui ne pouvaient en acheter et pour lesquels ils se sont rendus caution auprès des fournisseurs. Aujourd’hui, ils ont publié un arrêté pour inviter les bons citoyens à dénoncer à leur tribunal les malveillants qui tiendraient des propos séditieux, qui parleraient mal du régiment de Champagne ou qui se moqueraient des milices bordelaises.
Ce sénatus-consulte est on ne peut pas plus intolérant. Des menaces et des peines, tout en parlant de liberté, des encouragements à la délation, au nom de l’honneur.

4 août 1789 Retour du vertueux Necker
Dès que nous apprîmes que le calme était rétabli dans la capitale, nos électeurs envoyèrent une adresse de remerciement aux États généraux qui l’avaient fait renaître, avec une adhésion aux délibérations prises pour demander au roi le rappel de M. Necker et la punition des auteurs et fauteurs de troubles qui ont mis le royaume à deux doigts de sa perte. Tout cela fut combiné et fait à la Bourse, en impromptu. Le style en était lâche et incorrect, mais le cœur y parlait puissamment. Cette harangue était accompagnée de 34 pages in-folio de signatures bordelaises. Nos députés nous répondirent que l’Assemblée nationale avait favorablement agréé nos hommages. Leur lettre fut rendue publique et taxée à un sou l’exemplaire, précaution qu’on devrait prendre pour toutes les nouveautés que les sangsues de la librairie nous vendent horriblement cher. Pareil exprès avait été dépêché en Cour au nom seul des électeurs des communes de Bordeaux, pour témoigner au roi la satisfaction occasionnée par la rentrée au ministère du vertueux Necker. Le courrier si impatiemment désiré est arrivé ce malin. La réponse du roi a été lue en pleine Bourse. Il témoigne ses remerciements aux Bordelais qu’il exhorte à se comporter avec la prudence et la modération qu’ils ont montrées et à régulariser le plan d’enrôlements de sûreté dont la capitale leur a fourni l’idée. En conséquence, les électeurs ont invité leurs commettants, par un arrêté affiché à son de trompe, à célébrer l’heureux retour de M. Necker par des illuminations. Elles ont été très brillantes, comme on présume. Sommes-nous cependant hors de danger, pour nous réjouir ?

5 août 1789 Boyer-Fonfrède
Un jeune jacobin, qui s’était mis à dos son supérieur, imagina de dénoncer son prétendu tyran à une assemblée patriotique tenue dans l’église de ce couvent. Il sut exposer son cas avec tant d’adresse qu’on s’intéressait en sa faveur au point de crier haro sur le prieur. Celui-ci parut, et prouva, par lettres et autrement, que le châtiment infligé au procès n’avait pas pour motif la cocarde patriotique que celui-ci avait arborée contre l’avis du monastère.
Cependant la jeunesse se rangeait du côté du jeune moine, lorsque le sieur Boyer-Fonfrède exposa avec beaucoup de sang-froid à l’assemblée qu’elle commettait une injustice en ne laissant pas aux Pères la juridiction sur leurs confrères, surtout quand leurs torts étaient aussi patents que ceux du plaignant. Son avis prévalut enfin, et le harangueur, qui se promettait une heureuse issue de sa démarche, en expiera vraisemblablement l’imprudence.

Jean-Baptiste Boyer-Fonfrède (1766-1793) sera député à la Convention nationale en 1792, où il se signalera par son éloquence et son courage : il dénoncera les massacres de Septembre, s’opposera à l’organisation du tribunal révolutionnaire et accusera Jean-Paul Marat. Cela lui vaudra d’être traduit au tribunal révolutionnaire, condamné et exécuté à Paris avec les Girondins en 1793, dont son propre beau-frère, Jean-François Ducos. Il n’a alors que 27 ans, et sa femme est enceinte de leur quatrième enfant.

7 août 1789 Les Régrattières
A l’imitation des Dames de la halle de Paris, nos regrattières sont allées hier présenter leurs respects aux électeurs de Bordeaux, auxquels elles ont débité un discours en gascon, énonciatif de la déférence qu’elles ont pour les décisions plébéiennes de ces messieurs, La harangue était plate, sans goût, pleine de pathos ridicule dans la bouche des commères, mais bien digne de ceux à qui elles s’adressaient. Le soir il y a eu sur la place du Grand Marché une espèce de feu d’artifice pour célébrer cette glorieuse ambassade, où l’on lisait en lettres de feu : Vive Necker, Bélard et sa Compagnie. Ce dernier nom est celui de l’« oraleuse » du marché de Bordeaux.

Sous l’Ancien Régime, les régrattières sont les marchandes qui vendaient au détail légumes, fruits, épices et surtout le sel des greniers royaux.

16 août 1789 Les malheurs de l’anarchie, suite du 4 août
Nous sentons tous les jours combien les délibérations prématurées de l’Assemblée nationale nous exposent aux malheurs de l’anarchie. Le peuple, interprétant à sa guise les arrêtés de ses représentants, prend pour l’exercice de la liberté les excès de la licence. Il n’est aucun propriétaire dans nos campagnes qui ose compter sur le lendemain. Les paysans se permettent tout, d’abord contre la Noblesse et le Clergé, ensuite contre tous ceux qui ont un habit différemment taillé que le leur. De tous les coins de cette province, nous recevons les détails des scènes les plus désastreuses: châteaux incendiés, prisons ouvertes, maisons pillées, citoyens insultés, comestibles enlevés au prix fixé par les acheteurs ; on dirait que les ennemis sont dans le pays. Notre plume ne pourrait suffire à décrire les malheurs dont notre âme est incessamment affligée, et les Etats généraux en sont la cause par leurs réformes précipitées, surtout par le mépris dans lequel ils ont fait tomber les lois et leurs ministres. Nos 90 Electeurs, que la dénonciation de tous ces troubles effraie, en ont référé à l’Assemblée nationale pour la prier d’aviser aux moyens de leur cessation. En attendant, ils ont publié un arrêté pour inviter les bons citoyens à s’opposer, de tout le pouvoir de leur raison, aux excès de la multitude, et pour les faire cesser par les voies de coaction, s’il est urgent. Ainsi l’abus de la licence conduira à l’abus du pouvoir, et le gouvernement militaire, le pire de tous, s’élèvera sur la ruine des autres qu’on aurait dû chercher à réformer, non à avilir.

Au cours de la séance du 4 août 1789, l’Assemblée constituante met fin au système féodal, événement fondamental de la Révolution. C’est l’abolition de tous les droits et privilèges féodaux ainsi que de tous les privilèges des classes, des provinces, des villes et des corporations. Au milieu des applaudissements et des cris de joie, sont ainsi abattus les justices seigneuriales, les banalités, les jurandes et les maîtrises, la vénalité des charges, les privilèges des provinces et des villes. Les suites ne seront pas simples …

20 août 1789 Le buste de Montesquieu
Le sieur Cessy, sculpteur académicien de cette ville, vient d’exécuter en plâtre les bustes d’Heraclite et de Démocrite, le premier d’après un marbre antique et le second d’imagination. Ces deux têtes sont d’un bon genre. Elles sont de la grandeur et du prix des bustes de Montaigne et de Montesquieu qu’il a donnés au public il y a une douzaine d’années et dont les amateurs de la capitale et de la province fond grand cas. Ce sont d’ailleurs les premiers et les seuls qu’on ait exécuté. Cet artiste modeste nous a dit avoir été aidé dans la composition de la tête de l’auteur de l’Esprit des Lois par M. Risteau, négociant de cette ville, qui avait vécu dans une grande intimité avec Montesquieu et qui fut celui qui vainquit la résistance de ce grand homme pour se laisser peindre par Dassier. Les Anglais, comme on sait, achetèrent ce tableau sur lequel a été copiée la médaille qu’ils firent graver en bronze en l’honneur du philosophe de la Brède. Elle se trouve dans plusieurs cabinets d’amateurs de cette ville. Elle est d’un bon travail, précieux et rare. Montesquieu y est un peu flatté, surtout par le bas de la figure et par le nez. Le buste dont nous parlons le représente tel qu’il était un mois avant sa mort.

François Risteau, négociant à Bordeaux, mort dans cette ville en 1784 à l’âge de 70 ans, devint directeur de la compagnie des Indes. Ami intime de Montesquieu, il défendit avec énergie et une logique puissante l’ouvrage de ce dernier dans un écrit de 1751 ayant pour titre : « Réponse aux observations sur l’Esprit des lois ». Selon Bernadau (in Histoire de Bordeaux) «Montesquieu disait qu’il aurait été fort embarrassé de certaines objections que Risteau avait réfutées complètement ».
Dans Le Viographe Bordelais (1844), Bernadau rapporte en détail la façon dont Montesquieu a accepté en 1752 que Dassier frappe sa médaille : « Risteau fut honoré de l’amitié de Montesquieu; et c’est aux bons offices du négociant de Bordeaux que l’on doit la médaille du philosophe de La Brède, qui a été gravée par le fameux J.-A. Dassier. Voici comment M. Risteau raconte cette anecdote dans une lettre adressée au fils de Montesquieu, en 1778 : Je me trouvais à Paris en 1752, dit-il, en revenant de Bretagne; j’y fis un séjour fort court. Deux ou trois jours avant mon départ pour Bordeaux, je fus dîner chez mes banquiers MM. Duffour et Mallet. Ce dernier me voyant arriver, me dit : Je suis d’autant plus aise que vous soyez venu me demander la soupe aujourd’hui, que je vous ferai dîner avec un de nos anciens camarades de Genève. C’est notre ami Dassier, qui vient de Londres, et qui va faire un tour chez lui. Celui-ci arriva peu après. Nos premiers compliments faits, je lui adressai quelques questions sur le but de son voyage. Il m’avoua qu’étant occupé à faire une suite de médailles des grands hommes du siècle, et ayant appris que M. de Montesquieu était actuellement à Paris, il y était venu exprès, et qu’il souhaitait que quelqu’un put l’introduire auprès de lui, pour lui demander la permission de prendre son profil et de faire sa médaille. Alors M. Mallet l’interrompant, dit, que personne mieux que moi ne pouvait lui procurer cet avantage.Je lui répondis que, quoique j’eusse pris congé de M. de Montesquieu le matin même de ce jour, je me chargerais bien volontiers de la commission , sans oser me flatter de réussir; et après quelques instances de M. Dassier, je me déterminai à écrire sur une carte à M. de Montesquieu, pour lui faire connaître le désir qu’avait Dassier de le voir, et lui demander le moment qui lui serait le plus commode. J’envoyai cette carte par mon domestique, qui revint avec la réponse de M. de Montesquieu, écrite avec du crayon sur la même carte, en ces mots : Demain au matin, à huit heures. Le lendemain je me rendis avec Dassier chez M. de Montesquieu, rue Saint-Dominique. Nous le trouvâmes occupé à déjeuner avec une croûte de pain et de l’eau et du vin. Après toutes les politesses de part et d’autre, M. de Montesquieu demanda à Dassier s’il avait apporté avec lui quelques médailles. Sur quoi celui-ci lui en montra plusieurs. M. de Montesquieu s’écria en les examinant : Ah! voilà mon ami mylord Chesterfield, je le reconnais bien. Mais, M. Dassier, puisque vous êtes graveur de la monnaie de Londres , vous avez sans doute fait la médaille du roi d’Angleterre? — Oui, M. le Président; mais comme ce n’est qu’une médaille de roi , je n’ai pas voulu m’en charger. — A votre santé, pour ce bon mot, M. Dassier, dit M. de Montesquieu, qui tenait alors un verre plein.
La conversation s’anima et devint alors d’autant plus intéressante, que Dassier avait beaucoup d’esprit. Aussi au bout d’un quart d’heure, il fit venir très adroitement la demande qu’il se détermina enfin à faire à M. de Montesquieu, de prendre son profil et de faire sa médaille. Il fit surtout beaucoup valoir qu’il avait fait le voyage de Londres à Paris tout exprès, dans l’espoir qu’il ne lui refuserait pas cette grâce. Après un moment de réflexion de la part de M. de Montesquieu, qui occasionna une espèce de silence, il prit un ton sérieux et lui dit : M. Dassier, je n’ai jamais voulu laisser faire mon portrait à personne. Latour et plusieurs autres peintres célèbres, qu’il nomma, m’ont persécuté pour cela pendant longtemps. Mais ce que je n’ai pas fait pour eux, je le ferai pour vous. Je sais, dit-il en souriant, qu’on ne résiste pas au burin de Dassier, et même qu’il y aurait plus d’orgueil à refuser votre proposition qu’il n’y en a à l’accepter. Dassicr remercia M. de Montesquieu avec des transports de joie qu’il modérait avec beaucoup de peine. Il lui demanda enfin son jour. Tout à l’heure, lui répondit M. de Montesquieu, car je compte aller demain ou après-demain à Pont-Chartrain voir M. de Maurepas, où je passerai quelque temps, et je ne pourrai disposer que de ce moment; je vous conseille d’en profiter. Sur quoi Dassier tira ses crayons de sa poche, et j’assistai une demi-heure à son travail. Il en était à l’œil lorsque je pris congé; et alors se tournant vers moi : Ah ! me dit-il, mon ami, le bel œil ! qu’il fera un magnifique effet !
Je partis le lendemain pour Bordeaux, et je ne vis plus Dassier, qui, lorsque la médaille fut frappée, m’en envoya six en présent. Je n’en voulus accepter qu’une, et lui tins compte des cinq autres que je distribuai à son profit. M. de Montesquieu me dit l’année suivante à Bordeaux, qu’à son retour de chez M. de Maurepas il avait encore donné plusieurs séances à Dassier et qu’il avait été fort long.
Voilà au vrai ce qui s’est passé dans cette occasion : il n’y a point eu d’autre témoin que moi. »

26 août 1789 Revendications de tous ordres
Hier après-midi, la valetaille de Bordeaux profita des fêtes littéraires et militaires pour se rassembler à Belleville. Il s’agissait d’obtenir des Electeurs de ne plus porter livrée, de faire doubler les gages, d’avoir un Bureau d’adresse, et de faire renvoyer les gens de couleur qui nuisaient aux domestiques blancs. Un attroupement aussi suspect inspira des défiances. La cavalerie citoyenne parvint à le dissiper après s’être saisie d’une douzaine de ces laquais. Le reste se répandit dans la ville, et murmurait d’autant plus que plusieurs maîtres n’avaient pas voulu recevoir ces séditieux. On doubla les patrouilles, à l’effet d’empêcher l’attroupement de nuit, toujours à craindre. On ramassa une quarantaine de mutins, parmi lesquels on choisira les plus coupables pour en faire un petit exemple dont nous avons grand besoin.

19 septembre 1789 L’école des sourds-muets
Dans deux diverses séances au Musée, les sourds et muets ont fait leurs exercices qui roulaient sur les notions élémentaires de grammaire, de géographie, d’arithmétique, de géométrie, de religion et d’histoire sacrée. Ils ont satisfait passablement le public. Le maître leur rendait par signe les questions des assistants, auxquelles ils faisaient par écrit la réponse sur de grands tableaux noirs. … Parmi les 20 élèves des deux sexes qui ont paru, le jeune Marcelin de Casteljaloux a montré le plus d’intelligence.

L’instituteur en question est Jean Saint Sernin, né en 1740 à Saint-Jean-de-Marsacq, à quelques kilomètres de Bayonne. Son goût, et très certainement son don, pour l’enseignement le conduisit à rejoindre le corps de maîtrise des professeurs d’écriture, qui avait à Bordeaux le monopole de l’enseignement primaire. Il ouvrit, en 1774, un établissement d’instruction dans lequel il réunissait des pensionnaires et des externes. Son activité le conduisit à rencontrer l’abbé Sicard, qui bientôt devait aller à Paris étudier la méthode d’enseignement de l’abbé de l’Epée, et il se lia d’amitié avec lui. Le 20 février 1786, une école de sourds-muets fut ouverte à Bordeaux sous la direction de l’abbé Sicard et avec le concours de Jean Saint Sernin.
En 1789, l’abbé Sicard ayant été appelé à la direction de l’institution des sourds-muets de Paris, Saint-Sernin demeura seul à la tête de l’institution de Bordeaux. Les temps devinrent alors très difficiles pour l’établissement, car les parents d’enfants ni sourds ni muets avaient progressivement retiré leurs rejetons, peu satisfaits de cette promiscuité avec des enfants souvent dépenaillés, pauvres et handicapés. On lui disputa aussi, d’une manière intolérable pour Saint-Sernin, le mérite de son oeuvre et il fallu qu’il aille se défendre devant le Comité d’instruction publique, en montrant les effets spectaculaires de sa pratique sur un de ses élèves sourds-muets.

28 septembre 1789 Les débuts de Bernadau dans le journalisme
Il y a quelques jours que j’ai écrit aux États généraux pour les consulter sur la question de savoir si la liberté de la presse est déjà une loi de l’Etat. Comme la réponse à mon adresse tarde à venir, je vais prendre leur silence pour un consentement. En conséquence, j’ai fait, auprès des Quatre-vingt-dix Electeurs de Bordeaux, plusieurs démarches de convenance pour les prévenir du dessein que j’ai formé, avec quelques gens de lettres, d’établir ici un nouveau journal. Ils ont gracieusement accueilli ma demande et je compte que le journaliste privilégié sera le seul qui verra mon établissement de mauvais œil.

2 octobre 1789 Le Courrier Bordelais
Nous publions aujourd’hui le prospectus de notre ouvrage périodique intitulé Courrier Bordelais. Il est d’un genre neuf, élevé et qui ferait sensation ailleurs qu’à Bordeaux. La société des gens de lettres et de commerçants dont je suis le chef en a fait hommage aux électeurs de Bordeaux qui ont approuvé notre dessin, lequel d’ailleurs ne paraît pas plaire au plus grand nombre … accoutumé à celui de Guienne.

Cette feuille n’aura malheureusement aucun succès, comme Bernadau le reconnaît bien volontiers un peu plus tard : « Je suis l’auteur de cette tentative, la première du temps et la moins heureuse ».

12 octobre 1789 Le libraire Pallandre
Le duc de Duras s’est présenté aujourd’hui chez le libraire Pallandre aîné pour saisir un pamphlet intitulé Aurons-nous du pain? que la police de Paris avait cependant méprisé, quoiqu’elle y soit malmenée. Nous sommes loin d’approuver une pareille démarche surtout de la part d’un fameux général. Mais avait-il qualité pour faire une descente chez un libraire, lorsqu’il sait à peine lire ; et lors même qu’on crie contre les actes arbitraires, comment a-t-on pu se permettre de confier un transport de police à un chef de troupe patriotique? D’ailleurs, ce qui est ici le plus punissable, c’est l’abus que fait Pallandre de trafiquer des nouveautés à un prix excessif. Il y a longtemps qu’on crie contre ce corsaire de librairie qui vole impunément le peuple liseur en lui survendant les nouveautés les plus surannées et qui ruine même ses confrères par ses impudentes contrefaçons.

Pourquoi Bernadau en voulait-il tant aux frères Pallandre ? Sans doute pour une simple question de jalousie d’auteur en mal d’éditeur : Antoine Pallandre avait écrit une Description historique de Bordeaux, publiée par son frère en 1785, pendant que Pierre Bernadau, qui s’intitulait pompeusement Historiographe de la ville de Bordeaux, était l’auteur d’un ouvrage semblable et qu’il ne trouvait pas d’éditeur pour ses Antiquités bordelaises, « livre des plus médiocres qui ne put voir le jour qu’en 1798 » d’après Ernest Labadie !

12 octobre 1789 Le roi, la reine et le petit mitron à Paris (voir suite le 18 août 1790)
Les 5 et 6 de ce mois, la populace de Paris s’est portée à Versailles, a forcé le château et amené le roi, sa femme et sa famille à Paris, où ils vont résider aux Tuileries. On dit que le duc d’Orléans n’est pas étranger à ce coup de main, dont il espérait profiter. Il paraît que ce prince a eu des vues secrètes d’ambition qui lui ont fait embrasser la Révolution, dont il a dirigé les premières journées par l’intermédiaire du fameux Mirabeau.

13 octobre 1789 Déclaration des droits de l’homme en gascon
La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, décrétée dans l’Assemblée nationale les 20, 21, 23 et 26 août dernier, est rédigée en 29 articles le premier de ce mois et présentée au roi qui refuse d’y donner son assentiment et de la faire publier. Cependant, cette publication n’eut lieu qu’après les journées de Versailles.
Nota. J’ai fait une traduction en patois gascon de la Déclaration des droits, que j’ai envoyée à l’Assemblée nationale qui a ordonné qu’il serait fait mention honorable au procès-verbal de cette traduction dans la séance du 12 octobre 1790.

Bernadau se montre très fier de sa traduction Lous Dreyls de l’Orne é dau Citouïen, et de son accueil par les Autorités (voir le courrier qu’il envoie au Directoire du Département de la Gironde le 10 janvier 1791).

30 octobre 1789 L’équipée du Médoc
Les volontaires allant combattre en Médoc furent embarqués avant-hier à 4 heures du matin dans quatre chaloupes. Ils mirent pied à terre à 5 heures au port de Macau. On les fit avancer dans les terres à plus d’une lieue, où était le rendez-vous général de l’armée. Le général et ses aides de camp n’eurent pas honte de s’y montrer en voiture. On distribua ensuite quelques centaines de livres de pain blanc ou noir aux compagnies, dont tous les volontaires ne purent avoir part. Certains allèrent se pourvoir chez les paysans d’alentour qui avaient abandonné presque tous leurs maisons. On partit aux champs vers midi et l’on marcha jusqu’à 4 heures, que l’on arriva à Lamarque, lieu de la destination. Le tocsin sonna d’aussi loin qu’on vit les troupes. A l’entrée du village, on distribua des cartouches, et l’on fit une charge générale. Alors le plus morne silence régna dans l’armée : elle songea qu’il fallait se battre, et cette circonstance n’égaye personne. On eut beaucoup de peine à trouver les principaux habitants et le curé. Tout paraissait plier. On forma un conseil de guerre dans lequel le général était d’avis qu’on n’appelât pas les volontaires. Ce spectacle d’autorité lui valut mains propos aigres-doux, au point qu’il dit que, puisqu’on ne songeait point à observer la discipline, il ne pouvait garder le commandement. Grands murmures dont le duc ressentira longtemps les effets; on vit à découvert quelle est sa hauteur et sa malhonnêteté. Les compagnies nommèrent cependant leurs députés au conseil. Les accusés et les plaignants y sont appelés. M. Despazes s’y plaignit de ce que les paysans l’avaient voulu obliger de les conduire aux châteaux voisins pour y désoler les habitants, et de ce qu’ils prétendaient qu’il devait, en sa qualité de président du comité de Lamarque, rendre une ordonnance pour terminer plusieurs procès entre la Communauté et divers habitants dont on accuse les usurpations. Le tort parut être du côté des paysans. D’ailleurs le duc, seigneur de ces contrées, les ménage moins que les grands tenanciers. On ne fit cependant que des menaces, mais terribles. La loi martiale fut publiée, et l’on se dispersa dans le pays pour souper. On distribua du pain et de la viande. Divers particuliers fournirent leur plus mauvais vin, des granges et de la paille. Les lits furent pour l’état-major, dont les volontaires se plaignent on ne peut pas avec plus de fondement. Il paraît avoir négligé l’armée et l’avoir
abandonnée à elle-même, après l’avoir conduite, pour de minces intérêts de particuliers, dans un pays ennemi. Car tout fuyait devant elle, quoiqu’elle ne vînt que pour maintenir l’ordre. Il ne s’est d’ailleurs commis aucun désordre. Deux paysans, cachés derrière un buisson, tirèrent seulement sur les volontaires, qu’ils ne touchèrent pas. Le lendemain, sans attendre l’ordre du général qui dormit la haute matinée, chacun s’est retiré comme il a pu, après une mauvaise nuit et à huit lieues du point de départ. Cette expédition est hautement improuvée dans le public, indigné de l’imprévoyance, de la hauteur des chefs.

Le Duc de Duras (Emmanuel-Célestin-Augustin de Durfort) avait été nommé, en juillet 1789, commandant des troupes patriotiques bordelaises. Il avait dû envoyer 300 hommes dans le Médoc pour réprimer une émeute de paysans. Quatre d’entre eux furent arrêtés à Cussac et Bernadau se mit en tête de les défendre. Il fait paraître un Mémoire un peu trop audacieux intitulé Observations adressées aux patriotes en faveur des quatre Médocains arrêtés à Cussac et constitués prisonniers à Bordeaux dans lequel il se permet, un peu inconsciemment, de malmener le duc de Duras et ses proches. L’affaire faillit tourner mal pour le tout jeune pamphlétaire qui, pris de peur, se rétracta publiquement en ces termes : « Je présume que vous n’attribuerez qu’au zèle pour les Médocains la chaleur qui peut se trouver dans leur Mémoire; j’en désavoue les expressions irréfléchies qui ont pu vous donner sur mes motifs des impressions défavorables. »
Le duc de Duras sera, avec une régularité implacable, la cible récurrente de Bernadau, dans ses Tablettes secrètes.

18 novembre 1789 Francs-maçons
Un sieur Mossion a eu la cuisse déboîtée dans les cérémonies ou simagrées qu’on lui a faites à sa réception de franc-maçon. On dit à ce sujet qu’il faut que l’on maçonne bien mal dans cette loge, puisque les ouvriers se disloquent en travaillant.

Bernadau n’était toujours pas franc-maçon en 1789 !

Le 24 décembre, Bernadau adresse aux 90 électeurs des communes de la ville de Bordeaux un mémoire signé : Bernadau, citoyen français opprimé, à l’occasion de la publication d’un Bulletin des opérations auxquelles procédaient des commissaires pour la rédaction d’un règlement de discipline militaire pour les troupes patriotiques bordelaises. Cette publication lui valu être mis en arrestation dans la prison de l’hôtel de ville, où il subit 57 heures de détention, puis fut condamné à un mois d’arrêt chez lui. Les Quatre-vingt-dix électeurs laissèrent cette pétition sans réponse, d’autant qu’on avait saisi chez lui des manuscrits contenant des calomnies et des attaques violentes et diffamatoires à peu près contre tout le monde.

Publicités