Année 1790

15 janvier 1790 Le docteur Guillotin
Sur la motion du docteur Guillotin, l’Assemblée nationale a décrété que les parents d’un condamné ne seraient point infâmés, qu’ils seraient admissibles à tous les emplois publics et qu’on délivrerait à sa famille le corps d’un supplicié pour être inhumé simplement comme tous les morts ordinaires. C’est ce médecin qui le premier a écrit pour la révolution un écrit sage qui a été le tocsin d’autres mauvais écrits. Il est intitulé : Pétition des domiciliés de Paris au Roi, 1789. L’auteur étant mandé au Parlement s’y rendit en robe et, sur ce qu’on lui demanda d’abord le motif de ce costume, il répondit qu’il venait de voir des malades et qu’il n’avait pas fini ses visites. Il répondit avec beaucoup de présence d’esprit et de vivacité. L’affaire en restera là, le docteur étant protégé de plusieurs de ces Messieurs. C’est lui qui est auteur de l’invention qu’on substituera à la potence.

Joseph-Ignace Guillotin est né le 28 mai 1738 à Saintes. Il fait des études théologiques pendant sept ans dans le collège des jésuites de Bordeaux et y obtient son baccalauréat. Jésuite, il est remarqué par ses pairs qui lui confient la charge de professeur du Collège des Irlandais à Bordeaux.
En 1763, il cède à sa vocation et choisit d’étudier la médecine, d’abord à Reims où les études sont moins onéreuses, puis en 1768 à Paris, pendant trois ans grâce à une bourse d’étude. La carrière médicale de Guillotin est brillante, mais c’est ici surtout sa carrière politique qui nous intéresse. Guillotin était un humaniste au sens le plus noble, désireux avant tout de faire évoluer la société. L’assemblée constituante décidant de ne pas abolir la peine de mort, Guillotin chercha un moyen plus digne de supprimer la vie d’un condamné, soucieux de plus de donner la même peine pour tous et d’abolir les mesures infamantes et adjacentes sur la famille des condamnés. Lors de la séance du 10 octobre 1789, il commence par rappeler les divers décrets sur les droits de l’Homme et démontre la nécessité de réformer ce code : « La loi, dit-il, soit qu’elle punisse, soit qu’elle protège, doit être égale pour tous les citoyens, sans aucune exception ». Alors, il poursuit en proposant, conformément à la vérité de ce principe, une liste de six articles tirés de ses notes préparées la veille. Seul le premier sera accepté dans la séance : « Les délits du même genre seront punis par le même genre de peines, quels que soient le rang et l’état du coupable. » Les cinq autres articles prévoyaient que les délits et peines étant personnels, ils ne peuvent imprimer aucune flétrissure à sa famille; que les confiscations des biens des condamnés ne pourront être prononcées en aucun cas ; que le corps du supplicié sera délivré à sa famille si elle le demande ; que nul ne pourra reprocher à un citoyen le supplice, ni les condamnations infamantes quelconques d’un de ses parents. Enfin, le dernier article prévoit : « Dans tous les cas où la loi prononcera la peine de mort contre un accusé, le supplice sera le même, quelle que soit la nature du délit dont il se sera rendu coupable. Le criminel sera décapité ; il le sera par l’effet d’un simple mécanisme. » Et Guillotin en termine avec l’évocation de la machine envisagée et de son mécanisme pour couper la tête, dans une formule … lapidaire : « La mécanique tombe comme la foudre, la tête vole, le sang jaillit, l’homme n’est plus ». Il fallut vingt bons mois avant que l’Assemblée constituante adopte définitivement les idées émises par l’un de ses membres et surtout engage la fabrication de la machine, au prix d’innombrables difficultés.

5 février 1790 Antisémitisme à Bordeaux. Bernadau, antisémite mais tolérant.
Les juifs ont été chassés de nos spectacles hier, et aujourd’hui de la Bourse, par la jeunesse bordelaise parce qu’on sait que c’est à la sollicitation de ceux de Bordeaux que la Nation israélite a obtenu le droit de cité par un décret national. Les municipaux ont taché de les consoler de ces mortifications en leur promettant de les faire cesser. Comme ils sont tolérés dans nos cafés, ils ont intrigué pour apaiser les fanatiques et ont réussi. Au café étranger, le Palais royal d’ici, le président a fait lever la main à tous les habitués de fraterniser avec ce que l’Assemblée nationale venait d’adopter. Je suis bien éloigné d’avoir des préjugés religieux contre les enfants d’Aaron, mais je les regarde comme la lie de l’espèce humaine, comme des hommes bas, vils et méprisables par leur cupidité, détestant les autres peuples par principe de religion et indignés d’être tolérés en Europe. Au reste, il est plaisant de voir un président de club exiger de ses auditeurs qu’il jureront d’observer la loi qu’il vient de leur lire. C’est ainsi qu’à Bordeaux on comprend la révolution. Cependant, il y a près d’un an qu’on a publié dans cette ville la déclaration des droits de l’homme dont un article porte ces mots : nul ne peut être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses. Comme nos patriotes Bordelais sont conséquents ! Ce n’est pas la seule atteinte qu’ils aient ouvertement portée à la liberté individuelle et au bon sens.

6 février 1790 Rue des Remparts
Depuis 12 ans, la rue des Remparts n’était praticable qu’aux piétons. Les Electeurs ont employé une centaine de mendiants à 15 sous par jour pour enlever les terres qui ont paru s’opposer au nivellement du sol. Quoiqu’on ait creusé à cet effet près de huit pieds dans la partie la plus exhaussée, la pente est bien ménagée et les voitures peuvent rouler maintenant dans cette rue. Voilà enfin réparée la bévue de l’ architecte Étienne qui, tout en construisant trop bas la maison archiépiscopale, avaient préparé ce casse-cou.

4 avril 1790 Lettre du Procureur général Dudon
On vend, à la barbe des patriotes dénonciateurs, la lettre de M. Dudon explicative de ses motifs à l’Assemblée nationale avec le discours que se proposait d’y prononcer son fils cadet (note de Bernadau : Cet homme est vraiment digne d’apprécier les fripons. Subalterne à l’Hôtel de ville, il en fut chassé pour ses gentillesses. Il enleva la caisse d’une société de négociants qui l’avaient mis à la tête de leurs plaisir à Bardineau. Il réclame en ce moment ses honoraires à l’ex folliculaire Gauffreteau, dont il dirigeait ci devant le bureau et dont il fut expulsé. Il est Conseiller à la cour des Aides et signe Dudon de Lestrade) puisqu’il y parut et qu’il fut interdit par les murmures des enragés.

Dès 1790, le Procureur Général Jean-Baptiste-Pierre-Jules Dudon (1717-1800) élève des réquisitions pour demander la répression des désordres faisant suite à l’annonce à Bordeaux de la prise de la Bastille qu’il signale comme « le premier fruit d’une liberté utilisée avant la loi ». Cet appel à la force lui est reproché et il est sommé par l’Assemblée Nationale, en mars 1790, de rendre compte des motifs de sa conduite à Bordeaux. Dudon fils demande de pouvoir participer à la défense de son père, « comme Scipion se défendit autrefois devant les romains, en rappelant les services qu’il avait rendus à la république ». Vu son grand âge, M. le Procureur général sera finalement dispensé de venir s’expliquer à Paris et il devra simplement envoyer ses motifs par écrit, ce qui vaudra la parution d’une Lettre de M. Dudon, Procureur Général au Parlement de Bordeaux, suivie de sa Défense par M. son fils.

15 avril 1790 Un duel de Boyer-Fonfrède
Par suite de quelques propos dits à l’occasion de l’affaire du président Daugeard, le chevalier de Cajus et sieur Boyer de Fonfrède jeune, tous deux aides-majors généraux de l’armée patriotique ont ferraillé un instant. Le dernier a reçu un bon coup d’épée dans le ventre qui l’a étendu sur le carreau. On l’a cru blessé mortellement et toute la ville de crier bêtement à l’aristorobinocratie parce que le blesseur est le frère d’un parlementaire. Le blessé, s’il n’en meure pas comme on le présume, doit s’estimer heureux de cette affaire qui réhabilite un peu son courage. Mais sera-ce la dernière ?

La famille Daugeard a donné plusieurs Présidents à mortier du Parlement de Bordeaux. Jacques Daugeard a fait construire son château à Virazeil entre 1770 et1774 par Etienne Laclotte.

22 avril 1790 Assignats
On vient de créer pour 40 millions de billets publiés sous le nom d’Assignats parce qu’ils ont pour garant une pareille somme de biens ecclésiastiques dont la vente vient d’être décrétée. Cette opération a essuyé les plus vives contradictions à l’Assemblée nationale et a failli faire répandre du sang dans Paris.

24 avril 1790 Création du Club National
Il y a eu quelques mouvements à Toulouse à l’occasion des assignats que les prêtres appelle assassinats et dont ils ne voient pas l’invention d’un bon oeil.
On va établir ici un Club national affilié à celui des Amis de la constitution de Paris. Messieurs Duranthon et Ducos en sont désignés secrétaires. Nos Bordelais vont perdre la tête.

Duranthon sera élu Procureur-syndic au Département en 1792. Le syndic, un magistrat apparu sous la Révolution, personnifie le pouvoir exécutif au niveau d’un département ou d’un district et a la charge d’agir pour les intérêts du district ou du département, de concert avec le directoire. Bernadau aura pour lui, à l’occasion de cette élection, ces aimables paroles : « Vrai jésuite dans toute l’étendue du terme. Il a été élevé dans cet ordre et en a même porté la tenue. Celle du patriotisme dont il s’est revêtue depuis le début de la Révolution n’est qu’un manteau, pour arriver au but que sa hauteur et son ambition lui montrent ».
Pour Ducos, voir note du 4 décembre 1787. Il revient à maintes reprises dans les Tablettes, sous les appellations « minimisantes » de Bébé-Ducos, ou bien Ducos-enfant !

1er mai 1790 Le Café National
Les patriotes qui se réunissaient pêle-mêle au Café national de Bordeaux s’installent aujourd’hui en Club dans une chambre particulière sous la présidence de M. Desfieux, l’un des plus forts aboyeurs du lieu. C’est un soi-disant négociant, homme obéré de dettes, esprit turbulent, sans moyens moraux, mais seulement très ardent révolutionnaire et qui cherche à être chef de parti pour acquérir quelque influence à Bordeaux et s’y faire donner une place qui lui procure du pain… Les membres de cette réunion sont tous des gens médiocres et tarés qui font bande à part avec le Club des Amis la Constitution où ils n’ont pu se faire admettre, vu leur obscurité.

François Desfieux (1755-1794) était négociant en vins à Bordeaux. Son compatriote Pierre Vergniaud a parlé à son sujet de banqueroutes frauduleuses et d’escroqueries et il laisse derrière lui une image d’agitateur. Après avoir participé à la prise de la Bastille le 14 juillet 1789, il revient à Bordeaux en octobre 1789, où il fonde le club du Café national. Décrété d’arrestation dans la nuit du 23 novembre 1793, il passa trois mois en prison avant de comparaître devant le Tribunal révolutionnaire et d’être condamné à mort et guillotiné le 24 mars 1794.
Le Café National, ancien café des Etrangers tenu par deux Suisses, les frères Sala, était établi au rez-de-chaussée de l’hôtel Saige, cours du Chapeau-Rouge.

6 mai 1790 La société des Amis de la Constitution
On se porte en foule autour de la salle où la société des Amis de la Constitution tient ses séances à Bordeaux. C’est une salle du couvent des Jacobins où le sacristain tenait les chaises. Quoique cette société n’aie pas délibéré des séances publiques, elles le sont par le fait, puisque les portes et fenêtres sont ouvertes pour écouter en dehors. Les membres les plus marquants de ce club sont MM. Vergniaud et Guadet, avocats, Marandon, commis à la douane, Duvigneau, procureur au Parlement, Ducos et Fonfrède jeune, négociants, l’abbé Langoiran jeune, Feuilherade, marchand épicier, Nauté et Pailhès, marchand de modes. On motionne comme aux Jacobins de Paris et cela fait un spectacle, même pour les femmes.

27 mai 1790 Mort de l’abbé Baurein
Nous venons de perdre l’abbé Baurein, savant antiquaire, très versé dans la connaissance des monuments de l’histoire Bordelaise. Quelque temps avant sa mort, il avait vendu sa bibliothèque dont la partie la plus précieuse avait été cédée à bas prix aux Feuillants qui avaient promis une sépulture dans leur église au défunt. Aurait-il eu la gloriole de vouloir pourrir à côté de Montaigne? Ils n’avaient cependant entre eux aucune ressemblance. Le style du bon abbé était, il est vrai, bien plat et sentait son gaulois, mais il n’offrait pas la piquante naïveté de celui du philosophe.

L’abbé Jacques Baurein (1713-1790), bénéficier de l’église Sainte-Eulalie de Bordeaux et archiviste du chapitre Saint-André, membre de l’Académie de Bordeaux, est le premier à réaliser un inventaire   des richesses de Bordeaux et de sa région en matière de monuments historiques. Pour cela, il a eu recours non seulement à la consultation d’archives et à l’observation directe, mais aussi aux témoignages écrits des curés du diocèse auxquels il avait adressé un questionnaire  sur les “ éléments ” qui méritent d’être signalés. Le jeune avocat Bernadau et l’abbé Baurein, alors âgé de 87 ans, avaient échangé une correspondance peu avant la mort de celui-ci en 1790, et c’est ce prêt de documents qui conduira plus tard les détracteurs de Bernadau à l’accuser de plagiat, comme on le verra plus tard.

8 juin 1790 Médecin sans études
Un certain étudiant en médecine nommé Cluzet vient de s’intituler publiquement chirurgien, sans avoir pris des patentes à Saint Côme. Il se moque des privilégiés dont il craint l’examen. Cet intriguant sans mérite, sans acquis, espère qu’on tolérera une impudence qui ne peut avoir que des effets funestes. Son ignorance est en raison inverse de son effronterie. Nous sommes éloignés de favoriser les corporations, mais nous croyons qu’un examen rigoureux devant les jurés est indispensable pour éloigner les charlatans qui, tels que le dit Cluzet, voudraient s’immiscer dans un art dont ils ignorent jusqu’aux éléments.

14 juillet 1790 La fête de la Fédération à Bordeaux
La répétition du serment fédératif prononcé à Paris par les députés de la France armée a eu lieu aujourd’hui, à l’heure de midi, au Jardin Public. Tous les régiments patriotiques étaient sous les armes au Champ-de-Mars. Au milieu était le Temple de la Liberté sur lequel le Chapitre Saint-Seurin a fait ses petites singeries. Ce temple était soutenu par huit colonnes et quatre pilastres. On y montait par une vingtaine de degrés. Sur les quatre faces de chaque pilastre angulaire étaient, dans des médaillons, écrits les titres des décrets les plus importants de notre Constitution. On avait peint sur les frontons : 1° la prise de la Bastille, 2° la venue inopinée du Roi à l’Assemblée nationale pour réclamer son appui, 3° l’entrée du Roi à Paris (Note de Bernadau : Bailly, présentant les clés de Paris au Roi, représenté à genoux, attitude qui outrage la vérité et le bon sens. Le maire de Paris parlant fièrement monarque, trop crédule, n’est pas homme à s’agenouiller. Nous sommes peut-être le seul bordelais qui ayions senti le vice de cette composition), 4° l’arrivée de la populace parisienne à Versailles. Le tout était couvert d’un pavillon tricolore et garni de trophées d’armes. La plus heureuse idée de ce frêle monument est celle des titres des décrets démocratiques. Une preuve qu’ils étaient presque ignorés dans cette ville, c’est l’étonnement des spectateurs en les lisant et l’empressement avec lequel un grand nombre de toutes classes en tirait copie. O combien le peuple manque d’instruction et quelle n’est pas son ignorance sur les faits les plus importants qui se sont passés depuis un an ! Au demeurant, les 30.000 écus qu’on a dépensés pour cette fête auraient pu être mieux employés et ce n’est pas dans le temps où la misère est si grande qu’il faut prodiguer l’argent à des futilités. Et les pauvres : une livre de pain ne les aurait-elle pas bien réjouis ? Cette cérémonie n’avait rien d’imposant. Après-midi, la jeunesse s’est répandue dans le jardin. D’abord le Carme Ithier a prononcé un discours patriotique digne d’un écolier par la fausseté des idées et la bassesse inculte du style. L’illustre et censé auditoire en a demandé l’impression. Ensuite tous les patriotes se prenant par la main ont galopé dans le jardin, chanté des chansons grivoises, ramassé les salopes et se sont livrés à tous les mouvements d’une folie bruyante. Ils cherchaient à s’amuser et certains croyaient que tout ce tumulte grossier est du plaisir. Harassés de fatigue et cherchant à s’étourdir et même à se fuir, ils se sont réfugiés dans tous les spectacles qui avaient à dessin préparé des pièces analogues au jour. Nous en parlerons quand nous serons revenus de l’étourdissement où nous a jeté l’ivresse patrouillotique de cette journée sur laquelle nous avons gémi et que notre dégoût aura un peu cessé. Oh ! mes compatriote, comme vous savez peu mettre à profit les courts instants de plaisir que d’heureuses circonstances vous ménagent et jusqu’à quel point vous êtes dépourvu de ce sentiment délicat et vif qui doit caractériser les hommes libres?
Impromptu :
Le 14 juillet, grande fête à honorer !
Et quand au lendemain, voici ce qu’il faut faire.
Nous pourrons à loisir prendre, sans déplacer,
De l’aristocratie un extrait mortuaire.

20 juillet 1790 Le Temple de la Liberté
C’est le génie patriotique qui avait donné le plan du monument de planches élevé au Champ-de-Mars (Note : On débaptise tout le centre du jardin public, tout d’abord appelé la place d’Armes, puis le Champ de Mars pour singer Paris. Maintenant on propose de le nommer le champ de la Fédération, parce qu’un sieur Mounier, vicaire qui fait des prônes patriotiques l’a ainsi intitulé dans une de ses exhortations). Ce corps en fait proclamé le devis imprimé, ainsi que la liste, en tête, des 80 décrets entassés sur les pilastres, liste que le Peuple lit avec une avidité qui atteste que les matières annoncées en bref lui sont infiniment étrangères et ce n’est pas même la basse canaille qui baille stupéfaite en lisant et copiant ces titres ! Quelque bon plaisant disait en parlant des mots : Roi, Liberté, Loi, Nation, écrits dans un soleil en plein milieu du fronton de chaque face du Temple de la patrie, qu’il avait vu la Nation, la Loi, la Liberté et le Roi dans le plus grand des astre. Il est dangereux de répéter cet ingénieux calembour devant nos fanatiques patriotes.

9 août 1790 Tarare de Beaumarchais
Beaumarchais vient de remettre à l’opéra son Tarare, avec des changements d’autant plus extraordinaires qu’ils ont été applaudis des démocrates et des aristocrates. Car, voyant que les Parisiens ont l’esprit tourné à la Constitution, il a fait entrer dans sa tragédie bouffonne asiatique, les réformes françaises. On y proclame la loi martiale à la suite d’une émeute du peuple d’Ormuz ; L’autel de la patrie est élevé dans une fête publique; Des bonzes réclament contre le célibat, on plaide l’abolition du gouvernement féodal et l’institution du divorce, la fédération, les écharpes tricolores, jusqu’au refrain de Ah, ça ira, ça ira. Toutes nos institutions constitutionnelles se trouvent enchâssées dans cet opéra. Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que le royalisme, le républicanisme, l’anarchie, le mépris des Lois il ont été tour à tour préconisés, à la grande satisfaction des benoîts parisiens qui croyaient le nationalisme exalté aux dépends de l’autre parti.
Tarare est un opéra d’Antonio Salieri sur un livret de Beaumarchais, créé à Paris le 8 juin 1787. En 1790, a la suite de la fameuse fête de la fédération, qui attirait à Paris tous les patriotes des départements, Beaumarchais y apporte des modifications témoignant des préoccupations du temps : c’est la politique envahissant tout, même l’Opéra.

18 août 1790 Retour sur les journées des 5 et 6 octobre 1789
Le voilà donc connu ce secret plein d’horreur, l’attentat de la nuit du 5 au 6 octobre dernier à Versailles. Le Châtelet vient de remettre à l’Assemblée nationale un paquet cacheté contenant toute la procédure faite à l’occasion de l’insurrection du peuple parisien forçant le château de Versailles, poursuivant la reine et amenant le roi à Versailles. Messieurs Dorléans et Mirabeau aîné sont déclarées les instigateurs de ces troubles. On présume qu’une grande partie de l’Assemblée nationale était vendue à ce prince qui voulait parvenir au trône par des assassinats. Nous reviendrons sur cette grande affaire à mesure qu’elle se dégagera des mensonges dans lesquels tous les partis la voilent.

Les 5 et 6 octobre 1789 font partie des grandes « journées » de la Révolution et ont abouti au retour définitif du roi Louis XVI et de sa famille à Paris. La foule se rassembla sur la place de grève, devant l’Hôtel de Ville, pour interpeller la Commune de Paris, notamment sur une disette de pain. Puis un appel fut lancé afin de faire part de ces revendications directement auprès du Roi et de l’Assemblée constituante. C’est ainsi qu’une foule, de plusieurs milliers de personnes, majoritairement composée de femmes, se mit en marche vers Versailles. Elles furent suivies par d’autres groupes armés, puis plusieurs heures plus tard, par 15.000 à 20.000 hommes de la milice nationale. Les événements de ces deux journées ont fait l’objet d’une instruction au Châtelet en vue d’un procès pour crime de lèse-nation. Cette procédure fait l’objet d’un rapport à l’Assemblée, qui a pour principal objectif de décider si Mirabeau et surtout le Duc d’Orléans, qui font tous les deux l’objet de beaucoup de rumeurs et d’accusations à l’époque, doivent être inculpés pour avoir « organisé » les journées d’octobre : le rapport conclut à leur innocence.

20 août 1790 Prolifération des Clubs à Bordeaux
Les clubs se multiplient de toutes parts. Les présidents sont si fréquents maintenant qu’il est presque honteux de ne pouvoir pas se décorer de ce titre. Il n’est personne qui n’ait présidé ou sa compagnie ou une coterie patriotique (car tout s’assemble constitutionnellement aujourd’hui : trois personnes ne se trouvent pas ensemble qu’elles ne projettent de former une société et qu’on ne nomme un président et un secrétaire) et l’on regarderait avec dédain le mortel assez abandonné du patrouillotisme qui aurait eu le bon goût de ne pas épouser les idées de tel ou tel parti et de n’être pas inscrit sur le tableau des confréries patriotiques d’à présent. Nous nous sommes proposé de livrer à l’adoration de la postérité celles que cette ville renferme. L’importance de ces associations les rend dignes de figurer dans l’histoire des sottises de ce siècle : 1° à tout seigneur tout honneur, le club de la place Royale, composé de négociants de la ville qui se rassemblent pour lire les nouvelles et pour jouer. Il est monté depuis l’an 1784, où la manie des coteries à l’anglaise succéda à celle des magazines de bel-esprit et de suffisance. Tel qui était assez nul pour ne savoir pas lire dans les dits musées des opusculines achetées, eut l’espoir de faire nombre dans les clubs auxquels il s’associa; 2° le club de la Comédie, composé des négociants des Chartrons; 3° celui de Tourny, garni de négociants étrangers. Ces trois tripots se distinguent uniquement par l’opulence des associés; 4° le Club de Saint Eloi : On y fait de plus que dans les autres des singeries et des charades. Il est composé de bourgeois et de gens du Palais, aussi ses séances sont très bruyantes ; 5° le Club National où l’on motionne à perte de vue ; 6° le Club des Amis de la Constitution qui n’est à proprement parlé qu’un rendez-vous de nouvellistes qui voudraient jouer un rôle en singeant les jacobins parisiens ; 7° le Club des Amis de la Liberté, établi au café Necker par une trentaine d’adolescents qui font des commentaires de droit public ; 8° Le Club patriotique tenu par le cafetier Faget, fossés des Carmes, est composé sans choix. Un écu par mois est le passeport exigé des associés ; 9° du Café de foi, composé d’ouvriers; 10° …

Les numéros 8 et 9 apparaissent plus loin en septembre à la page 265 et le numéro 10 n’existe pas.

31 août 1790 Apparition de Laboubée
Un sieur Perrin fait ici les délices des amateurs de tours de physique amusante. Il a des machines bien supérieures à celles des escamoteurs que nous avons vu. On l’a prôné dans le Journal de Guyenne et nous soupçonnons l’article de la main de M. Laboubée (note de Bernadau : C’est un jeune homme qui, quoique peu répandu dans le monde, en connaît la chronique scandaleuse dont il recueille avec soin les anecdotes. Il a dans ce genre un des plus intéressants recueils qu’on puisse désirer. Nos mémoires ont été faits sur ce plan et lui sont bien inférieurs, même du coté de la censure et du ciel. Ils sont écrits par un misanthrope fieffé.), un de nos plus forts élèves banquistes de cette ville. Comme il aime fort le gratis, il a du espérer que cette petite flagornerie, utile au Perrin, ne laisserait pas de le rendre favorable à son prôneur public et que lui, Laboubée, acquerrait par ce moyen quelque nouveaux tour dont le charlatan ne manquerait pas de récompenser son souteneur.

Marie-Vital-Auguste Laboubée, né à Bordeaux en 1757, avait été avocat et, pendant quelques temps, professeur d’histoire à l’Ecole centrale de la Gironde. Il écrivait aussi dans le Journal de Bordeaux. Bernadau et Laboubée, qui sont de la même génération, se sont croisés en maintes occasions dans leurs occupations journalistiques et, si nous ne connaissons pas l’opinion du second sur le premier, quoique nous puissions l’imaginer, les Tablettes distilleront régulièrement un florilège d’avis bien négatifs de Bernadau sur son confrère, jusqu’à sa disparition en 1812.

7 septembre 1790 Préoccupations civiques de Bernadau
Nous avons été étrangement surpris de voir hier sur l’affiche de l’escamoteur Perrin, écrit en gros canon, ces mots : Honoré de la présence de M. Courpon, major-général. Nos patriotes à vue courte n’ont pas songé que, dans un pays libre, un homme public quel qu’il soit n’est qu’un citoyen et que celui qui prétend honorer un spectacle par sa plate figure se déshonore par son vil orgueil et ses principes serviles. Nous allons prendre des moyens pour que cet esclavage ne s’imprime plus au coin des rues d’une cité soi-disant éclairée.

11 septembre 1790 Monsier Delabonneau : un surnom peu connu de Lacombe
Le président caféiste Lacombe a riposté aux Jacobins …

Bernadau nous livre, dans une note au sujet de Jean Baptiste Lacombe, un surnom peu connu du futur Président de la Commission militaire : « C’est un maître d’école qui a eu l’impudence de vouloir jouer un rôle et qui a leurré une infinité de prêteurs de bonne foi. Son pédantisme l’a rendu odieux à ses propres élèves. Ils l’appellent Monsieur Delabonneau par allusion à une expression répandue dans un prospectus de son pensionnat qui commençait ainsi : Du bon air, De la bonne eau, … »

4 novembre 1790 L’ancienne salle de la Comédie
Il s’est déjà tenu deux séances d’une Assemblée des citoyens actifs, convoquée par le notaire Morin pour délibérer sur l’autorisation que le Conseil de la commune vient de donner à l’établissement d’un spectacle de Variétés dans l’ancienne salle de la Comédie (note de Bernadau : cette salle établie provisoirement par Monsieur de Tourny pour 20 ans en a servi 36. Elle est d’une construction fort légère et cependant les réparations qu’on y a faites n’ajoutent guère à sa solidité. Il faut être bordelais pour s’affecter aussi peu sur l’état équivoque de leurs établissements publics). On prétend avec vraisemblance qu’il est de l’intérêt public de la démolir pour faire passer sur son emplacement la rue de la Vieille Corderie et faciliter la vente des terrains nationaux adjacents, au lieu d’isoler cette masure décrépite comme le prétend l’ingénieur de la ville Bonfin. Il est certain que l’administration municipale s’est décidée dans cette occasion avec cette presse qui ne lui est pas ordinaire et qu’on n’a pas assez pesé les plans et les propositions faites par les architectes qui maintenant espèrent se faire entendre. C’est l’agioteur Belleville qui a provoqué sourdement cette assemblée de pétitionnaires, afin de faire échouer une entreprise qui tend à lui enlever ses acteurs, son théâtre et sa propriété.

« Par une délibération du 7 mai 1756, il fut permis à un sieur Gaëtan Camagne, concierge et peintre en décors de l’ancienne salle, de faire construire à ses frais et dépens une salle de spectacle, suivant le plan présenté à Monsieur de Tourny, sur le terrain d’une ancienne corderie située prés la porte Dauphine, entre le mur de ville et celui des pères Recollets. »

7 novembre 1790 Jean François Cornu de Boisancourt
Un sieur Cornu de Boisancourt (note de Bernadau : Paris nous a envoyé cet intriguant. Il y était marchand au Palais Royal, puis motionnaire. Ses créanciers et les patriotes l’ont forcé à déguerpir. Il s’est replié sur nos spectacles. Il a donné aux Variétés diverses pièces, puis au Grand théâtre le retour de Moissac. En ce moment, il était l’agent dramatique de la compagnie qui a engagé les acteurs de Belleville à former la nouvelle salle des Variétés, annexée à la régie de la Comédie.), soi-disant homme de loi, vient de publier un mémoire violent contre l’assemblée des citoyens délibérant sur l’établissement de la nouvelle salle qu’il dit marquée au sceau de la réprobation. C’est un tissu de personnalités et de mauvais raisonnements ainsi qu’en pouvait faire un homme que l’Assemblée éconduisit et un intéressé à la faire dissoudre. Le ton insultant que le dit Cornu prenait en parlant de l’architecte Laclotte (note de Bernadau : il a donné plusieurs plans de distribution du terrain des Récollets et des Jacobins et a démontré à l’assemblée de la communauté et des citoyens actifs combien la restauration de la vieille salle était vicieuse. A la vérité, son témoignage paressait un peu intéressé étant syndic des créanciers de Belleville. Au demeurant, c’est un très honnête homme et qui a des connaissances étendues dans sa partie) lui a valu de la part du fils de celui-ci un cartel. Les seconds ont séparé les combattants après le premier feu et le libelliste a promis d’imprimer un nouveau mémoire qui détruirait l’effet du premier. Pour donner de l’éclat à cette affaire, la police a envoyé chercher ces messieurs, les a tenu 12 heures en prison et leur a fait renoncer à toute voie de fait.

Jean-François Cornu de Boisancourt, est un jeune avocat parisien, fils d’un procureur au parlement de Paris, quand il vient à Bordeaux à la fin de l’année 1789 pour représenter les intérêts d’un sieur Albert de la Jaubertie dans la Société des Actionnaires du Grand-Théâtre. Outre ses multiples activités, Cornu fréquenta beaucoup le Théâtre qui était à cette époque le rendez-vous de la société mondaine de la ville, et pour cause. De par ses fonctions, il en était de fait le directeur, il en recrutait le personnel et en inspirait le répertoire. Il écrivit même quelques divertissements et notamment Le Passage des Troupes Bordelaises à Caudrot, joué en juin 1790, si bien qu’il était à la fois avocat, journaliste et agent théâtral.
Il fréquenta tellement le Théâtre qu’il se lia avec une chanteuse de talent, la citoyenne Clairville, étoile du Théâtre de la Nation et idole du public.
On connaitra plus tard la suite tragique de cette idylle.

11 novembre 1790 Bernadau, patriote vigilant
J’avais adressé il y a quelques jours un billet pseudonyme au Club national pour l’avertir que M. Foulques, soit disant Durfort, avait encore un cocher a livrée et son chiffre dans un manteau ducal sur les panneaux de son carrosse. On demandait aussi qu’on fit une motion dans les assemblées primaires de la commune pour savoir le nom véritable de notre maire (note de Bernadau : Ce comte pour rire est un plat honnête homme, aristocrate de bonne foi. Il a dû son élévation à l’alliance d’un de ses frères avec une soeur du roué Dubarry. Les hommes sensés vivent avec indignation ce Fumel-Seguin aller au-devant de la bannière fédérative entouré de gens à livrée. Une marque de servitude encore plus avilissante dont nous avons été témoins, c’est de le voire accueilli à son carrosse par le corps municipal et d’entendre ses gens l’appeler hautement M. le Comte dans la cour de l’Hôtel de ville) et l’état de sa santé, ne paraissant plus à la maison commune depuis le décret la rebaptisant. Peu après, les clubistes ont publié une adresse au corps municipal pour l’inviter à proscrire les livrées et les armoiries qui offensent encore la vue des patriotes en cette ville. Cet écrit est sans goût et fort plat.

A l’occasion de cette nouvelle pique contre son ennemi le duc de Duras, Bernadau révèle ici sa tendance à la dénonciation qui va bientôt prendre de l’ampleur et, plus tard, ternir sa réputation.
Le Maire de Bordeaux est alors le comte Joseph de Fumel, nommé par acclamation des habitants de cette ville; mais cette lourde charge, si pénible à remplir dans ces temps troublés, l’obligea à donner sa démission. Retiré dès lors dans son château de Haut-Brion, le comte de Fumel vécut dans la simplicité la plus grande et la réserve la plus stricte, entouré seulement d’une partie de sa famille, les autres membres, au nombre de sept, ayant émigré. Il ne quitta le lieu de sa retraite qu’en novembre 1793, pour être traîné avec sa famille dans les prisons de Bordeaux, et de là, conduit à l’échafaud révolutionnaire le 27 juillet 1794, 9 thermidor an II !

5 décembre 1790 Marandon et l’abbé Langoiran
Marandon-Gazette vient d’enjournaliser une lourde diatribe contre le grand vicaire Simon dit Langoiran. Jamais deux champions n’étaient plus dignes de se mesurer entre eux que ceux-ci. Tant qu’il n’y aura pas de voie de fait à appréhender, ils nous feront pitié.

On perçoit ici ce qui va beaucoup occuper les Tablettes l’an prochain : la question de la Constitution civile du clergé.
Né à La Rochelle en 1758, Bruno Gabriel Marandon s’occupait tranquillement de littérature avant la Révolution. Outre les poésies à l’eau de rose qu’il publia dans le Journal de Guienne, il fut l’auteur de plusieurs pièces de théâtre. Dès le début de la Révolution, il embrassa les nouvelles idées révolutionnaires et fut un des membres les plus actifs de la Société des Amis de la Constitution. On le retrouvera régulièrement jusqu’à sa mort sous la guillotine en octobre 1793.
L’abbé Langoiran, dont le jeune frère avait fait partie des créateurs de la Société des Amis de la Constitution (voir 6 mai 1790), sera un farouche opposant à la Constitution du clergé. Il sera massacré le 14 juillet 1792 par la populace sur les marches du Palais Rohan.

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