Année 1792

L’année sinistre des massacres de septembre à Paris. A Bordeaux, ce sont les assassinats en juillet des abbés Dupuy et Langoiran qui vont laisser dans la ville un sentiment d’horreur. A Paris, les terribles journées de septembre donnent lieu à des commentaires de Bernadau qui peuvent choquer le lecteur deux siècles plus tard, mais que les historiens comme Mona Ozouf ou Sophie Wahnich nous aident à replacer dans leur contexte.

18 janvier 1792 La débâcle sur la Garonne
Ce matin, vers 11 heures, la débâcle a commencé à s’annoncer dans la rade par un ponton qui, cassant ses câbles, s’est jeté sur d’autres navires qui en ont été plus ou moins endommagés. Alors seulement les négociants ont senti la nécessité de prévenir des avaries en les mettant en sûreté. La précaution était un peu tardive. Personne n’osait s’exposer au courant sans de fortes promesses. Cependant, avec de l’or, on est parvenu à faire éviter les navires le long de terre et à les amarrer des deux bouts. Les courants étaient d’une rapidité qu’on ne se rappelle pas d’avoir ci-devant vu. Tout le jour et la nuit, on a travaillé à la sûreté du port, non sans perte. Deux sloops ont coulé bas devant le grand bureau, un ponton devant la Bastide, un autre devant Lormont, un gros navire aux Chartrons et des bateaux par-ci par-là, plus ou moins remplis d’hommes. Nous donnerons le détail de ces désastres à mesure qu’ils nous parviendront.

18 février 1792 Nouveaux théâtres
La société dramatique de spectacle italien reprend sous une nouvelle forme qui attire beaucoup de monde. On nous menace encore de deux théâtres, l’un d’enfants et l’autre de partie d’anciens acteurs de la Comédie qui veulent faire bande à part, étant mal payés à présent.

Le théâtre Blondin était construit sur les allés de Tourny, et servit, en 1791, aux représentations d’une troupe italienne dirigée par le sieur Feyzeau.

18 février 1792 Critiques contre le Club des Surveillants de la Constitution
Nous avons reconnu que le club des Surveillants, dans la ci-devant l’église de Saint-Christoly à Bordeaux, est un repère d’hommes insignifiants ou tarés. Il fut formé par un ci-devant comte Flavigny, noté à la police comme tenant tripot et bordel. Des gens dignes se rallièrent autour de ce respectable fondateur. Après s’être remplie depuis environ un an qu’elle existe, cette pétaudière compte bien en ce moment une quarantaine d’associés qui bavardent patriotisme deux fois la semaine. Les enfants et les commères du quartier vont s’égayer à ces séances aux dépens des vénérables surveillants. On va jusqu’à siffler les parleurs et casser les vitres du local où tout annonce la misère. Quelque effort qu’on est fait pour rendre ce club un peu respectable, le public l’a toujours conspué. Il y est bien entré certaines personnes honnêtes qui, sachant à quels hommes ils s’appatrionnaient, les ont bien vite abandonnés dans l’atmosphère de nullité et d’abjection où ils vivaient. Nous ne doutons point que la police ne fasse fermer ce lieu où des hommes suspects motionnent (par ignorance) contre la fierté publique et où des filles se rendent pour faire autre chose qu’écouter à la faveur de l’obscurité qui y règne.

Les critiques de Bernadau à l’égard du Club des Surveillants de la Constitution, auquel il appartient, sont vraisemblablement liées au fait qu’il devient l’objet d’attaques venant de certains collègues de cette Société qui lui reprochent « sa violence, des manquements graves à la dignité de la Société, et des abus attentatoires à la bonne réputation de celle-ci ». Bernadau essaya de se défendre. En vain, cela se terminera par une exclusion totale.

18 mars 1792 Bonnet rouge
La société des Amis de la Constitution vient d’adopter l’usage du bonnet rouge dont ses officiers et tous membres qui prennent la parole doivent être couverts. Ce que nous devons d’autant plus noter, c’est que notre compatriote le député Grangeneuve, a paru le premier ainsi coiffé. Il n’est pas l’inventeur de ce bizarre usage. La société des surveillants de Valence l’a prescrit à tous ses membres indistinctement lorsqu’ils sont en séance.

Au sujet de Grangeneuve, voir 15 juillet 1788.

6 avril 1792 Robespierre contre Guadet
Il y a eu une scène violente aux Jacobins de Paris entre leurs membres. Robespierre votait pour la guerre défensive et notre Guadet pour l’attaque des ennemis. La société se divise en deux partis. Celui de l’Artésien attaque le Bordelais et l’on en vint jusqu’à traiter d’impudents les députés de la Gironde qui préfèrent placer leurs amis à faire preuve de civisme. Les injures pleuvent jusque sur le président, l’évêque de Paris, traité de capucin. Enfin, la séance est levée sans délibération et au grand regret des monarchieux que ce scandale amusait singulièrement.

2 mai 1792 Arbre de Mai, arbre de la Liberté
Le 2 mai l’an IV° de la Liberté a vu un arbre féodal élever sa tête dans une cité patriote. Nous ne concevons pas comment la municipalité a pu souffrir hier que l’on planta devant la maison commune un Mai qui était le signe de la seigneurie devant tous les manoir à fiefs sous le vieux régime. L’arbre, il est vrai, a été couronné du bonnet de la Liberté et enlacé de banderoles aux couleurs nationales. Cependant, c’est toujours un usage qui en rappelle de proscrits et l’on ne devrait pas le renouveler, même en le purifiant.

Remontant à l’antiquité, cette tradition visait à rendre hommage à la famille seigneuriale, à attirer de bonnes récoltes et, bien entendu, à fournir une occasion de festoyer après un long hiver. La plantation du Mai consistait à planter et noircir, à l’aide de fusils, un arbre écorcé appelé le Mai. Plus ce dernier était noirci, plus grand était l’hommage rendu au seigneur et à sa famille et meilleures seraient les récoltes. Dès les premières années de la Révolution, les arbres de Mai furent rebaptisés arbres de la Nation, arbres de la Fraternité, arbres de la Liberté. D’abord plantés dans un esprit de fête, ces arbres prirent une signification plus nettement révolutionnaire, et leur plantation ou leur destruction donnèrent lieu à des débats passionnés.

3 mai 1792 Persécution de prêtres
Il semble que c’est un sort. Le premier qui a essayé du poteau constitutionnel est un ex-frère Augustin qui a subit aujourd’hui l’exposition sur la place du Palais avant d’aller faire un congé à Rochefort. Le nouveau carcan est un poteau surmonté d’une traverse où est appliqué le jugement du garotté. Dans le temps de pluie, il sera à l’abri, attendu qu’aux deux bouts de l’échafaud sur lequel il est exposé sont des liteaux horizontaux qui doivent supporter une tente de toile cirée.

Bernadau traite ici avec une légèreté coupable de la triste question de la déportation des prêtres. Le décret du 12 juillet 1790 réorganisait le clergé séculier, provoquant la division de celui-ci en clergé constitutionnel et clergé réfractaire. Les prêtres non-conformistes avaient obtenu de l’administration la concession de cinq églises supprimées pour y exercer publiquement les cérémonies du culte catholique. Des troubles notables survenus dans quelques-unes de ces églises déterminèrent l’administration à les fermer en février 1792. Ces prêtres formèrent alors des réunions clandestines, ce qui occasionna de nouveaux troubles. Les choses iront beaucoup plus loin quand, en avril, l’Assemblée Législative porta un décret de déportation (le congé à Rochefort !) contre les ecclésiastiques non insermentés, mesure qui ne fut cependant exécutée qu’après le 10 août en raison du veto royal.

10 mai 1792 Le pont de Brienne : suite et fin
Une pluie survenue ces jours derniers a fait tellement déborder l’Estey-majou que le pont de Brienne qui était à son confluent a été enlevé. Il avait coûté en bois plus qu’il n’aurait fallu pour le faire bâtir en pierres et il était dit d’ailleurs mal construit (voir 2 mai 1788).

12 mai 1792 L’avocat Desvignes aggrave son cas
Tout en voulant tirer d’affaire son client (note de Bernadau : un ancien vicaire nommé Godet, prévenu d’avoir usurpé des fonctions publiques, d’avoir distribué des écrits incendiaires et d’avoir occasionné des attroupements. Il a été acquitté par le jury à la majorité de 7 voix contre 3), le légiste Desvignes s’en est fait une mauvaise avec le public. Il a évidencé tellement son aristocratie qu’il y a indisposé tout son auditoire. Sans doute il est permis d’émettre sa pensée et de censurer les autorités constituées, mais accuser de faux un officier municipal honnête et zélé, mais traiter de factieuse la garde nationale, mais médire en gros et en détail de la Constitution, ce sont des choses qui sortent des bornes de la liberté et peuvent la compromettre. Ce défenseur véhémenta tant, que le public couvrait de huées ses apostrophes et que le tribunal le rappelait à l’ordre. Il a fait à la fin de la séance ses excuses sur des expressions peu mesurées qui ont pu s’échapper dans le cours d’une longue plaidoirie et les a expressément récusées. Néanmoins, le public l’a assailli à la sortie du palais et il a été fort heureux de pouvoir se réfugier dans une maison. Son clerc, moins leste, attrapa pour lui maint horions et s’est vu déchirer son habit. La municipalité est venue le tirer de ce mauvais pas et l’a conduit à la maison commune avec beaucoup de peine. Son audace était alors singulièrement abaissée. Il embrassait le municipal qui le protégeait dans sa manche et craignait d’en être séparé pour être hissé à la lanterne. Le procureur de la commune s’est porté dénonciateur de ce trouble public et l’on a passé une partie de la nuit à ouïr des témoins qui ont singulièrement chargé M. Desvignes. Mis en état d’arrestation, il a obtenu son élargissement sous caution.

Nous avons déjà rencontré l’avocat Devigne ou Desvignes le 15 juillet et le 25 août 1788. Manifestement, la situation de cet homme de loi s’aggrave et l’issue fatale approche. Pour le moment, il sera condamné, le 19 juillet, à 15 jours de détention, avec amende, dépends et acte réparatoire au peuple.

5 juillet 1792 Recueil de notices intéressantes
J’ai publié hier dans nos journaux l’annonce d’un recueil de notices intéressantes et peu connues sur l’histoire, le commerce, la littérature et les antiquités du département de la Gironde sous le titre d’Analèctes d’un Bordelais. C’est pour tâter l’opinion publique. Je prendrai un parti sur la publication de cet écrit lorsque j’apercevrai des circonstances favorables à son impression. Ces mélanges peuvent satisfaire la curiosité publique sur tant d’objets piquants dont nos historiographes n’ont pas jugé à propos de parler. C’est la pierre d’attente d’un plus grand ouvrage.
On le peut, je l’essaie, un plus savant le fasse.

16 juillet 1792 Le massacre des abbés Dupuy et Langoiran
Pendant que l’on plantait hier sur la place Royale l’arbre de la Liberté, une foule d’hommes égarés a massacré devant le Département deux prêtres perturbateurs que la Garde nationale de Caudéran venait remettre à l’administration. Cet événement a contristé tous les coeurs sensibles, mais il est nécessaire pour abattre l’insolence des calotins. L’un des massacrés est un imbécile ex-vicaire de Saint-Michel nommé Dupuy, l’autre est le fameux Simon Langoiran. Une quarantaine de matelots, portefaix et tailleurs de pierres ont promené la tête de ce dernier au bout d’une pique depuis huit heures du soir jusqu’à ce que la garde nationale ait dissipé l’attroupement et emporté à la maison commune l’étendard qui en faisait l’objet. On n’a fait du mal à personne. Tout s’est passé fort tranquillement et de fortes patrouilles ont parcouru la ville toute la nuit. Le hasard nous a conduit dans presque tous les lieux de cette scène et partout nous n’y avons vu que l’égarement du patriotisme indigné de ce qu’on a fait trop de trêve aux perturbations des prêtres. Il est certain que la moindre punition infligée à ces missionnaires de discorde eut contenu et apaisé la multitude. Elle ne s’est point montré féroce dans cette occasion. Son dessin était d’effrayer et de contenir l’aristocratie par ce spectacle. Dieu veuille l’utiliser.

Encore une fois, Bernadau parle avec légèreté d’un véritable massacre de deux prêtres qui a fait beaucoup de bruit dans Bordeaux. Menacés, les abbés Langoiran et Dupuy avaient trouvé asile chez les demoiselles Moreau à Caudéran, le père Pannetier étant lui-même abrité dans une maison voisine. Trahis et dénoncés, les trois prêtres virent, dès l’aube du 14 juillet 1792, leur retraite envahie par la garde nationale de Caudéran, qui les découvrit après avoir fouillé la maison et le jardin. Amenés devant le maire puis le juge de paix de la commune, qui ne trouvèrent aucun motif pour maintenir leur arrestation, ils furent cependant enfermés dans la prison de Caudéran par les ordres du capitaine de la garde nationale, en attendant d’être conduits au directoire départemental, qui siégeait au palais Rohan, dans Bordeaux. Dehors, la populace était menaçante, une bande d’énergumènes brandissait au bout d’un bâton une affiche sur laquelle on lisait : On recommande Langoiran aux bons patriotes !, ce qui en disait long sur leurs intentions. Simon Pannetier va avoir un réflexe salutaire, et peut s’enfuir. Bien lui en prit, car ses deux amis vont subir un terrible martyre. La garde nationale de Caudéran voulut faire entrer ses prisonniers dans le vestibule du palais ; on avait déjà gagné les marches du perron lorsque l’abbé Dupuy reçut plusieurs coups de sabre assénés par quelque sans-culotte de la troupe excitée qui les suivaient. Il tomba, couvert de sang, il se releva et, rassemblant ses dernières forces, s’enfuit du côté du secrétariat, mais bientôt il chancela de nouveau et alla tomber dans les bras d’un colonel des gardes nationaux du quartier Saint-Michel, où l’on vint l’achever. Il ne mourut cependant pas sur le coup, son corps fut traîné avec des cordes et il subit d’autres supplices avant qu’il eût cessé de vivre. Pendant ce temps, l’abbé Langoiran recevait, sur les premières marches du perron, un coup mortel ; ceux qui l’environnaient l’entendirent murmurer une prière pour ses bourreaux. Son cadavre fut décapité, sa tête placée au haut d’une pique et promenée dans la ville pendant plusieurs heures. On la retrouva devant un cabaret de la rue Bouffard, donnant lieu à une pieuse légende populaire rapportée par A. Vivie. « On raconte que lorsque la tête de l’abbé Langoiran fut jetée par les meurtriers dans la rue Bouffard, l’un des pavés garda pendant quelques jours l’empreinte en profil du visage du martyr … Afin de prévenir des rassemblements dangereux pour l’ordre public, la municipalité fit enlever ce pavé, qui fut enfoui dans les décombres de l’hôtel de ville actuel. »
Dans son Histoire de Bordeaux, Bernadau revient sur cet assassinat il a de plus l’extrême maladresse de conclure par un contestable : « Ce fut là le seul crime commis à Bordeaux pendant la Révolution » ! lui valant, de la part de Charles Chauliac, une vigoureuse admonestation … et l’opportun rappel de son passé : « C’était mentir impudemment. Et du reste, Bernadau qui figura au nombre des dénonciateurs pendant l’époque néfaste de la Terreur, était trop intéressé dans la question pour n’avoir pas cherché à déguiser la vérité et pour que son témoignage puisse être pris au sérieux. »

20 juillet 1792 Emigration des prêtres
Effrayés de l’exécution populaire de Langoiran et convaincus qu’aussi coupables que lui un pareil sort peut les attendre, nos prêtres se hâtent de se déguiser et de s’enfuir en Angleterre et en Espagne. Très peu restent en France. Voilà des pensions éteintes.

22 juillet 1792 Le premier guillotiné de Bordeaux ?
On a fait hier jouer pour la première fois la guillotine et ce sur le cou d’un Cousiot qui avait volé et tué. L’exécution s’est, dit-on, faite fort lestement. Il n’y avait que le patient qui ne voulait pas se prêter à s’approcher de la machine décollante. Le bourreau montre la tête au public après l’avoir abattue et tout est jeté de suite dans un cercueil où il y a de la cendre pour arrêter le sang qui coule.

Joseph-Ignace Guillotin n’est en rien le seul père de la fameuse machine qui porta, si douloureusement pour lui, l’évocation de son nom. Ce médecin était un humaniste au sens le plus noble, désireux avant tout de faire évoluer la société. L’assemblée constituante décidant de ne pas abolir la peine de mort, Guillotin chercha un moyen plus digne de supprimer la vie d’un condamné, soucieux de plus de donner la même peine pour tous et d’abolir les mesures infamantes et adjacentes sur la famille des condamnés. Il fallut vingt bons mois avant que l’Assemblée constituante engage la fabrication de la machine, au prix d’innombrables difficultés. On dut s’adresser au secrétaire perpétuel de l’Académie royale de chirurgie, Antoine Louis, illustre chirurgien. Laquiante dessina l’appareil et Tobias Schmidt le réalisa. C’est dans une petite cour proche de l’amphithéâtre de l’hôpital Bicêtre que le prototype fut essayé, d’abord sur des moutons, puis sur des cadavres humains le 17 avril 1792, en présence du bourreau Charles-Henri Sanson avec trois de ses fils. En trois-quarts de seconde, tombant de 2,80 m avec un poids de 60 kg, 16 800 kg furent produits, au point de faire dire à Cabanis que « le poids seul de la hache…tranchait les têtes avec la vitesse du regard ; les os étaient coupés nets… ». Admiratif mais inquiet, le bourreau Sanson père aurait alors déclaré, s’adressant à son fils : « Qui sait si, en simplifiant l’ouvrage, on ne nous fera pas un jour travailler davantage » ! Ce fut finalement le 27 avril 1792 que la mécanique officia pour la première fois à Paris, sur la personne d’un voleur et criminel nommé Nicolas Jacques Lepelletier. La réussite fut complète, excepté pour la populace qui siffla le bourreau devant la rapidité de l’exécution faite sans aucune cruauté. Dès le mois de mai, le constructeur Schmidt partait, sur ordre, doter les départements de sa merveilleuse machine. Il est donc tout à fait plausible que Bordeaux ait reçu sa guillotine dès 1792, soit un an avant la terreur. D’ailleurs, le charpentier chargé du montage de l’engin, en octobre 1793, note sur ses comptes :  » pour démonté l’ancienne guillotine et pausé la nouvelle qui est permanante sur la place Natihonale, posée la nuit, pour frais et main d’œuvre, 24 livres « . Cette « ancienne guillotine » avait donc servi avant la première exécution de la Terreur, le 23 octobre 1793 (source Daniel Salmon).

16 août 1792 La mise à bas de la statue équestre de Louis XV sur la place Royale
À l’instar de Paris, les Bordelais vont balayer de leur ville toutes les ordures royales. On a commencé ce matin à travailler à abattre le Bien-aimé de bronze qui commandait dans la place Royale. Il est fâcheux que le génie de Lemoyne et de Francin se soit épuisé dans ce travail. Il est précieux, mais on en déteste l’objet.

C’est en effet le 11 août 1792 que les statues de Louis XIV (place des Victoires) et de Louis XV (place Louis XV, future place de la Concorde) sont abattues sur ordre des autorités de la Commune de Paris. Le bronze est fondu et offert au Trésor National. Les deux places sont renommées, la première, place des Victoires Nationales, la seconde place de la Révolution. A Bordeaux, la place Royale sera renommée place de la Liberté, et ce nom sera immédiatement gravé dans la pierre.

4 septembre 1792 Place Royale
On a achevé aujourd’hui la dissection de la statue du Bienaimé et de son cheval. Ils serviront à faire des canons malgré les réclamations de notre Académie des sciences qui demandait la conservation de cet odieux bronze dans une salle comme pièce de Cabinet.

C’est Pierre-Hyacinthe Duvigneau qui demanda à la Municipalité, dans une adresse des Amis de la Constitution lue dans la séance du 12 août 1792, que la statue de la place Royale représentant Louis XV, le tyran n° 15, fût fondue pour faire des canons de campagne. En effet, le 25 août 1792, cette statue fut renversée par la populace et alla se briser à terre. Les débris de cette superbe statue en bronze furent envoyés à Rochefort pour fondre des canons et les magnifiques bas-reliefs qui ornaient le socle monumental, dus au ciseau du statuaire Francin, furent un temps conservés dans le grand escalier de la Bibliothèque de la ville à l’endroit même où siégeaient les Amis de la Constitution qui avaient voté la démolition de la statue. Ils sont aujourd’hui au musée d’Aquitaine.

7 septembre 1792 Les massacres de septembre (voir 12 novembre 1792)
Indigné du succès momentané de ses ennemis et voulant les punir avant de l’arrêter, le peuple de Paris s’est porté le deux de ce mois dans toutes les prisons de Paris. Les hommes coupables qu’elles renfermaient ont péri au nombre de 400. Peut-être les tribunaux par leur inertie ont-ils provoqué cette justice populaire.

9 septembre 1792 La princesse de Lamballe
La pimpante ex-princesse de Lamballe a été une des premières victimes de la dernière émeute parisienne. On l’a trouvée nantie de papiers importants. Sa tête, après avoir été présentée à Louis XVI, à été promenée au bout d’une pique et son corps traîné dans la boue.

Dans les derniers jours d’août, les rumeurs les plus folles se sont répandues dans Paris. On agite la menace d’un « complot des prisons » et on se demandait si, pendant que les volontaires se portent aux frontières pour tenter de repousser l’ennemi, les aristocrates, les prêtres et tous les contre-révolutionnaires qui peuplent les prisons n’allaient pas en profiter pour en sortir et pour égorger les patriotes ?
Du 2 au 4 septembre, les prisons sont investies par des sans-culottes qui massacrent près de 1200 détenus. Bernadau relate brièvement ici, à chaud pourrait-on dire, ces faits dramatiques, de même que le triste sort de madame de Lamballe. Son peu d’empathie était en fait partagé. « En septembre, très peu de gens considèrent que ce qui s’est produit est intolérable. On plaint davantage ceux qui ont du se rendre justice et devenir bourreau. Pour la sensibilité du XVIIIe siècle, ces exécutions sont insupportables, mais dans la configuration révolutionnaire elles ne sont pas intolérables. »
Bernadau reviendra sur ces évènements beaucoup plus longuement quelques semaines plus tard, en novembre.

21 septembre 1792 Le citoyen Egalité
Dorléans a demandé à ne plus porter un nom féodal. Le procureur communal Manuel l’a baptisé Egalité. La municipalité autorise, par délibération, à l’appeler ainsi. On l’a fait député à la Convention nationale. Il est fort à craindre que son ambition n’y sera guère satisfaite. L’opinion tend vers l’État républicain et monsieur Egalité voudrait être tribun ou roi.

26 septembre 1792 On ne s’appelle plus Monsieur ni Madame….
On a publié hier à Bordeaux l’abolition de la royauté en France par la lecture du procès-verbal des deux premières séances de la Convention nationale qu’elle a expédié à toutes les municipalités en conséquence. Les formes républicaines ne manqueront pas de prendre chez un peuple amoureux des nouveautés. On ne s’appelle plus Monsieur ni Madame…. Mais qu’il y a loin de Bordeaux à Lacédémone.

10 octobre 1792 On débaptise les noms des rues
On vient enfin de rebaptiser quelques-unes de nos rues. Celle du Parlement s’appelle de l’Egalité; celle Royale a pris le nom de la Liberté. La place d’Aquitaine est dite de la Convention; celle Dauphine est Nationale. Il reste cependant encore à faire disparaître nos dénominations monarchiales.

Une cinquantaine de rues ont été renommés pendant la Révolution à Bordeaux. Certaines de ces inscriptions gravées dans la pierre, le plus souvent par le sculpteur Quéva, sont encore visibles au coin des rues.

13 octobre 1792 La statue de Charles VIII sur la porte Caillau
On vient de jeter du haut en bas la statue assez gothique de Charles VIII qui était juchée depuis deux siècles sur la porte du Caillau. Partout les emblèmes du régime royal sont détruits, même les fleurs de lys dont les perruquiers ornaient la muraille extérieure de leurs boutiques.

En 1792, Bernadau ne savait pas qu’il demeurerait, au moins depuis 1817 et jusqu’à sa mort en 1852, en face de la porte Caillau au n° 52 de la rue du quai Bourgeois. Il déplorait alors la disparition de la statue du roi Charles VIII, « abattue par le peuple en 1793. Elle était en marbre blanc, de grandeur naturelle et d’un bon genre. Nous avons vu pendant quelques années le tronçon supérieur, qui servait de borne au coin méridional des rues du Quai-Bourgeois et Porte-du-Caillou ».

12 novembre 1792 Retour sur les massacres de septembre
On se rappelle d’un officier du régiment du roi nommé Journiac de Saint-Méard. Il était soupçonné de coopérer au Journal aristocratique de la ville et de la cour. Dans la dernière insurrection, les parisiens l’emprisonnèrent. Il échappa au glaive des bourreaux le 2 septembre en prouvant qu’il n’avait jamais écrit contre la révolution. Acquitté par le tribunal populaire, il s’est hâté d’instruire ses concitoyens qu’il n’avait pas été reconnu coupable dans un pamphlet intitulé : Mon agonie de 38 heures. Il peint avec esprit et vérité les vengeances populaires dont il a été le témoin dans les jours où le peuple a suppléé à l’insuffisance des tribunaux. Cette barbarie avait été instiguée, mais elle était nécessaire et par cela même juste. Malgré la déchéance du roi, l’aristocratie levait un front superbe, surtout à Paris. Elle insultait publiquement aux patriotes, dont les armées combinées menaçaient le repos. Thionville et Verdun, prises par faiblesse ou par trahison, laissaient le chemin de Paris sans défense. Notre armée dénuée de tout était découragée par la supériorité du nombre de ses ennemis. Il fallait relever le courage du peuple et commencer à le débarrasser de ceux qu’il avait en son sein. Un comité de salut public se forme à Paris et Marat le dirige ; ils conçoivent avec les jacobins le détail de cet événement. On fait des visites domiciliaires, des arrestations d’hommes suspects au nom du Comité en sections. Celui de surveillance et de salut public recueille des preuves. Les prisons se peuplent surtout de prêtres et de nobles. On va forcer celles d’Orléans et les criminels de haute trahison sur lesquels la Haute cour avait oublié de se prononcer sont massacrés. Puis on recommence les désarmement, visites et arrestations à Paris. Les portes de la ville sont fermés deux jours. La municipalité désorganisée, le département cassé, les autorités constituées sommeillaient devant la puissance révolutionnaire. Dans cet intervalle, le prince de Foix, l’un des chefs de la conspiration du 10 août, s’évade. Voilà le signe du massacre … Il eut lieu pendant les 2, 3 et 4 septembre … Près de 15.000 hommes ou femmes furent victimés par un tribunal populaire qui prononça cependant quelques absolutions. Composé de 10 hommes mal vêtus et d’un président qui devait être un homme aposté par le comité de surveillance et qui paraissait avoir beaucoup de bon sens, il visitait à chaque prison le registre du geôlier, faisait comparaître un à un les prisonniers et après un interrogatoire sommaire, les juges le mettaient au milieu d’eux et se demandaient : Sur votre conscience, qu’en pensez-vous? Si la majeure disait : Vive la Nation, le président le présentait au peuple criant : conduisez cet homme chez lui au nom de la Nation et deux fédérés lui servaient de gardes en criant sur leur passage : Vive la nation. À ce mot de passe, il ne lui était fait aucune insulte. Lorsque le prévenu paraissait coupable, les juges en disaient qu’il fallait l’élargir et le président le livrait au peuple hors du guichet en prononçant : Elargissez. A ce mot, il était massacré à coups de sabre. Deux cents hommes tout au plus servaient d’exécuteurs aux jugements de ce tribunal. Il y avait parmi eux beaucoup de fédérés. Leurs habits étaient teints de sang et l’on en a vu plusieurs, épuisés de fatigue, demander à leurs camarades la permission d’aller se reposer, promettant de revenir dans quelques heures. Ces cruelles exécutions étaient nécessaires, nous le disons sans être maratiste. […].
Je le déclare encore, je ne suis point sanguinaire, mais je crois que Bordeaux surtout aurait dû imiter Paris. J’avais le pressentiment de cette scène lorsque je votais pour la permanence des sections. Si elle eut eu lieu, le coup réussissait. O vous, qui loin des circonstances périlleuses et inconcevables où nous nous sommes trouvés, feignez de lire avec horreur ces réflexions d’un philanthrope (oui, d’un sensible et prévoyant philanthrope), ne le condamnez pas précipitamment. Il conseille le meurtre, parce qu’il le croit nécessaire. Il pense, et vous en ferez la dure expérience, que l’État ne sera jamais tranquille tant qu’il existera un contre-révolutionnaire. [….] Certes, Marat proférait un mot féroce lorsque dans les premiers jours de la Convention, il disait à la tribune nationale qu’il fallait encore abattre 260.000 têtes en France. Mais politiquement parlant, il disait une vérité et prévoyait une scène à laquelle il faudra tôt ou tard recourir, si nous voulons avoir la paix dans l’intérieur et qui eût été plus excusable et moins dangereuse dans les premiers moments de la seconde révolution où les têtes des patriotes était montées et où celles des aristocrates étaient courbées sous le glaive de la consternation et de la honte.

Bernadau est ici en accord avec la presse de son temps « qui met en valeur les formes conservées, consultation des registres d’écrou, interrogatoire, délibération, sentence. Elle s’applique à monter en épingle les actes de modération ou de retenue qu’on a pu, ici et là, observer : le morne silence qui accompagnait la sentence de mort, les applaudissements et les larmes qui saluaient un acquittement. Certes, ce n’est pas tout à fait, aux yeux des commentateurs, justice. Mais de tels récits rassurent : c’est donc que dans ce peuple devenu fou vacillait encore une flamme d’humanité qu’on pouvait espérer ranimer ».
On connait la condamnation « timide » de Jean-Marie Roland, alors ministre de l’intérieur, au lendemain des massacres : « Hier, fut un jour sur les événements duquel il faut peut-être baisser un voile, je sais que le peuple, terrible dans sa vengeance, y porte encore une sorte de justice, il ne prend pas pour victime tout ce qui se présente à la fureur, il la dirige sur ceux qu’il croit avoir été trop longtemps épargnés par le glaive de la loi et que le péril des circonstances lui persuade devoir être immolés sans délai. »

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