Année 1791

La Constitution civile du clergé, adoptée par l’Assemblée nationale constituante le 12 juillet 1790, occupe une place prédominante dans les Tablettes de 1791. Sanctionnée par Louis XVI le 24 août 1790, condamnée par le pape Pie VI, elle devient la loi des 12 juillet et 24 août 1790. Elle réorganise le clergé séculier français, et provoque la division de celui-ci en clergé constitutionnel et clergé réfractaire. Pierre Bernadau s’implique personnellement dans l’application de ces mesures.
1791 est aussi la triste année des dénonciations exercées par l’auteur des Tablettes, qui se jacobinise, temporairement, on le verra.

3 janvier 1791 Le vin de la Liberté
La libre entrée des vins dans Bordeaux vient d’être proclamée par la municipalité qui ne s’en souciait guère. Mais le Département lui a forcé la main et le légiste Gensonné fait dans son réquisitoire un grand étalage de patriotisme et voudrait faire croire que l’obtention de cette liberté est son ouvrage. Tous les vins entreront sans distinction dans Bordeaux, à charge par les propriétaires de faire à la police déclaration des lieux où ils ont été récoltés et entreposés et de payer 16 écus par tonneau de droits, lorsqu’ils seraient vendus au cabaret.

Armand Gensonné, né à Bordeaux, le 10 août 1758, fils d’un chirurgien militaire, fit des études de droit et devint avocat au Parlement de Bordeaux. Il fut procureur de la commune de cette ville, puis membre du tribunal de cassation. Il a été l’un des fondateurs en 1783, avec Saige et Vergniaud, du Musée de Bordeaux, société de pensée annonçant les clubs révolutionnaires. Elu membre de la municipalité et procureur de la commune en 1790, il sera élu à l’Assemblée législative et se rangera dans le camp des Girondins. On le retrouvera bien sûr plus tard et il sera guillotiné à Paris, le 31 octobre 1793.

6 janvier 1791 Curés réfractaires
Nos curés menacent de ne point prêter le serment décrété et l’on écrit de tous côtés pour les ramener à la raison qui vaut mieux que la violence. On enjournalise la prestation volontaire d’un sieur Latapy, curé de Bazas et de quelques autres, mais {ils restent rares}. Il leurs peine de jurer qu’ils ne veulent plus avoir un revenu scandaleux et vivre canoniquement. Mais ça ira.

10 janvier 1791 Adieu le « mauvais vieux temps » !
J’ai reçu hier du Directoire du Département une lettre par laquelle je suis invité à lui faire connaître ma traduction gasconne dont le ministère l’a chargé de lui rendre compte. J’ai fait la réponse suivante: « Messieurs, j’ai reçu dimanche au soir votre lettre en date du 8 courant, par laquelle vous mandez que le ministre vous a chargé de prendre connaissance de ma version en patois de notre trois fois sublime déclaration des droits. Je m’empresse de déférer à votre invitation. En conséquence, je m’occupe de mettre au net ce travail … Je mettrai cette copie sous les yeux du Directoire au plus tard lundi prochain … Trouvez bon, Messieurs, que je supprime le refrain insignifiant qui terminait nos lettres dans le mauvais vieux temps, pour vous présenter l’hommage d’une estime sentie et vous assurer que j’ai du plaisir à me dire votre Concitoyen. »

Il s’agit bien sûr de Lous Dreyls de l’Orne é dau Citouïen, traduction en gascon de la trois fois sublime Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen, dont Bernadau est si fier. Quelques jours plus tard (21 janvier) en effet, il écrit à nouveau : « Messieurs, pour propager les principes de la constitution française dans une grande partie du pays Bordelais, j’ai traduit en patois gascon la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. L’Assemblée nationale a applaudi à ce travail qu’elle qualifie d’utile dans son procès-verbal du 12 septembre dernier. Dès que le Directoire m’aura fait connaître le nombre d’exemplaires de cet écrit qu’il estime nécessaire de mettre en circulation dans son territoire, je m’empresserai de répondre à ses vues, assez récompensé par la satisfaction d’être utile à mes concitoyens. »

16 janvier 1791 Curés
Le curé de Saint-Michel, Maumirel, s’est permis dans son prône quelques phrases contre les décrets nationaux qui ont été entendus par des citoyens qui se trouvaient mêlés aux bonnes femmes de la paroisse. Cela a été dénoncé à la Municipalité qui a lavé la tête à l’apôtre du scandale et s’est faire remettre le manuscrit de l’homélie qu’il avait fait imprimer la veille et fait jeter dans diverses maisons. Elle a été supprimée comme incendiaire par proclamation affichée.

25 janvier 1791 Un manuscrit de Montaigne aux Feuillants
Messieurs, écris-je aux journalistes du Commerce de Bordeaux, voici une petite motion sur une anecdote peu connue. Je vous prie de vouloir bien la mettre aux voix, principalement parmi nos concitoyens actifs de la république littéraire. Il existe dans la bibliothèque des Feuillants de Bordeaux un exemplaire des Essais de Montaigne, enrichi d’additions et de corrections de la propre main de l’auteur. Il en a fait lui-même don à ce couvent, dans l’église duquel il avait, de son vivant, désigné sa sépulture. C’est un imprimé d’Abel l’Angelier en 1588. Il contient 496 feuilles, le verso n’étant pas numéroté. Sur quelques pages blanches du livre sont des notes historiques et grammaticales par Montaigne. L’écriture de ce philosophe est encore lisible, son caractère est net, bien orthographié et à traits hardis. J’ai comparé à loisir cet ouvrage avec un exemplaire de l’édition authentique de 1595; les corrections sont conformes à l’édition posthume.
En résumant ma motion, je demande s’il ne serait pas convenable de transporter incessamment à la bibliothèque de la ville ce trésor qui serait offert tous les jours à la vénération des amis des arts et de la philosophie. Bien plus, comme le couvent des Feuillants sera bientôt évacué, je propose d’y transférer le gymnase de la Gironde afin que les cendres de Montaigne reposent dans ce sanctuaire des arts, à la garde de leurs élèves.

Le préfet Thibaudeau ordonnera, le 26 septembre 1800, la translation des cendres de Michel de Montaigne, ainsi que de son mausolée, de l’église des Feuillants, désaffectée, dans la salle d’assemblée de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux, sise dans l’immeuble de Jean-Jacques Bel, aux allées de Tourny. Malheureusement, il y eut confusion de caveau et c’était le cercueil d’une dame Brian, veuve de Lestonnac qui avait fait l’objet de cette translation ! Le 21 mai 1803, Joseph de Montaigne, seul et unique descendant de la famille de l’auteur des Essais dépose une demande auprès du préfet « de faire porter dans l’église du ci-devant monastère des Feuillants, aujourd’hui le lycée, et dans le caveau de la première chapelle à droite en entrant, le cercueil de la dame de Lestonnac, et à faire rétablir le mausolée de Michel de Montaigne dans la chapelle de la même église à gauche, la plus prés de l’autel, non dans l’angle de la dite chapelle, mais sur le caveau qui est au milieu, et où reposent les cendres de ce philosophe ». Le tombeau de Montaigne y demeura jusqu’en 1880, date à laquelle il fut transféré au Palais des Facultés, l’ancienne facultés des Lettres, l’actuel Musée d’Aquitaine, sa dépouille ayant quant à elle fait un détour par le dépositoire du cimetière de la Chartreuse de Bordeaux.

25 janvier 1791 Les Colombins
Il se colporte une lettre du curé Pouget (note de Bernadau : c’est un des apôtres du Béguinisme, confrérie de petits abbés qu’un prêtre nommé Lacroix façonnait à la délation et au cagotisme. On les nommait Béguins ou Colombins parce qu’ils se réunissaient à Sainte-Colombe. Leur extérieur était austère et leurs moeurs relâchées. Le curé de Casteljaloux Pouget n’était point capable de faire sa pastorale sans l’aide de son père homme de loi estimable), adressée à ses confrères pour les inviter à prêter le ce serment civique. Ce versificateur à l’air de faire cette démarche uniquement pour le bien de la paix et pour empêcher le royaume de devenir protestant si les officiers de morale persévéraient à être mauvais citoyens. Pharisiens ! Cafards !

30 janvier 1791 Les Bénédictins et la fertilité
Tous nos journaux ont rendu compte dans les plus grands détails de l’accouchement de la femme d’un tonnelier de Sainte-Croix qui a mis au monde quatre enfants, tous ondoyés, dont un un a survécu à ses frères trois jours. Le voisinage des Bénédictins pourrait bien avoir influé sur cette rare fécondité.

2 février 1791 Curés
Le Département vient de dénoncer à l’accusateur public un pamphlet intitulé : Déclaration des curés et vicaires de la congrégation du Blayais. C’est un pauvre écrit contre le serment civique qui ne méritait pas le verbiage de six pieds de haut du procureur général. On remarque que tous nos gens en place sont d’une prolixité assommante dans leurs écrits et qu’ils impriment trop souvent.
M. Mirabeau l’aîné vient d’être élevé à la présidence de l’Assemblée nationale avec une facilité que les refus qu’il avait déjà essuyés ne lui faisaient pas espérer.

20 février 1790 Les églisiers
Nos églisiers cherchent tous les moyens d’accréditer leurs criminels desseins. Jamais on n’a vu circuler avec tant de publicité, ni débiter avec moins de crainte, toutes les opinions anticiviques. Aujourd’hui, un vicaire de Saint-Projet nommé Rauzan (note de Bernadau : fanatique lieutenant du patriarche de la Colombinerie de cette ville) a lu au prône un serment incendiaire relatif aux affaires du temps et qu’il a dit néanmoins avoir été imprimé il y a très longtemps. On a été indigné de son audace et il est bien à désirer qu’on le dénonce à l’accusateur public.

20 février 1790 La Maison commune au collège de la Madeleine
Nos municipaux ont tout à fait transporté leur maison dans la partie de l’ancien collège de la Madeleine, ci-devant habité par les trésoriers de France. C’était d’abord un logement des jésuites, puis on l’avait destiné à réunir les diverses cours de justice (note de Bernadau : Les constructions étaient fort avancées lorsque M. Leberthon, président du ci-devant Parlement, parvint sous des prétextes d’utilité publique à en faire suspendre la continuation. Le vrai mot était qu’il souffrait avoir un hôtel voisin des prisons); enfin c’est provisoirement la Maison commune. Nous remarquerons que la municipalité, en se logeant dans un aussi vaste bâtiment, n’a pas assez consulté cette sage économie qui doit être le partage des élus du peuple. On y a dépensé 40.000 livres en réparations.

28 février 1791 La prêtraille
Attendu que nos curés ne veulent plus lire au prône les décrets nationaux, deux Jurats municipaux ont, dans chaque paroisse, fait hier lecture de l’instruction de l’Assemblée nationale sur la constitution civile du clergé. Cela fait, on s’est retiré, le peuple ayant beuglé : Vive la Loi ! À Saint-Éloi, le curé a parlé de l’innovation dans nos moeurs et a invité allégoriquement ses auditeurs à ne pas prendre part à des lectures qui ne seraient pas celles de l’Évangile. Les bigotes ont fini docilement et les commissaires municipaux ont, après la messe, invité le fanatique pasteur à être plus pacifique et moins scandaleux. On tolère trop les sarcasmes de cette prêtraille. Si l’on avait décrété les plus incendiaires, leurs camarades se tairaient.

12 mars 1791 Les Surveillants zélés de la Constitution
M. Flavigny a régalé le public de l’annonce d’une société qu’il se propose de fonder sous le nom des Surveillants zélés de la Constitution. Le discrédit dans lequel est tombé cet homme taré influera sur son établissement patriotique.

La Société des Surveillants de la Constitution a été fondée le 7 mars 1791. Elle tient ses séances d’abord rue Rolland, dans la salle du Jeu de paume, puis dans l’église Saint-Chrisloly (voir 6 juillet 1791). En dépit de son avis sur Flavigny, Bernadau s’y présente le 8 mai 1791, il est admis le 12, et le même jour il est délégué avec cinq autres commissaires pour aller complimenter le nouveau maire, Joseph de Fumel, élu par acclamation le 1° avril 1791, et pour lui présenter les statuts de la Société. Le 19 mai, lors du renouvellement du bureau, il devient l’un des deux secrétaires et il va animer avec énergie l’association.

12 mars 1791 A bas les signes d’aristocratie
La municipalité a fait enlever les écussons du Prince de Rohan qui surmontait la porte extérieure de l’évêché ainsi que l’inscription apostolique : Palais archiépiscopal. Le vulgaire regrette cette sculpture féodale, comme si l’on devait craindre de rompre ses chaînes parce qu’elles sont d’or.

27 mars 1791 Intronisation de l’évêque constitutionnel Pacareau
Hier a été faite dans l’église Saint-André la proclamation constitutionnelle de l’évêque de Bordeaux en Gironde, métropolitain du Sud-Ouest. Une vaste érudition, des moeurs irréprochables, la bienfaisance la plus active, enfin 60 ans de vertus civiques et ecclésiastiques ont été récompensés dignement dans la personne de M. Pierre Pacareau, ancien chanoine de Saint-André de cette ville. Cette élection a comblé de joie tous les bons citoyens. Les pauvres de toute espèce y ont les premiers applaudi. Par une délibération faite pour désarmer les malveillants, les électeurs protestants avaient refusé de concourir à l’élection du dit évêque. Après avoir été proclamé en chaire par le président de l’assemblée électorale, il lui a succédé pour prêter son serment qu’il a fait précédé d’un petit discours vraiment apostolique. Après la messe et le Te Deum chanté, le vieillard, accompagné par le président et le secrétaire de l’assemblée, a été donner le baiser de communion à tout son clergé, peu nombreux, et s’est retiré chez lui précédé ou suivi d’un détachement de la garde nationale, de l’administration de la Gironde, du directoire du district, de la municipalité, du tribunal, des juges de paix, de la chambre de commerce, de l’état-major de l’armée bordelaise, de celui de Champagne et de presque toute la ville, qui le couvrait de bénédictions sur sa route patriarchale.

5 avril 1791 L’abbé Philippon contre l’entrée de l’abbé Pacareau au Musée
L’abbé Philippon, ancien professeur de philosophie, prêtre éclairé, aimable et auquel personne ne soupçonnait du fanatisme, a osé dire dans le Musée où on proposait une députation à notre vertueux évêque : « Je n’en serai pas, moi qui crois encore à l’Évangile, et qui regarde comme usurpateur du siège archiépiscopale monsieur l’abbé Pacareau». Cette infamie, dénoncée dans tous les journaux, n’en contient pas mieux l’incivisme prêtrailler.

L’abbé Philippon, docteur de l’Université et professeur émérite du collège royal, demeurant rue Sainte-Eulalie, était membre associé du Musée, au moins depuis 1787.

5 avril 1791 Guillaume Dellile-Arrouch
On parle de la mauvaise conduite d’un spadassin bordelais nomme Arrouch qui disait hier en pleine Bourse qu’on était bien bête de faire accueil aux nouveaux évêques, apôtres de l’antéchrist, gueux dignes de tout supplice. Un citoyen qui a repris le mauvais propos de cet homme en a reçu des crachats. Le fait a été dénoncé à l’indignation publique et l’Arrouch a quitté cette ville après avoir envoyé au régiment donc il était lieutenant-colonel sa démission qu’on n’a pas voulu accepter. C’est un croupier du général Foulques, homme perdu de débauche et de crimes, qui ne rougit pas de déblatérer contre la Constitution qui lui a valu une place honorable et de prendre le parti des prêtres dont il a de tout temps méprisé les fonctions. Sans doute on nous fera bientôt justice de tous ces malfaiteurs.

Justice sera en effet faite deux ans plus tard. On retrouvera auparavant cet Arrouch à plusieurs reprises dans les Tablettes (voir 5 août 1791).

15 avril 1791 Bernadau en justicier et défenseur de la Constitution
Dimanche dernier, j’ai installé avec force phrases constitutionnelles le curé de Cenon, au nom du Conseil de cette commune. L’après-midi, une députation de la municipalité de Lormont vint apprendre à l’autre qu’une dame Gourbaud, femme du gentillâtre Lacourt, des queyris, avait vomi des propos irréligieux et incendiaires contre les prêtres citoyens. Aussitôt, je fis au peuple assemblé pour les vêpres un petit sermon sur cette dénonciation et je renvoyai les ambassadeurs du voisinage avec une belle délibération dans le sens de leur demande. À la première assemblée des écharpés de Cenon, je fis prendre une délibération portant que les charges contre ladite Gourbaud-Lacourt seraient remises à l’accusateur public, pour être, par lui, prises telles conclusions qu’il aviserait nécessaires et qu’afin d’inspirer d’utiles remords aux détracteurs de la Constitution, la dénonciation serait insérée dans le Journal de Bordeaux. Elle l’a été et la lettre que j’avais donnée à cet égard a fait un vacarme dont je suivrai des effets.

Bernadau se montre ici bien fier de défendre la Constitution, et de rendre justice, à la limite de la délation.

24 avril 1791 Jean-Baptiste Lacombe aux Recollets
Un récollet nommé [un blanc], au lieu de prêcher dans son église le mystère de la résurrection, s’est avisé de déblatérer contre la Constitution. Un jeune patriote, nommé Lacombe, l’a invité hautement à retourner à ses moutons. Mais le moine ayant poursuivi son texte incendiaire a été apostrophé par le même citoyen, auquel se sont joints quelques amis de l’ordre, fort heureusement pour l’interrupteur que les dévotes assaillaient d’une manière chrétienne. Le prieur, le père [un blanc], est accouru pour faire cesser le scandale et l’a accru en se déchaînant contre la piété civique. Il a offert d’être anathème pour J.C. et en attendant le martyr a provoqué les patriotes, s’ils voulaient le suivre deux à deux dans le couvent. La rumeur s’est accrue. Les deux énergumènes ont été frappés. Il était deux heures de la nuit lorsque le duo franciscain a été conduit dans les prisons de la Maison commune jusqu’à ce que l’administration ait prononcée sur cet objet.

Cet incident, relaté « en direct », est bien connu et a fait l’objet d’un récit détaillé par Pierre Bécamps qui, au passage nous restitue le nom du prêtre laissé en blanc dans les Tablettes : « Le jour de Pâques 1791, le 24 avril, Lacombe se trouvait dans l’église des Récollets où un prêtre réfractaire, le père Justin Bruneau faisait un sermon dont le sujet était emprunté aux persécutions exercées contre la primitive église… Le prédicateur avait à peine commencé que Lacombe l’interrompit […] et lui reprocha de prêcher inconstitutionnellement. […] Ces propos déchaînèrent un grand tumulte : les femmes, armées de chaises et de parapluies, auraient menacé l’interrupteur et crié : « A la lanterne celui qui a crié à l’ordre; c’est un protestant.»
Lacombe pour se dégager dut utiliser son sabre – il était en uniforme de garde nationale – et ne fut sauvé que grâce à l’intervention d’un M. Torcheboeuf, américain, et d’une douzaine de jeunes gens. Le Récollet, quelque peu désemparé, aurait ensuite repris son sermon et discouru à tort et à travers sur maints sujets. Lacombe se serait retiré à la fin du prône. »
Cet incident, habilement exploité par l’instituteur toulousain, lui permit d’être admis dans la Société des Amis de la Constitution, en route vers la carrière que l’on connaît.
Le couvent des Recollets se situait fossés de l’Intendance. Peu après les faits rapportés, il est confisqué comme bien national avant d’être détruit à partir de juin 1792. Sur son emplacement, sera édifié entre 1793 et 1800 le quartier des Grands-Hommes.

27 avril 1791 Menaces inquiétantes
Comme ce sont les commis courtiers qui donnent le ton à notre jeunesse patriote, c’est à la Bourse qu’on affiche tous les avis utiles. Là, on a engagé les pères et les maris à fesser leurs filles et leurs femmes qui fuiraient leur paroisse, comme cela s’est pratiqué dernièrement à Paris, même sur les derrières bénis de maintes religieuses. On avait plaqué il y a peu de jours aux portes de la Bourse de cet avis de l’humanité : « Aristocrates judiciaires, civils, religieux et militaires, les amis de la Patrie connaissent vos projets. Réfléchissez-y bien. Le premier essai de votre part sera la dernière action de votre vie».

5 mai 1791 Basses manoeuvres contre les curés réfractaires
Trois personnes se présentent dernièrement de nuit chez le curé de Saint-Michel pour le prier de venir administrer un mourant. Il refusa de sortir sans être accompagné de la patrouille et l’on a su le lendemain, par l’examen des circonstances, que c’était un piège où l’on voulait le faire tomber, apparemment pour l’immoler à la rage sacerdotale.

15 mai 1791 Une actrice célèbre : la Clairville
Une grave querelle d’histrions a égayé la scène au terrible moment du sacrifice d’Iphigénie. La dame Clairville, représentant cette princesse, a refusé de tendre la main à la dame Gasser qui faisait le rôle de Clytemnestre. La rivalité qui existe entre ces deux actrices a éclaté dans ce pathétique moment et le public n’a pu s’empêcher d’éclater de rire au coup d’oeil méprisant et au geste de haine prononcé à sa maman par sa tendre et respectueuse fille.

La Clairville, Louise Rietty de son véritable nom, était née à Montpellier le 8 octobre 1756. Elle figura pour la première fois sur le tableau de la troupe du Grand-Théâtre en 1780, l’année de l’inauguration de la belle salle de spectacles de Victor Louis. Elle y tenait l’emploi des Premières Amoureuses avec les demoiselles Longeau et Damassy. Très rapidement son succès s’affirma, à tel point que, avec des appointements de 10.000 livres, elle était l’un des talents les mieux payés de Bordeaux. Jean François Cornu de Boisancourt et Clairville, à laquelle il avait fait partager ses opinions politiques, furent d’abord amants, puis mari et femme en juillet 1793. Clairville-Iphigénie avait 35 ans et Marie-Françoise Gasser-Clytemnestre 21 ans en 1791 : curieuse distribution sans doute due au prestige de la première.

25 mai 1791 Marandon dénoncé comme impie
M. Marandon a indigné les honnêtes gens par son Voyage du Pape en paradis. Il porte bien gratuitement le prêche d’autrui. Cette impiété est extraite de la chronique de Paris. On l’a même dénoncé à l’accusateur public et le tribunal a décrété d’ajournement le journaliste pour satisfaire les Clabauderies.

Cette affaire est souvent citée comme appartenant à la liste des honteuses dénonciations de Bernadau pendant cette époque. C’est dans le Journal de Bordeaux que Marandon (voir 5 décembre 1790) publie, en 1791, sa Relation véritable et remarquable du grand voyage du pape en paradis, un pamphlet anti-religieux qui lui vaudra en effet une « Dénonciation à M. l’accusateur public, par plusieurs citoyens actifs de Bordeaux, d’un article scandaleux et impie » à laquelle il répondra d’ailleurs par un pamphlet. Cette dénonciation est signée par 114 citoyens, dont un certain Bernadet, mais on n’y trouve pas le nom de Bernadau ! On ne retrouve pas non plus son nom dans la réfutation de Marandon qui s’en prend nommément à plusieurs de ces bons citoyens. N’a-t-on pas jeté la pierre à Pierre Bernadau un peu vite en la circonstance ?

13 juin 1791 Une autre dénonciation
La femme d’un municipal de la Bastide nommé Berthou vient pareillement de se livrer à une dérision coupable. Elle a prêté l’écharpe nationale de son mari à un portefaix qui s’est promené en plein jour sur le port, singeant la gravité du magistrat donc il portait la décoration.

Cette affaire est évoquée par M. Lhéritier comme un des témoignages de l’activité de délateur de Bernadau.

24 juin 1791 La fuite du Roi connue à Bordeaux
À quatre heures ce matin, un courrier a annoncé au département que le roi, la reine et la famille royale avaient disparu de la capitale dans la nuit du 20 au 21 juin. Les parisiens ont appris cette nouvelle avec calme et étonnement grâce à la bonne contenance de l’Assemblée nationale qui apporte la plus grande fermeté à cet événement extraordinaire. Elle a mandé les ministres qu’elle a investis provisoirement du pouvoir exécutif et invite les Français à se montrer dans cette occasion dignes de son nom et de la liberté.
Tous les corps donnent les ordres les plus positifs pour le maintien de la tranquillité publique, à laquelle les aristocrates ne paraissent pas vouloir attenter. Peut-être veulent-ils être confirmés dans l la fuite de Louis Capet et le savoir en sûreté pour commencer leur coup. Aucun n’ose se montrer en ce moment. Les citoyens déploient la plus grande activité. L’événement les surprend sans les confondre. Ils commencent même à dire tant mieux et se proposent de bien recevoir les ennemis de la Constitution. On présume que le ci-devant Roi s’enfuit à Bruxelles d’où il menacera sa patrie aidé des baïonnettes allemandes. Il est certain, pour les observateurs, qu’on avait depuis un mois quelque grand événement à redouter, attendu l’insolence des hommes suspects, la sortie des plus opulents ci-devants, les assemblées nocturnes des autres et l’air d’hilarité que manifestaient les partis aristocrates, même du plus bas genre. Quelque correspondance les préparait au grand jour….

25 juin 1791 Varennes vu de Bordeaux
Un nouveau courrier arrivé au point du jour nous apprend que le roi ayant été reconnu par le maître de poste de Sainte Menehould a été arrêté à Varennes prés Verdun dans le département de la Meuse. Il fuyait avec sa femme, sa soeur, ses enfants et leur gouvernante, escortés par quelques hussards de Lauzun envoyés par le traître commandant de Nancy, Bouillé, qui faisait croire que c’était un chariot d’ argent. L’arrestation s’est faite par de simples gardes nationaux sans aucun malheur. Les fugitifs ont bientôt été entouré d’une escorte nombreuse, mais deux heures plus tard ils étaient sur les terres d’Allemagne…
La société des Amis de la Constitution, maintenant dans l’église des Récollets, est le point de réunion des habitants de Bordeaux. On y va apprendre les nouvelles relatives à l’événement du jour. Elle a établi un comité de 40 personnes qui seront nuit et jour aux ordres du corps administratif. Nous ne devons pas omettre une particularité qui fait le plus grand honneur à la société, c’est que quelques heures après qu’on a pris l’enlèvement du cochon couronné, elle fit une adresse de paix et de réunion aux citoyens et l’envoya porter de suite dans cent municipalités voisines par des sociétaires en poste.

28 juin 1791 La société des Amies de la Constitution
Les dames citoyennes, soit disant société des Amies de la Constitution, se sont rassemblées aujourd’hui au Champ de Mars où elles ont prêté le serment de fidélité à la nation (j’aurais mieux aimé à leurs époux) et promis d’élever leurs enfants et d’inspirer à leurs maris et à leurs amants les principes de la Constitution. Elles sont parties au nombre de 2014, marchant sur quatre rangs de front ayant à leur tête les députés du Département, du district, le tribunal, le conseil de la commune, l’état-major national et force musique, escortées de nombreux détachements de cavalerie et d’infanterie patriotique. Arrivées processionnellement dans l’église Saint-André, elles ont entendu la messe et sont allées présenter à notre respectable évêque un bouquet pour sa fête. La femme du major général des bordelais, Courpon, est la présidente de cette cohue. Chaque associée porte pour distinction une cocarde en place de bouquet.

E. Labadie raconte cet évènement à sa façon : « La générale Courpon, comme on l’appelait, faisait faire à toutes ces mégères les manœuvres du soldat sur les places de la ville. Le 28 juin 1791, les Amies de la Constitution se réunirent au Champ de Mars (le Jardin public actuel) pour prêter le serment, au nombre de plus de deux mille et sous le commandement, bien entendu, de la générale Courpon. Elles allèrent ensuite entendre la messe et présenter un bouquet pour sa fête à l’évêque Pacareau, évêque constitutionnel ». Labadie prétend que, à cette occasion, Bernadau, aurait écrit cette appréciation un peu goujate que nous n’avons pas retrouvée dans les Tablettes : « Cette cluberie femelle paraît gagner les femmes surannées : nous n’en avons pas encore vu de jeunes et jolies ».

6 juillet 1791 Les Clubs de Bordeaux
Il s’est formé depuis environ quatre mois une société des Surveillants de la Constitution, dont l’existence a été jusqu’ici bien vacillante. Elle vient de tenir aujourd’hui sa première séance dans l’édifice national de la ci-devant église paroissiale de Saint-Christoly. Ce club est encore très faible, peut-être à cause de quelques membres tarés qui en éloignent les honnêtes gens. Il est affilié à celui des Récollets dont la force morale et physique est imposante. Il en existe encore deux assez piètres dans cette ville; celui du Café national et celui de la Merci, dit des Innocents.

5 août 1791 Arrouch aggrave son cas
Le spadassin de son parti, Arrouch aîné, étant ces jours derniers à la Maison commune après avoir déblatéré à son ordinaire contre la Constitution, s’écria devant nombre de citoyens : « j’aime Dieu et mon Roi, au diable l’Assemblée nationale et sa cocarde. Je ne veux plus porter que la cocarde blanche». Et, arrachant celle qui décorait son chapeau, il y cracha dessus et la foula aux pieds. Cet acte de démence aristocratique a été dénoncé aux Amis de la Constitution qui en feront suite dans l’occasion.

Guillaume Dellile-Arrouch, accusé d’avoir crié Vive le roi ! lors d’une représentation au Grand-Théâtre le 17 juin 1793, ainsi que d’avoir fait partie de la Jeunesse bordelaise, sera condamné à mort le 24 Prairial an 2, comme contre-révolutionnaire.

2 novembre 1791 L’insurrection de Saint-Domingue
Une lettre envoyée hier par la municipalité de Nantes à celle de Bordeaux apporte la désolation dans cette ville. L’insurrection des nègres est à son comble dans la colonie française de Saint Domingue où l’on compte environ 200 habitations incendiées. Cette nouvelle fait de nouveau crier nos négociants contre la Constitution, qu’ils n’ont jamais aimé. Ce n’est cependant pas elle qui fait révolter les esclaves mais bien la barbarie de leurs maîtres. Pour concilier les deux parties, il faudrait leur envoyer les membres des chambres de commerce qui ont tout intrigué pour faire révoquer le philanthropique décret du 15 mai. On croit que les mécontents de France ont travaillé les colonies pour les bouleverser afin de commencer le trouble dans la métropole qu’ils n’osent attaquer que dans les ténèbres.

Le décret du 15 mai 1791, reconnaissant la citoyenneté des « gens de couleur nés de pères et mères libres », entraîne l’île de Saint-Domingue dans l’anarchie totale. Une guerre civile atroce fait 10.000 morts dont 2.000 blancs.

13 novembre 1791 Le « roi » François Toussaint
Hier, les désastreuses nouvelles de Saint-Domingue ont été indubitablement confirmées. La guerre civile est dans la partie nord de cette colonie. Les nègres en avaient comploté la destruction le jour de la Saint-Louis, mais quelques mouvements qui eurent lieu dans une habitation le 23 août fit découvrir partie du projet et mis les blancs sur leurs gardes pour en prévenir l’exécution. Tous les nègres sont en insurrection et sont réunis au nombre de plus de 30 000, en trois camps avec des munitions et des canons que leur ont fournis les Espagnols. Ils brûlent et pillent les habitations, font prisonniers les maîtres qu’ils décapitent ensuite devant leur roi, nommé François, esclave de l’Artibonite. De forts détachements des volontaires nationaux obtiennent des succès contre ces révoltés, mais leur nombre est si grand et ils ont une si grande connaissance du local qu’on sera quelques temps à la réduire. Des blancs sont à leur tête. On nomme entre autres un monsieur Vertamon, noble joueur ruiné de cette ville et quelques autres.

Par ce « roi » des esclaves, Bernadau veut parler de François Toussaint, plus tard Toussaint Louverture, ancien esclave du nord de Haïti, dans ce département tirant son nom du fleuve Artibonite.

1er décembre 1791 Toujours vindicatif contre les libraires Pallandre
Les patriotes ont dénoncé et conduit ce matin à la municipalité M. Beaume qui faisait vendre comme lettre authentique une lettre que les aristocrates supposent écrite à l’Assemblée nationale en forme de protestation à la Constitution. La conduite de cet imprimeur est d’autant moins susceptible d’excuse que les colporteurs laissaient ce pamphlet pour rien à ceux qui n’avaient pas de monnaie et que, dans les petits quartiers, ils le distribuaient à tout venant. Le prévenu a été traduit bientôt dans les prisons du tribunal, le procureur de la commune l’ayant dénoncé en forme. Il serait bien à désirer que les libraires Pallandre subissent le même sort, car ce sont bien les plus fieffés coquins que recèle le bagne aristocratique.

Pierre Beaume (1741-1799) fut imprimeur-libraire à Nîmes, puis à Bordeaux où il succéda à Jean Chappuis en 1786, d’abord rue Sainte-Catherine, puis rue du Parlement.
On avait déjà rencontré les libraires Pallandre en 1788 et 1789 sous la plume vindicative de Bernadau. Sa lettre de dénonciation, datée du 26 mai 1791, mérite d’être citée : « Je dois, Messieurs, vous donner avis des conciliabules aristocratiques qui se tiennent habituellement dans la boutique du libraire Pallandre, place Saint-Projet. Toutes les déclamations ramassées dans les pamphlets des ci-devant, se débitent là impunément et sans vergogne. Le persiflage le plus amer est l’arme favorite de cette cotterie. On y voit avec étonnement briller un homme qui passe pour avoir des talents, et qui au commencement de la révolution professait de patriotisme qu’il devrait au moins singer en ce moment où il occupe une place dans notre administration municipale. Sans doute, on doit jouir de la liberté dans ses opinions, mais aussi l’on doit aimer la patrie et respecter ses lois. Cette Palandrerie n’a pas même cette pudeur puisqu’elle affecte publiquement l’aristocratie et que récemment j’y ay entendu dire, à l’occasion du décret qui enjoint aux corps administratifs d’adresser à l’Assemblée l’état des biens nationaux vendus ou à vendre : « ils veulent savoir combien ils peuvent encore manger d’assignats. » On ne doutera pas que le maître du magasin n’applaudisse aux propos périodiques qui s’y tiennent. Son patriotisme n’est pas un énigme pour ceux qui savent que les quatre-vingt-dix, la garde nationale et plusieurs patriotes l’ont souvent convaincu d’avoir un entrepôt de libelles aristocratiques qu’il fait circuler par son affidé le colporteur Girard. La boutique du sieur Philippot, rue Saint James, mérite la même dénonciation que je signe et remets sur le bureau. »

29 décembre 1791 Une fête civique
La société des Surveillants de cette ville a donné hier une fête civique à l’occasion de l’inauguration des drapeaux de la liberté, précédée du couronnement du buste de Mirabeau qu’ils ont placé dans la salle de leurs séances publiques. Tout cela a ressemblé à la pavillonnade des Amis de la Constitution. Mauvais dîner, interminables toasts, bruits d’instruments militaires, harangues patriotiques, hissement des pavillons d’Angleterre, d’Amérique, de Pologne et de France, compliments mutuellement faits par des citoyens de ces quatre nations sur leur liberté, dont ils ne jouissent pas, motions exaltées, salutations des sociétés affiliées, du fracas, du fracas partout du fracas, telle est la composition et l’analyse de cette fête.

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