Année 1793

Cette année est cruciale pour Pierre Bernadau. Elle débute avec la condamnation de Louis XVI, guillotiné le 21 janvier. L »évènement est rapporté avec sobriété, mais sans empathie. Les luttes entre Montagnards et Girondins et surtout les mesures prises par la Convention lui font craindre une évolution vers la « dictature » à Paris, conduisant à des excès dont il sera l’une des premières victimes à Bordeaux avec son arrestation le 18 octobre.

1er janvier 1793 Un nouveau jour de l’An
Premier jour de l’an de la république. On se souvient à peine de la solennité : Plus de visites d’étiquette, plus de compliments et le sucre est si cher que les petites filles n’ont pas de dragées de leurs bons amis qui ne peuvent plus leur donner d’étrennes tant nous vivons à la spartiate. On n’embrasse sa belle qu’à la dérobée pour ne pas faire comme dans l’ancien régime. L’amour n’en a pas pour cela plus perdu de ses droits, s’il y a moins de jeunesse. Jamais il ne naquit tant de bâtards.

2 janvier 1793 Défense de Louis XVI
Le bordelais Desèze a défendu Louis Capet à la barre de la Convention. Son plaidoyer est dans le genre simple mais adroit. Il ressemble un peu trop à ceux de l’ancien Barreau. Il est vrai que les discussions de droit public ou des morceaux de véhémence et de conviction eussent exposé l’orateur et son client.

Extrait de la plaidoirie de Romain de Sèze en faveur de Louis XVI, le 26 décembre 1792 : « Citoyens représentants de la Nation, il est donc enfin arrivé ce moment où Louis accusé au nom du peuple français, peut se faire entendre au milieu de ce peuple lui-même ! Il est arrivé ce moment où entouré des conseils que l’humanité et la loi lui ont donnés, il peut présenter à la Nation une défense et développer devant elle les intentions qui l’ont toujours animé ! Citoyens je vous parlerai avec la franchise d’un homme libre : je cherche parmi vous des juges, et je n’y vois que des accusateurs ! Vous voulez prononcer sur le sort de Louis, et c’est vous mêmes qui l’accusez ! Vous voulez et vous avez déjà émis votre vœu ! Vous voulez prononcer sur le sort de Louis et vos opinions parcourent l’Europe ! Louis sera donc le seul Français pour lequel il n’existe aucune loi, ni aucune forme ! Il ne jouira ni de son ancienne condition ni de la nouvelle ! Quelle étrange et inconcevable destinée ! Français, la révolution qui vous régénère a développé en vous de grandes vertus ; mais craignez, qu’elle n’ait affaibli dans vos âmes le sentiment de l’humanité, sans lequel il ne peut y en avoir que de fausses ! Entendez d’avance l’Histoire, qui redira à la renommée : “Louis était monté sur le trône à vingt ans, et à vingt ans il donna l’exemple des mœurs : il n’y porta aucune faiblesse coupable ni aucune passion corruptrice ; il fut économe, juste et sévère ; il s’y montra toujours l’ami constant du peuple. Le peuple désirait la destruction d’un impôt désastreux qui pesait sur lui, il le détruisit ; le peuple demandait l’abolition de la servitude, il commença par l’abolir lui-même dans ses domaines ; le peuple sollicitait des réformes dans la législation criminelle pour l’adoucissement du sort des accusés, il fit ces réformes ; le peuple voulait que des milliers de Français que la rigueur de nos usages avait privés jusqu’alors des droits qui appartient aux citoyens, acquissent ces droits ou les recouvrassent, il les en fit jouir par ses lois. Le peuple voulut la liberté, il la lui donna ! Il vint même au-devant de lui par ses sacrifices, et cependant c’est au nom de ce même peuple qu’on demande aujourd’hui…” Citoyens, je n’achève pas… Je m’arrête devant l’histoire : songez qu’elle jugera votre jugement et que le sien sera celui des siècles. »

24 janvier 1793 Décapitation de Louis Capet
L’exécution du jugement s’est parachevée le lundi 21 du courant à 10 heures et demi sur la place de la Révolution auprès du piédestal sur lequel était il y a quatre mois la statue de Louis XV. Des commissaires du conseil de la commune et du tribunal criminel ont assisté au guillotinement et en ont dressé procès-verbal que la Convention a fait déposer aux archives sans le lire. Louis est sorti avec beaucoup de flegme du temple à 8 heures dans la voiture du maire avec son confesseur. Il a récité dans la route les prières des agonisants. Tout dans sa personne annonçait beaucoup de résignation, ou plutôt d’apathie, son caractère dominant. Arrivé sur l’échafaud, il s’est déshabillé lui-même et a voulu haranguer le peuple. Un roulement l’a empêché de se faire entendre. On dit qu’il a protesté de son innocence et de ses bonnes intention pendant son règne et a fini par des voeux pour que sa mort pût assurer la tranquillité publique. A un signal qu’a fait le général Santerre, la guillotine a joué. L’exécuteur a montré la tête au peuple qui a assisté à ce spectacle avec beaucoup de réserve et de décence. Le cadavre du supplicié a été inhumé dans une fosse très profonde du cimetière de la Madeleine où avaient été déposés il y a plusieurs années les restes des citoyens qui perdirent la vie à la fête donnée lors du mariage du défunt. La paix n’a point été troublée pendant cette journée.

L’exécution de Louis XVI, en application du jugement de mise à mort du roi par décapitation prononcé par les députés de la Convention nationale à la suite de son procès, a eu lieu le 21 janvier 1793 à 10 h 22, à Paris, sur la place de la Révolution (ancienne place Louis XV, devenue en 1795 la place de la Concorde). En ce matin du 21 janvier, la température extérieure est faible : il fait 3 °C. Un brouillard épais a enveloppé Paris.
Dans la seconde cour de la maison du Temple, la voiture verte du maire de Paris, Nicolas Chambon, attend, ce dernier ayant obtenu que le roi ne soit pas conduit dans la charrette des condamnés. Louis XVI y prend place avec l’abbé et deux personnes de la milice qui s’installent face à eux. La voiture quitte le Temple vers 9 heures au son de tambours et de trompettes. Elle tourne à droite dans la rue du Temple, pour rejoindre les grands boulevards, tandis que le roi continue de réciter les psaumes et la prière des agonisants. Les Parisiens sont venus en nombre assister à l’exécution, tant sur le trajet qu’à l’emplacement de la guillotine. Les volets sont clos et les boutiques fermées. La plupart des personnes sont silencieuses. Certains demandent grâce, d’autres au contraire fredonnent Ah ! ça ira.
Le cortège emmené par Santerre poursuit son trajet par les boulevards et la rue de la Révolution (actuelle rue Royale). Il débouche vers 10 h 15 sur la place de la Révolution et s’arrête au pied de l’échafaud installé entre les Champs-Élysées et le piédestal de la statue de Louis XV qui vient d’être déboulonnée et situé à 2 mètres de haut. Peint en rouge, l’échafaud est placé au milieu d’un espace vide encadré de canons et d’une troupe de fédérés, le peuple étant tenu au loin. 20 000 hommes ont été déployés pour l’entourer. Voyant l’échafaud, le roi lance : « Nous voilà arrivés, si je ne me trompe. »
Accueilli par le bourreau Charles-Henri Sanson à sa descente du carrosse, le monarque désigne son confesseur à l’un des bourreaux et lui dit : « Je vous recommande le prêtre que voici. Ayez soin qu’après ma mort il ne lui soit fait aucune insulte. » Calme, il ôte ensuite lui-même sa redingote brune et son foulard-cravate. À la demande de Sanson, il ouvre le col de sa chemise.
Voyant qu’on veut lui lier les mains, le roi refuse : « Me lier ! Non, je n’y consentirai jamais. Faites ce qui vous est commandé, mais vous ne me lierez pas, renoncez à ce projet. » Évoquant l’exemple du Christ, l’abbé de Firmont réussit à le convaincre. Louis XVI déclare alors à ses bourreaux : « Faites ce que vous voulez, je boirai le calice jusqu’à la lie. » On lui lie alors les mains dans le dos par son propre mouchoir ; un assistant de Sanson découpe grossièrement son col puis le rabat et lui coupe les cheveux. Accompagné par des roulements de tambour, le roi, assisté de l’abbé Edgeworth, monte sur l’escalier et rejoint les cinq bourreaux (Sanson et ses quatre assistants) sur la plate-forme.
Contre toute attente, Louis XVI s’avance sur le bord gauche de l’estrade. Il fait signe aux tambours de s’arrêter et déclare d’une voix forte : « Je meurs innocent de tous les crimes qu’on m’impute. Je pardonne aux auteurs de ma mort. Je prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne retombe jamais sur la France. » Il veut poursuivre mais Santerre donne l’ordre de faire battre à nouveau les tambours pour couvrir sa voix. À 10h22, la planche bascule, la lunette de bois se referme sur sa tête et le bourreau Charles-Henri Sanson actionne le couperet. Gros, un assesseur du bourreau, saisit la tête sanguinolente et la présente au peuple. Certains auteurs prétendent au contraire que la tête fut prise par Henri Sanson, le fils du bourreau. Quelques parisiens crient « Vive la Nation ! Vive la République ! Vive la liberté ! » Jacques Roux commissaire de la Commune de Paris, rédige le procès-verbal de l’exécution ; il précise que des citoyens recueillent sur l’échafaud ensanglanté le sang du roi avec leurs mouchoirs, leurs piques ou leurs sabres. Certains veulent acheter au bourreau des mèches de cheveux du roi, les bourreaux plongent leurs doigts dans le sang et se barbouillent mutuellement le visage. Le cadavre de Louis XVI est immédiatement déposé dans la charrette de Sanson puis transporté au cimetière de la Madeleine. Le corps mis à découvert dans la bière, fut d’après les ordres du pouvoir exécutif, jeté au fond de la fosse, sur un lit de chaux, puis d’un lit de terre, le tout fortement battu et à plusieurs reprises. La tête de Louis XVI fut mise à ses pieds ». La dépouille est ensevelie dans une fosse plus profonde qu’à l’ordinaire, pour éviter les profanations et recouverte de chaux vive (source :https://fr.wikipedia.org/wiki/Exécution_de_Louis_XVI).

25 février 1793 Charles Cornic, corsaire
Il est sorti hier du port de Bordeaux le premier Corsaire équipé dans cette guerre. Il est très petit et contient beaucoup de monde. C’est le brave Cornik qui en est le principal armateur. On connaît son civisme et son génie maritime. Il pourrait cependant avoir fait une fausse spéculation. Bordeaux ne semble pas bien situé pour armer en course. D’ailleurs, l’Angleterre a déjà des forces en mer.

Charles Cornic (1731-1809) était corsaire cartographe de la Baie de Morlaix et du chenal de l’île de Batz. Son bilan de carrière est impressionnant : 50 convois de bateaux escortés sans perte, 20 navires ennemis capturés, plus d’un millier de marins français délivrés des pontons anglais. Il est nommé capitaine de port à Bordeaux, reconnu par la ville comme «bourgeois de la ville». Il assure l’aménagement du port de Bordeaux et de la Gironde et s’établit à Bégles. Dans les registres de l’administration municipale de Bordeaux, on peut lire ceci : « Nomination d’une commission composée de MM. Cornic, capitaine de Vaisseau ; Latus et Guibert, constructeurs ; Bonfin, Laval et Laroque ingénieurs ; Lacoste, dragueur ; les trois officiers du port, afin d’opérer le relèvement du navire la Ville-de-Port-au-Prince échoué devant le quai de Bacalan, et dont le renflouage présente de grandes difficultés … » Au début de la Révolution, il est nommé colonel général de l’artillerie de la ville de Bordeaux et capitaine des vaisseaux de la République. Mais sa droiture ne peut supporter les excès de la Terreur. Il donne sa démission de la Marine et rentre à Morlaix où il achète en 1794 le manoir de Suscinio donnant sur la rade devant Ploujean.

3 mars 1793 Fermeture du Club National
Il n’y a que heurts et malheurs au monde. Le Club national, le doyen de tous ceux de France, l’ancien pouvoir exécutif de Bordeaux les premiers jours de la Révolution, vient d’être clos par ordre des Autorités constituées. On y prêchait maintenant le maratisme, c’est-à-dire l’anarchie.

21 mars 1793 Vers une dictature
On vient de créer un tribunal révolutionnaire à Paris, espèce de justice prévôtale dirigée contre les citoyens suspects. La crise actuelle nécessite cette monstruosité. […] Il a fallu céder aux circonstances impérieuses et il a été créé un comité de salut public composé de six membres pour agir de concert avec le pouvoir exécutif et délibérer toutes les mesures extraordinaires qui exigent le secret et la vigilance. La Convention donne un pouvoir illimité à ce Comité qui agira sans le consulter. C’est une dictature. Barrère en est l’âme et Danton le moteur invisible.

7 avril 1793 Montagnards et Girondins
La Convention a été le théâtre d’une scène singulière. Une section de Paris, instiguée par son abominable municipalité, a demandé la tête des Brissot, Guadet, enfin de tout ce qu’on appelle les Girondins. La Montagne a applaudi. De là, des rixes, des dénonciations, du temps perdu et l’avilissement de l’assemblée à laquelle une poignée de factieux en impose. Cependant les deux partis se sont heurtés et celui de Marat a eu un instant de défaveur. Son chef a été décrété d’accusation.

25 avril 1793 La Marseillaise
Depuis quelques mois, on chante à la fin des spectacles et des réunions politiques des stances républicaines intitulées : l’hymne des Marseillais ou simplement la Marseillaise, chanson que le bataillon de marseillais qui a fait la révolution du 10 août dernier a le premier entonné dans les rues de Paris. C’est le Te Deum patriotique à l’ordre du jour. La musique de ces couplets est aussi vive et martiale que les paroles. L’un et l’autre sont de la composition de M. Rouget de Lille, jeune officier d’artillerie, dont c’est le coup d’essai. A l’armée, les troupes font entendre ce champ avant de livrer bataille. Il dispense de leur donner un coup d’eau de vie dont le prix actuellement très élevé en rend la consommation peu générale. Il y a du feu dans cette pièce. En voici les paroles : [….]

4 mai 1793 Des craintes pour les députés Girondins
On a reçu aujourd’hui au Club des Lettres les députés Vergniaud et Fonfrède. Ils se disent à la veille d’être égorgés. À cette nouvelle, les sections se sont assemblées et ont souscrit une adresse passablement énergique que leur a présenté le Club et qu’il envoie à la Convention par deux de ses membres. C’est un coup d’épée dans l’eau. Que peut l’éloquence dans un pays de faction? Il faut les armer et une insurrection pour l’écraser.

Bernadau fut de ceux qui avaient juré, le 9 avril 1793, haine au fédéralisme et aux protecteurs de l’ancien régime. Mais, un mois plus tard, il prenait parti contre la Commune parisienne. Bientôt, la section Michel Montaigne se déclara en insurrection, peut-être sous l’influence de Bernadau, mais il se trouva vite dépassé par de plus radicaux que lui qui instruisirent son procès, préparant son incarcération en octobre.

19 juin 1793 L’affaire « La Vie est un songe »
Boissy, auteur dramatique. On a représenté hier une de ses pièces qu’on n’avait pas donné il y a 20 ans. C’est : La vie est un songe. Cette comédie par trop royaliste a été terminée par des huées et du vacarme fait pas le parterre indigné des applaudissements des loges. Les patriotes ont fait chanter l’hymne des Marseillais pour purifier le théâtre. Plusieurs personnes qui n’ont pas voulu se tenir debout et découverts pendant cette chanson ont été insultées. Plusieurs d’entre elles ont été dénoncées à la police pour des propos incendiaires. Elle a de suite ordonné la clôture du spectacle pour toute la semaine et l’arrestation du directeur. Il y a bien de l’imprudence de tous les côtés.

Louis Marie Chevalier devait avoir dans les 25 ans au début de la Terreur. Né à la Martinique, à Saint Pierre précisément, il avait élu domicile à Bordeaux depuis deux ans environ. Sa tenue d’officier dans la marine – il avait été enseigne de vaisseau sur L’Impétueux – le rendait irrésistible pour les jeunes Bordelaises… et les moins jeunes, qu’il séduisait également. Il faut reconnaître qu’il avait tout pour plaire, « il était un grand et beau garçon aux allures dégagées, aux cheveux noirs, et dont le regard brillant avait gardé comme un reflet des feux des tropiques ». Coureur de cafés, aimant les femmes, il s’était fait par quelques duels une réputation de spadassin et menait grand train à Bordeaux, bien qu’il n’eût pas de fortune personnelle. Chevalier était doté d’un caractère impétueux et ardent et il n’avait pas tardé à attirer sur lui l’attention publique, autant par ses propos imprudents que par sa conduite peu réglée. Par deux fois déjà, il avait été traduit en police correctionnelle et condamné, la première fois à 400 livres de dommages-intérêts pour avoir battu un peintre au Jardin-Public, la seconde fois à huit jours de détention pour avoir porté à son chapeau un morceau de ruban blanc au lieu de la cocarde tricolore prescrite. Plus grave, il eut au foyer de la Comédie, en mars 1793, une querelle avec un aide de camp du général Courpon, le citoyen Lercaro. Les deux adversaires échangèrent des injures et des coups de poing, en plein foyer, conduisant des amis communs à intervenir et à faire cesser le pugilat.
Chevalier et Guillaume Dellile-Arrouch, que l’on avait déjà rencontré en avril 1791, furent soupçonnés d’avoir fait partie des jeunes gens qui avaient fait entendre des cris séditieux de Vive le roi ! lors d’une représentation au Grand Théâtre d’une comédie de Boissy, vieille de soixante ans, dont le titre et le sujet étaient empruntés à un drame célèbre de Calderón, La Vie est un Songe, comédie héroïque en trois actes et en vers libres qui avait été donnée pour la première fois en 1732 au théâtre Italien. La pièce mettait en scène un jeune prince porté au trône par une conjuration après avoir été enfermé dans une tour et que certains vers pouvaient être compris comme des allusions au petit Louis XVII, le dauphin prisonnier, et à son geôlier Simon :
Cette tour que tu vois, cette prison si noire,
Dont l’aspect seul épouvante les yeux,
Ces lieux (puis-je le dire et pourras-tu me croire ?)
Renferment dans leurs murs mon fils unique.
Je ne vois qu’un seul homme, un tyran inflexible,
Instrument et témoin des maux dont je gémis …
Ces allusions, et d’autres, furent généreusement applaudies par l’amphithéâtre chaque fois qu’il était question du nom du roi, pendant que le parterre protestait. La pièce finit cependant par s’achever, le parterre réclama les acteurs et demanda qu’ils chantassent la Marseillaise, pendant qu’à l’amphithéâtre, on gardait ostensiblement son chapeau et on criait à : A bas ! Dès le lendemain, les Amis de la Liberté et de l’Egalité dénoncèrent le scandale : Le théâtre de la Nation fut fermé jusqu’au dimanche 23 juin, mais l’affaire n’eut pas d’autres suites immédiates, les autorités ayant alors bien d’autres chats à fouetter. Avec l’arrivée à Bordeaux le 17 octobre des représentants conventionnels, la Terreur s’installait et la Commission militaire était confiée par Tallien à Jean-Baptiste Lacombe. De bons citoyens s’empressèrent de signaler au nouvel homme fort de Bordeaux que la manifestation du 17 juin précédent avait fait l’objet d’une enquête aussitôt étouffée et qu’il serait bon de rouvrir le dossier. Lacombe voulut faire preuve de fermeté, d’autorité et d’intransigeance quant à la morale. Chevalier et Arrouch seront condamnés à mort et exécutés.

20 juin 1793 Déboires de la Presse
Le Courrier de la Gironde, après six mois de trot littéraire peu remarquable, vient de s’embourber et de terminer sa carrière. Son nouveau rédacteur a feint d’abandonner cette entreprise à cause de ses grandes occupations au Département. Mais dans le fait, ce sont les souscripteurs qui l’ont abandonné. Voilà depuis la révolution la 10e feuille qui a tombé, mais celle-ci avait duré le plus longtemps, c’est-à-dire 18 mois. Marandon, son père, apprendra dans sa tournée départementale cette triste nouvelle et saura sans doute s’en consoler en accusant son successeur.

18 juillet 1793 Charlotte Corday
Une femme nommée Corday, de Caen, vient d’assassiner chez lui Marat, uniquement parce qu’elle le regardait comme l’auteur des malheurs anarchiques qui désolent la France. Cette Judith moderne montre un grand caractère qui ne lui fera pas pardonner son action.

21 juillet 1793 Démolition du Palais Gallien
Ces temps sont déplorables pour les amateurs de l’Antiquité. On abat tous nos anciens monuments sans que personne ne les regrette. Le seul qui nous restait de la grandeur romaine, le palais Gallien, se démolit à force. La ville en a vendu les emplacements. Elle aurait bien pu, si tant est qu’elle ne puisse se passer de cette vente, au moins conserver pour échantillon les deux grandes portes d’entrée sous lesquelles passent une rue. Mais ces briques sont, dit-on, du vieux régime où nous étions cependant plus véritablement libres qu’à présent.

Sous la Révolution, le Palais Gallien devint une carrière publique. Le 15 février 1793, la Municipalité endettée, décide de le vendre : 35 emplacements sont proposés à la vente aux enchères et le terrain fut vendu par lots. On démolit des parties d’ouvrage monumentales (portes Est et Ouest) pour permettre un accès aisé aux lots en créant deux voies en croix traversant le site, la Grande rue du Colisée et, plus tard, la rue du Petit Colisée (actuellement rue Sansas), afin de desservir les lots vendus (2 septembre 1794).

20 août 1793 L’arrivée contrariée des conventionnels
Baudot et Yzabeau, gens qui ont quitté le cloître pour entrer dans la carrière politique, sont arrivés hier à Bordeaux pour faire exécuter contre les membres de la ci-devant commission populaire le décret de la Convention où ils sont députés. Le peuple s’est porté à leur logement et les a forcés de comparaître à la maison commune. Là, des commissaires des sections, le comité d’approvisionnement et le conseil de la commune sont entrés en conférence avec ces deux messieurs. Elle a été longue et repeuple y a pris part par des murmures. Il les a même menacés et les a mis dans le cas d’annoncer qu’ils passeraient la nuit à la Maison commune. Le résultat de l’entrevue a été l’aveu de leur mission qui avait en même temps pour objet de procurer des approvisionnements à Bordeaux. On leur a demandé d’y rester pour effectuer ce dessein. Ils ont argué de leur état de non liberté où on les tenait dans cette ville tout en leur témoignant des égards. En effet, depuis leur arrivée, une garde est toujours auprès d’eux. Ils sont partis aujourd’hui à 4 heures du matin, en protestant de leur bonne volonté pour Bordeaux dont l’approvisionnement va les occuper, disent-ils. Comme ils ont marché à pied jusqu’à un quart de lieu d’ici en conférant avec les commissaires des Sections et du conseil général de la commune, leur voiture qui les suivait a été dégradée. On en a enlevé l’écusson républicain et brisé les glaces. Les honnêtes citoyens gémissent de ces excès auxquels la multitude prévenue se livre toujours.

Les conventionnels Ysabeau et Baudot, en mission ordonnée par Robespierre, choisirent de résider à l’hôtel de la Providence quand ils arrivèrent dans cette ville le 19 août 1793, à sept heures du soir, accompagnés de Peyrend d’Herval, commissaire des guerres, leur secrétaire. On ne peut pas dire qu’ils y aient été accueillis avec enthousiasme par les bordelais qui murmuraient sur leur passage quand ils voulurent profiter de leur soirée pour visiter la ville, du fait qu’« il était trop tard, dit Ysabeau, pour commencer aucune opération importante ».
Après avoir fait le tour du Grand Théâtre, ils se dirigèrent vers les allées de Tourny, quand déjà plusieurs citoyens les suivaient à distance d’un air curieux et inquiet. Bientôt, un groupe de jeunes élégants, à habits carrés, comme le racontera Baudot, armés de sabres et de cannes à lance, les rejoignirent et tinrent à haute voix des propos injurieux contre la Convention et contre ses envoyés. Comme le ton montait, deux officiers municipaux montèrent avec eux en voiture et une escouade nombreuse les ramena rue Porte-Dijeaux, à l’hôtel de la Providence. Tous les appartements en étaient occupés par une multitude de soldats, composant une garde envoyée par les commissaires des sections, et les conventionnels eurent beaucoup de peine à obtenir que cette garde ne restât pas dans la chambre où ils devaient prendre un repos nécessaire. Devant cette fronde bordelaise, les conventionnels décidèrent de quitter la ville qu’ils jugeaient hostile, et ils se rendirent immédiatement à La Réole pour y attendre de nouvelles instructions de la Convention.

4 septembre 1793 La Jeunesse bordelaise
L’assemblée de la jeunesse fut un peu plus nombreuse hier que les clubistes avaient été avertis. Aujourd’hui, ils ont porté la municipalité à se rendre au Colisée de Belleville ou la jeunesse s’est rassemblée au nombre de plus de 500 personnes. Elle a déclaré n’avoir d’autre projet que de former un club contre-anarchiste et s’est de suite constituée en société populaire de la jeunesse bordelaise après avoir rempli vis-à-vis la police les formalités requises. Brochon, fils de l’ancien juge du tribunal, a été nommé président, Ladonne et Noé jeune, secrétaires. On a rédigé en séance une adresse fort simple et adroite aux Bordelais pour les prémunir contre les calomnies que des intéressés à régner à leur manière ne tarderont pas à semer contre ce nouveau Club.

La Société de la Jeunesse bordelaise est considérée comme un club remuant de jeunes bourgeois qui eut pour présidents successifs Jean Baptiste Brochon (qui sera incarcéré), Jean François Cornu (guillotiné) et Auguste Ravez (qui put se cacher jusqu’au 9 thermidor).

13 septembre 1793 La section Franklin « en pointe »
La section Franklin nous a donné une nouvelle alerte en prenant des poudres et des munitions au Château-Trompette pour trois canons qu’elle a à son service. Elle était munie d’un ordre des représentants qui sont à La Réole. Ce mouvement a occasionné la levée de toute la garde nationale qui craignait d’autant que le club des jeunes gens persistent à se maintenir, malgré le voeu des sections pour sa dissolution.

17 septembre 1793 Bordeaux se jacobinise rapidement
Interprétant le voeu des citoyens de Bordeaux dont l’opinion a depuis une quinzaine approuvée un changement notable, les membres de toutes nos administrations ont depuis hier manifesté publiquement le désir d’être remplacés et donné provisoirement leur démission. Toutes les communes du département suspectes de fédéralisme pour le moins envoient leurs professions de foi politique à la Convention. Le club des amis de Liberté a commencé sa danse, mais la sienne n’a pas fait fortune, étant souscrite par l’ordonnateur de la Marine Lavau-Guyon, l’un des principaux tenants de la feue Commission populaire. Marandon et Duvigneau, intriguailleurs éternels et créateurs de ce corps parasite, se sont échappés de Bordeaux pour éviter le supplice qui les attend et que leurs projets de toutes couleurs on dû depuis longtemps leur préparer. L’ambition et la scélératesse les ont tellement égarés depuis qu’ils intriguaient sous tous les régimes qu’ils n’ont pas rougi d’encenser qu’ils sont devenus en but à toutes les haines et l’exécration commune de tous les partis : le méchant tôt ou tard trouve sa récompense.

Nous avons déjà rencontré ces trois personnages; Lavau-Guyon sera dans quelques jours, le 23 octobre, le premier guillotiné de la Terreur à Bordeaux, le journaliste Bruno-Gabriel Marandon le 25 et Duvigneau, qui avait réussi à se cacher fut condamné à mort et exécuté le le 9 thermidor an II (27 juillet 1794).

19 septembre 1793 Bordeaux passe aux Montagnards
Dès que la municipalité légale a eu fini, les membres ont mis leurs écharpes en poche et ont cédé la séance aux provisoires qui se sont occupés de s’organiser de suite. Cette opération n’a fait connaître ni de beaux noms, ni de grands talents. Il n’y a dans cette assemblée que de bas intrigants, de vrais sans-culottes, tous ouvriers de basse classe ou homme sans caractère, état ou propriété. Les seuls qui paraissent honteux de se voir en si mauvaise compagnie son Verdelet, notaire, Corbière, marchant, Gilbain (?), peintre, Boiteau, rentier. Par effet du scrutin d’organisation, s’est trouvé Maire provisoire un certain Bertrand, ci-devant horloger, puis médecin magnétisant, à cette heure prêteur à la petite semaine et sur gages, du reste vrai cafard politique sans autre talent que beaucoup de souplesse et quelques mots à la rude qu’il a toujours à la bouche. Le procureur de la commune se nomme Boissel, hâbleur patriotique qui s’agite depuis deux ans à Bordeaux pour faire aller un pensionnat avec un instituteur nommé Lacombe, autre intriguant et de plus maratiste féroce. Son substitut a nom Cazaubon, ancien Pille-gigot, maintenant espèce d’écrivain public, autrefois détenu 15 mois dans les prisons de l’hôtel commun pour cause de faux billets.
Le reste ne vaut pas l’honneur d’être nommé.
Quelques honnêtes citoyens étaient dans la salle pour observer ce qui s’est passé et avaient l’air d’applaudir avec la cohue; Mais ils gémissaient d’une pareille mesure que rien ne commandait. On a tout à craindre d’une pareille invasion qui annonce l’aurore du règne des brigands, dont l’infernale Convention va meubler toutes les autorités pour tyranniser à son gré les citoyens. Cela a déjà commencé à Paris et il faut bien que le reste de la France imite cette mère de la révolution. À Bordeaux, cette mesure a été déterminée dans une assemblée de députés des sections et du club, envoyée aux députés de la Convention qui siège à La Réole et qui attendent que leurs montagnards soient en place pour venir exercer leur proconsulat.

On trouve là un Bernadau complètement désabusé et pressentant parfaitement ce qui allait bientôt se passer dans la ville.
 Parmi les personnalités sans-culottes citées, on retrouve Jean-Baptiste Lacombe qui va bientôt, et pour neuf terribles mois, jouer un rôle déterminant. Quant au maire Bertrand, horloger de métier et expert à ce titre dans la connaissance des métaux, il s’adjugeait les objets d’or et d’argent que la Terreur arrachait aux familles riches. L’enquête ouverte sur la gestion de Bertrand établit qu’il avait fait payer jusqu’à 1.500 et 1.800 francs des certificats de civisme (source : Le Barreau de Bordeaux). Il sera arrêté en mars 1794 et condamné en 1795 à 12 ans de fers.

21 septembre 1793 Premières arrestations
La municipalité provisoire a commencé cette nuit l’arrestation des personnes suspectes. On tient Wormeselle, l’un des meneurs de la défunte Commission populaire, Jaubert, légiste et intrigant qui en a été le secrétaire, Lavau-Guyon, autre chef des fédéralistes, Dudon père, ex Procureur général, Léris, commandant la force départementale, Theillard, capitaine de la gendarmerie nationale. Plusieurs des recherchés ont su esquiver la poursuite. On les cherche. Les scellés ont été mis sur leurs papiers en attendant.

Gabriel Rouchon de Wormeselle, né en 1750 à Lesparre, était un noble libéral favorable à la réunion des ordres aux États généraux, membre de la Société des Amis de la Constitution de Bordeaux. Wormeselle sera arrêté en septembre 1793, transféré à Paris et guillotiné le 12 brumaire an II (2 novembre 1793).

24 septembre 1793 Un nouveau théâtre à Bordeaux
On a ouvert hier sur le terrain des ci-devant Grands Carmes une nouvelle salle de spectacle sous le nom de théâtre du Vaudeville-Variétés. Plusieurs juifs ont prêté leur bourse pour former et établir cet établissement. Le fameux grime Mayeur le dirige. Il est fort bien monté. L’inauguration s’est faite par une pièce épisodique intitulée la Fête du Vaudeville, l’Opéra de la Colonie et la comédie parade de Jérôme Pointu. Les amateurs fondent des espérances sur ce théâtre qui leur promet des plaisirs, si l’absence de la jeunesse requise pour l’armée lui permet de se soutenir. La salle est petite mais agréablement décorée et passablement commode. Les acteurs ont été ramassés dans divers coins et n’ont ni goût, ni talent, ni envie d’en acquérir. Quatre théâtres dans cette ville sans compter deux nouveaux dont on construit les salles aux Récollets ne peuvent que se nuire réciproquement.

Le Théâtre Mayeur, qui porta aussi le titre de théâtre de la Montagne ou des Sans-Culottes, fut construit par une société de capitalistes et d’entrepreneurs, sur l’emplacement qu’occupaient les ci-devant grands-carmes, sur les fossés de ce nom. Ce fut le 3 nivôse de l’an II (3 janvier 1793), que le citoyen Valette obtint du Conseil général de la commune la permission de faire l’ouverture de cette salle pour y représenter des pièces patriotiques qui pussent servir de délassement aux vrais Sans-Culottes. La comédie de Jérôme Pointu est de Alexandre-Louis-Bertrand Robineau, dit de Beaunoir (1746-1823) qui a été directeur de théâtre à Bordeaux en 1788 puis en 1802.
François Marie Mayeur de Saint-Paul, né à Paris en 1756, surnommé « le niais de bonne compagnie » composait des farces, faisait des vers, mais s’attira très tôt de sévères ennuis avec une des diatribes les plus odieuses et les plus grossières contre la reine – L’Autrichienne en goguette – qui lui valu un exil jusqu’en 1792. Il vint alors à Bordeaux pour y établir ce Théâtre de la Montagne. Il avait figuré lors de la mascarade de la Fête de la Raison, où cette déesse se trouvait « comiquement » représentée par la comédienne Duchaumont, drapée à l’antique, quoique presque nue. Assisté du nain Richefort (ou bien, pour certains, de l’acteur Labenette), juché sur un mulet et revêtu du costume papal, Mayeur se livrait à des plaisanteries impies et distribuait des bénédictions burlesques au peuple qui les applaudissait. Il fut inquiété en décembre 1793, ayant fait jouer une comédie intitulée la Tentation de Saint-Antoine, pièce scandaleuse « qui tend à faire passer le vice par tous les sens, en étalant des scènes entières de prostitution ». Mayeur sauva sa tête, puis retourna sa veste quand Lacombe fut guillotiné le 14 août 1794. Il composa alors une complainte intitulée Le crime découvert qui eut un grand succès et qui commençait ainsi : « Un monstre, en horreur à jamais, régnait sur cette ville entière par de trop coupables succès » ! Et un peu plus tard, en septembre 1795, il faisait jouer une pièce à sa façon intitulée Les Terroristes ou Les Jacobins démasqués, véritable apologie de l’assassinat de l’acteur et terroriste Parmentier. Mayeur quittera ensuite rapidement Bordeaux et mourut à Paris en 1818, ruiné.

6 octobre 1793 Dudon devant le Tribunal révolutionnaire
On a fait acheminer aujourd’hui vers le tribunal révolutionnaire de Paris Dudon père, ex procureur général, Serneste, négociant, Delormel, imprimeur du club des Amis, Teillard, capitaine de la gendarmerie, Ducourneau, archiviste du club, Gercy, directeur des douanes et fournisseur de la force départementale. Peu de ces messieurs sont retourneront ici.

Jean-Baptiste-Pierre-Jules Dudon (1717-1800) fut avocat général puis procureur général au Parlement en 1763 jusqu’en 1790. Il cultivait la poésie, il a laissé quelques textes littéraires et il devint membre de l’académie de Bordeaux en 1750. Il est surtout connu pour avoir instruit contre les jésuites un procès qui entraîna leur expulsion de la province en 1762, anticipant de deux ans sur leur bannissement du royaume.
Les Dudon, le père et l’un de ses fils, étaient, pour leur malheur, tombés sous le coup de la loi des suspects, adoptée le 17 septembre 1793 par laquelle sont jugés « suspects » d’après l’article 2 : « Ceux qui, soit par leur conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou leurs écrits, se sont montrés partisans de la tyrannie ou du fédéralisme et ennemis de la liberté […]. Ceux à qui il a été refusé des certificats de civisme. Les fonctionnaires suspendus ou destitués de leurs fonctions par la Convention nationale ou ses représentants. Les nobles, les maris, les femmes, pères, mères, fils ou filles, frères ou sœurs, qui n’ont pas constamment manifesté leur attachement à la Révolution. Ceux qui ont émigré du 1er juillet 1789 au 8 avril 1792, bien qu’ils soient rentrés en France ». La loi des suspects prévoyait large !
 Dudon père était alors âgé de 75 ans et c’est dans l’état de fatigue que l’on imagine qu’il avait été transféré à Paris pour y être jugé par le tribunal révolutionnaire qui ne manqua certainement pas de lui reprocher sa richesse, acquise grâce à des plantations familiales à la Martinique. Là, il est défendu par son autre fils, l’avocat Joseph Dudon de Lestrade. Dudon père échappera à la guillotine, quoique condamné à la détention jusqu’à la paix le 15 janvier 1794 et c’est dans ces conditions qu’il apprendra dans quelles tragiques circonstances il a perdu son autre fils, condamné à mort par la commission militaire de Bordeaux, et guillotiné le 22 novembre 1793.

6 octobre 1793 La veuve Capet
La veuve Capet viens d’être mise en état d’accusation par la Convention nationale. Voilà une grande preuve du despotisme contre la liberté que le bourreau va bientôt terminer à l’avantage de la république et pour l’éternelle leçon des rois.
12 octobre 1793 L’entrée des conventionnels dans Bordeaux
Les représentants du peuple Tallien, Isabeau, Beaudot et Chaudron-Rousseau sont entrés ce matin avec solennité à Bordeaux, escortés de 3 bataillons d’infanterie avec armes et bagages. Ils ont établi leur domicile au ci devant Grand séminaire, dans l’arrondissement de la section Franklin, qui a préparé la révolution qu’ils viennent consolider dans cette ville. [….] D’après une délibération du club national toutes les sections ont été invitées à scrutiner les membres qui les composent et à ne donner des cartes de sans-culottes qu’à ceux qui paraitraient irréprochables. Déjà le bonnet rouge orne beaucoup de têtes et l’on ne peut paraître aux bureaux des sections que coiffé ainsi. Certains ont déjà commencé ce scrutin épuratoire.

19 octobre 1793 L’arrestation de Bernadau et le début de « l’éclipse »
Hier la nuit à dix heures et quarante et une minutes, le comité de surveillance de ma section numéro 8 (Michel Montaigne séant aux ci-devant Feuillants) mit à exécution un mandat d’arrêt qu’il avait délibéré le soir même contre moi. Je m’attendais d’autant moins à ce coup que je m’étais assez prononcé pendant toute la Révolution pour ne pas l’appréhender. C’est l’effet d’une dénonciation calomnieuse dont on ne m’a pas instruit et que j’apprendrai sans doute lorsqu’il leur plaira. Après visite de mes papiers qui n’ont rien offert de suspect, j’ai été conduit en prison… Ce mot révolte mon oreille et mon coeur. Je ne peux pas me faire à l’écrire…. Ce sont des hommes qui ont joui des effets d’un dévouement civique sans borne, qui souffrent, qui ordonnent, qui exécutent l’arrestation d’un homme de bien…. Brutus se repentit d’avoir été vertueux.

Bernadau notera dans ses Tablettes ses Observations sur l’Eclipse, manière de confier avec pudeur des sentiments douloureux : « Séparé en quelque sorte du monde, détestant ses pervers habitants, je n’ai pu ni du suivre les évènements publics ou secrets pendant 136 jours 11 heures et 20 minutes que j’ai enragé sous les verrous ». Et ailleurs, il résume sa détention et répète le décompte du temps qu’il y a passé : « Le 18 octobre 1793, à 10 h 40 minutes du soir, arrêté en vertu d’un mandat d’arrêt du Comité de surveillance de la section Michel Montaigne. Mis en liberté le 4 mars 1794, à 10 heures 58 du matin. Détenu pendant 136 jours 11 heures et 20 minutes. »
Plus tard, il reviendra sur la terrible période qu’a constitué la Terreur : « Les faits que nous venons de signaler sont affreux; en les rapportant notre main a tressailli autant qu’alors que nous les avons vus s’accomplir. Il faut en avoir été témoin pour croire à leur exactitude. Quand nous nous en rappelons les principales circonstances avec tout le calme que leur éloignement nous permet maintenant de conserver, il nous semble que les souvenirs que la mémoire nous transmet sont erronés, ou que nous les devons à des réminiscences d’anciennes lectures romanesques. Cependant nous n’avons avancé que la vérité, et nous craignons même d’être resté en arrière d’elle dans l’esquisse des événements de ce temps déplorable. Il ne fut alors aucun homme de bien qui ne gémît de ce règne de terreur et de sang. »

Ici se terminent les Tablettes de 1793. Bernadau reprendra sa chronique le 4 mars 1794, après sa libération du fort du Hâ.

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