Année 1794

Observations sur l’éclipse.
Séparé en quelque sorte du monde, détestant ses pervers habitants, je n’ai pu ni dû suivre ses événements publics ou secrets, pendant 136 jours, 11 heures et 20 minutes que j’ai enragé sous les verrous. Cet intervalle a été fécond en traits que la plume d’un historien impartial aurait eu plaisir de transmettre à la postérité. Il l’aurait instruite d’une manière bien utile, sur le changement qui s’est opéré pendant ce temps dans l’opinion publique et le gouvernement. La mémoire se refuse de servir la curiosité de l’observateur. Il aurait un siècle à parcourir… Mes forces abattues ne suffisent pas à cet examen. Il est d’ailleurs une multitude d’écrits qui pourraient les étayer. Ils me sont inconnus […]

Ainsi commencent les Tablettes de 1794. Bernadau a été mis en liberté le 4 mars 1794, à 10 heures 58 du matin, après plus de trois mois de rétention et il reprendra immédiatement la rédaction de ses Tablettes en commençant par un résumé des évènements survenus pendant son « éclipse », parmi lesquels :

Les représentants renouvellent d’office toutes les autorités constituées du département, rebaptisé département du Bec d’Ambès.
Changement total de notre calendrier en novembre. L’année commencera, comme chez les macédoniens, à l’équinoxe d’automne, le jour où la royauté fut abolie en France.
La veuve Capet est condamnée à la mort le 16 octobre 1793. Elle montre de la force.
Notre commission militaire composée de Lacombe, Morel, Parmentier, Barsac, Marguerie et Giffey commence ses fonctions en faisant guillotiner Lavau-Guyon le 2 brumaire, autrement mercredi 23 octobre.
Dorléans est guillotiné le 5 brumaire à Paris comme conspirateur.
Fête de la Raison et consécration de son temple (l’église des Jacobins) le 20 frimaire. Elle est précédée d’une procession-mascarade.
Le Grand-Théâtre ayant paru un foyer d’aristocratie, particulièrement pour avoir joué « La vie est un songe », vient d’être cédé à celui de Molière. Les sujets des deux sexes sont en arrestation.
Le théâtre de la Montagne subit une arrestation momentanée, comme école de muscadinisme et d’immoralité, ayant entre autres représenté une farce indécente de Paris sous le titre : « La tentation de Saint-Antoine ».
On vérifie les cartes de tous ceux qui se sont trouvés au spectacle un jour où la pièce fut sifflée. Ceux qui n’en n’ont pas sont arrêtés.
Tallien est appelé au Comité de salut public. On présume que c’est relativement à des faits qui ont motivé l’arrestation de membres de l’ancien comité de surveillance. Il les éclaircit et reste à la Convention secrétaire puis président et parle en faveur des Bordelais.
Tallien et Isabeau exaspèrent la sans-culotterie dans leurs harangues contre les propriétaires. Ces députés promettent de montrer les lettres par lesquelles Bordeaux était vendue aux Anglais. Nous les en défions.
17 septembre 1793 : loi qui déclare suspect un grand nombre de Français qui sont classés dans ce rang, par catégories proposées par la commune de Paris.
Du 1er octobre, abolition du calendrier grégorien et substitution d’un calendrier républicain, dont la première année commence au 21 septembre 1791. Les noms des mois et des jours sont fixés par décret du 25 susdit, 4 brumaire an II républicain.
10 du dit : Fête de la Raison à Paris. Elle est répétée à Bordeaux le 20 Frimaire suivant. La comédienne Gasser représentait la déesse du jour, l’architecte Richefort en rabbin, le juif Cordova en cardinal, le comédien Corse faisait le pape.
Du 21 janvier 1794 : Fête au Jardin public pour l’anniversaire du jugement du roi. Les sans-culottes avaient formé le projet de massacrer le même jour les détenus révolutionnaires à Bordeaux. Une guillotine avait été transportée à cet effet au fort du Hâ, où je l’ai vue, ainsi que tous mes camarades d’infortune, sous prétexte qu’elle avait besoin d’être raccommodés. Le général Brune, qui commandait alors dans cette ville, eut assez de crédit et d’humanité pour s’opposer à cette horreur.
Le 3 Brumaire ou 17 octobre 1793, la commission militaire fait guillotiner à Bordeaux le représentant Biroteau qui s’était caché dans cette ville et que la Convention avait déclaré traître à la patrie parce qu’il est du parti Girondin qui est opposé à celui de la Montagne. Marandon qui était dépositaire du séjour secret de Biroteau l’a trahi, espérant par là se tirer de prison où il est arrêté comme principal agent de la Commission populaire. Cela ne lui a servi de rien, il a été guillotiné le surlendemain de la mort de l’homme qu’il avait vendu.
Le 30 décembre 1793, la dame Thérésia Cabarrus, divorcée de l’émigré Fontenay, maîtresse du représentant Tallien, prononce un discours sur l’éducation dans le temple décadaire à la fête célébrée pour la reprise de Toulon. Le discours a été imprimé ainsi qu’une adresse aux républicains de Bordeaux de la même femme qui avait quelques talents et beaucoup d’aplomb dans ses manières. Elle paraît âgée d’environ 25 ans.

4 mars 1794 (vieux style) Le télégraphe, Amontons et Chappe
La fosse aux lions m’a vomi à 10 heures 58 minutes le jour du ci-devant mardi-gras au matin par l’effet d’une délibération du comité révolutionnaire de surveillance approuvée par Ysabeau.
La Convention vient d’organiser un moyen de correspondance avec l’armée du Nord par lequel elle communique ses ordres de Paris à Lille en 3 heures de temps. Cette invention, qu’on appelle télégraphe, consiste en des figures qu’on exécute avec trois planches mobiles placées à la distance d’une lieue d’Intervalle et que font mouvoir des hommes qui répètent, du haut d’un observatoire, les signaux que d’autres leur font. Ces signaux secrètement représentent les lettres des discours qu’on veut faire parvenir du premier au dernier télégraphe. On attribue cette invention au célèbre mécanicien Amontons qui s’en servait dès 1702 pour correspondre avec un de ses amis qui habitait une campagne voisine de la sienne. L’auteur de l’Origine des Cultes a répété, dans ces derniers temps, ces moyens de correspondance et les a appris à un ingénieur, Chappe, lequel les ayant étendus et régularisés, en a présenté le procédé au comité de salut public pour le service de la Convention. Cette assemblée a adopté cette correspondance nouvelle et en a donné la direction à ce même ingénieur. Sans doute cette télégraphie s’étendra sur divers autres points de la république. Voilà une invention qui appartient incontestablement aux français du 18e siècle.

Guillaume Amontons (1663-1705), physicien et académicien français, est l’inventeur de la notion de zéro absolu (-273 °C). Il a donné son nom à une loi en physique relative à la friction entre les corps. Il est également l’inventeur du baromètre. C’est à lui que revient aussi I’honneur d’avoir appliqué le premier les instruments d’optique à l’observation des signaux aériens. Dans l’Éloge d’Amontons, Fontenelle a décrit son invention avec assez d’exactitude : « Peut-être ne prendra-t-on que pour un jeu d’esprit, mais du moins très ingénieux, un moyen qu’il inventa de faire savoir tout ce qu’on voudrait à une très grande distance, par exemple de Paris à Rome, en très peu de temps, comme en trois ou quatre heures, et même sans que la nouvelle fût sue dans tout l’espace d’entre-d’eux. Cette proposition, si paradoxale et si chimérique en apparence, fut exécutée dans une petite étendue de pays, une fois en présence de Monseigneur et une autre en présence de Madame. Le secret consistait à disposer dans plusieurs postes consécutifs des gens qui, par des lunettes de longue-vue, ayant aperçu certains signaux du poste précédent, les transmissent au suivant et toujours ainsi de suite, et ces différents signaux étaient autant de lettres d’un alphabet dont on n’avait le chiffre qu’à Paris et à Rome. La plus grande portée des lunettes faisait la distance des postes, dont le nombre devait être le moindre qu’il fût possible, et, comme le second poste faisait des signaux au troisième à mesure qu’il les voyait faire au premier, la nouvelle se trouvait portée de Paris à Rome presque en aussi peu de temps qu’il en fallait pour faire les signaux à Paris. »
Claude Chappe (1763-1805) fut le premier entrepreneur des télécommunications dans l’histoire de l’humanité.
Il réalisa sa première expérience publique de communication à distance entre Parcé-sur-Sarthe et Brûlon le 2 mars 1791. L’expérience consista à placer deux cadrans mobiles dotés d’aiguilles et de chiffres, appelés tachygraphes, installés respectivement dans son village natal de Brûlon, distant de 14 km, et le village de Parcé. L’expérience, qui consistait à envoyer un message dans chaque sens, fut réussie et authentifiée par un compte-rendu officiel. Claude Chappe put, avec ces preuves de fonctionnement, se rendre à Paris pour promouvoir son invention.
En 1791, les premiers messages furent envoyés avec succès entre Paris et Lille. Quand il eut atteint le but qu’il s’était proposé, il offrit à l’assemblée législative, en 1792, l’hommage de sa découverte ; il lui présenta une machine à signaux, nommée par lui télégraphe, de deux mots grecs tele, loin, et graphein, écrire. L’établissement de la première ligne télégraphique ne fut ordonné qu’en 1793. La Convention adopte son invention et le nomme Ingénieur Thélégraphe aux appointements de lieutenant de génie. »

4 Germinal 1794 Arrestation du maire Bertrand (voir 19 septembre 1793)
Le citoyen Bertrand (note de Bernadau : c’était un mauvais horloger, sans aucun talent pour la tribune, mais dont la conversation sanguinaire avait créé la présentation. Il s’était établi à la Commune avec toute sa famille puisqu’il avait été élu maire et il y faisait grande chère, disant que son ventre était sa seule partie aristocratique de sa personne. Il avait fait le médecin dans ces derniers temps où l’on se faisait ce que l’on voulait avec un peu d’audace) maire de Bordeaux depuis sa régénération a été mis aujourd’hui en état d’ arrestation ainsi que son secrétaire comme ayant manqué à adresser des états des effets remis à sa garde.

Depuis quelques mois, le maire Bertrand était l’objet de vives suspicions. On disait qu’il avait su faire son profit d’une partie de l’argenterie saisie dans les églises ou au préjudice des citoyens. Le conseil général de la commune ordonna le 25 mars la mise en arrestation du maire Bertrand, de Courtin, son secrétaire, et d’un orfèvre nommé Milleraud. Bertrand fut condamné en 1795 à 12 ans de fers.

9 Germinal 1794 Etat des Prisons
État des prisons recensé cette décade à Bordeaux. Aux ci-devants Carmélites : 55 tous étrangers; A la Maison commune : 73 ; Aux ci-devants Orphelines : 114 tous ex-nobles; au Palais Brutus : 134 ; au ci-devant Petit Séminaire : 358 dont moitié négociants ; Au Fort du Hâ : 500 tous prêtres. Total : 1244 détenus en maisons d’arrêt révolutionnaires.

Bernadau livrera très régulièrement un « état des prisons ».
Le fort du Hâ est certainement la prison emblématique de Bordeaux sous la Terreur, mais ce ne fut pas la seule. Avec l’avènement de la Révolution, la municipalité bordelaise transforma le château du Hâ en maison de détention dès septembre 1790 afin de palier à la saturation des prisons existantes. Une loi du 10 juillet 1791 avait bien décidé la suppression du château Trompette et des forts du Hâ et Louis, mais, devant les nécessités, le fort du Hâ restait à la disposition du département si celui-ci devait y établir les prisons. Finalement le directoire départemental en obtint la gestion et, pendant la Terreur, outre le fort du Hâ, on utilise alors comme prisons :
Le palais Brutus, l’ex-palais de l’Ombrière où avait siégé le Parlement ;
Le petit séminaire, en face de l’église Sainte-Eulalie qui devint plus tard la caserne Saint Raphaël, puis l’annexe de la faculté de médecine et de pharmacie;
Le couvent des Catherinettes, précédemment couvent des Dominicaines, rue des Religieuses, actuellement rue Thiac;
Le couvent des Grandes Carmélites, cours de l’Intendance;
Les Orphelines, que dirigeaient les Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, rue Sainte-Eulalie ;
L’archevêché, hôtel du département depuis 1790, l’hôtel de ville actuel;
La maison commune, qui s’élevait sur les Fossés (cours Victor-Hugo) entre les rues Saint-James et Sainte-Catherine, sur le terrain du Grand-Marché.

21 Germinal 1794 L’hospice des pauvres
Le nouvel hospice des pauvres, pour lequel les citoyens ont souscrit et qui est dans l’ancien moutier des Bénédictins a été ouvert aujourd’hui pour sa destination. On y reçoit tous les mendiants invalides du District. Ils seront nourris du produit des travaux auxquels on les occupe suivant leur pouvoir. Indépendamment des souscriptions, la commission militaire applique à cet hospice les amendes données aux sans-culottes et tous les citoyens sont invités à envoyer les hardes et linges qu’ils voudront. On fait teindre en noir tous les habits, de sorte qu’il n’est pas rare d’y voir un pauvre diable en habit de soie et manchettes de point.

Les hôpitaux ont subit une désorganisation presque complète. Le patrimoine hospitalier, déjà fragilisé par la diminution de la générosité des plus riches à la fin de l’Ancien Régime, a vu sa situation empirer sous l’effet de la tourmente révolutionnaire. C’est tout le système de santé, déjà bien fragile, qui est désorganisé. L’Assemblée Constituante avait décidé de supprimer le financement des hôpitaux et ces derniers s’étaient retrouvés rapidement dans la plus grande misère. L’hôpital Saint-André est quasiment fermé, et les soins à domicile sont valorisés, dans le cadre familial. Bel exemple de l’utopie révolutionnaire, car le cadre familial n’existait pas pour les plus démunis. La situation à Bordeaux est terrible pour les invalides, les sans-abris et beaucoup de pauvres gens qui devront attendre 1794 pour trouver un peu de réconfort dans ce nouvel hospice.

1 Floreal (20 avril) 1794 Arbre de la Liberté
La section Marat a planté hier un arbre sur le quai du Chapeau rouge. Il y eut une fête brillante à cette occasion tout le jour et la nuit. Ysabeau, qui l’avait autorisée, y alla banqueter. Particularité remarquable, c’est que l’arbre quoique très haut fut portée debout à la suite du cortège depuis la place Nationale jusqu’au lieu où on le planta.

1er mai 1794 Prix des denrées
On ne distribue plus dans nos sections, comme par le passé, noix, châtaignes et raves à la livre, à un quarteron par bouche. La disette de subsistances est moins grande depuis quelques jours. On vend la viande 30 sous la livre, ce qui fait 3.15 l’ancienne livre carnassière, vendue autrefois 24 sous. Les laitues les plus communes coûtent cinq sous la pièce, le poisson de la plus basse qualité 20 sous la livre et l’autre à proportion. Il faut l’aller chercher de très bonne heure au champ de Mars; on en attrape difficilement au travers des grilles avec la carte du pain. Le vin de petit cabaret se vend 20 sous le pot. Pour de l’huile, du savon, du beurre, du fromage, Il n’y en a point. La chandelle est extrêmement rare et mauvaise. Les souliers coutent 15 francs quand on peut s’en procurer. On mange beaucoup de noix en place du pain. Elles coûtent 15 sous le cent. Malgré cette pénurie qui rend l’intestin très borné, le peuple ne murmure pas, parce qu’il veut la République et la Liberté et qu’il est prêt à tout pour sacrifier pour consolider l’ouvrage de la révolution.

24 mai 1794 Les bourreaux Peyrussan
Le bourreau a été incarcéré hier par la garde de nuit qui l’a pris étant en rixe violente au pont de la Motte avec un perruquier. Il a blessé mortellement ce dernier.
Et quelques jours plus tard :
Notre bourreau vient de se faire une petite affaire avec la justice en tuant un perruquier dans une petite rixe. Ses adjudants à l’échafaud qui sont ses frères sont également arrêtés.

A Bordeaux, la charge de bourreau était tenue par la famille Peyrussan. Le 22 mars 1780, Dudon fils, dans sa fonction de jurât, avait signé la désignation du nommé Jean Peyrussan exécuteur de la haute justice, dont les deux fils, Jean-Baptiste et Jean-Denis, succédant dans cette charge à leur père, seront d’ailleurs vingt-trois ans plus tard, chargés de son exécution …  La réputation de cette famille Peyrussan était désastreuse : ivres la plupart du temps, il leur est arrivé plus d’une fois de molester inutilement des condamnés ou de rater des exécutions comme celles de M. de Püs, du chanoine Lavaissière et de M. de Gombaud le 4 juin 1794 : ils durent faire tomber le couperet au moins trois fois pour chaque condamné !

26 mai 1794 « On guillotine rondement » !
La France se purge et s’éclaire. 28 fermiers généraux, la soeur à Capet et les familles Brienne et Lamoignon viennent d’être guillotinés. Dans le même temps, la Convention a décrété une déclaration du peuple français sur ces grandes vérités métaphysiques partout obscurcies par des absurdités. Des fêtes nationales ont été décrétées aussi à l’être suprême et à toutes les vertus qui attachent l’homme à l’homme et le citoyen à l’Etat.
Et quelques jours plus tard :
On guillotine rondement à Paris et chaque jour l’échafaud est teint du sang d’une vingtaine de conspirateurs. La soeur de Capet, Madame Élisabeth, vient d’y monter sans cérémonie.

Ces réflexions pour le moins légères (en apparence ?) ont valu bien des critiques à Bernadau, dont l’élégance n’était pas une de ses principales vertus.

2 Prairial 1794 Fête civique
Dans un superbe discours sur la fête décadaire, Robespierre, s’élevant avec l’indignation de la vertu contre les athées et autres destructeurs de la morale publique a fait décréter que le peuple français reconnaissait l’immortalité de l’âme et l’existence de l’Etre suprême, dont la fête est indiquée au 20 prochain. Le club national, qui est particulièrement chargé de la souscription pour l’hospice de bienfaisance, invite les citoyens à y porter de vieilles hardes pour l’usage des réfugiés.

12 Prairial 1794 Fête civique
On a célébré aujourd’hui l’anniversaire du 31 mai 1793, jour où la Montagne triompha sur le marais. Toute la ville a fait la fête qui s’est terminée par un rassemblement des sections qui se sont rendues en ordre au champ de Mars où il y a eu des discours civiques.

16 Prairial 1794 Le jeune Jullien prend le pouvoir à Bordeaux
L’envoyé de la Convention Jullien semblait n’attendre que le départ d’Ysabeau pour opérer. Dès avant-hier, le comité de surveillance, créé par celui-ci à été renouvelé et deux de ses membres mis en arrestation. Il paraît qu’on va donner la chasse au reste de nos aristocrates ; on a commencé avant-hier à prendre les plus marquants et la commission militaire qui a ouvert aujourd’hui ces séances par ordre du comité de salut public saura faire le triage. Elle en a de suite fait guillotiner six, dont deux prêtres.

Dans une lettre publiée en 1823, Marc Antoine Jullien se justifie des accusations portées contre lui, en particulier par Louvet, concernant son action à Bordeaux pendant la Terreur. « J’avais à peine dix-neuf ans (étant né à Paris, le 10 mars 1775 ), à l’époque des événements désastreux que retrace Louvet, et qui appartiennent à l’année 1794. Après avoir été quelque temps employé à l’armée des Pyrénées […] j’avais été envoyé en mission dans les ports de mer, sur la proposition du député Hérault de Séchelles. […] Cette mission […] m’avait conduit à l’armée de l’ouest et à Nantes, où j’avais été arrêté et sur le point de périr, comme royaliste et contre-révolutionnaire, parce que le proconsul Carrier avait intercepté une lettre écrite par moi, où j’exprimais mon indignation contre lui , en peignant les crimes par lesquels il déshonorait la cause de la liberté, et où je demandais avec énergie son rappel, pour délivrer la ville de Nantes de sa tyrannie. […] Quelques mois après mon passage à Nantes, où j’avais couru un si grand danger, je dus aller à Bordeaux, où les représentants en mission, Tallien et lsabeau, avaient établi une commission militaire, présidée par un nommé Lacombe. Cette commission avait déjà fait périr sous leurs yeux, et avec leur approbation, quelques députés du parti de la Gironde, mis hors la loi, dont deux, je crois, nommés Biroteau et Grangeneuve Elle faisait continuer des recherches actives sur tous les points où l’on présumait que d’autres de leurs collègues, proscrits comme eux, pouvaient s’être cachés. Par suite de ces recherches, on découvrit, pendant mon séjour à Bordeaux, plusieurs des malheureuses victimes que la fureur des factions dévouait à la mort. Je n’avais ni le pouvoir, ni la volonté de concourir à des actes de cette nature. Autant j’étais attaché à la cause sacrée et aux véritables intérêts d’une sage liberté fondée par les lois, autant je déplorais et je détestais les excès et les fureurs qui tendaient à la déshonorer. […] J’étais en butte à la haine du président de la commission militaire nommée par les représentants du peuple; et, sans ma qualité de membre de la commission exécutive de l’instruction publique et de délégué du comité de salut public, j’aurais, sans aucun doute, augmenté le nombre des victimes immolées par Lacombe. »

20 Prairial 1794 La fête de l’Etre suprême
La fête de l’être suprême se célèbre aujourd’hui au champ de Mars. Toute la garde nationale s’y est rendue ainsi que les autorités constituées. Le local était décoré avec beaucoup de simplicité, Au fond était une Montagne où l’on montait par une pente insensible des deux côtés en croissant. Les enfants, les fonctionnaires et les invités s’y sont placés. Sur le sommet dominait la statue de la Liberté entourée des bustes des écrivains et des martyrs de la révolution. Sur un rocher était gravé : Montagne sainte, l’univers attends de toi sa Liberté. Les quatre mariages, dotés de 1000 écus chacun par la commune, ont été faits, ensuite des discours civique, puis on a chanté une Ode à la Liberté. On est allé ensuite dans le temple où a été exécuté l’hymne à l’éternel et chacun a pu s’en retourner au Champ-de-Mars manger son dîner, qu’il était invité à apporter, sur une table dressée exprès. Il y a eu bals, comédie, danses, gratis toute la journée. Les citoyens étaient invités à décorer leur maison d’un emblème civique dont les colporteurs faisaient bon marché.
Pour mettre un frein à la cupidité des régrattières qui ne laissaient pas le citoyen se pourvoir en jardinage en première main, la municipalité a publié un Maximum des herbes et des fruits et ordonné que les revendeuses ne pourrons faire leurs provisions qu’après 8 heures du matin. Nous doutons que cette sage ordonnance puisse et de longtemps s’exécuter : les femmes du marché sont indisciplinables et voleuses à Bordeaux au-delà du possible.

30 Prairial 1794 Guadet et Salles
On a amené ici le député Guadet qui a été arrêté dans la maison paternelle à Saint-Émilion. Il est à présumer qu’il était avec beaucoup d’autres camarades, aussi hors de la loi.

Louvet accusera plus tard Jullien qui se défend ainsi, dans sa Lettre citée plus haut : « Ne pouvant réfuter des faits, puisqu’il n’en allègue aucun, ni répondre à ses injures, qui ne sauraient m’atteindre, puisqu’elles s’adressent à un fantôme, produit de son imagination, et auquel il donne mon nom, je dois faire connaître par quel égarement déplorable il a cru voir en moi (je reproduis ses expressions), l’assassin de la soeur de Guadet, et l’un des infâmes auteurs du supplice de ses amis ».

1° Messidor 1794 Guadet et Salles
Les conventionnels Guadet et Salles ont payé de leur tête leurs forfaits aujourd’hui sur la place Nationale. Le premier a montré autant de fermeté que le second de faiblesse. Sa famille est arrêtée.

Guadet et Salles, pris par les sbires de Tallien, furent transférés dans les prisons de Bordeaux, interrogés le 30 prairial (18 juin) au Comité de surveillance et traduits le lendemain devant la Commission militaire. Quand on interrogea le député, il se contenta de déclarer : « Je me nomme Guadet, dit-il, faites votre office; allez, ma tête à la main, demander votre salaire aux tyrans de ma patrie. »
Le lendemain, conduit avec Salles par leurs bourreaux sur la place Nationale, hissé avec brutalité sur l’échafaud, il voulut parler à la foule, quand le bruit du tambour l’interrompit : « Peuple, reprit-il après le roulement, voilà l’éloquence des tyrans, ils étouffent les accents de l’homme libre, afin que le silence couvre leurs forfaits. » Au moment de l’exécution, l’instrument s’entrava et le bourreau n’en comprit pas la cause. On dit que Salles, conservant son sang-froid, lui expliqua pourquoi la machine ne fonctionnait pas et, un instant après, les deux victimes avaient cessé de vivre.

8 Messidor 1794 Barbaroux, Pétion et Buzot
Le marseillais Barbaroux, député proscrit de la Convention, a été guillotiné aujourd’hui à Bordeaux. Il a été trouvé presque mort dans un champ de blé du côté de Saint-Émilion. Il s’était retiré avec Guadet dans les grottes de cette commune où celui-ci trouvait les secours de ses parents. Barbaroux s’était tiré de coup de pistolet et avait la mâchoire emportée. Il a amusé depuis deux jours le tribunal, se sentant près de sa fin et voulant mourir doucement dans son lit. Buzot et Petion ont été trouvés morts dans un champ.
Et quelques jours plus tard :
Dans un champ de blé de la commune de Castillon, district de Libourne, on a trouvé le 25 de ce mois(13 juillet 1794) deux cadavres à demi dévorés par les loups et les vers. Ce sont ceux de Pétion et Buzot, membres de la Convention, proscrits par la Montagne. Il paraît que ces deux hommes se seraient suicidés après avoir abandonné la maison de leurs collègues Guadet où ils n’étaient plus en sûreté.

Barbaroux se tira une balle de pistolet dans la mâchoire, mais n’en mourra pas. Il fut pris du côté de Castillon, encore vivant et souffrant terriblement, baignant dans son sang. Il sera, malgré tout, conduit à la guillotine le 25 juin. Pétion et Buzot qui s’étaient cachés dans un champ de blé furent retrouvés dans les bois de Saint-Magne, leurs corps dévorés par les chiens et les loups. Ils s’étaient tirés une balle dans la tête.
Rappelons ici les sentiments très doux et mutuels qu’éprouvaient Buzot et Manon Roland, guillotinée le 8 novembre 1793. On retrouva son portrait dans les papiers du député après son suicide.

15 Messidor 1794 Journal du Club National de Bordeaux
Le premier numéro d’un Journal du Club National de Bordeaux vient de paraître. Le président Lacombe et l’administrateur Desgranges en sont les rédacteurs. C’est passablement mauvais mais cela peut s’améliorer. En général, on n’a pas ici le génie propre à faire réussir un feuillet périodique.

On appelait habituellement cette feuille le journal de Lacombe. Il est vrai que le président de la Commission militaire en fut peut-être le promoteur et au début un des propriétaires, car on lit sur le prospectus : « On souscrit, à Bordeaux, au secrétariat du Club national, chez le citoyen Lacombe, président de la Commission militaire, rue du Ilâ, au ci-devant Séminaire des Irlandais».

17 Messidor 1794 Célébration du 14 juillet
Nous avons célébré hier la fête du 14 juillet. Sur la Montagne du Champ de Mars était élevé un bastion en pierres peintes, comme au théâtre. C’était l’image de la Bastille. Le peuple s’y présent et il est poussé; il en fait l’assaut, délivre les prisonniers, massacre le gouverneur et démolit l’odieux adepte du despotisme. Sur ses ruines, s’est élevée la statue de la Liberté. Cette scène a été parfaitement bien exécutée et la fête a été superbe. Elle était de l’invention du commissaire Jullien qui va partir.

1° Thermidor 1794 Arrestation de Duvigneau
Le hasard a fait découvrir aujourd’hui, se promenant dans l’allée d’une maison aux Chartrons, l’infâme Duvigneau, bas coquin sous tous les régimes et la cause des malheurs qui viennent d’affliger Bordeaux. Il a été traduit en prison et, sur la route, il a conservé cette audace qui l’a toujours distingué.
Il est donc des forfaits
Que le courroux du ciel ne pardonne jamais !

Nous avons rencontré Duvigneau à plusieurs reprises dans les Tablettes. Mais comment et par qui Duvigneau avait-il été dénoncé ? C’est la veuve Ravina, Marie Bonal, 37 ans, commerçante chez laquelle il s’était réfugié vers le 20 septembre 1793, qui était venue le dénoncer elle-même à Lacombe, le 27 messidor an 11 (15 juillet 1794). Elle avait été prise d’une subite panique à la lecture en ville de l’affiche d’un jugement de condamnation à mort pour recel d’un suspect. Rentrée précipitamment à son domicile, elle se concerte avec sa sœur, et sans en prévenir Duvigneau, elle court chez Lacombe pour le dénoncer : « Je le demande, on me répondit qu’il se reposait, mais, voulant absolument lui parler, je cherchai un prétexte, celui de m’abonner à son journal, espérant par là qu’on m’introduirait auprès de lui. Alors, on me dit de monter dans la chambre de son secrétaire, Hennuyer, que l’on m’indiqua. Je ne vis pas Lacombe et comme je connaissais Hennuyer, je lui en fis la déclaration ».
 Après la condamnation de Duvigneau, elle fut arrêtée avec sa sœur, Jeanne Bonal. Traduites toutes les deux devant le Comité de surveillance d’abord et ensuite devant la Commission militaire, elles furent acquittées « attendu, dit le jugement, que leur dénonciation avait d’autant plus de mérite que la crainte n’avait pu les y déterminer, puisque la cachette de Duvigneau était faite de manière à le dérober aux recherches les plus exactes ». 
Sans doute la veuve Ravina avait-elle estimé qu’elle était quitte, avec sa généreuse hospitalité, à l’égard de Duvigneau. Elle n’aura même pas la pudeur de cacher, au cours de son interrogatoire, que, se trouvant dans le besoin après la mort de son mari, elle avait eu recours à Duvigneau qui lui avait donné 300 livres de sa poche : « Je lui ai toujours été reconnaissante de ce bienfait ! », conclut-elle en terminant sa déposition. Brave femme !
Belle âme jusqu’au bout, Duvigneau lui pardonna cette trahison en allant à la guillotine.

5 Thermidor 1794 Application de la loi des suspects
On paraît vouloir manipuler la ville comme le Club. Sur la proposition du Club, instiguée par le Comité de la section de la Loi, le représentant vient d’arrêter une déclaration de leur état à faire par tous les citoyens devant une commission de trois sectionnaires, qui auront le droit d’ ordonner l’arrestation des individus qui leur paraitront suspects. On raisonne diversement sur cette mesure, mais il faut l’observer.

La loi des suspects, adoptée le 17 septembre 1793 prévoyait large ! D’après l’article 2, sont jugés « suspects » : « Ceux qui, soit par leur conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou leurs écrits, se sont montrés partisans de la tyrannie ou du fédéralisme et ennemis de la liberté […]. Ceux à qui il a été refusé des certificats de civisme. Les fonctionnaires suspendus ou destitués de leurs fonctions par la Convention nationale ou ses représentants. Les nobles, les maris, les femmes, pères, mères, fils ou filles, frères ou sœurs, qui n’ont pas constamment manifesté leur attachement à la Révolution. Ceux qui ont émigré du 1er juillet 1789 au 8 avril 1792, bien qu’ils soient rentrés en France ».

15 Thermidor 1794 Les concussions de Lacombe
Le représentant a fait arrêter hier Lacombe, président de la commission militaire, dénoncé comme ayant trafiqué la justice. Le légiste Martignac, arrêté pour cause notoire d’aristocratie, devant être amené aujourd’hui au tribunal, écrivit à Garnier qu’il avait des révélations à lui faire sur le compte de son juge. Il déclara que la femme de Dudon (note de Bernadau : La femme Dudon avait couché en attendant avec Lacombe, suivant ses conventions. C’est une assez jolie femme qui s’était déjà exécutée pour l’intérêt de son mari. Elle le fit jurât, puis Procureur général par suite des complaisances qu’elle eut pour le comte d’Artois en 1777 et 1782) lui avait dit qu’elle avait donné 100 louis à Lacombe pour ne pas condamner son mari et que, faute par elle d’avoir apporté 1000 louis à ce président dans l’intervalle désigné par lui, il avait guillotiné Dudon. Cette déclaration a bientôt été suivie d’autres que Lacombe nie : Mais, à vue de pays, il est perdu sans ressource. Tel est pendu qui croyait pendre.

On prendra les assertions de Bernadau sur Désirée de Marbotin, épouse Dudon, avec une certaine distance, quoiqu’il soit vraisemblable que ces bruits circulaient alors dans Bordeaux puisqu’on les retrouve, quelques années plus tard, sous la plume de Henri Chauvot quand il parle du Procureur général Dudon : « Sa femme était l’une des beautés célèbres de l’époque. La veille de la sentence, l’ex-moine Peyrend d’Herval se présente chez Madame Dudon et lui propose moyennant trois mille livres de faire acquitter son mari. Il demandait cette somme pour les cinq juges ; et pour lui … O honte ! notre plume ne retracera point l’infamie de sa proposition. Si l’on en croit un bruit généralement accrédité, l’épouse dévouée sacrifia tout. »

19 Thermidor 1794 Retour sur le 9 Thermidor
Le 9 Thermidor a été l’époque d’une grande journée révolutionnaire à Paris. Robespierre (note de Bernadau : Il était petit-neveu du régicide Damiens. D’abord avocat à Arras, il était parvenu à la députation de l’assemblée Constituante, et son influence aux Jacobins l’avait rendu l’idole et le despote de l’opinion en France), député le plus marquant à la Convention, Couthon, Saint-Just et Lebas ont été guillotinés avec Hanriot, général de la Garde nationale de Paris, Fleuriot, maire, Payan, agent national, Dumas, président du tribunal révolutionnaire et 15 autres fonctionnaires publics, comme ayant ourdi une conspiration contre la souveraineté du peuple. Robespierre devait être créé protecteur de la France. Tout était arrangé depuis longtemps pour s’emparer du gouvernement. Le tyran dominait par sa grande popularité et ses agents par un système de terreur qui tendait à comprimer les coeurs des amis de la liberté et de la vertu et à se défaire de tout ce qui est marquant en France. Le lendemain 54 autres particuliers ont été pareillement mis hors de la loi et de suite expédiés.

À la suite des événements du 9 thermidor (27 juillet 1794), Maximilien de Robespierre, décrété hors la loi, fut exécuté sans procès le 10 thermidor de l’an II (28 juillet 1794). Il fut amené en charrette sur la place de la Révolution en compagnie de 21 de ses partisans, dont son frère et Saint-Just, pour y être guillotiné. Robespierre avait reçu – ou s’était tiré – une balle dans la mâchoire, Couthon avait eu la tête fracassée et Augustin Robespierre s’était gravement blessé en sautant par la fenêtre de l’hôtel de Ville. François Hanriot avait reçu un coup de baïonnette qui lui avait arraché l’œil de son orbite. Il fut sorti d’un égout, ensanglanté et défiguré. Deux mourants (Robespierre le jeune et Hanriot) et un infirme, Georges Couthon, furent transportés dans l’escalier de la Conciergerie ; le convoi se terminait par le cadavre de Philippe-François-Joseph Le Bas.
Ce sont 71 personnes de plus qui seront exécutées le lendemain, essentiellement des membres de la Commune insurrectionnelle de Paris, et 12 le surlendemain.
Quant à la note de Bernadau sur une prétendue relation familiale entre Robespierre et Damiens, l’auteur d’une tentative d’assassinat sur Louis XV, elle fut formulée par des feuilles royalistes contre Robespierre dés ses premières sorties à la Constituante. L’idée leur en vint sûrement à la suite des orthographes diverses et confuses du patronyme de l’Incorruptible publiées dans les journaux lors de ses premiers discours : celle de Robert-Pierre en faisait partie. On a alors prétendu que le nom de Robert-Pierre Damiens avait été transformé en Robert Pierre puis Robespierre. Bernadau ne fait que rapporter là ce qui se disait couramment dans certains milieux à son époque.

28 Thermidor 1794 Lacombe guillotiné
Le scélérat Lacombe a été guillotiné hier pour ses prévarications commises dans l’exercice de sa place à la Commission militaire. Elles sont inouïes. Il vendait sa conscience à beaux deniers comptants et il y a pour plus de 100.000 écus de vols connus sans compter ceux qui n’ont pas été déclarés. Le peuple a montré la plus grande joie de son supplice et l’aurait exécuté lui-même s’il n’y avait eu une bonne garde. Ceux-là qui applaudissaient il y a une décade aux supplices qu’ordonnait le monstre et qui le prônaient comme un Dieu ont été sur le point de lui faire subir le sort du Maréchal. On l’avait exhaussé sur un chariot et il a fait un tour plus grand que de coutume pour arriver à la place Nationale. Il a été accablé d’injures et couvert de boue en présence du tribunal où il a eu beaucoup de peine à faire entendre une publication maladroite. En convenant des faits, il voulait qu’ils fussent de la compétence du Tribunal correctionnel, comme escroqueries. Ensuite, il a cherché à apitoyer le peuple en disant qu’il l’avait débarrassé de ses ennemis et qui ne demandait qu’à s’assurer qu’il emportait son estime au tombeau. Arrivé à l’échafaud, il y a monté précipitamment sans y être conduit, s’est placé sous le fer qui a tranché ses jours et cela s’est fait, disent les amateurs présents,avec une telle célérité qu’on le croyait encore dans le charriot, quand sa tête a été montrée au peuple. On s’est précipité sur ses débris sanglants qui ont été traînés par les rues jusqu’au cimetière de la Chartreuse. Quant à sa tête, on l’emportait du côté des Chartrons au bout d’une pique en chantant. Mais le maire est arrivé a temps pour la faire laisser. Ainsi périt ce grand coupable qui laisse bien des continuateurs. Nous finirons cet article par un trait caractéristique de la légèreté du caractère, de la prévention étrange du peuple. Trois jours après son arrestation, il a couru deux vaudevilles sur ses crimes et leur supplice à espérer.

Plus tard, les historiens auront des avis divergents sur le sort de la dépouille de Lacombe. A. Vivie raconte ainsi la scène : « A peine le couteau était-il tombé, que le peuple s’était emparé du corps de l’ancien président et l’avait rageusement déchiqueté. La tête avait été fichée au bout d’une pique et un cortège l’avait emmenée en descendant l’Intendance et le cours du Chapeau Rouge, les fossés Marat pour quelques semaines encore, pour ensuite suivre la rivière, dépasser le château Trompette et finir par se disperser vers le chemin Lagrange, quand la municipalité les eut enfin rattrapé ». Cette tête du tortionnaire de Bordeaux ne fut jamais retrouvée (pour A. Vivie), ou bien fut rapportée place Nationale (pour P. Bécamps) ou bien encore enterrée au cimetière Sainte-Croix (pour J. Barraud).


29 Thermidor 1794 Arrestation de Jullien à Paris
Jullien, ci-devant envoyé Commissaire, est en arrestation comme étant une des créatures du tyran qui l’avait placé à l’âge de 19 ans ministre de l’instruction publique.

Il est vrai que Jullien a été incarcéré à Paris après le 9 Thermidor, comme il l’écrit lui-même dans la Lettre citée plus haut : « Je citerai un autre fait pour prouver la mauvaise foi avec laquelle on travaillait impunément à me flétrir dans l’opinion , pendant qu’on me tenait enfermé dans une prison et qu’on refusait de me donner des juges que je sollicitais avec instance ».

3 Fructidor (20 août) 1794 Réhabilitation de Madame de Marcellus
Isabeau vient de publier un arrêté portant réhabilitation de la guillotinée Marcellus et remise de ses biens à sa famille. L’ouvrage est écrit avec beaucoup de sensibilité et sera sans doute suivi de bien d’autres. Ils feront enrager certains robespierristes continuateurs de Lacombe qui ne dissimulent par leur rage et vont jusqu’à approuver une proposition émise à la barre de la Convention qui stipule que le patriotisme et l’humanité sont des vertus opposées.

Madame Suzanne Thérèse Martin de Marcellus, 54 ans, noble, née à Port-Libre (Gironde-sur-Dropt) a été guillotinée le 21 juillet 1794 avec le Père Pannetier, Thérèse Thiac et Anne Bernard, ainsi que quatre « vieillards » de 72, 75, 79 et 86 ans. Sa fille, la jeune Aglaë de Martin-Marcellus, âgée de 14 ans, ne fut que conduite dans une maison d’éducation où, « grâce aux principes révolutionnaires qu’elle y recevrait, elle oublierait le lait aristocratique qu’elle avait sucé dès l’enfance », expliquait le jugement. Cette jeune fille, née le 25 octobre 1779, épousera en 1799 Jean François Hilaire Duroc de Maurous ; elle eut le temps de mettre au monde deux enfants, Auguste et Théodore, avant de disparaitre à l’âge de 24 ans seulement, le 15 novembre 1803.

17 Fructidor 1794 Bernadau rédacteur d’un almanach
Sollicité par un imprimeur, j’ai composé la moitié d’un almanach qui vient de paraître ici hier sous le nom d’Etrennes républicaines. Je suis l’auteur des notices historiques sur les districts et communes du département qui sont extraites de mes Antiquités et Modernités Ambéziennes.

24 Fructidor 1794 Mittié
Ysabeau vient de prendre un arrêté pour charger son confident Mittié de rédiger un journal utile et qui manque à Bordeaux. Nous pensons que le moral de cet entrepreneur fera échouer l’entreprise. Il n’aurait peut être pas été inutile à son succès que le représentant eut arrêté qu’il y aurait un bon nombre de souscripteurs à cette feuille, car il pourrait se faire autrement qu’elle réussit pas
Son auteur est un jeune fat, ci-devant président d’un tripot révolutionnaire des Pyrénées et qui s’est vanté d’en avoir fait guillotiner 500 dans le temps ou la froide barbarie était une vertu. D’ailleurs, l’immoralité et l’anonymité du nouveau journaliste est contre lui et l’on a à Bordeaux de terribles préjugés contre tout inconnu.

1° Brumaire 1794
Le petit Mittié nous a régalé aujourd’hui de sa première chronique de Bordeaux. Il est infiniment mesquin et pour que l’édition ne reste pas chez l’imprimeur, on le porte gratis chez les personnes en place ou de marque.

Le journal en question est la Chronique de Bordeaux, rédigé par Mittié fils, Agent des Représentants du Peuple, chargé de l’organisation de l’Instruction publique et des Ecoles primaires dans le département du Bec-d’Ambès et du Lot-et-Garonne, paraissant chaque quintidi et décadi, c’est-à- dire tous les cinq jours. Mittié fils, surnommé par les Bordelais « le petit Mittié », était un jeune homme d’une vingtaine d’années, qui arrivait des Pyrénées-Orientales où il avait été président de la Commission militaire de ce département et où il se vantait d’avoir fait tomber plus de cinq cents têtes. Il fut envoyé à Bordeaux par la Convention et le Comité de Salut public pour organiser l’instruction publique. On le logea à l’hôtel Saige qui venait d’être pillé par le maire de Bordeaux, Bertrand, ancien fabricant de bas à Lyon, établi dans notre ville comme horloger et médecin magnétiseur, aidé de son secrétaire Courtin, moine défroqué.

26 Fructidor 1794 Critique des bateliers sur la rivière
La malle du courrier de Paris a été submergée hier en passant la rivière à Cuzac [Cubzac ?]. On l’a repêchée. De pareils accidents souvent renouvelés font sentir le besoin d’une bonne police dans ce port. Celui de la Bastide ne présente pas moins d’inconvénients qui naissent de l’ignorance et de la cupidité des bateliers.

5 Brumaire 1794 Jugement des complices de Lacombe
La nouvelle commission révolutionnaire a prononcé hier un jugement de mort contre Rey, de 20 ans de fers contre Bizat, de réclusions contre le frère et la femme de Lacombe et d’élargissement contre Ducasse. Le premier accusé s’est montré vil et faible jusqu’à la fin. En avouant ses friponneries il en a rejeté l’invention sur Bizat qui, même selon lui, les avaient conseillé à Lacombe. Le second accusé s’est débattu contre la mort pendant 4 heures en praticien audacieux. Il l’a échappée et c’est miracle. Le rôle des trois autres n’a offert rien de piquant et a été passif.
L’exécution de Rey a été retardée jusqu’à aujourd’hui, vu qu’il a fallu monter le fatal théâtre. Il y est allé avec beaucoup de résignation.

11 Brumaire 1794 Déportation de prêtres
On a embarqué aujourd’hui 556 prêtres destinés à être déportés et qui attendaient dans nos prisons ce sort plus heureux à leurs yeux que celui qu’ils éprouvaient dans les prisons. Nous avons vu en effet que la barbarie et la cupidité des geôliers aggravaient réellement tout ce que leur séjour avait d’ailleurs de désolant et de malsain.

19 Brumaire 1794 La mode des perruques
Depuis quelque temps, la mode des perruques a pris chez les femmes: Elles ajoutent une crinière énorme à celle qu’elles ont déjà. C’est passer du simple à l’artificiel en peu de temps car, depuis peu, leur parure était rapprochée de ce que commandent les circonstances de l’opinion et de la misère. Maintenant il n’est pas de petite-bourgeoise qui n’ait au moins une demie perruque, c’est-à-dire un paquet de cheveux qui flottent du derrière de la tête jusqu’au milieu de l’échine. Aucune critique, nul événement (et l’un et l’autre se font fréquemment) ne peuvent guérir de cette manie bizarre les têtes féminines. Dernièrement à la représentation de La mère coupable, l’actrice, se laissant choir, sa perruque se détacha indécemment et les femmes d’en rire les premières sans pour cela se corriger.

22 novembre 1794 La Poste dans l’hôtel Nairac
La poste aux lettres a été transférée hier près le Champ de Mars, au coin de la rue Hustin, dans l’hôtel Nairac. Tout le public crie avec raison contre un déplacement aussi incommode. Il vient de ce que le citoyens Laville n’étant plus directeur, a voulu augmenter la location de son hôtel où la poste était au même prix de 4800 livres depuis 20 ans.

22 novembre 1794 Réhabilitation
Un certain orfèvre nommé Rougé (note de Bernadau : c’était un des dénonciateurs à gages par Lacombe avec lequel il avait une liaison de vices. Il s’est vanté d’avoir tant fait guillotiner de gens. C’était un chevalier d’industrie avant de travailler pour la révolution) vient de placarder au coin des rues une diatribe contre la commission de révision (note de Bernadau : elle a réhabilité la mémoire des guillotinés Castillon, Lacourt, Dudon, Fumel, Cavazza, Dussault, Séjourné, Dalbéssard. Ces révisions ont manifesté des horreurs commises par Lacombe, ses agents et des citoyens qu’on croyait probes et le comité de surveillance qui souffrait patiemment cela est bien condamnable) qui l’avait accusé avec vérité d’avoir par sa fausse dénonciation conduit à l’échafaud le notaire Séjourné, son créancier. Rien n’ égale l’impudence de nos révolutionnaires : on les prendrait la main dans le sac qu’ils riposteraient qu’ils sont honnêtes. Ceci rappelle le mot de certain clubiste qu’on épurait au club national lors de sa splendeur. On reprochait à l’épuré d’avoir pris de l’argent sur le bureau d’un particulier. « Il s’agit bien de pareilles misères, répond effrontément le sans-culotte ; on peut avoir pris de l’argent et être un très bon révolutionnaire ». Et le public d’applaudir au candidat que ce mot affreux sauva.

21 décembre 1794 Buveurs de sang
Le vacarme n’a jamais cessé au club national; c’est son élément. Aujourd’hui, il prend une direction inattendue en faveur de la probité: ce mot est dans la boue de tout le monde et à l’ordre du jour. Sambelly, Parmentier, Barsac, Martin, Beaufort et Briol père et fils viennent d’être chassés du club comme fripons et buveurs de sang et accusés par des gens qui ne valent guère plus qu’eux.

C’est la première fois qu’apparaît dans les Tablettes cette expression « Buveurs de sang » qui sera très utilisée dans cette période d’aprés-Thermidor au sujet des terroristes.

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