Année 1796

1796, année tragique pour Pierre Bernadau qui perd son père en août. Il y consacrera plusieurs pages quelques temps plus tard à la date du 19 août, mais en précisant que « ceci a été écrit plus de deux mois après le malheureux évènement. » Au-delà de la perte d’un père, c’est tout l’engagement politique de l’auteur des Tablettes qui se voit remis en cause, car il ne peut s’empêcher de faire le lien entre ce décès et l’angoisse suscitée chez son père par l’incarcération du fils au fort du Hâ, conséquence de son engagement révolutionnaire. Il lui rendra un hommage appuyé dans sa première édition des Antiquités Bordelaises, en 1797.

7 Pluviose 1796 La Poste aux Lettres
Le service de la Poste aux Lettres a commencé aujourd’hui à être organisé sur un plan calculé avec le mauvais état des routes et la disette des chevaux. Il n’y aura désormais de courrier de Paris qu’à jour passé, partant les jours impairs et revenant les jours pairs. Il subsiste seulement un courrier de Toulouse ou de Bayonne, deux de Lyon, un de Limoges et le dernier de la Rochelle.

7 Pluviose 1796 Pasigraphie et l’abbé Sicard
Il circule un prospectus d’une nouvelle sténographie dite Pasigraphie ou art d’écrire et imprimer en une langue de manière d’être entendu en toute autre, sans traduction, par Dxxx A. M. et rédigé par l’inventeur et M. l’abbé Sicard (note de Bernadau : il avait commencé par être le chef de l’école des sourds-muets établie à Bordeaux en 1783 d’après la méthode de l’abbé de l’Epée, dont il était un des élèves. Cet abbé Sicard est au reste un homme très médiocre, sauf en intrigues, même amoureuses, où Il était maître, quoique très laid), instituteur des sourds-muets. Cette annonce est trop pompeuse pour n’être pas une charlatanerie. Nous y reviendrons quand l’ouvrage annoncé sera publié.

D’une manière générale, une pasigraphie (du grec ancien πᾶς, tout, et γραφή, écriture) est une écriture ou un système de notation universel. L’invention de ce terme est attribuée à Joseph de Maimieux en 1797, toutefois des systèmes pasigraphiques complets avaient déjà été proposés auparavant (Johann Joachim Becher, 1661). Le Code international des signaux maritimes et la classification bibliographique décimale de Dewey constituent des pasigraphies officialisées. Dans sa présentation, toutefois, probablement par souci de vulgarisation, Joseph de Maimieux définit la pasigraphie comme « l’art d’écrire à tous » (source Wikipedia).
Sicard est nommé par le Directoire exécutif, le 20 novembre 1795, membre de l’Institut national, dans la troisième Classe [Littérature et Beaux-arts] section de Grammaire. En 1797, paraît, en même temps en français et en allemand, un ouvrage de Joseph de Maimieux (1770-1850), ancien émigré et ancien major d’Infanterie allemande, déjà auteur de quelques romans et d’un Éloge de l’impertinence, sous le titre : Pasigraphie ; ou, premiers élémens du nouvel art-science d’écrire et d’imprimer en une langue de manière à être lu et entendu dans tout autre langue sans traduction [Paris : Bureau de la Pasigraphie, 118 rue Notre-Dame de Nazareth. In-4, 66+63 pp., 1797]. Dès cette édition, l’ouvrage comporte une brève Épître dédicatoire de Sicard à l’auteur : « À l’inventeur de la pasigraphie. Quand vous me confiâtes vos douze Règles, elles étaient fort loin du degré de développement que vous y avez donné depuis. L’opinion que j’en conçus, mon estime, mon amitié pour vous , mon zèle pour le bien général, me portèrent à vous promettre de travailler avec vous à la rédaction de votre méthode […] ».

7 Pluviose 1796 Une fille exposée sur la place Dauphine
Une fille était exposée il y a quelques jours sur la place Dauphine pour vol domestique; un particulier vient jouir de son supplice et insulter à son état devant son échafaud en lui faisant des reproches. La coupable baisse les yeux, rougit, cet homme se présente à nouveau encore et l’outrage de nouveau; alors, l’indignation triomphant de la honte, elle l’accuse d’être la cause de sa perte: « J’étais, dit-elle, jeune et sans expérience; je rentre à son service, il me séduit et me promet un sort, me délaisse et me tient par ses promesses. Je lui ai pris des assignats, il m’a dénoncée, me poursuit et il n’est pas encore satisfait par mon supplice ». L’indignation qu’éprouve cette malheureuse est partagée par ceux qui l’entendent et son persécuteur honni est obligé de s’éloigner, mais le démon qui l’anime le ramène une troisième fois au lieu fatal. Alors, le peuple révolté s’empare de lui, sa vie est en danger. Des citoyens parviennent cependant à le soustraire; on l’enferme dans une maison, mais, dans l’intervalle de l’arrivée d’un officier municipal et de la force armée, on brise la porte et les carreaux et ce n’est qu’avec la plus grande peine qu’il est soustrait à l’indignation publique, puisque l’on a été obligé de le déposer au château du Hâ.

3 Ventôse 1796 Mauvais temps
Le temps affreux qui règne depuis environ un mois a occasionné plusieurs naufrages sur ces côtes et dans la Garonne. On compte plusieurs canots péris devant Bordeaux et un bateau plein de volontaires chavirés au Bec d’Ambès.
15 Ventôse 1796 Rodrigue et Goëthals
Il a été fait il y a quelques jours à Bordeaux une vente à l’amiable de tableaux, livres et objets d’histoire naturelle, la première et la plus considérable en ce genre qui ait été faite par de simples amateurs. Les principaux sont les messieurs Rodrigue et Goëthals, possesseurs très instruits de cabinets précieux en tous genres et qu’ils savent faire valoir.

Sur Rodrigue et Goëthals, voir 8 juillet 1797

18 Ventôse 1796 Les professeurs de l’Ecole Centrale
Voici le nom des nouveaux professeurs nommés le premier pluviôse pour l’Ecole Centrale de ce département avec quelques notes sur le mérite avéré de nos 16 savants revenus :
Pour les langues anciennes, Bellin, traducteur de Lucien, homme peu connu ; Huart, ex doctrinaire le supplée. Ce dernier n’est qu’un pédant de collège.
Pour le dessin, Lacourt, peintre habile de Bordeaux où on connaît de lui des morceaux d’histoire bien traités. Il a pour suppléant Meynet, un de ses élèves.
Pour l’histoire naturelle, le botaniste Latapie et un précepteur soi-disant médecin nommé Chassin de Villers. Ce sont deux hâbleurs.
Pour la physique expérimentale, Cazalet, professeur de chimie, le plus habile de nos apothicaires et qui voulut faire un ballon dans le temps où ils ne réussissaient pas. Desroche, ancien professeur de physique à Rochefort le supplée. C’est un nouveau venu, plus honnête qu’instruit, ex moine.
Pour les mathématiques, Lescau, Chabret et Ducour, tous trois bons géomètres qui ont fait leurs preuves, le premier et le dernier par des élèves au pilotage et l’autre par un élément de mathématiques dont on se sert beaucoup.
Pour la grammaire Guilhes et Vives, deux ex doctrinaires, pédants et révolutionnaires s’il en fut.
Pour les belles lettres, l’ex curé Blanche et l’avocat Ferrère, hommes qui entendent bien leur partie.
Pour l’histoire, Desèze, médecin plus renommé par ses parents que par lui-même et Laboubée, négociant qui s’intitule homme de lettres, depuis qu’il ne fait plus d’affaires. Bouffissure, médiocrité, jalousie, orgueil et nullité absolue sont son partage, au reste, ne connaissant rien que les dictionnaires et leurs catalogues de livres. Il s’est cru des connaissances en histoire parce qu’il a recueilli pour chaque jour de l’an des anecdotes qu’il insère dans le Journal de Bordeaux et parce que ses examinateurs ne possédaient pas la partie pour laquelle il s’est annoncé habile.
Pour la législation, Dufau, ancien professeur de théologie à Bordeaux et Duplantier, administrateur fort ordinaire si ce n’est du côté de l’ambition et de l’arrogance.
Ces dix-neuf savants nous enseignerons constitutionnellement l’encyclopédie des connaissances en six mois, comme un décret les y oblige. Nous pensons que, hors les professeurs de chimie et de mathématiques, ils prêcheront tous au désert comme Jean-Baptiste et vivront comme lui de sauterelles si leur traitement et leurs élèves sont leurs seules ressources.

Parmi ces « dix-neuf savants », on notera la présence de Marie-Vital-Auguste Laboubée, une victime récurrente des sarcasmes de Bernadau dont il n’était pas l’ami, et qui apparaît dans les Tablettes pour la première fois le 31 août 1790. Il y sera régulièrement vilipendé jusqu’à son décès en 1812.

25 Ventôse 1796 Pauvreté en 1796
Une nouvelle ordonnance de police vient de prescrire à tous marchands et régrattières qui étalent des marchandises sur les places publiques de les enlever. Elle ne sera pas moins inexécutée que celle qui fut publiée sur le même fait il y a deux mois. Cependant, on ne peut s’empêcher de convenir que l’étalage énorme de hardes, guenilles, vieux souliers et cochon ou morue de mauvaise odeur, donne à nos places publiques et promenades un coup d’oeil bien désagréable. Mais la Révolution a tant fait de misérables qu’elle ne peut pas contraindre ses victimes à cacher leur piteux sort et surtout à chercher de l’adoucir. Nous pensons que le pauvre, faute d’un logis, fera sa cuisine et raccommodera son linge sur la place publique.
27 Ventôse 1796 : Vengeance tardive de Dudon envers Baudot
Le Baudot qui, avec trois autres Montagnards, vint bouleverser Bordeaux il y a trois ans, était parti de cette ville sur un navire qui le portait à Hambourg avec beaucoup d’ argenterie et de numéraires qu’il avait volés en Espagne. Sur le même bord était le frère du malheureux Dudon, victime du représentant. Avant-hier, au bar de la Rivière, il a jeté le Baudot à la mer, en présence de tout l’équipage, ainsi qu’un bruit de ville nous l’apprend. Il serait heureux que cela fut exact.

Les conventionnels Marc-Antoine Baudot et Alex Ysabeau étaient arrivés une première fois dans Bordeaux pendant l’été 1793, et ils avaient alors été bien mal accueillis par les habitants. On dit que c’est Pierre-Jules Dudon qui, en tête d’une petite compagnie de jeunes aristocrates, aurait tenté de soudoyer les postillons pour jeter leur voiture, qui rejoignait piteusement La Réole, dans le ruisseau de l’Eau-Bourde qui traversait la route au Pont-de-la-Maye. Le 22 novembre 1793, Dudon, tombé sous le coup de la loi des suspects, était guillotiné et son père condamné à la prison jusqu’à la paix. Le héros de l’affaire relatée par Bernadau est certainement de frère aîné de Pierre-Jules, Joseph.

27 Ventôse 1796 : Le Peugue rue Jemmapes
Trois vieilles maisons rue Jemmapes, anciennement rue Sainte Colombe, dont la façade longe l’impasse de la voûte du Peugue se sont écroulées cet après-midi. Personne n’a été pris par cet éboulement. Les locataires en sont seulement pour les dégradations arrivées à leurs meubles qu’ils n’ont pas eu le temps de sauver. Cet événement est une suite des déblais et récurements du Peugue auquel on a voulu donner un cours plus régulier. Pour cet effet, on en a sorti des terres qui ont facilité l’action des eaux sur les fondements des maisons bordant le ruisseau du Peugue. Celles qui sont tombées ont commencé par les derrières dont les murs se sont écroulés les premiers à commencer par le haut. Cependant la voûte du Peugue n’a pas souffert. De pareils événements mériteraient le rétablissement des architectes inspecteurs des bâtiments qui ont été institués par la Coutume de Bordeaux.

Un autre accident relatif au Peugue sera relaté le 29 décembre 1797.

8 Floreal 1796 Le feu à la rade
À quatre heures de l’après-midi, le feu s’est manifesté tout à coup dans notre rade. Deux navires et deux pontons ont été brûlés par suite de l’incendie qui s’est communiqué lors du chauffage de l’Angélique qu’on était à caréner de l’autre côté de la Garonne, près l’embarquement de la Bastide. Quelques navires radoubés ont été un peu endommagés par cet événement que l’activité des secours a empêché de devenir plus sérieux. Ils ont été provoqués par le son du Beffroi qu’on avait pas sonné depuis trois ans.

18 mai 1796 Misère à Bordeaux
Un homme en plein jour s’est jeté dans l’eau vis-à-vis le quai de la Bastide. On l’a retiré à temps pour l’empêcher de se noyer. Il a dit que la grande misère seule était la cause de son désespoir et qu’il y avait deux jours qu’il n’avait pas mangé. C’était un quinquagénaire d’extérieur honnête. Beaucoup sont dans son cas et si tous se jetaient à l’eau, il y aurait plus de noyés que de gens qui se baignent dans cette saison.

22 mai 1796 Le comédien terroriste Germain
Un mauvais et grand clubiste nommé Germain a tenté de remonter hier sur les planches des Variétés d’où il s’était absenté depuis que la sans-culotterie ne triomphe plus. Des huées ont accueilli le motionnaire sanguinocrate, le collaborateur de Lacombe dans le journal du Club National. Il s’est obstiné et on lui a crié de toute part qu’on ne voulait pas du terroriste. Alors il s’est retiré en disant avec une effrontée bonhomie qui ne luttait pas contre la prévention. Ils en sont là tous ces monstres, qu’ils veulent que la prévention seule proscrive d’aussi bons citoyens ! Et ce Germain, dégorgeant de sang avec des motions au club national, cet émule de son camarade l’histrion Compain, cet espion du petit Jullien, ce rédacteur du journal terroriste du Club, cet enragé qui nous a dit à nous-même que la Révolution ne finirait pas qu’avec les ci-devant nobles, prêtres et laquais et que le quart du sang nécessaire n’avait pas encore été répandu, un tel homme, d’ailleurs pitoyable comédien, prétendrait à des égards et à l’oubli de ses forfaits !!!

Sur Compain, voir Germinal 1795

2 Messidor 1796 La danseuse Solange
Une danseuse nommée Solange, que la direction du Grand Théâtre a refusé de payer aussi fort qu’elle le demandait, a fait troubler aujourd’hui le spectacle par ses amis qui ont interpellé les acteurs de dire pourquoi leur dulcinée de dansait pas. La police est parvenue à ramener bientôt le calme, chose assez difficile à obtenir aux théâtres de Bordeaux et cette petite cabale a cessé, ne sachant sur quel pied danser.

Un rédacteur du Bulletin de Lyon, qui signe Ovide, nous décrit en 1802 cette jeune danseuse : « Mlle Solange soutiendra sans doute sa réputation, comme dit Figaro. ll lui sera doux de supporter la grande réputation qui l’a devancée; je désire qu’il lui soit facile de la soutenir. Mlle. Solange jouit d’un gracieux embonpoint; sa figure, sans être très jolie, n’est point dépourvue d’agréments; son sein et ses bras ont trop de mérite dans leurs formes, trop de charmes dans leurs contours, pour ne paraître servir qu’à un cours d’ostéologie : sur la scène comme ailleurs, à la danse comme dans la pantomime, ces avantages ont leur prix. »

2 Messidor 1796 Le tragédien Rézicourt
Un acteur du Théâtre Français nommé Rézicourt a débuté il y a quelques jours à notre théâtre de Molière dans les rôles à manteau. Il a montré un talent rare et distingué qu’on rencontre dans peu d’acteurs depuis de longues années où l’art du comédien, très négligé, n’offre qu’exagération et moyens factices ou de convention.

Le tragédien Rézicourt [François Geffroy-Lepoitevin, dit], était pensionnaire du Théâtre de la rue Feydeau en 1793.

5 juillet 1796 Horrible fait divers à Blanquefort
On vient de saisir des voleurs qui s’étaient introduits chez un paysan de Blanquefort, l’on mutilé pour savoir de lui où était son argent et, après avoir assouvi leur brutalité sur sa femme et sa fille, les ont déchiquetées et exposées au feu, une chandelle allumée dans la matrice. Une telle cannibalerie révolte l’imagination et n’appartient qu’à une époque de démocratisation absolue.

10 juillet 1796 Laboubée
On répand chez les amateurs un imprimé dont nous croyons devoir régaler nos lecteurs, soit parce qu’il est bref et piquant, soit parce qu’il regarde un charlatan littéraire qu’il est utile de signaler sous son vrai nom. Cette pièce lui fut envoyée il y a une quinzaine de jours et, sur le conseil que nous lui donnâmes, il n’en dit mot dans sa feuille. Alors les peintres ont cru devoir eux-mêmes mettre ce portrait en lumière. L’original est un jeune négociant nomme Laboubée, pédant bouffi d’orgueil et de méchanceté, qui se croit appelé à réformer les arts et les moeurs, et dont l’allure magistrale donne une nouvelle vision grotesque à son physique défroqué et apoplectique. Pour avoir l’occasion de régenter le monde, il s’est chargé gratis de la rédaction du Journal de Labottière qu’il croyait pouvoir relever de son obscurité et y insérer sous le titre de Portraits ou de Sociétés, les réflexions les plus déplacées sur différents citoyens qu’il livre au ridicule au gré de sa haine et de ses intérêts.

19 août 1796 Décès du père de Pierre Bernadau
Aujourd’hui à trois heures de relevé est mort mon père âgé de 59 ans, étant né le {un blanc} février 1737. Depuis 16 jours il était alité par une fièvre putride dont on n’a pas assez tôt saisi le vrai caractère, malgré tous les soins que nous lui avons donnés nuit et jour. La fatalité a voulu qu’il ait reçu pour le soigner un soi-disant médecin étranger nommé Dutisse que lui ont envoyés, pour le visiter, des personnes avec qui il avait des relations habituelles. Cela n’a été que quatre jours avant sa mort que frappés du caractère de malignité que prenait sa maladie et de l’insuffisance des remèdes, nous avons appelé les médecins et chirurgiens de la Maison. Ils ont changé de traitement en déclarant qu’ils craignaient d’avoir été appelés trop tard. La force de son tempérament a soutenu mon père jusqu’à la veille de sa mort qu’il a perdu la connaissance qu’il avait conservée pour se plaindre de quitter la vie avec tant de moyens pour en supporter encore longtemps les peines et les plaisirs. Il avait singulièrement connu les uns et les autres, heureux si la souvenance des premiers l’eussent rendu un peu plus circonspect sur l’usage des seconds. […]

François Bernadau tombe malade le jeudi 4 août 1796 : « Premier jour de la maladie de mon Père » déplore son fils, à cette date, dans ses Tablettes. Quelques jours plus tard, il y inscrit : « Jeudi 11 août, jour de ma naissance ». Enfin, à la date du 19 août, mais en précisant que « ceci a été écrit plus de deux mois après le malheureux évènement », Bernadau, encore très marqué par la disparition de son père, se confie à ses Tablettes (sur trois pages, longueur exceptionnelle pour ce manuscrit). 
Quant au soi-disant médecin Dutisse, on ne sera pas surpris qu’il lui règle son compte quelques temps plus tard, le 19 frimaire : « Un soi-disant médecin de Paris nommé Dutisse qui depuis quelques mois grossissait la cohorte charlatane qui dupe la crédulité bordelaise, ayant été reconnu pour le Président d’une Commission militaire qui massacrait jadis à Tours, le docteur a cru prudent de se soustraire à une vérification d’identité. Il faut convenir que ce misérable aime bien à verser le sang humain ».

11 septembre 1796 Fête de la vieillesse
L’année nouvelle a été fêtée hier par la vieillesse dont c’était la fête républicaine. Elle fut encore plus triste que les précédentes. Le bureau central avait arrêté qu’il y aurait des courses à pied et à cheval, mais il avait omis d’arrêter qu’il y aurait des coureurs et des coursiers. En conséquence, tout ce passa en discours, fanfares et, le soir, bal sur le champ de Mars ou l’on ne dansa pas. Un certain nombre de vieillards avaient été recrutés par l’administration qui leur procurera l’entrée gratuite aux spectacles.

11 septembre 1796 La jeunesse
La mode pour la jeunesse est d’avoir les cheveux en coulemettes, très longs et rattachés avec un peigne, les faces pendantes et le toupet très long, la chemise ample et carré à collet noir ou vert et des pantalons larges et blancs. On appelle cela costume chouan. Il est l’objet des provocations dans les villes où les terroristes dominent. À Toulouse, Lyon, Dijon et Rennes, ils insultent ouvertement ceux qui sont ainsi vêtus et se portent même contre eux à des attentats que la police ne venge pas.

30 septembre 1796 La source du Tondut
On se rappelle la célébrité dont jouit depuis quatre mois une source obscure du Tondut près le moulin de Gourgues. On buvait de son eau jusqu’à 20 verres. Cette intempérance ayant été funeste à un boucher, le bureau central a consulté les gens de l’art sur cette fontaine prétendue minérale. Une société de médecins et de chirurgiens, qui s’intitule l’Ecole philanthropique de Santé, a répondu que l’eau du Tondut, loin d’avoir rien de minéral, n’avait que les qualités d’une bonne eau potable. Le chimiste Cazalet a décidé que l’eau du Tondut est à celle de Figueyreau comme gris gris, que la première est plus légère que la seconde et que celle de Figueyreau contient un grain de plus de carbonate de chaux et demi-grain de sulfate de chaux que l’autre. Ces rapports et les événements qui les ont provoqués ont détruit la renommée aqueuse du Tondut.

Sur le chimiste Cazalet, voir plus loin 12 mars 1797

30 septembre 1796 Règlements de comptes, Delormel
Une bande de jeunes gens ayant aperçu hier une enseigne au bonnet noir l’a détachée et portée en triomphe sur la place de la Comédie où elle a été brûlée en chantant le Réveil du Peuple. Cet assemblement s’étant grossi et ravisé s’est porté de là à quelques fameux terroristes, entr’autres Morel, le vice-président du charnier de Lacombe, Delormel, imprimeur d’un journal jacobin, Martin, négociant dénonciateur.

Jacques-Louis de Lormel de la Platière est né à Paris en 1760, il écrivit dans l’Almanach des Muses, puis il vint à Bordeaux en 1788 et y fonda un établissement de vidanges inodores, sous le nom de Pompe anti-méphitique, établissement qui n’eut pas le succès escompté et qu’il abandonna pour faire de la politique révolutionnaire, dès que la Révolution éclata. Il sollicita de la municipalité l’autorisation d’ouvrir une nouvelle salle de spectacle, sous le nom de Théâtre National, mais sans succès. En 1793, il monta une imprimerie, sous le nom désormais de Delormel, avec Moreau, ancien ouvrier typographe de la Loterie royale de France. Mais les deux associés se séparèrent bientôt et chacun établit une imprimerie pour son compte.
Arrêté comme suspect de fédéralisme et amené à Paris avec plusieurs autres Bordelais, notamment Pierre-Jules Dudon, l’ancien procureur général, Delormel comparut devant le tribunal révolutionnaire le 15 janvier 1794 et fut acquitté, alors que la plupart des autres inculpés périrent sur l’échafaud. Il revient à Bordeaux, reprend son imprimerie, au 54 de la rue des Ayres, vis-à-vis de l’église Saint-Paul et, de 1794 à 1796, rédige et imprime le Journal du Club national, organe du parti terroriste, aux mains de Jean Baptiste Lacombe. « On souscrit, à Bordeaux, au secrétariat du Club national chez le citoyen Lacombe, président de la Commission militaire, rue du Hâ, au ci-devant Séminaire des Irlandais » était-il précisé dans l’annonce de ce journal.
Mais Thermidor éclate, Lacombe est arrêté et Delormel, pour ne pas être inquiété, change immédiatement son fusil d’épaule. Dans le numéro 14 du Journal, du 16 thermidor an II de la République (3 août 1794), il fait savoir au public que « le service du journal ne devant point être interrompu, le représentant du peuple m’a chargé de faire paraître le présent numéro, en attendant qu’il soit pris des moyens pour que cet ouvrage remplisse les vues de la Société et l’attente du public. Je m’empresse de déclarer que j’ai reçu en abonnement la somme de 7.124 liv. 5 sols, sur laquelle j’ai fait toutes les dépenses jusqu’à ce jour et que je suis détenteur du surplus ».
Delormel s’associe un temps au comédien Germain, puis, resté seul, il donne à son journal un nouveau titre : Feuille politique, Littéraire et Commerciale de Bordeaux. A cette occasion, il lance un prospectus pour exposer son nouveau programme : « Je ne parlerai ni de mes principes, ni de la manière dont ce journal sera rédigé, un exercice de dix-huit mois dans la carrière, à des époques difficiles peut-être, doit me dispenser d’entrer dans aucun détail à cet égard ».
Mais certains Bordelais ne les avaient pas oubliés, eux, ces détails, et ceux qui avaient eu des parents emprisonnés, dépouillés et guillotinés pendant la Terreur se souvenaient bien que l’imprimeur du Journal du Club national, transformé par prudence en Feuille politique, avait été un Jacobin terroriste, ami et complice de Lacombe, le président du tribunal révolutionnaire. C’est ainsi que les jeunes gens, ceux qu’on appelait la Jeunesse bordelaise, ne manquaient pas de l’invectiver partout où ils le rencontraient, dans les rues de la ville comme au théâtre. Delormel adressa à ce sujet une plainte au Bureau central, demandant aide et protection et sa déclaration fut inscrite sur le registre des délibérations de cette administration, le 17 fructidor an 4 (3 septembre 1796), dans des termes bien extraordinaires. 11 est dit que le citoyen Delormel est victime « d’une horde qui se qualifie d’honnêtes gens, mais dont le luxe et la fainéantise, la débauche, la lubricité, la crânerie fondée sur l’avantage que donnent quelques années de salle, d’autres vices encore et l’aristocratie puante souillent ce titre autrefois respectable et insultent aux besoins, aux travaux, aux vertus, au patriotisme d’une population nombreuse. »
On retrouvera Delormel à de nombreuses reprises dans les Tablettes.

30 septembre 1796 Règlements de comptes, Barsac
Hier, Barsac, membre fameux de notre commission militaire, fut hué par les commères de son quartier comme il allait à la municipalité y faire prononcer son divorce. La jeunesse l’aperçut et, comme depuis quelques jours, elle est montée contre les terroristes, il fut poursuivi à coups de cannes et de pistolet. Heureusement pour lui, il se sauva à temps au château Trompette sans être mortellement blessé. La garde le protégea au point qu’on présenta la baïonnette à plusieurs poursuivants. Cette circonstance aurait de nouveau monté les têtes sans la survenance de la municipalité qui fit évacuer le château et on fit fermer les portes en le faisant garder par de forts piquets. Cette affaire peut avoir de sinistres suites.

Detcheverry, dans son Histoire des Théâtres de Bordeaux pendant la Terreur, raconte cette histoire en 1860 :  » Barsac avait été membre de la municipalité provisoire, du comité de surveillance présidé par Peyrend d’Herval, et de la commission militaire séante à Bordeaux, et présidée par l’infâme Lacombe.
 Malgré les symptômes effrayants qui se manifestaient partout à son passage et le tumulte que sa présence occasionnait au spectacle, où son aveugle hardiesse le conduisait quelquefois, Barsac eut encore l’audace de se présenter au bureau de l’État civil, où il avait déjà fait apporter les pièces de son divorce, afin de consommer cet acte dans une dernière assemblée de conciliation ou non-conciliation. Le commis auquel il s’adressa lui demanda s’il avait amené ses témoins pour qu’il pût dresser procès-verbal de leurs réponses. Barsac n’avait personne avec lui ; il sortit en promettant de revenir bientôt avec les témoins nécessaires. Il rentra en effet peu d’instants après, accompagné de trois portefaix qui devaient servir de conciliateurs. Ces hommes ne connaissaient pas sans doute celui qui devait les employer ; car, lorsqu’après les formalités d’usage et leur avoir demandé leur noms, professions et âges, l’officier public leur posa la question, s’ils voulaient servir de témoins au citoyen Barsac, ce nom si détesté produisit un tel effet sur ces hommes, qu’ils prirent immédiatement la fuite et ne reparurent plus. Barsac fut donc obligé de se retirer chez lui sans pouvoir terminer son divorce.
Deux heures plus tard, on appris que la maison de Barsac, situé rue Doidy numéro 32, était assiégée par des milliers de citoyens dont les uns s’occupaient à enfoncer la porte, tandis que les autres, montés sur la toiture, découvraient la maison afin de se créer une issue et pénétrer jusqu’à celui qu’ils voulaient massacrer. On envoyait aussitôt sur les lieux quelques hommes de la troupe, ayant à leur tête le citoyen Chevalier, juge de paix, ainsi que le commissaire du directoire exécutif près l’administration municipale du Nord. Arrivés à l’entrée de la rue, il fut impossible d’avancer, vu la foule considérable qui s’était portée sur ce point. Nous envoyâmes chercher 50 hommes au fort de la Révolution (château Trompette), et nous réussîmes à en faire pénétrer une partie dans la maison de Barsac. Il était temps ; car les furieux l’avaient déjà saisi après avoir enfoncé sa porte, et allaient le mettre en pièces lorsque nous leur arrachâmes tout sanglant de leurs mains. Nous le plaçâmes au milieu d’un renfort de 120 grenadiers, que le commandant du fort nous dépêcha, et nous nous dirigeâmes vers cette forteresse, seul endroit où nous pensions que Barsac pouvait être en sûreté ; on essaya plusieurs fois, pendant le trajet, de l’arracher du milieu de nous : les pierres, les bâtons volaient de toutes parts, la troupe se trouvait ainsi occupée à se garantir des projectiles et à préserver Barsac lui-même ; des hurlements, des vociférations, des cris terribles nous assourdissaient : le voilà, disent les uns, celui qui a toujours voté la mort ; il a fait délice de proscription, il était tout à la fois accusateur, témoin et juge ; d’autres réclamaient un père, un frère, un ami et ces réclamations et ces cris, en échauffant les têtes, redoublaient encore la fureur. Enfin, grâce à la bonne contenance de la troupe, nous pûmes pénétrer dans le fort de la révolution, mais non sans répandre du sang, car plusieurs individus avaient poussé la rage jusqu’à se précipiter sur les baïonnettes.
 Une fois entrés dans le fort, le commandant fit fermer les portes et nous le quittâmes pour nous mettre à la tête des patrouilles circulant dans la ville et autour du fort le reste de la journée et une grande partie de la nuit.
 Barsac, échappé à la mort horrible que le peuple lui destinait, nous écrivait le lendemain : « Je prie le bureau central et le requiers, autant qu’il est en mon pouvoir, de me continuer l’asile qu’il m’a donné hier dans le fort de la révolution, n’en ayant moi-même aucun en ce moment ou je puisse me retirer et mettre mes jours en sûreté.»
 Quelques jours après et lorsque les esprits furent un peu plus calmes, l’épouse de Barsac écrivit au commissaire du bureau central une lettre par laquelle elle le priait de mettre en liberté son mari avec les précautions nécessaires pour la sûreté de sa vie. Le soir de ce même jour, nous envoyâmes le citoyen Gaston Ferbos, commissaire de police, au général Mergier, commandant du château, pour lui remettre la réquisition dont la teneur suit : 
Au général Mergier.
Nous vous requérons et sommons au nom de la loi, de faire remettre au citoyen Gaston Ferbos, commissaire de police, le citoyen Barsac qui, d’après sa demande et pour sa sûreté, a été mis en dépôt au fort de la révolution, etc..
 À 11 heures du soir, la livraison eut lieu : une barque attendait à la porte du havre, Barsac y entra et les rameurs poussant aussitôt au large emportèrent cet homme qui avait fait couler à Bordeaux tant de sang et de larmes. Il se cacha soigneusement dans la campagne d’un ami, jusqu’au neuf vendémiaire an cinq que nous vîmes arriver dans notre bureau sa femme et son fils. Elle nous présenta une lettre de Barsac, qui nous y exprimait toute la reconnaissance dont il était pénétré pour les soins et le dévouement que nous avions mis à lui conserver la vie. Il terminait en nous priant de lui accorder, ainsi qu’à son fils, un passeport pour Dunkerque. C’est ce que nous lui accordâmes de suite, sous un nom d’emprunt, craignant sans cette précaution qu’il n’en résultat malheur pour lui. 
Voici le passeport que nous délivrâmes pour le père :
 Laissez passer le citoyen Guillaume J. Degals, connus de nous, commissaire du bureau central, domicilié à Bordeaux, rue Doidy numéro 32 aux Chartrons âgé de 36 ans, taille de cinq pieds quatre pouces, cheveux châtains foncés, sourcils châtains, yeux gris tachés, nez long, pointu, bouche moyenne, menton rond, front découvert, le visage ovale. Prêtez-lui aide et assistance en cas de besoin pour aller à Dunkerque, passant par La Tremblade et Marennes, etc.
 Passeport du fils :
Laissez passer le citoyen Nicolas Boitard, mousse connu de nous etc. etc. sur le navire danois le Christian-Colbiornsen, capitaine Jacob Bothig. Notre ville fut ainsi délivrée pour toujours de la présence de ce misérable mais des scènes plus terribles se préparaient encore. »

30 septembre 1796 Saccage de l’imprimerie Delormel
Nous avons omis de rappeler que la feuille politique et littéraire que l’imprimeur Delormel avait substitué au Journal du Club national ne paraît plus depuis le dernier jour de l’an. La jeunesse alla faire compliment de bonne année au dit Delormel et, ne l’ayant pas trouvé, on y établit un tribunal de cassation qui jeta l’imprimerie par la fenêtre. Les calembourdiés ont dit à cet égard que les jeunes gens sont allés prendre du caractère. Le Delormel esquiva la bastonnade antiterroriste par la fuite ; Mais, le lendemain, il présenta une pétition au bureau central pour se plaindre de cette violation d’asile qu’on n’avait pu empêcher malgré que la garde nationale eut des rondes pour prévenir l’orage qui se formait à bord.

Le dernier jour de l’an IV (21 septembre 1796), les jeunes gens anti-terroristes se rendirent à l’atelier de Delormel pour lui souhaiter, à leur façon, la bonne année (l’année républicaine qui commençait le 23 septembre). Ne l’ayant pas trouvé chez lui – il devait s’attendre à cette visite – ils brisèrent ses presses et les jetèrent par les fenêtres. Telle fut la fin de la Feuille politique et littéraire et de l’imprimerie de la rue des Ayres. Delormel adressa une réclamation au Bureau central, le 6 octobre 1796, se plaignant de ne pas avoir été protégé par la police et demandant une indemnité. Ce n’est que le 4 mai 1797 que le tribunal civil rendit son jugement dans cette affaire, il condamna « les habitants de la commune de Bordeaux à payer à Delormel une somme de 3.315 francs pour « valeur des dégradations ou dommages et intérêts ». Delormel fut nommé, par compensation, receveur de la Loterie nationale à Bordeaux qui venait d’être rétablie en vertu de la loi du 9 vendémiaire (30 septembre 1797), puis, le 12 janvier 1798, inspecteur des Contributions du département.

23 octobre 1796 Les Antiquités Bordelaises
J’ai publié aujourd’hui un nouveau prospectus du premier volume des recherches sur les Antiquités bordelaises. On me donne le meilleur espoir de la réussite de cet ouvrage qui manque à notre littérature.

Ce « qui manque à notre littérature » est un exemple tyôique des réflexions de Bernadau qui ont irrité ses contemporains, et sans doute les historiens des générations suivantes. Rappelons ces mots de A. Vivie : C’était, si l’on veut bien nous permettre le mot, un grincheux, content de lui peut-être, mais toujours mécontent des autres et toujours prêt à une critique injuste et passionnée.

24 octobre 1796 Naufrage devant La Bastide
Un bateau du passage de la Bastide devant Bordeaux s’est perdu hier en traversant la rivière. La cause seconde de cet événement doit être mise sur le compte de la police qui se fait très mal depuis que beaucoup de personnes en sont chargées. Le bateau a chaviré par l’effet du faux équilibre des voitures à 4 roues qu’il ne devrait pas porter, attendu sa petitesse. Il y avait ci-devant à ce port deux grands bateaux plats destinés à passer les gros et difficiles fardeaux. On a permis de s’en passer aux matelots qui devaient alors être quatre pour le conduire. Tous les passagers se sont sauvés à l’exception d’un nommé Terrien, grand et fou parlementaire, très attaché à la famille de Leberthon, dont il allait saluer la fille qui partait pour Paris où l’on dit que l’ex-premier président, son père, vient de décéder en dépit de Robespierre.

8 Thermidor 1796 L’arbre de la Liberté de la place Nationale
Dans la nuit d’hier à aujourd’hui, l’arbre de Liberté de la place Nationale ci-devant Dauphine a été scié à hauteur d’homme et l’on a trouvé sur le marc une inscription portant qu’un arbre arrosé du sang innocent par ordre des proconsuls Tallien, Yzabeau, Baudot et Chaudron-Rousseau ne devait plus affliger la vue des gens de bien. On n’a aucun vent du nom et du nombre des coupeurs. Tous les voisins ont été enquis et ils se réunissent à dire que c’est un coup de par des terroristes jaloux de la tranquillité de cette ville où l’on en veut de leurs maximes et de leurs personnes. Il a été trouvé dans la cave d’une des maisons de la place une scie avec laquelle on doit avoir opéré. Les Jacobins jettent des hauts cris sur cet événement qu’ils disent de lèse-Nation et les honnêtes gens, le regardant comme fort ordinaire, craignent seulement qu’on en impose quelques mesures révolutionnaires contre la ville.

5 novembre 1796 Une aventure amoureuse de l’imprimeur Racle (suite 16 Germinal 1799)
Hier, il s’est passé une aventure amoureuse donc il convient de consacrer ici les détails. L’imprimeur Racle aimait une demoiselle Pénicaud d’origine galante. La famille de celle-ci l’avait forcée de recevoir les assiduités d’un médecin de Paris et, en l’absence de l’amoureux, on avait conclu un mariage. Quelques jours avant le contrat, Racle trouve les futurs conjoints se promenant ensemble. Il se livre en leur présence à des scènes de dépit que la demoiselle crut apaiser en lui disant de passer le lendemain chez elle où, en présence de sa famille, elle lui ferait connaître ses dernières intentions. Il s’y rendit et on lui renouvela les protestations les moins équivoques d’attachement, en l’assurant que le mariage projeté n’aurait pas lieu avec le médecin. Cependant, la famille de la Pénicaud force ses inclinations et le mariage est arrêté. Mais, dès le soir où on célébrait paisiblement les accords à la campagne, Racle s’y rend avec un charivari nombreux. Grand tapage de toutes parts, Il y eut même des coups de feu tirés des deux côtés. Le résultat est que le mariage est suspendu pour une maladie que cette scène a occasionné au médecin, dont la future s’est, dit-on, consolée avec son amant favorisé.

André-Théophile Racle, né à Bordeaux le 29 avril 1773, succéda à son père en 1793, rue Saint-James, et continua à être l’imprimeur de la Ville, plus tard de la Préfecture et en 1818 du Roi. Vers 1807, il transporta son imprimerie de la rue Saint- James, n° 17 ou 19, au n° 68 de la rue Sainte-Catherine, ainsi que sa fonderie en caractères créée par son père, mais qui n’avait que peu d’importance, tandis que sa maison de typographie était des plus florissantes : en 1810 il possédait douze presses, dont six montées, et employait de cinq à huit ouvriers.
Racle était fidèle en amour. E. Labadie nous apprend en effet qu’il épousa à Bordeaux, le 19 mai 1804, Marie-Catherine Penicaud, âgée de vingt-huit ans, veuve de Jean-Baptiste-Pascal Lanefranque, médecin de l’hospice de Bicêtre, à Paris. La veuve Lanefranque avait deux fils : Joseph-Dominique et Edouard, nés en 1797 et 1798. 
Entre temps, la demoiselle Pénicaud avait contesté son premier mariage puisqu’on trouve dans un Recueil alphabétique de questions de Droit de 1810 une savante analyse des juristes sur la validité de ce mariage au motif qu’il avait été célébré hors la maison commune ! 
Racle mourut le 3 septembre 1825.

9 Frimaire 1796 Cogoreux
Un certain Cogoreux, membre prépondérant de notre première municipalité sans-culotte ayant été aperçu hier à la Bourse par des gens qui n’aiment ni les dénonciateurs ni les pillards, fut vigoureusement bâtonné et, sans l’intervention d’un commissaire de police, l’honnête cabaretier qui est maintenant un gros marchand de vin, n’aurait pu davantage crier à la réaction anti jacobite.

Cogoreux fut l’un des terroristes qui, avec Castéran, Dutasta et Chaussade publièrent , en février 1795, la première liste de dénonciations des terroristes bordelais. « Lorsqu’ils commencèrent à être poursuivis par la clameur publique, (ils) imaginèrent pour certains pouvoir détourner l’orage qui les menaçait en dénonçant publiquement ceux de leurs complices qui étaient déjà connus pour être encore plus criminels qu’eux », explique Pierre Bernadau. C’est ainsi que furent publiés, les 29 pluviôse et 9 ventôse de l’an III (février 1795), deux fascicules de dénonciations de 62 terroristes – pour l’essentiel des membres du Club national – par cinq d’entre eux, emprisonnés alors aux Orphelines et figurant tous en bonne position dans le Livre rouge. Un troisième fascicule, quoique annoncé, n’a jamais été publié.

11 Frimaire 1796 Reprise des bals
La ballonnance reprend avec le luxe et la misère du temps. Il n’est bruit que de deux sociétés philharmoniques à Bordeaux dans lesquelles on se divertit bien chèrement. L’une est à Bardineau et l’autre au Gouvernement. Les billets d’entrée coûtent 18 francs et n’en a pas qui veut. Il faut, pour en avoir, passer au scrutin, comme autrefois au Club et surtout prouver qu’on a au moins trois costumes du dernier goût neufs et de rechange. Rien n’égale la somptuosité de ses bals et l’affluence des spectateurs. On y court sans doute pour s’étourdir sur les malheurs du temps.

14 Frimaire 1796 On coupe …
Un journal observe qu’en 1792 on coupait la parole; en 93 on coupait les têtes; en 94 on coupait les vivres; en 95 on coupait les queues; en 96 on a coupé les bourses. Maintenant on coupe bras et jambes en ne faisant point la paix.

22 Frimaire 1796 Incroyables et Merveilleuses
Et nous rions au milieu de nos malheurs ! On vend en ce moment une caricature sur les modes du jour dont tout le monde rit et que chacun porte. Ce sont les Incroyables et les Merveilleuses. Sous le premier titre, on peint le costume de nos jeunes gens à habit large et court, cravate énorme et qui monte jusqu’à la bouche, gilet rouge galonné en or à la Malmesbury, culotte longue et étroite, bas bigarrés, chapeau rond à ailes abattues, frisures ébouriffée à faces pendantes et à cadenettes retroussées avec un peigne et le plus souvent une perruque au lieu de cheveux, avec cela petites bottes à long pied pointu et relevé, et une petite canne à la main. 
Les Merveilleuses sont coiffées d’une perruque comme des Tysiphone, petit chapeau rabattu par les bords, énorme bouffante sur le cou, corset de velours noir brodé en or par dessus un caraco, jupe traînante et qu’on relève jusqu’à ce que l’on voit la jambe jusqu’au gras, avec souliers liés sur la jambe avec des rubans jaunes, comme le cothurne. Il y a aussi pour les femmes l’habit de bal à la grecque. Elles portent alors les cheveux bouclés et attachés sur le sommet de la tête, pendants énormes et, pour habillement, une longue robe de linon à la grecque, rattachée par une brillante ceinture et relevée d’un coté jusqu’aux genoux par une agrafe. On a les bras nus jusqu’à l’épaule et chargés à chaque articulation d’un bracelet en or. La chaussure est une simple sandale attachée à la jambe par des rubans comme le brodequin antique. Le pieds du bas est comme un gant et à chaque doigt brille une bague, ainsi qu’au bas de la jambe. Sous cet habillement, on ne met qu’un simple pantalon de couleur de chair et qui habille tout le corps dont il tient lieu de chemise, qu’on a proscrit. Rien de plus voluptueux qu’une pareille mise, en ce moment très familière aux parisiennes, mais qu’à Bordeaux on a cependant admirée, mais dans certains bals parés.

On remarquera dans ce passage l’intérêt éclectique de Bernadau, mais aussi sa vaste culture. 
James Harris (21 avril 1746 – 21 novembre 1820), 1er comte de Malmesbury, est un diplomate anglais.
Les Tysiphone sont, en quelque sorte, des gorgones. Filles de Gaïa et du sang d’Ouranos mutilé d’après Hésiode, ce sont des divinités chtoniennes. Leur nombre reste généralement indéterminé, quoique Virgile, s’inspirant sûrement d’une source alexandrine, en dénombre trois : Mégère (« la Haine »), Tisiphone (« la Vengeance ») et Alecto (« l’Implacable »).
Le linon est une toile fine et transparente, en lin ou en coton, utilisée en lingerie fine.

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