Année 1797

L’année 1797 commence par le Serment des fonctionnaires qui reviendra désormais avec régularité dans les Tablettes.

21 janvier 1797 Haine à la royauté et à l’anarchie
La fête républicaine d’aujourd’hui n’a point été brillante ni chômée. Peu de fonctionnaires formaient le cortège qui se sont rendus à l’église de St Dominique pour y jurer haine à la royauté et à l’anarchie. Il était singulier d’entendre un serment ordonné par un gouvernement qui ne reconnaît aucun culte, et fait dans une église de l’ancienne religion :
Solenniser les jours de la justice,
C’est proclamer les décrets éternels :
Mais célébrer la fête du supplice,
C’est aux bourreaux élever des hôtels.
Sans être devin, on peut prédire que cette fête, qui n’a guère plu dans la France actuelle, ne sera plus recommencée. Ici, personne ne l’a chômée, peu de spectateurs et beaucoup de mines renfrognées la décoraient ; les boutiques étaient ouvertes malgré l’arrêté du bureau central, et qui peut prescrire à des hommes libres de ne pas gagner leur vie quand ils en ont bien besoin ?

Les membres de l’administration étaient tenus de prêter un serment de fidélité dont la formule changera avec les régimes, passant de « haine à la royauté et à l’anarchie » en 1796, à la « Fidélité au Consul à vie », et enfin à la « Fidélité au roi des Français » après 1830.

21 janvier 1797 Sociétés de santé et d’histoire naturelle
Quelques chirurgiens, apothicaires et possesseurs d’oiseaux et de coquillages se sont réunis depuis quelques mois et forment des sociétés de santé et d’histoire naturelle. Aussitôt, un journaliste s’est élevé au milieu de ces amateurs pour apprendre leurs occupations à l’univers. D’où est résulté un journal de santé et d’histoire naturelle qui paraît en ce moment à Bordeaux en deux cahiers par mois et que l’on donnera afin d’avoir du débit.

8 février 1797 Sociétés de santé et d’histoire naturelle
Tous nos médecins, chirurgiens et apothicaires ont arrangé, depuis quelques mois, deux espèces d’académies, dites, on ne sait pourquoi, sociétés philanthropiques de santé. L’une se rassemble à l’ancienne Académie des sciences et l’autre aux Jacobins. Cette dernière s’est avisée de sortir de son incognito et, il y a trois ou quatre jours, à tenir une séance publique dans une salle du District. Dix discours divers y ont été lus et tous parlaient d’observations chirurgicales ou chimiques, dont le public, qui y assistait peu nombreux, n’a guère été amusé. Ensuite, il était plaisant d’entendre les plus jeunes sociétaires faire de la doctrine à la barbe des anciens.

20 février 1797 Histoire de la Révolution
Nous avions déjà sept volumes d’une prétendue Histoire de la Révolution. On vient d’en publier une secrète qui en contient deux, remplis de faits très publics. Je vous le dis en vérité, la Révolution ne peut être écrite qu’après la mort des révolutionnaires et ces Tablettes en apprendront plus que tous vos gros livres.

12 mars 1797 Les théories de Cazalet
Il vient de paraître à Bordeaux un ouvrage d’un apothicaire nommé Cazalet sous le titre de Théorie de la Nature. L’auteur, à qui l’on donne quelques connaissances chimiques, prétend que l’électrique et le calorique sont les principes de la création de l’univers et qu’il finira par la dessiccation. Nous laissons aux physiciens à apprécier cet ouvrage et son système qui est un vrai rêve.

Jean-André Cazalet était chimiste et apothicaire, mais aussi physicien, professeur, bref, toutes activités susceptibles de faire parler de lui. Il n’avait pas que des amis et Bernadau le décrit comme « un de ces intrigants qui peuplent les grandes villes, ont un peu de talent, beaucoup de langage et un grand fond d’impudence. »
Dans les années de fièvre aérostatique, il avait tenté, sans succès, de lancer un ballon gonflé à l’hydrogène, produit en attaquant de vieilles ferrailles par de l’acide sulfurique dilué.
Son ouvrage sur la Théorie de la nature avait cependant reçu en son temps un accueil favorable.

13 mars 1797 Les Antiquités Bordelaises
J’ai mis ce matin en vente mon livre des Antiquités Bordelaises. Mon coquin d’imprimeur a retardé de 15 jours la publication. On paraît tout étonné de ce que j’ai imprimé cet ouvrage avec si peu de secours et de prôneurs. J’avoue que personne ne m’a aidé dans ce travail et que beaucoup m’ont contrarié directement et indirectement.

Le coquin d’éditeur était la Librairie d’Audibert, Burkel et C°
Quand Bernadau se plaint du peu de secours qu’il a eu dans ce projet, il omet son père auquel il rend hommage dans sa préface à cet ouvrage : « Cependant la première production importante que je publie doit vous être plus particulièrement consacrée, puisque vous m’en avez donné l’idée. Avec moi, vous avez travaillé aux Antiquités Bordelaises, et j’ai trouvé dans votre mémoire, singulièrement observatrice, une foule de détails historiques, dont j’ai embelli cet écrit. »

17 mars 1797 Enlèvement d’un Emigré à guillotiner
Des hommes masqués ont enlevé hier à la gendarmerie, prés Libourne, un comte d’Aude qu’on amenait à Bordeaux pour y être guillotiné, comme Emigré. Ce supplice était capable de réveiller des idées révolutionnaires qu’on doit assoupir, pour le bien de la paix.

25 mars 1797 Election au corps législatif
Tous nos six députés au corps législatif sont nommés et par un parti qui, avec de bonnes intentions, révolutionnerait encore plus vite et plus mal qu’un autre. Ce sont M.M. Lavie pour les anciens, Prevot de Lacroix, Lynch jeune,
Albespy, Corbin et Béchade-Cazeaux, tous de Bordeaux. Le premier est l’objet de l’engouement général par les talents et la fermeté qu’on lui suppose. Il n’a cependant donné aucune preuve de ce mérite à l’assemblée constituante où il siégea sans mot dire. Le second député est l’ancien ordonnateur de la Marine à qui l’on prête des connaissances administratives. Lynch est un homme de lettres obscur, retiré sur son bien de Pauillac et frère du gendre du président Leberthon.
Albespy est un avocat médiocre, Corbin passe pour un bon négociant et Béchade-Cazeaux est un commerçant bel esprit, bouffi d’orgueil et de hauteur, parce qu’il sait écrire un peu mieux que tous nos négociants. Au demeurant, le choix pouvait être meilleur. Ce sont de braves gens et c’est le meilleur éloge qu’on puisse faire de ces messieurs, tous gens de parti à vendre.

1° mai 1797 Café de Tourny
Le 1er mai courant, on a ouvert le café de Tourny qui est bâti au bout de la promenade de ce nom, à la place de cet anciennement-dit café Moreau. Il est augmenté et mieux décoré, mais néanmoins un peu colifiché, vu son peu de largeur et de hauteur, inconvénient que font ressortir quelques colonnes dont on l’a orné.

En 1797, le Consul de Hambourg, Daniel Christophe Meyer, construit une maison d’un style rompant totalement avec l’harmonie du quartier. Elle comporte un péristyle de 6 colonnes formant terrasse. Il exista pendant longtemps un différent entre les Bordelais et les propriétaires de cette maison à propos d’un droit de libre passage sous ce péristyle.

8 juin 1797 Indigènes de Chandernagor
Depuis quelques mois il y a ici sur une corvette une foule d’indiens de Chandernagor pris sur un anglais. La danseuse Dauberval les a adoptés pour se faire une réputation de sensiblerie et a publié un pamphlet sur leur cérémonie religieuse, dont le public court tous les jours admirer la bizarrerie sur le navire. Elle les a fait représenter aujourd’hui dans une salle des Jacobins où on entrait pour 20 sous. L’assemblée a produit une bonne aubaine aux Indiens, mais les gens sensibles et observateurs sont étonnés qu’on ose faire métier de montrer son culte et qu’il soit aussi cruel que celui de ces indiens qui se percent le bras et les joues en psalmodiant.

Le couple Dauberval était alors adulé à la Comédie. Le mari était maître de ballet en premier, sa femme, Théodore, était première danseuse et le couple attirait les admirateurs de la star, qui se piquait de bel esprit. « Le philosophe des coulisses », se moquait Bernadau, en ajoutant, satisfait sans doute :  » C’est une de nos femmes à la mode sur le compte de laquelle la chronique scandaleuse a gardé le silence ». Mais le couple revient bientôt à Bordeaux et fait une rentrée triomphale, et là, il est bien obligé de reconnaître : « Jamais la dame Théodore n’avait moissonné autant d’applaudissements qu’aujourd’hui qu’elle a dansé dans le ballet d’Annette et Lubin. » Il reviendra sur ce couple plus tard, en 1822, dans la relation de son Voyage de Bordeaux à la Teste. Il nous apprend que Theodore « consulta Jean Jacques Rousseau pour savoir si la morale permettait à une femme qui voulait vivre honnêtement de rester attachée à l’Opéra » et que le couple Dauberval se retira en 1804 au château Civrac, à Certes, en trouvant « assez singulier que ce couple si gai ait pu choisir, pour finir ses jours, un aussi triste lieu … »

15 juin 1797 Théâtre d’émulation
Il vient de se former un nouveau théâtre du débris des autres, qui meurent de faim. Il s’est intitulé théâtre d’émulation et il est certain qu’il faut en avoir pour former cet établissement. Il est ouvert depuis trois jours sur les allées de Tourny, à la baraque de Blondin, servant jadis aux baladins de foire.

En 1787, le Conseiller au Parlement de Bordeaux, Thibault-Joseph de Gobineau, avait acheté un emplacement sur le terrain du château Trompette, sur lequel il fit construire un hôtel particulier, idéalement placé face au nouveau théâtre. Cette construction dessina l’alignement actuel des façades nord de l’allée. Le quartier connait un « boom » immobilier. Des baraques, des entrepôts et des écuries s’installent dans le désordre le plus complet. Dans les années suivantes, plusieurs théâtres s’y construisent :Théâtre Blondin, Théâtre de l’Union, Théâtre d’Emulation, Théâtre de la Gaité …

20 juin 1797 Club de la Grande Quille
On assure que les Jacobins de la basse classe, craignant d’être à leur tour houspillés par les thermidoriens et voulant se renforcer au besoin, vont former un club dans le couvent des Cordeliers. Il s’intitule Cercle littéraire et politique de la Grande Quille. On ne conçoit rien à la dénomination bizarre de cette coterie, qui s’appelle littéraire, tandis qu’à peine les matelots et les garçons cordonniers dont elle se compose savent lire le Pater. Cette Grande Quille a régné pendant trois ans à Bordeaux. Elle a pris ce bizarre nom de ce qu’elle s’est établi aux Cordeliers, prés du clocher qui lui sert ainsi d’enseigne. Cette réunion, suivant d’autre étymologistes, aurait pris son titre du clocher de Saint-Michel où l’on avait fait les souscriptions qui l’ont fondé. Ce clocher fut, dans les anciens troubles populaires de Bordeaux, le point de réunion des factieux qui commençaient toujours à y faire sonner le tocsin.

22 juin 1797 Bernadau, juge de paix suppléant
Le 4 Messidor ou 22 juin, présente année, j’ai fait les fonctions de Commissaire du Directoire exécutif près le Tribunal correctionnel de Bordeaux en ma qualité de suppléant assesseur de la Justice de paix de l’arrondissement de Saint Pierre; et, sur ma réquisition, a été condamné à 2 mois de prison, pour délit de faux témoignage un avoué nommé François, homme très mal famé et un des agents actifs des Terroristes de la Bande dite Cercle de la grand Quille. Ce particulier est surtout connu pour avoir assassiné le danseur Rivière, dans la rue Castelnau d’Auros, pour opinions anti-Jacobistes. Cette cause avait fixé l’attention publique. On croyait que je craindrais de me prononcer contre les nouveaux Jacobins. J’ai exercé le ministère public pendant plus d’un an, désigné par lui à cet effet, dans les causes où le commissaire de ville Dutoya déclarait s’abstenir, par timidité.

On apprendra un peu plus tard, en 1801, que ce Dutoya vient de se suicider par un coup de pistolet, « de désespoir de n’être pas un des avoués les plus occupés ». Et Bernadau nous confie à cette occasion que les fonctions qu’il exerçait auprès de ce Commissaire du Gouvernement au Tribunal correctionnel en l’an IV étaient bénévoles : « J’y ai été gratuitement son Substitut ». Cette fonction s’est vite terminée, dès 1798.

8 juillet 1797 Le juif Rodrigue
Le Lycée de Bordeaux a tenu aujourd’hui sa quatrième séance. Il n’y a eu qu’un concert, attendu que les gens de lettres que renferme cet établissement sont en minorité et peu zélés. Certain juif, aussi effronté que sot, s’est avisé de demander à un amateur de répéter un air; celui-ci n’en a rien fait et nous approuvons ce refus. Il est malséant d’avoir des prétentions dans un concert gratuit et de demander quelque chose à celui qui ne vous doit rien. Nous apprenons que celui qui s’est constitué le porte-voix du public se nomme Rodrigue, fils d’un riche banquier de Bordeaux et qui se croit des prétentions aux égards, parce que l’an passé, il amena Vestris de Paris dans sa voiture.

Isaac Rodrigue avait créé le Muséum avec un autre riche négociant, Jean Goëthals. Ils avaient l’idée d’y présenter au public leurs collections d’objets d’art mais aussi d’y dispenser des cours et de s’y livrer à des travaux historiques et littéraires, dont le Bulletin polymatique était chargé de rendre compte.
Marie-Jean-Augustin Vestris, dit Auguste Vestris et surnommé le dieu de la danse, est un danseur français né à Paris le 27 mars 1760 et mort à Paris le 5 décembre 1842. Sa brillante carrière se déroule principalement à Paris, mais il se produit aussi à Lyon, Montpellier et Bordeaux, ainsi qu’au King’s Theatre de Londres. C’est Pierre Gardel qui lui offrira ses plus beaux rôles, notamment dans Psyché, Télémaque dans l’île de Calypso et La Dansomanie.

8 juillet 1797 Le Tableau de Bordeaux
Il y a déjà onze journaux qu’on fabrique à Bordeaux. On en a annoncé aujourd’hui un douzième sous le titre de Tableau de Bordeaux. Il ne nous appartient pas de nous prononcer sur ce nouveau venu, attendu que nous sommes un de ses Rédacteurs. Il serait possible qu’il enterra les aînés : les mesures sont prises à cet égard pour obtenir quelques faveurs et la société des gens de lettres chargés de cette entreprise fera tout son possible pour que le public prenne bien la chose.

Bernadau prétend que c’était lui-même qui en avait eu l’idée. Il écrit d’ailleurs au sujet de cette feuille, dans son Aquitaine littéraire et avec sa modestie habituelle : « Journal imaginé par moi en 1797. Vanité à part, il eut du succès pendant les cinq mois que je le rédigeai ».

18 juillet 1797 Des artistes, dont Garat, à Bordeaux
Depuis quelques jours, nous avons eu quatre virtuoses à Bordeaux. M. Garat aîné, dont nous avons je crois parlé et dont le public ne parle plus; M. Franger aîné, acteur célèbre dans le haut comique et qui a fait les délices de Bordeaux il y a 20 ans; Madame Crétu, qui s’est formée dans cette ville pour les amoureuses de l’opéra bouffon et Mlle Scio, première chanteuse de Paris. On court à tout cela en foule, par désoeuvrement et pour se distraire, de peur de courir à la rivière par besoin et par chagrin.

La famille Garat revient régulièrement dans les Tablettes, dès le 18 mars 1787. Pierre-Jean Garat était en son temps un « phénomène » musical, fils d’un avocat au Parlement de Bordeaux, et il devint l’un des chanteurs les plus célèbres de son temps. Sa voix était exceptionnelle, particulièrement mise en valeur et appréciée dans les oeuvres de Gluck, et tout spécialement dans Orphée. Apprécié de tous, Garat l’était …. à l’exception, on s’en doute, de l’Ecouteur bordelais : « La famille Garat ne s’est jamais piquée de bienséance et de délicatesse de sentiments. Tous ceux qui la composent se donnent pour des Baladins et la Jonglerie a fait presque toute leur réputation. L’aîné était professeur de philosophie à Bordeaux et vivait publiquement avec une femme dont il a eu des enfants, le plus jeune tient la plume de Juge au Mercure de France, celui dont il est ici question est le turlupin de Palais dont il pourrait être l’ornement. (…) Ses Enfants ont parmi nos Elégants une réputation faite de libertinage, de fatuité et de suffisance. L’aîné fait le Pantalon parmi les roués de Paris ; et la Reine a récompensé d’une pension le talent qu’il a de tout contrefaire. Un autre est lecteur en titre dans notre Musée et aura bientôt pour successeur dans ses ridicules son dernier frère. La sœur donne dans le précieux, l’esprit et la coquetterie, quoi quelle soit laide et sotte. Cette Maison est une boutique de Bel-esprit et de libertinage. »
Plus loin, toujours fielleux, Pierre Bernadau mentionne dans son journal, à l’occasion d’une série de concerts : « Les Concerts de M. Garat ont commencé aujourd’hui sur notre Grand-Théâtre. Il y en aura 10, pour chacun desquels cet artiste aura 1000 livres. Il en voulait même 1800, prix qu’il avait à Paris : mais il s’est relâché en faveur de ses Compatriotes ». Et encore : « M. Garat a donné aujourd’hui son dernier Concert, et il lui a fallu beaucoup d’art et de manèges, pour pousser jusqu’au dixième. Il y a plus d’engouement que de bonne foi de la part du Public, qui dans les grandes chaleurs court se renfermer dans une Salle pendant cinq heures, pour entendre toujours chanter des Ariètes, ou jouer de divers instruments. »
Le chroniqueur a une qualité, la persévérance ; plusieurs années plus tard, en 1796, il remet cela : « La famille de Garat abonde en saltimbanques de toute espèce. L’un de ses membres a chanté hier dans un concert public au grand Théâtre, où l’on n’a guère été content de son talent ». Cependant, et c’est une illustration de la différence de ton entre ses Manuscrits et ses publications, il sera beaucoup plus mesuré dans son Histoire de Bordeaux quand il consacre une courte notice à l’artiste : « Garat aîné, ancien professeur de chant au Conservatoire de Paris, mort à Bordeaux, sa patrie, en 1823. On a admiré son étonnante manière de chanter, dans les concerts les plus brillants où il a paru en France et dans les pays étrangers. Les amateurs savent par cœur les romances dont il a composé les paroles et la musique. »

22 juillet 1797 Exécution place des Salinières
On a exécuté hier, sur la place des Salinières, Renau et Ardillers, deux des chauffeurs qui ont volé et assassiné il y a trois ou quatre mois monsieur Chicou de Branne. L’un d’eux a fait beaucoup de résistance pour monter à l’échafaud et le bourreau ne l’aurait pas facilement guillotiné sans plusieurs aides. Ils disaient incessamment qu’on ne pouvait les mettre à mort puisqu’ils ne l’avaient pas donnée. Ce qui prouve que les voleurs calculent maintenant la chance des peines et raisonnent notre code qui est réellement insuffisant à la sûreté publique.

8 septembre 1797 Conséquences du 18 Fructidor sur le Courrier
Le courrier de Paris est arrivé ce matin sans porter aucune dépêche, ce qui ne s’était jamais vu. On l’a fait partir avant l’heure, attendu qu’il y avait une insurrection à Paris provoquée par le Directoire contre le corps législatif. Les barrières étaient fermés et l’on faisait des arrestations. Tous les gens de bien sont en alarme et redoutent un coup des Montagnards.

Le 18 fructidor an V (4 septembre 1797) un coup d’État est exécuté sous le Directoire par les trois Directeurs (dont Paul Barras) soutenus par l’armée, contre les Jacobins d’une part et les royalistes, majoritaires dans les Conseils (Conseil des Cinq-Cents et Conseil des Anciens), d’autre part. Ce coup d’État marqua un renforcement de l’exécutif au détriment du pouvoir législatif.
Sa survenue est ainsi connue à Bordeaux 4 jours plus tard.

10 septembre 1797 Le 18 Fructidor
La malle du courrier est retournée pleine aujourd’hui. On a appris que le matin du 18 Fructidor, le Directoire avait fait fermer les portes des Tuileries où se rassemblent les deux Conseils et on avait prévenu leurs membres pour leur assemblée, celui des 500 au Théâtre français et celui des Anciens à l’Ecole de chirurgie. Là, il leur a été notifié un message portant annonce de la découverte d’un complot trouvé dans le sein du corps législatif pour perdre la république et la livrer à Louis XVIII. 53 députés ont été arrêtés. Les élections de 42 départements ont été annulées, 33 journalistes, des généraux et de simples citoyens ont été arrêtés. Le corps législatif a approuvé toutes les mesures proposées par le Directoire pour la déportation des conspirateurs, dont la proscription a été délibérée en masse; plusieurs lois sont reportées; les émigrés présumés proscrits ; les radiations annulées ; les prêtres astreints à un serment; les destitutions prononcées et une foule de mesures de sûreté générale adoptées, comme par acclamation et sans examen d’aucune pièce ni sans entendre la défense des prévenus. Si les journaux et les lettres de Paris sont sincères, la Montagne triomphe, la Constitution est violée et les plus grands malheurs vont recommencer pour la France, révolutionnée d’une nouvelle façon.

17 septembre 1797 Bernadau et les dévots
Le Lycée de Bordeaux a tenu hier sa septième séance: Elle a été aussi peu brillante du côté des associés que de celui du public. L’inquiétude qui résulte des circonstances en est la cause. J’y ai lu une notice sur un troubadour qui a été mal accueillie, attendu quelques gaités que je m’étais permises contre les dévots.

Bernadau, malgré des études de rhétorique au Collège de Guyenne, n’a jamais beaucoup apprécié les « dévots ». En 1783, à peine âgé de 21 ans, il avait osé adresser à la Société du Musée, qui venait tout juste d’être créée, une pièce de poésie signée : « Par M. l’abbé Bernadau, de cette ville » ! Ce qui a inspiré à A. Vivie cette réflexion : « Bernadau a donc porté le petit collet, et ne s’est jamais inspiré plus tard, d’ailleurs, des sentiments de bienveillance et d’indulgence qu’aurait dû lui commander et lui conserver ce costume ».

5 octobre 1797 : Bernadau grivois
Nos belles s’occupent fort de la comète que l’astronome Bouvard a découvert le 7 du mois dernier. Tout se fait en queue de comète et nous ne doutons pas qu’elles n’en veuillent porter même derrière, afin d’être à la grecque dans tous leurs goûts.

Bernadau se laisse aller occasionnellement à quelques allusions grivoises, ce qui lui vaudra le qualificatif très exagéré de « pornographe » par Paul Courteault.

5 octobre 1797 Annonce – façon Bernadau – des Chroniques Bordelaises
J’ai annoncé hier dans le Tableau de Bordeaux, dont la rédaction m’est confiée enfin, le projet de répondre et de compléter les Chroniques Bordelaises, travail qui ne réussira pas ici, parce qu’il est utile. Il sera enrichi de notices historiques, haggiologiques et littéraires dont personne ne s’est encore occupé. On a à peine fait attention à ce prospectus, tandis que ceux des armements en course sont connus de tous. Au reste, je prends date de cette entreprise et de la bêtise des bordelais indifférents. Ils n’aiment que les lettres … de change.
1° Frimaire 1797 Crainte de la peste
Un bijoutier de Bordeaux étant décédé subitement il y a trois ou quatre jours, on avait répandu le bruit dans cette ville que c’était de la peste et, comme les bruits les plus absurdes sont ceux qui se propagent plus promptement, chacun craignait la contagion. Les bonnes femmes disaient qu’elle provenait de la grande mortalité des chats qui a eu lieu et qu’elles intitulaient male-rage. Le bureau central a invité des chirurgiens et médecins à fixer l’opinion à cet égard. Ils ont reconnu que cette mort subite qui avait tant causé de frayeur était la suite d’un érésypèle [érysipèle] phlegmoneux et que ce n’était ni charbon ni aucune maladie pestilentielle.

28 Frimaire 1797 L’armateur Conte et le Corsaire La Confiance
L’accident arrivé le 14 de ce mois au Corsaire La Confiance qui s’est renversé sur le chantier et a tué ou blessé plusieurs personnes qui étaient au lancement, a porté le commissaire de la Marine à ordonner aux constructeurs de ne lancer aucun navire que l’appareil n’ait été visité par l’ingénieur du port. Ce Corsaire appartient à M. Conte, l’un des plus heureux armateurs de Bordeaux. Le constructeur Guibert ne connaissant aucun moyen pour le relever, un Rochelais nommé Sage a promis de le redresser sur le chantier sans l’endommager, moyennant 6000 livres pour tous les frais. Cela fait un peu honte à nos constructeurs qui font des voeux pour que cet étranger n’y réussisse pas.

De 1793 à 1801, Jacques Conte, un armateur originaire de Chaillevette en Charente-Maritime, arma en course neuf bâtiments qui, au cours de 35 croisières saisirent 152 navires marchands dont 104 arrivèrent à bon port, rapportant un butin de prés de 28 millions de francs dont la moitié revenait aux actionnaires.
La Confiance était l’un des plus remarquables de ces navires ; elle appareilla de Bordeaux le 16 mai 1799, chargée de vin, eau-de-vie et marchandises variées (Saugera Eric, Bordeaux port négrier (XVIIe-XIXe siècles), Khartala, 2002).

30 Frimaire 1797 Une signature encore non explicitée de Bernadau : C.D.
Le Lycée de Bordeaux semble prendre une certaine consistance. Ses membres se sont divisés en trois sections, l’une philanthropique, l’autre harmonique et l’autre littéraire. Je suis secrétaire de cette dernière. C’est moi qui ai déterminé dans le temps la formation de cet établissement. Je désirerais beaucoup pouvoir rappeler le goût des arts à Bordeaux. J’insère en conséquence plusieurs notices littéraires, historiques et d’antiquités dans le journal que je rédige sous le titre de Tableau de Bordeaux. Mes articles sont signés C.D. 
Dans le numéro 118 du vingt-trois de ce mois, j’insère le prospectus de l’histoire littéraire de la Guyenne sous le titre d’Aquitaine littéraire. Il y a 10 ans que je m’occupe de cet ouvrage qui manque à ce pays et dont personne n’a même tenté le plan, depuis Delurbe dans son livre. Cet auteur ne mentionne que 130 écrivains. J’en ai déjà découvert plus de 1000.
Il y a un certain pédant de Bordeaux qui ayant eu connaissance de mon projet fait quelques recherches à cet égard. Il a même eu assez peu de délicatesse pour s’approprier quelques-unes de mes découvertes. C’est un fatrassier sans bon goût, peu communicatif, grand escorniffleur et passablement ridiculisé pour la pédanterie et son allure sordide. Il se nomme Lembourbé (Laboubée).

La plus simple des signatures de Bernadau reste l’Ecouteur bordelais, la plus utilisée dans les Tablettes manuscrites le Bonhomme Ecoute, la plus ridicule Bernadau de La Marche qui fait référence au nom de son père, Bernadau-Lamarche, et la plus mystérieuse est la signature de ses articles pour le Tableau de Bordeaux avec les simples initiales « C.D. » dont il ne donne aucune explication.
Bien connu des érudits bordelais par les dix-huit volumes de notes bio-bibliographiques qu’il a laissées et qui sont aujourd’hui à la Bibliothèque de la ville, Marie-Vital-Auguste Laboubée était né à Bordeaux en 1757, il avait été avocat et, pendant quelques temps, professeur d’histoire à l’Ecole centrale de la Gironde. Il est assez difficile de savoir le rôle qu’il joua pendant la Révolution et il n’a jamais signé ses articles dans le Journal de Bordeaux.
Bernadau et Laboubée, qui sont de la même génération, se sont croisés en maintes occasions dans leurs occupations journalistiques et littéraires et, si nous ne connaissons pas l’opinion du second sur le premier, quoique nous puissions l’imaginer, nous disposons d’un florilège d’avis bien négatifs de Bernadau sur son confrère.
Sur le devenir du Lycée, qui se tenait dans une salle de l’Intendance, voir 26 septembre 1826, note sur le « Lycée brûlé ».

22 décembre 1797 Le Corsaire La Confiance
Le navire qui avait chaviré sur le chantier Guibert le 15 du mois dernier commence à être relevé sur sa quille par les soins du citoyen Sages, marin de la Rochelle. Il se sert à cet effet de six grosses vis de pressoir qu’il fait jouer lentement et uniformément sous un des flancs du navire. Le commencement de ce procédé réussit à merveille et l’on pense qu’en huit jours le navire sera parfaitement redressé sur son lit, prêt à être lancé.

29 décembre 1797 Capelle père et fils (suite au 17 Floreal 1798)
Une scène extraordinaire s’est passé hier dans les prisons du fort du Hâ. Capelle père, qui y est détenu, s’est jeté sur le geôlier et lui a donné plusieurs coups d’un rasoir qu’il tenait à la main. Cet homme est une espèce de fou, qui fut condamné il y a quelques temps par la police correctionnelle à six mois de détention, pour avoir donné du soufflet en rue au président d’une section du tribunal où il avait perdu un procès ridicule contre un de ses fils. Le terme de la détention était prés d’expirer ; il soutenait au geôlier qu’il devait être fini et demandait qu’il lui ouvrit les prisons. Ce dernier prouvait par son écrou qu’il y avait encore certain nombre de jours à faire. Sur cela, le prisonnier s’est jeté sur lui et l’a frappé de son rasoir; les plaies ne sont pas heureusement dangereuses. Le prisonnier a été resserré plus étroitement et cette voie de fait pourrait bien lui valoir une nouvelle détention. Ce Capelle est un petit homme, ancien boulanger qui failli à se faire une affaire sérieuse en 1793, pour avoir frappé des municipaux de campagne qui allaient faire la visite de son grenier à blé. Il fut arrêté quelques mois et se tira d’affaire vu son imbécillité connue et certain patriotisme, car il fait banqueroute. Son fils cadet est un petit soi-disant médecin qui se fourre partout et se prétend propre à tout. Il est auteur du Journal de santé qui va se traînassant et qui ne procure ni honneur ni profits à son rédacteur. Ce docteur avait fait en 1788 un mémoire sur l’administration des hôpitaux qui fut couronné par l’Académie. il déclara abandonner ce prix pour la fondation d’une rosière. La fermeture de l’Académie de Bordeaux n’ayant pas permis de distribuer ce prix conformément aux vues du dit Capelle, il dénonça les académiciens comme des voleurs et des aristocrates pour tâcher à ravoir ses cent écus. Mais la nation s’est emparé de tout et notre médecin, qui comptait sur le produit de sa médaille, fut obligé d’aller chercher de quoi vivre dans les hôpitaux des frontières où il a travaillé sur les malades.

Jean-Félix Capelle (1761-1834) fut un professeur de médecine honoré à Bordeaux. Les détails donnés par Bernadau sont, comme souvent, en contraste avec les avis plus « offficiels » et en particulier l’Eloge prononcé par M. Dutrouilh à l’Académie de Bordeaux lors de sa séance publique du 28 août 1834 : Jean-Félix Capelle naquit à Bordeaux en 1761. Il fut très jeune placé par son père au collège de Guienne où il fit ses études avec un grand succès. Lorsqu’il les eut terminées, il suivit les cours de l’université de Bordeaux et alla prendre le grade de docteur en médecine à Montpellier. Revenu, en 1787, de Paris où il fut l’élève de Desault, il se présenta au collège des médecins de la ville de Bordeaux afin d’y être agrégé.
En 1789, l’Académie de Bordeaux ayant proposé, pour sujet d’un prix, le meilleur moyen d’améliorer le sort des classes indigentes, Capelle lui adressa sur ce sujet un mémoire qui remporta le prix et qu’elle couronna dans sa séance publique du mois d’août 1791. En 1795, il fut nommé médecin à l’armée des Pyrénées occidentales, et chargé du service de l’hôpital de Saint Sébastien. En 1798, se forma la société de Médecine, dont il fut l’un des fondateurs et l’un des membres les plus zélés : c’est sous ses auspices qu’il publia deux rapports sur la vaccine. Il en fut le président en 1809.

29 décembre 1797 Encore le Peugue
Les pluies ayant ramolli le sol du canal du Peugue ont fait perdre son aplomb à sa voûte, de manière que le mur de derrière de cinq ou six maisons qui s’y appuyaient s’est écroulé. L’une d’elles est presque toute tombée et il faudra faire de grandes réparations aux autres. Leur état de vétusté aurait dû obliger la police à en ordonner la démolition dés l’année dernière, où une des maisons voisines croula.

29 décembre 1797 Encore Delormel
En place de l’histrion Desrosiers, le Directoire a nommé directeur des contributions du département l’imprimeur Delormel. Ce choix n’est pas moins bizarre que le précédent. Cet homme est un bâtard de Paris qui, après avoir fait de l’esprit dans les journaux de cette ville sous le nom de De Lormel de la Platière, vint à Bordeaux vers 1786 avec un privilège pour l’établissement d’une pompe anti méphitique, au moyen de laquelle il prétendait vider les latrines plus commodément et avec moins de danger pour la salubrité. Il ne réussit pas et quand la révolution commença, il monta à Bordeaux une imprimerie avec un jacobin nommé Moreau. Bientôt, ils se brouillèrent ; chacun prétendit avoir été volée par son associé. Ils montèrent séparément leurs presses. Delormel, clabaudeur du club, fut arrêté en 1793 comme partisan de la force départementale. Conduit à Paris devant le tribunal révolutionnaire avec Ducourneau, Nollier et Teillard, il échappa au sort qui attendait ceux-ci sur l’échafaud. Revenu à Bordeaux, il se jeta dans la sans-culotterie, imprima le Journal national dont il fut ensuite le rédacteur avec l’histrion Germain. Le club étant dissous, le feuilliste changea le titre et le ton de son pamphlet, qui suivit les oscillations du temps. En l’an cinq, il obtint que son journal fut le bulletin officiel du département. Des réflexions trop révolutionnaires lors de la réquisition lui attirèrent la visite des jeunes gens qui saccagèrent son imprimerie. Alors, il est parvenu, en se montrant victime des bons principes et de son zèle pour le Directoire, à obtenir de lui la place de directeur des contributions. Nous doutons qu’il garde longtemps cette place, mais pendant qu’il l’aura, les gens de bien seront victimes de ses passions.
29 décembre 1797 Fin de sa collaboration au Tableau de Bordeaux
L’entrepreneur du Tableau de Bordeaux ne me payant plus exactement l’indemnité convenue pour la rédaction de ce journal, je cesse d’y travailler.

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