Année 1800

23 janvier 1800 Commémoration du 21 janvier
Nous venons d’éprouver pendant cinq jours une petite reprise d’un froid très vif. Il n’a pas empêché que des Jacobins se réunissent pour célébrer une orgie en mémoire du supplice de Louis XVI. Leur Bulletin de la Gironde a transmis au public le détail de cette fête, regrettant qu’elle n’ait pas été publique et nous a donné quelques couplets et toasts qu’on a faits à cette occasion. Cette circonstance lui mériterait la suppression.

6 Pluviose 1800 Censure
59 journaux viennent d’être supprimés d’un seul coup à Paris par le gouvernement qui prohibe en même temps d’en faire plus de nouveaux et indique que ceux conservés sont au nombre de 13, sans y comprendre ceux qui s’occupent exclusivement de sciences, lettres ou commerce. Cette conservation privilégiée annonce assez que ceux qui en seront favorisés devront être dévoués au gouvernement qui a bien voulu les protéger exclusivement. Il faut convenir qu’il y avait trop de journaux. Ils ont fait en France tout le bien et tout le mal qu’on a voulu.

16 Pluviose 1800 Brelan de Consuls
La comédienne Contat, jouant ces derniers jours au brelan, étala gravement un roi et deux valets sur la table en disant : Brelan de consuls.

Louise-Jeanne-Françoise Contat (1760-1813), dite Contat aînée, fut une actrice réputée, dont la consécration vint avec la création du rôle de « Suzanne », dans Le Mariage de Figaro.
Elle prit résolument position contre la Révolution et contre les réformes, à commencer par celles initiées par Talma au Théâtre français. Hostile aux auteurs « libéraux », elle était entichée d’aristocratie. Elle échappa par miracle à la guillotine et reprit une brillante carrière après la Révolution.

19 Pluviose 1800 Caricature de Bonaparte
On vend une caricature qui représente une foule de députés à genoux derrière Bonaparte et regardant son anus, en disant : « Nous attendons le premier ventôse».

11 Ventôse 1800 Hommage à la fille de Montesquieu
Il y a trois jours que Marie Denise Secondat, veuve de Godefroy de Secondat et fille aînée du célèbre Montesquieu, vient de décéder à Agen, âgée de 72 ans. On lui a rendu de solennels honneurs funèbres, car elle était en vénération dans ce pays pour ses talents et ses vertus.

Bernadau évoque la fille de Montesquieu dans son Montesquiana : Marie Denise servait quelquefois de secrétaire à son père par la lecture qu’elle lui faisait pour soulager son lecteur ordinaire. Les livres, mêmes les plus ingrats à lire, tels que Beaumanoir, Joinville et Froissart ne la rebutaient pas ; elle s’en divertissait souvent et égayait ses lectures en appuyant d’une manière agréable sur les vieux mots qui lui paraissaient risibles. Un jour Mademoiselle Montesquieu trouva sur la tablette de la cheminée de l’appartement de son père un volume des Lettres Persanes. Elle l’ouvrait pour le lire, lorsque Montesquieu lui dit : « Laissez ce livre, ma fille ; c’est un ouvrage de ma jeunesse : il n’est pas fait pour la vôtre. »

18 Ventôse 1800 Le Museum de Rodrigues
Un citoyen Rodrigues, marchand juif et qui fait le savant, vient de publier l’annonce d’un Muséum où il se propose de faire voir, pour 15 jours, une collection de curiosité des arts et d’histoire naturelle qu’il a formée. Cet homme a beaucoup de zèle pour le progrès des connaissances qu’il ignore. Son projet ne réussira pas, parce qu’il est utile. Ce petit Muséum est établi au dessus de sa boutique de Bordeaux, rue Sainte-Catherine.

On retrouvera à plusieurs reprises Rodrigues et son compère Goethals qui vont bientôt créer ensemble le Museum de la rue Mably, avant de se séparer.

25 mars 1800 Arrivée du préfet Thibaudeau, dit Barre-de-fer
Aujourd’hui, est arrivé solennellement à Bordeaux le citoyen Thibaudeau, préfet du département de la Gironde. C’est le fils de l’ancien procureur syndic de Poitiers, jeune avocat de cette ville et qui a marqué à la Convention par une certaine énergie antiterroriste. Il s’opposa entre autres aux mesures que Tallien et compagnie voulaient faire établir le 3 Brumaire an IV, pour faire ajourner la constitution. On l’en avait surnommé Barre-de-fer. Cependant, il plia au 18 fructidor de l’an V. C’était un des inspecteurs proscrits : mais sa lâche condescendance serait à le faire rayer sur la liste des victimes du Directoire.

Antoine-Claire Thibaudeau (1765-1854) a eu une très longue carrière dans laquelle la part bordelaise fut très courte. À 27 ans, c’est l’un des plus jeunes représentants élus à la Convention. Quand il apprend que son père, son beau-père et trois de ses oncles, compromis avec les fédéralistes, sont emprisonnés, il se rallie alors franchement aux Montagnards, sans doute pour obtenir leur salut. Il sera président de la Convention du 6 au 24 mars 1795.
Sous le Directoire, il évolue franchement vers la droite. Il combat violemment la Conspiration des Égaux de Babeuf, s’oppose au serment de « haine à la royauté » et à la loi excluant les parents d’émigrés des listes électorales.
En l’an VI, il n’est pas réélu, ce qui met un terme provisoire à sa carrière politique. Il s’établit alors comme avocat à Paris. Le Coup d’État du 18 brumaire lui permet de revenir en politique : Bonaparte le nomme préfet du département de la Gironde le 27 février 1800.

6 Germinal 1800 Le commissaire de police Pierre Pierre
Entrée solennelle du citoyen Pierre Pierre, commissaire général de police qui arriva hier à Bordeaux. Il va loger à l’ancien hôtel de la commune où est le Bureau central qu’il remplace. C’est un avocat de Marseille qui exerçait à la Martinique lorsque les Anglais s’en emparèrent. En l’an V, lors de la réaction fructidorienne, il eut l’occasion d’être utile à la femme de Bonaparte chez laquelle le peuple de Marseille se portait, en mémoire de ce que son mari avait mitraillé les parisiens au 14 vendémiaire an IV. Il la préserva des insultes populaires et sa maison du village; ses soeurs y vivaient du produit de leurs charmes. Dans ces derniers temps, il était adjoint au secrétaire du ministère de l’intérieur. C’est un révolutionnaire, écrivant et pensant mal. Il s’est annoncé par une proclamation dirigée, on ne sait pourquoi, contre le gouvernement anglais. Il l’appelle manufacturier de nos malheurs et cause de ce que le port de Bordeaux est veuf de gloire et de vaisseaux, avec force jolies métaphores de cette force.

Pierre Pierre sera en 1802 celui qui trouva et arrêta les auteurs du Livre rouge de la Terreur.

20 Germinal 1800 Abandon de la dénomination Citoyenne
On a remarqué, dans les affiches publiques et des spectacles, depuis quelques jours, que les femmes y sont appelées Mesdames. On réserve le nom de citoyens aux seuls hommes et ce n’est pas moins insignifiant. On est membre d’une cité et l’on ne doit pas plus s’en faire une désignation sociale que quand on est partie de la monarchie. Le citoyen untel est aussi ridicule que le sujet, ou le républicain untel. La dénomination de Monsieur avait été donnée dans l’affiche d’un concert, mais jamais sur celle de spectacles. Cependant on la met sur l’adresse de toutes les lettres et sur le frontispice des livres. Cela nous rappelle une affiche mise en l’an VI dans un de nos cafés. On y avait écrit : ici l’on s’honore du nom de citoyen et, comme on y paraissait alors la pipe à la bouche, un plaisant avait ajouté au crayon … et l’on y fume.

21 avril 1800 Les Bains orientaux
On a commencé à ouvrir au public les Bains orientaux, nouvellement construits par une compagnie de spéculateurs sur la rivière, où était l’abreuvoir des chevaux, en face de la Bourse. Ils n’ont rien d’oriental que le nom et une certaine architecture bizarre de leur façade. On s’y baigne à 40 sous par personne. Ce bâtiment est solidement construit en pierres avec élégance et propreté. Ces bains ont nui aux anciens, qui ont baissé leurs prix. Ils sont très en vogue, vu leur nouveauté.

En 1799, un nommé Maillot obtient l’autorisation de construire des bains en face du palais de la Bourse. Il est vraisemblable que l’architecte en fut Michel Bonfin. Pour ne pas nuire au site, l’édifice ne comportait qu’un seul niveau et l’architecte l’avait conçu avec une toiture chinoise du plus curieux effet. Lorentz Meyer y voyait « un défi porté aux usages et à toutes les règles en la matière ».

11 Floréal 1800 Lacour contre les Bains Orientaux
Le peintre Lacour, pour se venger de la critique lancée contre ses ridicules décorations du Grand-Théâtre, vient de décocher une satire contre les Bains orientaux. C’est de la prose péniblement rimée. Elle ne lui fait honneur ni comme artiste, ni comme littérateur.

Pierre Lacour dénonçait en effet « cette barbare architecture pot-pourri de chinois, français et égyptien ».

21 Fructidor 1800 Nivellement des rues
L’ancien Bureau central avait commencé le nivellement de plusieurs rues de Bordeaux, telle que celle de Bouhaut, au moyen duquel les maisons du côté de la porte d’Aquitaine ont été enterrées et celles de la rue Bouhaut déchaussées de quatre pieds. Cela fait un fort vilain effet et très onéreux pour les propriétaires. La police a continué ces nivellements dans la rue du Pont St-Jean et sur les fossés de ville. Dans ce dernier endroit, il fallut enlever un parapet avec trois escaliers pour descendre au nouveau marché qu’on arrange sur l’ancien terrain de l’hôtel de ville. Aux deux bouts seront deux puits avec une mécanique pour élever l’eau qui nettoiera le marché. Tout autour seront de petits étalages couverts. Cela sera utile, mais de mauvais goût. Il n’est pas probable qu’on y vende de quelques mois, attendu qu’il n’y a pas encore de maisons bâties à l’entour pour loger et abriter les marchands et garantir les denrées.

25 Fructidor 1800 Decadi chômés
Le préfet vient de publier un arrêté qui restreint tous instituteurs à ne vaquer que les Décadi et Quintidi seulement. Il est insolite de vouloir qu’une profession particulière ne s’exerce que tel et tel jour, tandis que le gouvernement laisse toute latitude aux cultes, permet de travailler les Décadi et n’oblige à les chômer que les fonctionnaires publics. Ce monsieur Thibaudeau de la Touche-Ronde est encore un peu révolutionnaire.

25 Fructidor 1800 L’ami Chaudon
Le Dictionnaire des siècles littéraires de la France par Désessarts vient de paraître à Paris. Il aura sept volumes in 8°. J’y ai envoyé deux centaines d’articles sur divers auteurs bordelais et quelques jurisconsultes français, donc aucun biographe n’a fait mention. Cet ouvrage, au reste, m’a paru superficiel et très inexact, excepté pour les écrivains vivants qui sont encatalogués jusqu’au moindre faiseur d’almanach. Sabathier et Chaudon lui ont singulièrement servi, surtout le dernier dont il a pillé le dictionnaire mot à mot et sans le citer. J’en ai prévenu ce dernier, avec lequel je suis en correspondance amicale depuis nombre d’années.

Bernadau n’a pas eu beaucoup d’amis. Il convient donc d’évoquer celui-ci.
Louis-Mayeul Chaudon (1737-1817) est surtout connu pour son Nouveau Dictionnaire historique paru en 1766, dont le succès surpassa toutes ses espérances. Il fut en effet imité ou traduit dans plusieurs langues et tout concourut à prouver sa supériorité sur ceux qui avaient paru jusqu’alors dans le même genre. En 1767, il publia le Dictionnaire antiphilosophique, dans lequel, tout en rendant justice aux talents d’écrivain de Voltaire, il repoussait avec force ses attaques contre la religion. La Révolution le ruina presque et il fut donc dans la nécessité de chercher, à un âge avancé, des ressources dans la vente de son Dictionnaire, dont il fit huit éditions. Il a aussi fait des publications dans le Bulletin polymatique du Musée de Bordeaux. Chaudon était très apprécié de ses concitoyens de Mézin, et cela devait être un homme particulièrement aimable pour pouvoir s’honorer de l’amitié de Bernadau.
C’est un peu plus tard, en juin 1817, qu’il nous annoncera la disparition de celui qui sera resté son ami depuis 1797, ce qui semble l’étonner lui-même : « Je dois observer ici que, depuis une vingtaine d’années, je suis lié par correspondance avec M. Chaudon, qui a eu la bonté de m’envoyer ses ouvrages », et un peu plus loin, il va jusqu’à parler de « correspondance suivie et très affectueuse » ! Le grincheux venait de perdre son ami et il se révélait, à cette occasion, un peu plus sensible qu’on ne le pensait.

30 Fructidor 1800 Partarrieu et Pierre Pierre
Le juge criminel Partarrieu, ennuyé de ne pas faire parler de lui, vient de lâcher un pamphlet contre le commissaire général de police Pierre, qu’il accuse de soutenir publiquement les fripons pour certaines redevances. Cela est trop vrai, mais il aurait fallu qu’un autre l’eut dit avec énergie et non en style de Tabarin, comme notre homme. Basile calomnierait-il qu’on ne le croirait pas.

On retrouvera le juge Partarrieu et le commissaire de police Pierre Pierre en 1802 dans l’affaire du Livre rouge de la Terreur à Bordeaux.

30 Fructidor 1800 Translation des cendres de Montaigne
Le préfet vient de publier un arrêté portant que le corps de Michel de Montaigne, inhumé aux Feuillants, serait solennellement transféré à la bibliothèque publique, le jour de la fête de la République. Cette translation est une singerie de celle qu’on se propose de faire à Paris des cendres de Turenne (qui étaient dans un grenier du muséum de Paris où elles avaient été recueillies lorsqu’on pillât les caveaux de Saint-Denis) au Panthéon français. M. Thibaudeau a voulu faire quelque chose de neuf, mais le nom du philosophe bordelais n’est pas aussi connu à Bordeaux, où il fut maire au XVIe siècle, que celui du Maréchal de Turenne. Le peuple ne lit pas les Essais qui lui apprendraient à devenir meilleur, ce dont il aurait beaucoup besoin mais connaît les belles actions du brave guerrier qui l’éblouit.

Le 26 septembre 1800, le préfet Thibaudeau, qui souhaitait sans doute marquer son court passage à Bordeaux d’un coup d’éclat, avait ordonné la translation des cendres de Michel de Montaigne, ainsi que de son mausolée, de l’église des Feuillants, désaffectée, dans la salle d’assemblée de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux, sise dans l’immeuble de Jean-Jacques Bel, aux allées de Tourny. On verra la suite de cette histoire ci-dessous.

30 Fructidor 1800 Rue du Mû
La police vient de faire placer aux deux bouts du Mû deux portes pour empêcher les boeufs qui entrent en cet endroit d’en sortir et de faire du mal en ville en s’échappant à demi assommés.

23 septembre 1800 Les cendres de Montaigne
On a solennisé aujourd’hui fort mesquinement la commémoration républicaine. Les autorités de la ville ce sont rendus processionnellement depuis le palais de la préfecture à l’église Saint-André où avait été porté de grand matin le cercueil contenant les cendres de Michel de Montaigne, gisantes depuis deux siècles aux Feuillants de cette ville. On l’a guindé sur un corbillard de bois, peint en marbre noir, traîné par quatre chevaux gris pommelés. Sur un côté du sarcophage, était écrit : Les grands hommes sont de tous les temps, et de l’autre : Les honneurs rendus aux grands hommes font naître leurs successeurs. L’arrêté du préfet concernant cette translation annonçait des devises tirées des ouvrages de notre philosophe et celles-ci ne sont pas de son genre. On pouvait y en trouver de plus analogues comme : Le jour de la mort d’un homme est son maître-jour, etc. On a été porter ces cendres à la salle du Muséum de la bibliothèque publique, rue Saint Dominique, hôtel de la ci-devant Académie des sciences et arts de Bordeaux.
Il est plaisant de voir les os d’un moraliste au milieu d’antiquailles délabrées, dans un lieu obscur et non ouvert au public. On a douté que ce fut le véritable corps de Montaigne et, à cet égard, les doutes ont quelque fondement. Depuis qu’il a été enterré aux Feuillants, l’église avait été reconstruite sur un nouveau plan. Le corps y fut inhumé au milieu ; par l’effet de la reconstruction de cet édifice, on fut obligé de transporter dans un coin de la chapelle le mausolée qui était sur son tombeau. Les Feuillants n’y ayant rien trouvé furent obligés d’avoir recours aux vieux registres mortuaires des Feuillants et l’on y lut que Montaigne était dans un caveau, précisément à l’endroit que nous avions indiqué dans nos Antiquités bordelaises. Mais il s’y trouva deux corps et l’on choisit l’un d’eux que l’on donna pour celui de Montaigne. Il paraît que, si celui qu’on a transféré était le vrai, notre philosophe était de forte et courte corpulence, n’ayant pas cinq pieds. Toutes les parties de sa tête était bien conservées, entre autres les dents tenaient encore dans la mâchoire. Quelques curieux se sont permis d’en arracher ainsi que des osselets des doigts. Le pédant escamoteur Laboubée jeune en a enlevé effrontément et les a gardés malgré qu’on en ait porté plainte au Préfet. Nous avons eu l’attention de faire conserver les particularités de cette translation dans le Dictionnaire des siècles littéraires de France, article Montaigne.

Malheureusement, il y a eu en effet confusion de caveau et c’était le cercueil d’une dame Brian, veuve de Lestonnac, qui avait fait l’objet de cette translation ! Il était bien gênant que fut honorée dans cette assemblée prestigieuse une dame, certes respectable, mais qui n’avait pas derrière elle une oeuvre aussi considérable.
Le 21 mai 1803, une demande est déposée auprès du préfet « de faire porter dans l’église du ci-devant monastère des Feuillants, aujourd’hui le lycée, et dans le caveau de la première chapelle à droite en entrant, le cercueil de la dame de Lestonnac, et à faire rétablir le mausolée de Michel de Montaigne dans la chapelle de la même église à gauche, la plus prés de l’autel, non dans l’angle de la dite chapelle, mais sur le caveau qui est au milieu, et où reposent les cendres de ce philosophe ». Et de qui émane cette requête ? de Joseph de Montaigne lui-même, seul et unique descendant de la famille de l’auteur des Essais, tout comme d’ailleurs de la famille de Lestonnac, du chef de Thérèse de Galatheau, son épouse. Cette personne était la fille de François-Léon de Galatheau et de Marie-Anne Daly morte en 1756, nièce de Marie Joséphine de Galatheau qui l’avait élevée depuis la mort de sa mère jusqu’à son mariage en 1771, elle-même fille de François-Joseph de Galatheau, écuyer et jurat et de Joséphine-Louis Lecomte de Latresne. C’est à ces titres que Monsieur de Montaigne déposait cette demande et, de plus, il se proposait de rétablir cette juste répartition des cendres à ses frais, ce qui plut à l’administration dirigée alors par le préfet Dubois.
Le tombeau de Montaigne y demeura jusqu’en 1880, date à laquelle il fut transféré au Palais des Facultés, l’ancienne facultés des Lettres, l’actuel Musée d’Aquitaine, sa dépouille ayant quant à elle fait un détour par le dépositoire du cimetière de la Chartreuse de Bordeaux.

12 Vendémiaire 1800 Le terrain du château Trompette
L’architecte Combes a exécuté un plan de distribution du terrain du château Trompette qu’il va soumettre au Gouverneur. Ses dessins sont vastes mais peu économiques. Il propose de faire un cirque pour les fêtes sur ce terrain avec des thermes publics. Par le moyen de tous les embellissements qu’il a projetés, le produit des ventes sera absorbé, ce qui n’est pas le compte du gouvernement actuel, d’argent très affamé.

9 Brumaire 1800 Départ du préfet Thibaudeau
L’ex préfet Thibaudeau est parti, peu regretté excepté de ses nombreux créanciers auxquels il laisse un bilan de plus de 30.000 livres de dettes. Cet homme aimait la dépense et remplissait ses fonctions avec une morgue repoussante. Sa femme doit jusqu’à 6000 Fr. à sa modiste.

Thibaudeau céda son poste dès le 23 octobre 1800 (1 Brumaire, An IX ) au préfet Dieudonné Dubois. Il succéda à Charles Delacroix, en 1803, au poste de préfet des Bouches-du-Rhône.

16 Brumaire 1800 Décès de Pierre-Jules Dudon
Pierre-Jules Dudon père, ancien avocat et procureur général au Parlement de Bordeaux, est mort hier dans cette ville, âgé de 83 ans. Il a été inhumé dans sa maison à Bruges. C’était un magistrat instruit, ferme, mais peu populaire. Il est étonnant que le tribunal révolutionnaire de Paris l’ai laissé échapper dans ces temps, car celui de Bordeaux a frappé son fils aîné. Monsieur Dudon est auteur d’un compte rendu sur l’institut des jésuites en 1762, de quelques dissertations académiques et de beaucoup de réquisitoires et remontrances au Parlement. Il y était redouté, consulté et acheté.

Dudon père et fils sont arrêtés dans la commune de Cantenac en octobre 1793 et emprisonnés au fort du Hâ, en même temps que l’ancien maire Armand Saige, ainsi que les très riches frères Raba et le banquier Peyxotto. Les Dudon étaient, pour leur malheur, tombés sous le coup de la loi des suspects, adoptée le 17 septembre 1793. Armand Saige sera, le 25 octobre 1793, l’un des premiers guillotinés de la Terreur, coupable d’être « riche à millions » et le banquier Peixotto ainsi que les frères Raba s’en tireront avec des amendes considérables. On parle de 500.000 livres conjointement pour ces derniers. Dudon père était alors âgé de 75 ans et c’est dans l’état de fatigue que l’on imagine qu’il avait été transféré à Paris pour y être jugé par le tribunal révolutionnaire qui ne manqua certainement pas de lui reprocher sa richesse, acquise grâce à des plantations familiales à la Martinique. Là, il est défendu par son autre fils, l’avocat Joseph Dudon de Lestrade, qui prenait ainsi un risque assez considérable d’être lui-même inquiété. Dudon père échappera à la guillotine, quoique condamné à la détention jusqu’à la paix le 15 janvier 1794 et c’est dans ces conditions qu’il apprendra la condamnation à mort de son fils par la commission militaire de Bordeaux le 22 novembre 1793.

30 Brumaire 1800 Les Etrennes galantes
Il paraît une espèce d’almanach bordelais d’un nouveau genre sous le titre d’Almanach des toilettes ou Etrennes galantes pour l’an IX. C’est la suite d’une notice des spectacles de Bordeaux ; on a cousu des anecdotes et des poésies grivoises prises dans les anciens recueils de frivolités. C’est une spéculation du bel esprit Laboubée qui en a fourni des matériaux à l’imprimeur Moreau en paiement d’un mémoire judiciaire que ce dernier lui a imprimé. Cela se vend sous le manteau par l’intermédiaire d’un nommé Jogan père qui était ci-devant gardien du dépôt des livres aux Feuillants et que ses infidélités ont fait renvoyer.

Ces Almanachs un peu grivois faisaient l’objet de beaucoup de spéculations. Quand sera publié en 1808 un Almanach des plaisirs ou Répertoire nouveau des jolies femmes de Bordeaux vouées au plaisir, sous la signature d’un certain Paillardini (96 pages, imprimé à Cythère), on attribue cet almanach à Bernadau, mais celui-ci, que cette paternité n’a jamais bien embarrassé, précise dans son Aquitaine littéraire, d’après Labadie, que cet ouvrage est « sorti des presses mal famées de Moreau et composé par MM. Bayle et Mérigot, avoués de cette ville ». Cet ouvrage licencieux est qualifié de livre obscène de la plus grande rareté, on dit que personne ne l’a même eu entre les mains, quoique certains affirment l’avoir vu …

1° Frimaire 1800 Les soupes économiques
On a publié aujourd’hui l’annonce de l’établissement des soupes économiques. C’est la société littéraire de cette ville qui l’a provoqué et dirigé. Elle a fait un rapport dont le préfet a ordonné l’impression avec l’ouverture d’une souscription dont les payeurs dirigeront l’emploi. Ils seront remboursés sur les produits de l’établissement ou en bons de soupe, dont chaque écuelle coûtera deux sous. La distribution aura lieu aux Orphelines, dans l’église desquelles on a établi les fourneaux. Rien ne s’y distribuera qu’en payant, afin que ses soupes n’aient pas l’air d’une aumône et que les petits ménages qui en useront ne soient pas rebutés de cette marmite. C’est un petit médecin de Bordeaux nommée Capelle qui mène tout cela. Il veut singer l’allemand Rumford, qui avait conçu ces potages des pauvres.

D’après le Dictionnaire des Sciences médicales de Marie-Joseph Alard (1821), on désigne sous le terme de soupes économiques un aliment potager, propre par son économie et sa qualité à servir à la nourriture des indigents. Il fallait à cet effet trouver un mets sain et peu dispendieux, facile à préparer par des moyens économiques, et tellement en grand, que chaque portion ne revînt qu’à un prix si modique, qu’on pût en donner sans beaucoup de dépense, ou le vendre à très-bas prix. Ce problème a été résolu par M. le comte de Rumford , homme qui s’est constamment occupé de tout ce qui pouvait être utile, et dont la vie entière a été consacrée à l’humanité, par la publication de la manière de préparer les soupes économiques.
Le premier établissement dans lequel on a exécuté en grand la préparation de cet aliment a été fondé en 1800, à Paris, rue du Mail, par MM. Delessert et Decandolle. La société philantropique comprit de suite tous les avantages qui pourraient résulter pour les pauvres, d’établissements semblables; elle en ajouta de nouveaux, et dans ce moment plus de quarante fourneaux sont en activité, et on y distribue quinze à vingt mille soupes par jour. Les soupes sont distribuées dans ces manutentions depuis sept heures jusqu’à onze heures du matin, contre des bons délivrés par les souscripteurs ou par les bureaux de bienfaisance, ou bien on les vend à raison d’un sou à tous ceux qui se présentent (elles pèsent une livre et demie). Ces soupes nourrissent certainement mieux qu’une demi-livre de pain qui coûte le double ; un aliment chaud est toujours plus agréable; il est plus facile à donner aux enfants en bas âge. On a remarqué que, dans les quartiers où sont situés les fourneaux, ils se portent mieux et sont plus forts. Elles offrent le moyen de s’assurer que les secours que l’on donne par leur moyen servent directement à l’alimentation, avantage qu’on n’a pas toujours avec les secours en argent, que l’on distrait souvent pour des besoins moins nécessaires, parfois superflus et même nuisibles. Le pauvre honteux a la facilité de se procurer un aliment sain sans le mendier.

9 Frimaire 1800 Le Théâtre Français
On a fait hier l’ouverture de la nouvelle salle qui a été bâtie sur le terrain de celle des Variétés sous le nom de Théâtre Français. Le prix des places est le même que le Grand-Théâtre, attendu que c’est la même troupe, ce dernier étant réservé pour les ballets et les grands opéras et, cette partie étant maintenant faible, nous craignons que l’édifice ne souffre de cet abandon et que ce chef-d’oeuvre en soit dégradé dans ces intervalles. Le Théâtre français a été bâti par un architecte bordelais, nommé Dufard, homme à vue petite comme sa personne. Il paraît manqué par l’exiguïté du bâtiment dans ses détails comme dans son ensemble. Une manière de péristyle étroit et écrasé, aboutissant à une très petite porte d’entrée nuit d’abord au coup d’oeil extérieur. Les autres portes et croisées du dehors sont petites et écrasés. Quand à l’intérieur, la salle nous a paru mesquine et sa décoration d’un mauvais effet. L’idée du cadre du rideau est fausse. C’est un entourage de nuées, au milieu desquelles les acteurs paraissent faussement placés. Du reste, l’illumination est bonne. On a débuté par le Tartuffe de Molière, attendu que le buste de cet auteur est placé sur une cour de la façade entre quatre autres niches qui sont vides. La première pièce était analogue à cette inauguration. C’était un prologue intitulé : La répétition. C’est mal rimé et sans intérêt dramatique.

5 Nivôse 1800 Fêtes de Noël
Les fêtes de Noël sont fêtées à Bordeaux avec beaucoup de solennité et les royalistes triomphent de voir triompher les prêtres dont ils se moquent cependant dans l’intérieur.

8 Nivôse 1800 L’attentat contre Bonaparte
On apprend que le 3 de ce mois, le consul Bonaparte allant à l’opéra a failli être la victime de l’explosion d’une machine infernale placée sur son chemin dans la rue St Nicaise. Cette machine était un baril de poudre déposé sur une charrette au milieu de sa route et qui a parti par une mèche secrète. Le consul doit d’avoir échappé au danger par le faux calcul des assassins qui ont mal calculé la vitesse des chevaux de la voiture. Il avait heureusement dépassé la machine de quelques secondes et n’a été nullement atteint. L’explosion a fait le plus grand ravage à plusieurs maisons de cette rue, a tué une vingtaine de personnes et blessé une centaine. On ignore le nom des auteurs de ce nouveau genre d’assassinat, mais on le rejette généralement sur les Jacobins. Rien n’a encore été découvert mais la police a des indices sur ceux qui avait placé la charrette qui a voituré la machine infernale exposée dans cette rue depuis plus d’une heure et que gardait un enfant qu’un inconnu avait fait retirer une minute avant la terrible explosion. On espère découvrir peu à peu les conspirateurs, quoique bien masqués.

L’attentat de la rue Saint-Nicaise, également connu sous le nom de conspiration de la machine infernale, est une conjuration royaliste qui eut lieu le 24 décembre 1800 (3 nivôse an IX), à 20 h, pour assassiner Napoléon Bonaparte, Premier Consul de France depuis le coup d’État du 18 brumaire.
En fin d’après-midi, Carbon, celui qui a réalisé la « machine infernale », harnache la jument à la charrette et la conduit, avec Limoëlan, Porte Saint-Denis, dans la banlieue nord de Paris. Dans un immeuble abandonné, les deux hommes chargent la poudre dans le tonneau. Puis ils se rendent avec leur chargement rue Saint-Nicaise, au nord des Tuileries. Limoëlan traverse la place du Carrousel et rejoint son poste, d’où il pourra lancer à ses compagnons le signal convenu pour la mise à feu. Saint-Régeant aperçoit une fillette de quatorze ans du nom de Marianne Peusol, dont la mère est marchande de quatre saisons près de la rue du Bac. Il lui donne douze sous pour tenir la jument quelques minutes. Bonaparte, fatigué, se laisse convaincre par Joséphine de se rendre à l’Opéra pour assister à la première représentation en France, de l’oratorio Die Schöpfung (La Création) de Joseph Haydn. Le carrosse de Bonaparte est précédé par une escorte de cavaliers de la Garde consulaire. Le ministre de la Guerre Berthier, le général Lannes et Lauriston, aide-de-camp de Bonaparte, accompagnent le Premier Consul. Le carrosse de Bonaparte, conduit par son chauffeur, César, légèrement alcoolisé, passe la rue Saint-Nicaise et entre dans la rue Saint-Honoré. Limoëlan, posté sur la place du Carrousel, panique et oublie de lancer le signal à Saint-Régeant, dans la rue Saint-Nicaise, qui perd ainsi une ou deux précieuses minutes. Quand le chef des grenadiers de la Garde de Bonaparte passe devant lui, Saint-Régeant allume la mèche et s’enfuit. La « machine infernale » explose, pulvérisant la jeune Peusol et la jument. Au total, l’attentat fait 22 morts et une centaine de blessés, 46 maisons de la rue Saint-Nicaise sont détruites ou rendues inhabitables.

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