Année 1804

9 Pluviose 1804 La maison seule de la rue Bouquière
On continue de démolir la maison seule qui était au bout méridionale de la rue Bouquière sur les fossés. Cette gothique construction faisait un bien vilain effet dans cet endroit.

Bernadau donne plus d’explications dans son Viographe bordelais: «À côté de l’ancienne porte Bouquière, il y avait une ruelle qui conduisait à une fontaine, dont l’entrée est actuellement sur les fossés des Salinières. En cet endroit il a existé, jusqu’en 1815, trois maisons adossées l’une contre l’autre et formant un triangle isolé, qu’on appelait la maison seule. C’était la tête d’une rue qui traversait autrefois, en ligne diagonale, les fossés des Salinières, au moyen d’un petit pont, avant que ces fossés ne fussent comblés et bordés de maisons. Ce pont faisait communiquer la rue des Boucheries avec celle des Faures. La démolition de la maison seule à débarrassé les fossés d’une vieille construction qui nuisait alors à leur régularité.

15 Pluviose 1804 La Porte Basse (voir 15 Thermidor 1803)
La démolition de la Porte Basse se continue. On trouve dans ses murs des pierres sculptées d’un bon genre et d’autres portants quelques marques cruciales. Cela confirme l’opinion que nous avons émis il y a longtemps, que les murs de Bordeaux n’ont pas été bâtis par les Romains, mais avec les débris d’édifices romains détruits durant les irruptions barbares qui leurs succédèrent. Quand tous ces pillards eurent achevé leur dévastations, les bordelais construisirent sur l’ancien les murs de leur ville et se servirent à cet effet des pierres qui avaient fait partie des grands édifices détruits. Cette reconstruction eut lieu au commencement du Xe siècle. Voyez à ce sujet divers articles d’archéologie que nous avons insérés dans le bulletin du Muséum de cette année.

20 Puviose 1804 Bals
Les bals d’Omont, de la société de Calypso, du Vauxhall, de la Redoute, de la société de Therpsicore, du café Moreau, etc. reprennent avec beaucoup d’activité. On dirait que Bordeaux est la ville la plus opulente et la plus heureuse du monde à voir la multiplicité des amusements de ses habitants. Hélas, ils ne cherchent qu’à s’étourdir !

20 Ventose 1804 Proclamation aux français par Louis XVIII
La police vient de faire arrêter l’imprimeur Moreau, le libraire Melon et deux ouvriers imprimeurs de cette ville. Le premier est accusé d’avoir imprimé une Proclamation aux français par Louis XVIII publiée dans les journaux étrangers et les autres d’avoir coopéré à sa vente. Le jeu n’en vaut pas la chandelle, mais les circonstances rendent l’autorité très soupçonneuse.

L’imprimeur Moreau travailla d’abord, à partir de 1770, dans plusieurs imprimeries de Bordeaux. Lorsque la Révolution éclata, il s’associa brièvement avec Delormel. En 1794, il a ses presses rue Guillaume-Tell, et en 1796 rue des Remparts-Porte-Dijeaux. Il imprima des pièces révolutionnaires et plusieurs journaux éphémères de cette époque. En 1804, la police fit arrêter Moreau pour avoir imprimé une proclamation de Louis XVIII aux Français. Le 20 juin 1816 il demande au maire de Bordeaux un certificat de royalisme, qui lui est accordé par le commissaire de police.

24 mars 1804 : Travaux d’encaissement de la Garonne
Depuis deux ans, il s’est formé devant Bordeaux un grand banc de sable qui menace d’envahir la rade. Pour l’empêcher, on vient de commencer l’encaissement de la rivière du côté de la ville, depuis la Porte de la Grave jusqu’à la place Royale. Cet encaissement se fait au moyen de terre transportée sur la partie basse du port pour rétrécir la rivière, lui donner plus de profondeur et, par suite, un courant assez rapide pour emporter le sable. On a aussi construit un éperon dans la rivière à la pointe et du côté des Queyris. Ces travaux sont immenses et dispendieux. Produiront-ils l’effet qu’on en attend ? C’est ce dont doutent les physiciens qui croient qu’il est impossible de s’opposer aux vues de la nature. Au reste, ce projet d’encaissement de la Garonne, ainsi que celui de l’ensemencement des dunes de La Teste, a été donné par M. Brémontier pendant qu’il était ingénieur des ponts et chaussées à Bordeaux. Ces idées ne lui appartiennent pas. Il y a un demi-siècle que les semis sur les dunes de La Teste avaient été commencés par divers propriétaires et que l’encaissement de la rivière avait été proposée dans divers écrits du temps.

Quelques années plus tard, Bernadau reconnaitra dans son Histoire de Bordeaux le bien-fondé et l’utilité de ces travaux : « Le débordement de la Garonne, dont on ressentit les effets à Bordeaux les 2 et 3 juin 1835, presque aussi remarquable que ceux que nous venons de citer, eut des suites moins funestes. Un seul navire de la rade fut atteint du sinistre : il échoua sur le banc des Queyries. Les avaries occasionnées aux navires qui chassèrent sur leurs ancres furent peu considérables. Les eaux de la rivière parvinrent à un demi-mètre au-dessous de la hauteur à laquelle elles s’étaient élevées lors du débordement de 1826. Elles auraient pu cependant inonder les quais, s’ils n’avaient pas été exhaussés et prolongés en largeur par l’encaissement de la rivière qu’on a pratiqué depuis quelques années et qui a agrandi les abords du port pour y faciliter les mouvements du commerce. »

2 Floreal 1804 Allocation à la Société médicale d’Emulation
Dans une délibération de ce jour, le conseil municipal a voté le paiement d’une somme annuelle de 1200 Fr. en faveur de la Société médicale d’Emulation de Bordeaux, pour l’indemniser des dépenses qu’elle fait pour l’instruction publique, par les divers cours que ses membres font à cette école élémentaire de médecine de cette ville. Cette somme a été accordée sur une pétition que j’ai faite au nom des élèves en l’art de guérir pour les professeurs qui les instruisent gratuitement. C’est M. Moulinier, ancien professeur de chirurgie, qui est le fondateur de cette société et de l’école qui lui est attachée. Il a fondé cet établissement en l’an II et l’a soutenu avec un zèle et une persévérance extraordinaires.

Et Bernadau rajoute curieusement, manifestement plus tard, : « C’est un coquin ». Ses relations avec le docteur Moulinié avaient évolué !

3 Floréal 1804 Le duc d’Enghien
On apprend que le duc d’Enghien, fils du duc de Bourbon, qui était chez le margrave de Baden, a été arrêté à Essingheim le premier du mois dernier par un régiment français, qui a réclamé de vive force ce prince comme se rapprochant des frontières de France pour y fomenter des troubles. Il a été conduit de suite à Paris et condamné à être fusillé par une commission militaire qui s’est installée, a prononcé son jugement et l’a fait exécuté dans le même jour, le trois Germinal dernier. Cet événement donne lieu à beaucoup de propos, dont Bonaparte ne doit pas être satisfait.

L’affaire du duc d’Enghien recouvre l’enlèvement à Ettenheim, le jugement et l’exécution dans les fossés du château de Vincennes le 21 mars 1804, de Louis Antoine de Bourbon-Condé, duc d’Enghien, petit-fils du prince de Condé, à la suite d’une opération de la police secrète dirigée par Savary.

10 Floreal 1804 Adresse à Bonaparte
Il y a eu hier à la préfecture une réunion des principaux fonctionnaires du département qui a voté une adresse à Bonaparte pour l’inviter à prendre définitivement les rênes de l’État et établir un gouvernement donc il serait le chef héréditaire. MM. Mathieu, Martignac et Grammont ont été députés pour porter ce voeu. Il a été insinué par le ministère et devient nécessaire pour le repos de la France. Plusieurs départements ont déjà manifesté publiquement le désir d’un changement dans la forme du Gouvernement.

Le 27 mars 1804, le sénat, se fondant sur le péril d’une restauration monarchique suite au complot royaliste de Cadoudal du mois de février 1804, n’hésite pas à lui proposer la constitution d’une forme de gouvernement à transmission héréditaire.

15 Floreal 1804 Comité central de vaccine
Le préfet a formé hier à Bordeaux un Comité central de vaccine pour correspondre avec la société que le ministère vient de créer à Paris pour la propagation de cette découverte. On est étonné de trouver le nom de plusieurs négociants, avocats et rentiers, dans un établissement purement de médecine pratique.

Bordeaux fut, après Paris, une des premières villes à s’intéresser à la vaccination contre la variole, à tel point que, dès avril 1801, le Comité Central de la Vaccine à Paris annonçait que « les médecins bordelais se réunissent pour suivre en commun les essais et qu’un établissement de vaccination gratuite se formait à Bordeaux sous les auspices du préfet de la Gironde ». En effet, un rapport de la Société de médecine de Bordeaux du 13 septembre 1801 indique que « au mois de nivôse dernier, les citoyens Guérin et Grassi firent venir de Paris le virus vaccin et l’employèrent avec succès, mais obligés de lutter sans cesse contre les préventions des patents, ils ne parvinrent pas toujours à les vaincre. »

27 Floreal 1804 Réouverture du théâtre de la Gaité
L’ouverture de la nouvelle salle du théâtre de la Gaité a eu lieu hier par une pièce à vaudeville intitulée : La maison reconstruite. On se rappelle que cette salle fut incendiée il y a un an par des ennemis du directeur propriétaire le sieur Beaujolais. Il en a fait construire une en pierre sur le même terrain au bout occidental des allées de Tourny. Elle est agréablement distribuée et décorée. La troupe est surtout assidue à représenter beaucoup de nouveautés, ce qui lui attire constamment beaucoup de monde.

21 mai 1804 Bonaparte Empereur des Français
Un courrier extraordinaire apporte ici la nouvelle que, vendredi dernier 28 floréal, Bonaparte a été salué Empereur des Français par le Sénat, qui lui apporte en même temps une Constitution toute différente des autres et qui s’y rapporte cependant comme actes particuliers, car Bonaparte y est intitulé Empereur par la Grâce de Dieu et les Constitutions de la République. Il a été proclamé en cette qualité le 18 mai, jour de la Pentecôte, dans Paris. C’est au temps qu’il appartiendra de juger cette grande époque: L’histoire seule doit en fixer la date en ce moment.

Le 18 mai 1804, un sénatus-consulte confie le gouvernement de la République au Premier Consul, avec le titre d’Empereur des Français. Ainsi la Constitution de l’an XII instaure l’Empire français. Il y est déclaré que le gouvernement de la République est confié à un empereur héréditaire dans sa descendance naturelle, légitime ou adoptive ou, à défaut, dans celle de ses frères Joseph ou Louis, celle de Lucien et celle de Jérôme ayant été écartées (ceux-ci ayant été déchus par leurs mésalliances).

15 Prairial 1804 Partarrieu et Pierre Pierre
Le juge au tribunal criminel Partarrieu et le commissaire général de police Pierre, s’étant rencontrés nez à nez sur la place de la Plateforme, se sont adressés en passant quelques injures, fruit d’une animosité subsistant entre eux depuis longtemps. On dit que M. Pierre, ne pouvant se contenir, a sauté sur M. Partarrieu et qu’après lui avoir arraché sa perruque, il s’est colleté avec lui et l’a traîné dans la poussière en le boxant. Ce dernier s’est empressé de rendre contre l’autre et l’affront est pendant à la section correctionnelle du tribunal civil. Cette affaire, qui a fait un éclat scandaleux, déshonore également les deux magistrats.

23 septembre 1804 Conspiration de Cazalet et Roger
On a arrêté hier par ordre supérieur l’apothicaire Cazalet et le liquoriste Roger, accusés de complicité dans une conspiration tramée par l’Angleterre contre le gouvernement français.

On a déjà rencontré Cazalet.
 Jean-Baptiste Roger était associé à Marie Brizard dans la célèbre Maison bordelaise de Liqueurs Marie Brizard & Roger, fondée à  Bordeaux, vers 1755. A l’issue d’un procès l’année suivante, il sera finalement acquitté.

24 octobre 1804 Fièvre jaune américaine
Le préfet vient de prendre un arrêté pour s’opposer à l’introduction dans le Département de tout ce qui peut venir d’Espagne, attendu que la maladie épidémique qui est à Malaga gagne la partie occidentale et menace de se changer en Peste. C’est la fièvre jaune américaine.

En 1823, un éminent membre de la Société médicale d’Emulation de Martinique, Pierre Lefort, publie un Mémoire sur la non contagion de la fièvre jaune, qui débute ainsi : « Je n’eus pas plutôt reconnu que la fièvre jaune n’est point une maladie contagieuse, que j’adressai au gouvernement mon opinion sur cette question, d’une si grande importance, et j’exposai dans un mémoire particulier, sous la date du 1er août 1819, les motifs de mon opinion. Depuis la publication de ce mémoire, imprimé par décision de la Société de médecine de Paris, et inséré dans son Journal général du mois de novembre 1820, de nouveaux et nombreux témoignages reçus des médecins les plus distingués de l’Amérique et des Antilles, avec lesquels je suis en correspondance, et ma propre observation, m’ont de plus en plus confirmé dans la rassurante doctrine que j’y établissais sur des arguments et des preuves que jusqu’ici les partisans de la doctrine contraire n’ont point essayé de combattre. Alors qu’il était question de former une commission sanitaire en France, je crus qu’il était bon de rassembler, sur une question regardée comme indécise encore, le plus de documents possibles; ainsi, non content d’offrir au ministère auquel j’ai l’honneur d’appartenir, le fruit de mes recherches et de mes propres observations, j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour le mettre à même de connaître aussi l’opinion des médecins qui, fixés depuis longtemps à la Martinique, ont eu de fréquentes occasions d’étudier la fièvre jaune, et ont pu conséquemment se former une juste idée du caractère de cette maladie. »

29 Brumaire 1804 La statue de la Porte Basse
Lors de la démolition de la Porte Basse, celui qui en avait acheté les matériaux et qui était propriétaire de la maison voisine avait placé sur sa façade la statue qui était sur cet antique monument et qu’on appelait vulgairement l’abbé Bordeaux. On vient de voler nuitamment cette statue. Elle était d’un seul bloc de pierre dure, haute de 38 pouces et représentait un personnage en habit long, recouvert d’un long manteau et ayant en tête une couronne ducale. La rondeur des formes de la figure et de l’estomac, la longueur de ses cheveux bouclés et sa couronne, nous font présumer que c’était la statue de la duchesse Éléonore de Guyenne qui, dans le XIIe siècle, fit des concessions si utiles aux bordelais qu’ils imaginèrent de lui dresser une statue sur le plus ancien monument de leur ville. Le peuple de Bordeaux est vivement affecté de l’enlèvement de son palladium qui ne sera d’aucune utilité pour le voleur, d’autant que ce n’est pas un chef-d’œuvre de sculpture qu’on osera montrer.

On prétend que cette statue fut conservée pendant quelques temps au musée des Antiques. Ainsi, on peut lire dans le Guide ou Conducteur de l’Etranger à Bordeaux, 2ème édition, parue en 1827, à propos de cette Porte Basse : «Lors de la démolition du surhaussement, une dame, propriétaire du bâtiment, fit apporter chez elle la statue qui était dans la niche. Feu Mr Rodrigues, propriétaire du museum, situé allées de Tourny, l’a possédée. Nous ne savons pas où elle est depuis. »
En 1865, Leo Drouyn témoigne dans La Guienne Militaire : «J’ai vu cette statuette chez Monsieur Henri Delpech, l’auteur de Satan, elle doit appartenir à ses héritiers». Écrivain contemporain de Charles Baudelaire et de Victor Hugo, Henri Delpech (1817- 1864) était connu pour avoir écrit une épopée poétique de plus de huit milles vers contant la Création, la Chute, puis le complot de Satan lors de la Passion.
Il semble bien que Saint Bordeaux ait malheureusement disparu, car cette statue ne figure apparemment pas parmi les œuvres du musée d’Aquitaine.

29 Brumaire 1804 Couronnement de Napoléon et de Joséphine
Nous apprenons que Bonaparte a été sacré et couronné par le pape Pie VII dans l’église de Notre-Dame sous le nom de Napoléon premier Empereur des Français, le 11 courant, 2 décembre 1804. La cérémonie a duré depuis 10 heures du matin jusqu’à 5 heures du soir. La journée a été pluvieuse et s’est passée tranquillement et magnifiquement. On a remarqué une innovation que la femme de l’empereur a été également ointe de l’huile sainte et intronisée sous le nom d’impératrice Joséphine. La plus grande pompe a été déployée dans cette occasion, qui doit faire époque dans les annales de l’Europe. Les journaux surabondent de détails à ce sujet.

22 décembre 1804 La Société médicale d’Emulation
La société médicale d’émulation de cette ville publie aujourd’hui son règlement. Je l’ai composé comme étant du comité de rédaction de cette compagnie, où je me trouve avec quelques amateurs des sciences qu’on y a admis en qualité d’associés libres. Nous sommes là pour sauver l’ennui des séances chirurgicales qui seraient peu suivies sans cela. Cette société était auparavant sans règles ni sans considération. On laissait ces guérisseurs tout seuls auparavant et ce n’est qu’au moyen de cette réorganisation qu’on a vu des gens sensés songer à entrer dans cette société. Elle était auparavant livrée à quelques élèves de l’hôpital et à la domination du bavard Moulinier, chirurgien qui a plus de jactance que de talent et qui, surtout, est passablement ennuyeux.

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