Année 1808

L’année 1808 est dominée, dans les Tablettes, par les passage de l’Empereur à Bordeaux, en particulier du 4 au 13 avril.

29 février 1808 Le pont-volant sur la Dordogne
Le Pont-volant destiné au passage de la Dordogne à Cubzac est parti hier de nos chantiers pour sa destination. C’est un corps de deux grosses gabares jointes ensemble par un fort plancher entouré d’une galerie. Là, seront les voyageurs au nombre de 300 au besoin. Cette machine grotesque doit être amarrée sur deux corps-morts placés, l’un au montant, l’autre au descendant. Ce sera par l’effet du courant que le dit pont-volant ira d’un coté ou de l’autre de la rivière. On dit qu’il y a de pareils bacs établis sur le Rhin et qui vont bien. Nous craignons que celui-ci aille très mal et qu’il ne gène d’ailleurs la navigation de la Dordogne. Il est de l’invention d’un certain Dupin le Damazan, homme qui s’est ruiné à des projets divers. Il a trouvé pour celui-ci des capitalistes qui ont avancé une somme de 80.000 francs. C’est de l’argent à fond perdu.

L’Itinéraire descriptif ou description routière, géographique, historique et pittoresque de la France et de l’Italie de Régis Jean F. Vaysse de Villiers décrit en 1818 cet ouvrage : « Lors de mon avant-dernier passage sur cette route, le trajet de la Dordogne s’exécutait sur un large pont volant, qui mettait les voyageurs à l’abri de tous les dangers et de toutes les difficultés de cette navigation. Un particulier avait eu cette heureuse idée, dont j’ai vu le modèle ailleurs, notamment sur le Po en Italie. Ce pont volant ne servait que par la marée descendante ; il aurait fallu, pour passer de même à la marée montante , un appareil semblable à celui qui existait déjà. Les fonds manquèrent à l’entrepreneur. Il est douteux d’ailleurs que la recette eût couvert ses frais ; mais ce doute ne devrait point être un obstacle pour le gouvernement : il fait de bien plus grands frais pour des ponts qui ne lui rapportent rien, tandis que ce pont volant s’affermerait, et même à un haut prix. »

29 février 1808 Arc Napoléon
L’Arc-Napoléon est terminé. C’est tout bonnement l’ancienne porte Bourgogne qu’on a isolée, en abattant les deux portes latérales et dont on a bariolé l’architecture par des décorations qui lui donnent l’air de la façade d’une boutique d’ apothicaire.
Voici ce que c’est.
L’attique du monument du côté du port offre cette inscription:
Arc Napoléon
L’an M.DCCC.VIII
Au-dessous sont sculptés une couronne impériale, quatre étoiles et deux caducées, mis sur une même ligne. Sur les acrotères, deux aigles sont placés dans des couronnes triomphales : Leurs ailes couvrent en partie un trident et une rame. L’entablement porte des métopes, où se voient des trophées militaires et des décorations de la légion d’honneur. On a peint deux renommées aux deux côtés de la clef de voûte, sur laquelle est un casque, et chaque colonne est un bouclier commémoratif des journées d’Arcole, d’Ulm, d’Iéna et d’Eylau. Au-dessus est le chiffre de S.M. entouré de lauriers.
Sur l’attique de l’intérieur, on lit : « A Napoléon le grand, 1807 », et sur chaque acrotère : « À l’Empereur des Français, roi d’Italie. Au protecteur de la confédération du Rhin ». Ces divers ornements sont exécutés en relief, de bois peint imitant le bronze. Ceux qui couvrent l’arc-doubleau sont peints sur toile marouflée et représentent des caissons, des compartiments, des trophées militaires. Dans les pieds droits sont deux statues colossales au-dessus desquelles est écrit, d’un côté : « Aux Victoires de Napoléon le grand » et de l’autre : « A la Gloire de Napoléon le grand ».

Bernadau a rajouté plus tard : « On voit que tout cela a plus coûté d’argent que de génie pour le concevoir. Nous tenons de bonnes sources que l’idée de la dédicace de ce monument restauré a été proposée au conseil municipal par M. le chevalier de Castelnau, un de ses membres qui depuis… »

4 au 12 Avril 1808 Napoléon passe par Bordeaux
Lundi, la Mairie et la garde d’honneur avec tous les habitants attendent l’Empereur sur le quai Napoléon depuis 10 heures du matin, la troupe bordant la haie jusqu’à la préfecture où on lui prépara son logement en hâte hier au soir ; car jusque-là, on ne savait rien de bien positif sur son passage par Bordeaux. À 10 heures du soir, le général Drouet reçoit à la Bastide un courrier annonçant l’Empereur pour demain matin. C’était lui-même qui avait expédié le courrier, étant à Cubzac à deux heures et voulant rentrer en ville incognito. En effet, à huit heures du soir, l’Empereur arrive sans suite à Bordeaux ; et sans être remarqué, il se rend à la préfecture dans sa voiture de voyage .

L’Empereur a tenu conseil d’administration, les ministres des Affaires étrangères et de l’Intérieur et le secrétaire d’état étant arrivés. Personne n’a été reçu au palais. L’Empereur en est sorti le soir pour aller passer une heure au spectacle… Ensuite il passa les troupes en revue au Jardin public à trois heures et, de là, se rendit sur le port, mais toujours au galop, passant par les allées de Tourny et les fossés du Chapeau Rouge. Il s’embarqua dans le brigantin de la ville à la porte de la Monnaie, descendit jusqu’au magasin des vivres de la Marine, puis revint jusqu’au Château Trompette dont il visita les remparts. De là, il se rendit au palais pour dîner. A neuf heures du soir, il voulu aller à la Comédie, mais, ayant été conduit par son cocher à la grande porte du péristyle tandis qu’il voulait entrer par celle de l’esplanade du café, il se retira lorsqu’il fut parvenu sur le perron du grand escalier et s’en revint en colère au Palais, où il se fâcha beaucoup contre le Maire de ce qu’il l’avait laissé seul et ne l’avait pas fait entrer au spectacle par la porte latérale.
Il y a eu illumination générale pendant deux soirs en ville. On ne parle que de l’Empereur et les contes les plus pitoyables se multiplient sur ses conversations. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il a fait bon accueil à tout le monde, a parlé longtemps avec les chefs des Corps constitués et toujours dans la langue de leur profession. Il n’y a que la Société des sciences qui n’a pu être présentée, quoi qu’elle l’ait sollicité.

L’Empereur ne sortit point hier, ayant travaillé tous le jour. Il n’a pas voulu recevoir l’ambassadeur du nouveau roi d’Espagne, ce qui annonce quelque projet. Aujourd’hui, il était à huit heures sur le port du Chapeau-Rouge, où il s’est embarqué dans le brigantin de la ville pour aller visiter le Bec d’Ambès ; mais la contrariété de la marée et un gros vent de nord l’ont forcé de s’en revenir, étant parvenu vis-à-vis Lormont. Il n’est pas sorti du reste de la journée, comme s’il avait de l’humeur des obstacles que la nature opposait à celui qui aime à les vaincre.

L’hôtel de la Préfecture étant déclaré Palais Impérial, le préfet en a délogé et a établi ses bureaux rue Rohan. Pour lui, il loge rue Font d’Audège.

L’Empereur est allé se promener du côté du Tondut et, ayant pris la traverse des communes de Pessac et de Talence, il s’en est revenu par le chemin de Bayonne, après s’être reposé un instant dans le bien d’agrément de MM. Raba. Depuis son séjour ici, il a toujours paru à cheval, courant le grand galop, ce qui est une démarche peu grave pour un souverain qui se montre à ses peuples.
Tous les après-midi, il tient conseil d’administration, y ayant ici le secrétaire d’État, les ministres de l’Intérieur et des Affaires étrangères, avec plusieurs maréchaux d’Empire.
L’Empereur passait en revue des troupes dans son jardin, lorsqu’on vint lui annoncer l’arrivée de son épouse. Il a été la recevoir affectueusement sur le perron du Palais à la descente de sa voiture. L’impératrice a débarqué sur le port de Bordeaux à 6 heures de l’après-midi. Toutes les autorités l’ont accueilli sur le quai de la Bastide pour se rendre au Palais, elle a passé sur le port, fossés du Chapeau-Rouge et de l’Intendance, place Dauphine, rue Bouffard et du Département. C’est une femme d’environ 45 ans, encore fraîche, figure longue, à traits prononcés et d’un abord gracieux.

L’impératrice reçoit dans la matinée les félicitations des autorités constituées et le soir tient cercle de 150 dames qu’elle se fait présenter et auxquelles elle fait une question banale : Quelle est la profession de votre mari ? Avez-vous des enfants ? Cette présentation d’étiquette est assez ennuyeuse : cependant, on la brigue.

Leurs Majestés sont allées se promener sur l’eau ce matin : elles sont revenues par terre depuis Bacalan et ont monté à l’hôtel de la Bourse où le tribunal et la Chambre de commerce les ont accueillies. L’Empereur s’est beaucoup entretenu avec les principaux négociants, leur a recommandé un peu de résignation et beaucoup d’économies, disant que les colonies espagnoles récompenseraient dans peu le commerce de Bordeaux de la privation momentanée des colonies françaises. « Je n’ai fait la paix d’Amiens que pour céder à l’impatience des commerçants. Ce traité était mal bâti. Je savais bien qu’il ne subsisterait pas longtemps. Mais celui qui se prépare sera durable ».

L’Empereur est parti ce matin à 4 heures pour Bayonne où il est arrivé à 8 heures du soir. Là, va s’instruire, on ne sait pourquoi ni comment, le procès contre les rois d’Espagne, père et fils.

L’Impératrice a visité hier le bien de campagne de MM. Raba à Talence. Elle est restée plus d’une heure et promis aux propriétaires de leur envoyer un buste de l’ Empereur, meilleur que celui qu’ils ont chez eux.
Elle a depuis effectué ce cadeau en porcelaine de Sèvres.

L’impératrice a tenu cercle tous les soirs pendant une heure et une centaine de dames y ont été présentées chaque fois. il y a eu un thé dans une de ces soirées où il y a eu un plus grand nombre d’invitations et surtout en hommes.

On a donné hier au Grand Théâtre l’opéra de Rivaux, paroles et musique de M. Bayle, fils d’un avoué de cette ville. La pièce n’a pas eu de succès et la jeunesse de l’auteur n’a pu le sauver de l’indifférence qu’on a témoignée pour son opusculine qui est sans talent et son goût. On espère ne pas avoir une seconde représentation de tout cela.

L’Impératrice a assisté hier pour la première fois au spectacle du commencement jusqu’à la fin. On donnait Les prétendus et Le mariage du Capucin, pièces aussi mal choisies que mal jouées pour une pareille circonstance.

L’impératrice est parti ce matin pour Bayonne où elle est appelée par son mari: elle a mis deux jours à faire ce voyage, ayant couché au Mont-de-Marsan.

On publie à Bordeaux un décret en date du 25 de ce mois par lequel l’Empereur fait don à la ville du terrain du château-Trompette et des constructions qui sont dessus, ainsi que d’une certaine somme en argent, à la charge par elle de bâtir sur ce terrain un palais de Justice, d’établir provisoirement les tribunaux à l’ancien théâtre Français et de construire un hospice pour 1000 lits dans le local de l’ancien couvent de la Visitation. Ces projets sont beaux, mais trop vastes pour le temps.

Le site des Archives Départementales de la Gironde décrit précisément cette visite (http://archives.gironde.fr/exposition/napoleon.asp) :
Napoléon est de passage en Gironde au printemps 1808 à cause des problèmes diplomatiques qui surviennent avec la Cour d’Espagne à Madrid. Les difficultés faites pour le passage des troupes françaises vers le Portugal ennemi allié de l’Angleterre conduisent le roi d’Espagne Charles IV à s’opposer à son fils Ferdinand. Napoléon veut se rapprocher de l’Espagne pour faire pression sur la monarchie espagnole et prendre si nécessaire des mesures radicales d’invasion. Son arrivée en avril accompagné de l’impératrice correspond bien au contexte décrit plus haut.
Lundi 4 avril 1808
Entrée dans le département à hauteur de Laruscade vers 17 h ;
18 h à Saint-André de Cubzac;
Arrivée à Bordeaux vers 20 h par le port, installation au palais impérial (palais Rohan) avec le général Berthier.
Audience au général Monthyon, envoyé de Murat lui apportant l’épée de François Ier remise à Charles Quint après  la bataille de Pavie en 1526 et cédée par le roi d’Espagne Ferdinand VII.
Mardi 5 avril
Réception des autorités au palais impérial à 12 h : le général Drouet, commandant la 11e DM, le préfet Fauchet, l’archevêque, Mgr d’Aviau, le président du tribunal de commerce, Guestier, le Premier président de la cour d’appel, Brezetz, le président de la chambre de commerce Gramont, le maire de Bordeaux, Lafaurie-Monbadon, le pasteur Martin, président du consistoire de l’Eglise réformée.
À 15 h : revue des troupes sur le champ de Mars (Jardin public).
A 17 h : remontée en bateau sur le brigantin de la ville de Bordeaux le long de la Garonne jusqu’au magasin à vivres, quai des Chartrons, puis retour au palais impérial à cheval en passant par le Château-Trompette.
20 H : spectacle prévue au Grand-Théâtre, incident place de la Comédie où Napoléon est effrayé par l’immense foule et l’absence de service d’ordre. Retour au palais impérial.
Mercredi 6 avril
Travail au palais impérial toute la journée
20 h : spectacle au Grand Théâtre en compagnie de Berthier et Duroc (opéra Euphrosine et ballet Le siège de Cythère).
Jeudi 7 avril
Travail au palais impérial toute la journée, refus de recevoir les envoyés du roi d’Espagne Ferdinand VII;
18 h réception des 25 membres du conseil général de la Gironde avec à leur tête leur président, Leblanc-Nouguès.
Vendredi 8 avril
7 h, départ pour le Bec d’Ambès par bateau sur le brigantin de la Ville de Bordeaux ; en raison du mauvais temps, le bateau rebrousse chemin à hauteur de Lormont. Retour au palais impérial.
Samedi 9 avril
Travail au Palais impérial.
A 16 h : départ avec la garde d’honneur à cheval pour une visite des communes de Pessac et de Talence où il s’arrête au château des frères Raba ; retour à Bordeaux vers 18 h.
Dimanche 10 avril
Travail au palais impérial ; à 16 h, manoeuvres du 108e RI dans le jardin du palais impérial.
Arrivée de l’impératrice Joséphine à Cavignac à 14 h ;  entrée officielle de Joséphine dans Bordeaux vers 18 h sous l’arc triomphal de la ville (Porte de Bourgogne actuelle).
Lundi 11 avril
Travail au Palais impérial pour l’Empereur ; à 19 h 30 réception de 150 dames de la ville par l’impératrice Joséphine sur invitation.
Mardi 12 avril
A 13 h, départ avec Joséphine sur le brigantin de la ville vers Bacalan ; visite du moulin de Bacalan et de son entrepôt. De là, départ en voiture vers la Bourse de commerce, visite de la chambre et du tribunal de commerce. Mercredi 13 avril
A minuit, congé pris auprès des autorités et à 3 h départ de Napoléon en berline vers Bayonne. L’impératrice Joséphine reste au palais impérial de Bordeaux.

13 mai 1808 Deux Muséum à Bordeaux
Le Muséum appartenant au juif Rodrigues a été transféré hier du local qu’il habitait depuis sept ans rue Mably dans celui qu’il a fait construire sur le côté nord des allées de Tourny, numéro 42. Son ancien associé, le flamand Goëthals, qui achète le premier local, y monte un établissement de même farine et va y faire voir la Curiosité à un petit rabais. Nous pensons que le Muséum Tourny enterrera le Muséum Mably, puis que tout les deux prendront fin avant 10 ans.

2 juin 1808 La noix de galle, contre-poison
Depuis quelques temps, un apothicaire de cette ville nommé Chantarel a annoncé comme un préservatif contre le poison la dissolution de noix de galle. Cette découverte, qui n’est qu’un rêve, lui a valu deux pamphlets assez plaisants, l’un en prose intitulé : lettre à Monsieur Canulet, l’autre en vers sous le titre de La Chantellarade, en six chants. On attribue cette méchanceté à un médecin sans malade nommé Caillau.

La noix de galle est une excroissance produite sur le chêne, par la piqûre de certains insectes et qui servait à teindre en noir et à faire de l’encre.
Dans son Histoire abrégée des drogues simples (1837), Nicolas Jean-Baptiste G. Guibourt décrit l’expérience de l’utilisation de noix de galle contre l’empoisonnement par l’angusture : « J’ai voulu essayer si quelque substance ne pourrait pas détruire les effets d’un poison aussi énergique… A dix heures un quart du matin j’ai fait prendre au chien qui avait subi l’expérience de la véritable angusture, vingt-quatre grains de poudre de la fausse, mêlée à du miel. Trois minutes après on lui a fait avaler, autant que possible, l’infusé aqueux d’une once de noix de galle pulvérisée dans douze onces d’eau, et on l’a abandonné à lui-même. Aussitôt sa bouche a laissé couler une matière filante très épaisse, il est devenu très abattu et s’est couché ; mais il se levait de temps en temps et cherchait l’air : il paraissait ivre. A une heure un quart il est sorti et a rendu une assez grande quantité d’une urine d’un jaune extrêmement foncé. Ses membres postérieurs sont devenus très faibles, ses pupilles très-dilatées, sa respiration haletante, ensuite pénible et bruyante; le ventre très déprimé : la faiblesse a toujours augmenté. L’animal est mort à deux heures, sans convulsions, et en rendant par la bouche une grande quantité d’un liquide sanguinolent. Il y avait trois heures trois quarts qu’il avait pris le poison. Bien que cet animal soit mort, le long temps qu’il a vécu après l’ingestion de la substance vénéneuse, et l’absence de convulsions, prouvent que la noix de galle agissait dans l’estomac sur le principe délétère, à mesure qu’il se dissolvait, et le dénaturait en le rendant insoluble. Mais le composé insoluble formé n’a-t-il pas, en exerçant une action délétère différente, contribué à la mort de l’individu ? Cela est possible; aussi ne m’appuierai-je pas de cette seule expérience pour annoncer la noix de galle comme le contre-poison de la fausse angusture. »

4 juin 1808 Histoire du terrain du Château Trompette
L’administration municipale a pris hier possession du château Trompette et de son esplanade, donnés à la ville de Bordeaux par l’Empereur. Cela a été l’objet d’une petite solennité imaginée par le Maire, qui met de l’important en tout. Ce château Trompette éprouve bien des vicissitudes. Louis XVI l’avait vendu en 1783 à une compagnie de spéculateurs, qui n’a pas eu le temps de le revendre et de le payer. Le Directoire exécutif l’avait ensuite donné à la ville, à la charge d’y faire certains établissements pour le plan desquels il y a eu des prix donnés à des artistes. Puis la ville de Bordeaux l’a offert à l’Empereur comme droit de joyeux avènement. Enfin, ce dernier le donne à la ville, avec ordre d’y ériger à sa gloire des monuments pour l’entreprise lesquels on n’a pas le premier sou. Avant qu’on ait exploité le terrain de ce château, il se passera bien des choses qui mettront obstacle aux travaux projetés. Cette forteresse était d’une inutilité évidente, mais elle garnissait un vaste local dont on va couvrir la surface de ruines, si on achève de la démolir. Elle avait commencé à être construite en 1453. Louis XIV y fit faire beaucoup d’augmentations par Vauban et l’on détruisit dans cette circonstance un grand quartier de la ville, dont les propriétaires ont été indemnisés, à la longue, du produit d’un impôt qu’on percevait jusque dans ces derniers temps, sous le nom de « Maisons démolies ».

28 juin 1808 Histoire des relations Rodrigues-Goëthals
Le bâtiment du Muséum étant acheté par M. Goëthals, un de ses fondateurs originaires, ils forment une nouvelle société sous le nom de l’Athénée. Elle rivalise avec celle de Rodrigues, son ancien associé, qui restaure une baraque sur les allées de Tourny pour y faire ce qu’il appelle ingénieusement « mon muson », dans son grossier langage. Cet homme jouit d’un crédit assez inexprimable. Revenant de Saint-Domingue où il avait été chercher fortune de son métier de brodeur, il fait voir en 1792 quelques curiosités dans son arrière-boutique, rue Sainte-Catherine. Mais les entrées de 15 sous ne lui rapportant guère, il se met à ramasser des papillons et à empailler des oiseaux, sa broderie n’allant pas plus que son cabinet de coquilles. Ce moyen le fait aboucher avec quelques garçons apothicaires et chirurgiens, qui veulent fonder une société scientifique. Il leur prête une chambre dans son domicile, au coin des rues de la Merci et d’Arnaud Miqueu. C’est là le berceau d’une Société d’histoire naturelle qui parut en 1795 et où l’on était reçu en payant 20 sous par mois pour frais de chauffage et de luminaires. Rodrigues était le recruteur et le caissier de cette société qui bientôt rougit d’avoir pour chef un artisan juif aussi ignorant qu’impudent. Elle prend bientôt une certaine consistance et est logée dans l’hôtel de l’Administration départementale où elle tient des séances publiques et s’organise sous le nom de Société des sciences, belles lettres et arts. L’académie de Bordeaux étant détruite, elle s’ installe dans son hôtel et conçoit le projet de la remplacer. Rodrigues a toujours resté dans cette coterie, malgré qu’elle ait subi diverses épurations. On l’a gardé par reconnaissance et par ce qu’il paraissait barbare d’en éloigner le fondateur, quoique très ignare. Il y est comme une paillasse dont on se moque et qui se charge des plus bas rôles. Mais aucun de ses confrères ne le considère, parce qu’il n’a aucune qualité pour mériter quelque estime. Alors, il conçoit de se procurer des moyens d’existence en bâtissant, au moyen de souscriptions et de supercheries, une boutique de curiosités qu’il appelle Muséum. Goëthals, autre brocanteur mais plus instruit et considéré que lui, s’associe à ce bateleur et ils parviennent à former cet établissement qu’ils représentent comme propre à réveiller le goût des connaissances scientifiques à Bordeaux, mais qui, au fond, n’est devenu utile qu’à leur fortune. Lorsque les deux associés se sont séparés, chacun avait gagné 15 000 Fr. à faire de la science pour le public. Cela procurera à Rodrigues du pain dont il avait bien besoin. Quoi qu’il en soit, cet homme n’ira pas loin, malgré sa charlatanerie : sa boutique de curiosités doit insensiblement tomber.

28 juin 1808 Fontaine Daurade
On vient de transporter contre une maison neuve faisant le coin des rues du Pont de la Mousque et des Piliers de Tutelle les conduits de la fontaine qui était au milieu du bout septentrionale de cette dernière rue. On a donné à cette construction le nom de fontaine Daurade. Le maire Lafaurie Monbadon a fait placer son nom en lettres d’or sur un marbre qui décore le frontispice de ce monument, comme si c’était lui qui en eut découvert la source. Nous devons remarquer que le nom qu’on vient de lui imposer est celui que portait un vaste hôtel bâti par le célèbre Hardouin Mansart pour le président de Pontac au XVIIe siècle. Cet édifice était si riche pour son temps qu’il avait pris le nom de la Maison Dorade qu’on a conservé à la fontaine dont nous parlons et qui existait au devant de cet hôtel, au milieu d’une petite place, laquelle n’est plus maintenant qu’un bout de rue.

Au XVIIe siècle, le président du parlement, Pierre de Pontac, par ailleurs propriétaire du château Haut-Brion, s’est fait construire un hôtel dont les bâtiments étaient limités par les rues Sainte-Catherine, Maison Daurade, du Pont de la Mousque, Courbin et Saint-Rémi. La somptuosité de la demeure et l’abondance des dorures l’avaient fait surnommer Maison dorée, ou Maison Daurade. La cour était fermée par un portail de fer surmonté des quatres « P » de Pierre de Pontac Premier Président », que les bordelais, agacés par la lenteur de la justice, avaient transformé en « Pauvres Plaideurs, Prenez Patience » ! L’ensemble a été détruit vers 1800.
Maurice Ferrus affirmait que l’architecte était Hardouin Mansart : il avait dû lire les Tablettes !

22 juillet 1808 Société littéraire du Muséum
Les souscripteurs du Muséum Tourny ont été rassemblés aujourd’hui par M. Rodrigues, fondateur de cet établissement, pour leur communiquer le projet que je lui ai suggéré d’y former une Société littéraire. Ce projet a été bien accueilli et une commission de 7 membres a été formée pour s’occuper du règlement à ce sujet et le présenter sous quinzaine à l’assemblée générale des muséens.

22 juillet 1808 La Préfecture à l’hôtel Saige
Le gouvernement ayant acquis l’hôtel Saige pour servir de Préfecture, on commence les réparations convenables à cet édifice. Il a été vendu pour le prix de 75 000 Fr. qui ont été payés en emplacements sur le terrain du château Trompette, au choix du vendeur, et dont la toise a été donnée pour 450 Fr., dans la plus belle position.

31 juillet 1808 « L’Empereur et sa vieille épouse »
L’Empereur et sa vieille épouse sont arrivés aujourd’hui à Bordeaux vers 1 heure. Leurs Majestés avaient couché à Marmande. Au passage de Langon elles ont tenté la route de la Garonne, mais le montant et le vent contraire les ont forcés de descendre à Preignac et d’y reprendre leur voiture.
Le maire de Bordeaux a reçu leurs Majestés sur la route de Toulouse au Moulin d’Arc, où était une tente dressée à cet effet. L’Empereur, après avoir été complimenté dans sa voiture ainsi que sa femme, a continué son chemin. La porte d’Aquitaine était décorée de son chiffre et de beaucoup de guirlandes. Au tournant de la place extérieure, où leur majesté devaient passer, était suspendu, à deux poteaux, un tableau représentant d’un côté le port de Bordeaux et de l’autre côté deux renommées ayant pour même inscription : « A Napoléon le Grand, la ville reconnaissante ». Le cortège a passé par les cours d’Aquitaine et d’Albret et est entré au palais Impérial par la rue Rohan, à 1 heure et quart.
L’Empereur a congédié les prêtres de Saint-André et son aumônier qui attendaient au Palais pour dire la messe, attendu qu’il l’avait entendue, à ce qu’on prétend. Les acclamations n’était pas bruyantes sur la route, quoi que toute la ville fut sur le chemin de Toulouse.

2 août 1808 Projet de Pont en bois
Monsieur Lee, consul des États-Unis, publie un projet pour la construction d’un pont en charpente devant Bordeaux. Il doit être fait par une compagnie de capitalistes qui en demandent le péage pendant 30 ans. L’Empereur promet de donner 400 000 Fr. pour l’exécution de ce pont. On renonce à la construction de celui qui avait été projeté en pierre et qui paraît impraticable. Celui en bois ne se fera pas plus que tout autre. Depuis 50 ans, on a publié à ce sujet une infinité de plans; aucun n’a paru possible.

3 août 1808 Leurs Majestés quittent Bordeaux
Leurs Majestés quittent Bordeaux à 3 heures de l’après-midi. Elles vont visiter les côtes de l’océan et doivent être à Paris le 15.

11 août 1808 Création de la Société philomatique
Une nouvelle assemblée des souscripteurs du Muséum s’est réunie hier dans cet établissement. J’y fais un rapport au nom de la commission nommée précédemment pour l’organisation de la société projetée. Un règlement est adopté et la Société philomatique s’installe.

Bernadau rajoute quelques jours plus tard : «Le comité des souscripteurs ayant bien voulu me charger d’arranger tout cela, j’ai fait imprimer le règlement de cette réunion hétéroclite que j’ai baptisée du nom de Société philomatique. Je doute qu’elle puisse avoir une existence plus durable que le Lycée de Bordeaux dont j’ai aussi été le fondateur et le premier secrétaire. »

4 octobre 1808 Arcs de Triomphe pour la Grande armée
Le Corps municipal a été recevoir sur le port le commandant du premier Corps de la Grande armée passant par Bordeaux pour aller en Espagne. La troupe a défilé sous un Arc de triomphe élevé en bois près la Bourse à l’entrée des fossés du Chapeau Rouge. Là, des couronnes ont été attachées par le Maire aux aigles des régiments. Le soir, il y a eu spectacle gratis pour les militaires, distribution de vin aux soldats et Gala pour les officiers à Bardineau à six francs par tête.
On a élevé au milieu du Jardin public un obélisque assez mesquin et irrégulier, figuré en marbre rouge sur un socle de marbre blanc, le tout en toile peinte. Sur la face méridionale de l’obélisque, on lit ces mots : « 1808, Valeur, Héroïsme, Dévouement ». Puis trois sabres antiques et au-dessous : « Honneur, Patrie, Gloire. A la Grande armée ». Chaque face du piédestal de l’obélisque contient le nom d’une bataille célèbre.
L’Arc de Triomphe élevé au chapeau Rouge a 50 pieds de hauteur. Les pieds droits de l’Arc sont chargés en vues perspectives de diverses batailles mémorables. Tout l’édifice est peint à la détrempe.

Bernadau nous apprendra que cet Arc de Triomphe est démoli en avril 1809.

1° novembre 1808 L’Empereur incognito à Bordeaux
L’Empereur arrive incognito à Bordeaux vers midi. Le préfet, qui en fut prévenu un quart d’heure auparavant, envoya sa voiture sur le quai de la Bastide : l’Empereur s’en servit. Il était venu de Cubzac à la Bastide au galop sur un cheval d’artillerie qu’il avait trouvé sur le port, en attendant sa voiture. Il est parti de Bordeaux pour Bayonne 3 heures après son arrivée, sans avoir voulu recevoir aucune visite.

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