Année 1811

20 janvier 1811 Le mauvais goût des Bordelais
Malgré les malheurs particuliers qui se joignent aux calamités publiques, les bordelais courent en foule au théâtre où l’on donne aujourd’hui la reprise de La Chatte merveilleuse, parodie de l’opéra de Cendrillon, mauvaise farce tirée des contes de la mère l’Oie. Ils admirent surtout le beau petit carrosse de Cendrillon et les petits chevaux vivants et caracolants, le tout sortant de terre et roulant au commandement de la fée à la belle robe. Les beaux vers des tragédies de Racine et de Voltaire, les situations comiques créées par Molière et Régnard, ne sont ici rien en comparaison des minauderies des acteurs et danseurs de l’opéra. Le goût et presque le bon sens sont perdus.
La finesse des ouvrages littéraires en est une preuve. Les seuls qu’on publie en ce moment à Bordeaux sont des Annuaires de diverses formes, tous presque aussi intéressants que les Almanachs de l’an passé. Ils sont au nombre de quatre et ont pour éditeurs les imprimeurs qui les vendent, c’est-à-dire que ce ne sont que des listes d’adresses, sans aucun article statistique intéressant, comme on en trouve dans les calendriers des autres départements.

18 février 1811 Inondations
Les eaux ont monté aujourd’hui jusqu’au milieu de la place du Palais et rempli les rues Ausone, du Chai des Farines et une partie de celle du Pont Saint-Jean. C’est une des plus grandes crues d’eau dont nous nous rappelions le souvenir. Il y a eu cependant peu d’avaries dans le port. il est vrai qu’il est malheureusement peu embarrassé de navires et de barques.

6 mars 1811 Restauration du clocher de Saint-Michel
La société philomathique a fait hier des lectures et de la musique, comme à l’ordinaire. Nous n’avons à ce sujet rien d’autre chose à remarquer si ce n’est que l’architecte Combes, qui restaure l’église de la cathédrale, a fait lire dans cette séance un projet de restauration du clocher de Saint-Michel de cette ville. Il propose de reconstruire les 150 pieds de la flèche qui a été détruite par un ouragan le 8 septembre 1768, au moyen d’une souscription par actions de 500 Fr., pour un total de 80.000 Fr. qui serait remboursée aux prêteurs, intérêts et capital, dans l’espace de 20 ans. Ce remboursement s’effectuerait, suivant le projet de M. Combes, par les sommes qu’on retirerait mutuellement des curieux qui iraient visiter ce clocher et monter sur la terrasse qui serait pratiquée au sommet. Il en coûterait 20 sous par personne et M. Combes pense qu’elles accoureraient en foule à son observatoire, car il placerait un télescope pour les amuser. Il se montre un goût pour raccommoder les clochers, mais si l’ opération est utile à ses intérêts, celle qu’il propose ne lui rapportera vraisemblablement rien, car il paraît que le public ne veut pas mordre à l’hameçon et qu’il se moque du clocher et de son raccommodeur en projet.

Frappée à plusieurs reprises par la foudre, faute de paratonnerre, la flèche du campanile de Saint-Michel est emportée par un ouragan en septembre 1768, ramenant sa hauteur à « seulement » 99 mètres. Plusieurs projets de restauration, en 1755 puis en 1769, n’eurent pas de suites, faute de fonds suffisants. En 1811, la paroisse adopte le projet de l’architecte Louis Combes. La reconstruction de la flèche attendra cependant 1860, date à laquelle Paul Abadie, architecte du Sacré-Cœur à Paris, entame les travaux dans le style gothique de l’édifice. Ils seront achevés en 1869.

14 mars 1811 Place du Roi-de-Rome
Un Te Deum est chanté aujourd’hui dans l’église de Saint André en mémoire de la naissance du roi de Rome. Il y a illumination générale et plus particulièrement sur la place Dauphine où on s’élève un obélisque en bois peint en granit, chargé d’inscriptions en l’honneur du nouveau-né. Il donne son nom à cet endroit qui lui est dédié sous le nom de place du roi de Rome.

La place Dauphine fut ainsi nommée en 1770 en honneur du dauphin et de son alliance avec l’archiduchesse Marie-Antoinette d’Autriche. Pendant la Révolution, elle devint place Nationale puis le maire Jean-Baptiste Lynch la fit nommer place du roi de Rome de 1811 à 1814 . Elle devient place Gambetta le 16 janvier 1883.

3 avril 1811 MM. de Montaigne et de Montesquieu
Il est parti aujourd’hui de Bordeaux une députation de six membres du conseil municipal pour aller porter aux pieds du trône les félicitations des Bordelais sur la naissance du roi de Rome. Pour donner à cette députation un certain lustre en y plaçant des noms marquants au nombre des envoyés, sont MM. de Montaigne, arrière-petit-neveu de l’auteur des Essais, et de Montesquieu, fils de la fille aînée du législateur des Nations. Ces deux hommes traînent un grand nom. Le premier est un espèce d’imbécile qui s’occupe d’archéologie et de médailles, sans entendre rien à ces sciences ; c’est un ramasseur d’antiquailles. L’autre est un gentillâtre d’Agen qui a servi quelques temps et qu’on avait fait en 1808 commandant de la Garde d’honneur bordelaise à laquelle il n’a jamais su commander une évolution.

Le petit-fils de Montesquieu en question est Joseph Cyrille de Secondat, né à Agen le 20 janvier 1748, fils de Denise mariée à Godefroy de  Secondat, baron de Montesquieu et de Montaignac. Il était chef d’escadron au régiment de Deux-Ponts-Dragons, puis aux chasseurs de Flandre sous le règne de Louis XVI, retraité colonel de cavalerie, commandant de la garde d’honneur à pied de la ville de Bordeaux.

8 avril 1811 Travaux à Saint-André
On a commencé hier les travaux de l’année à l’église Saint-André; Ils consistent dans le blanchissage de l’intérieur de l’église, le placement des nouveaux autels de la nef, l’encastrement des beaux bas-reliefs de l’ancien jubé sous le nouveau porche du fond, le rétablissement du double buffet d’orgue, le couronnement en ogive de la porte d’entrée du côté du Nord et la reconstruction de 25 pièces de l’autre clocher à droite en sortant, dans laquelle on emploiera les mêmes moyens qu’à celui qui lui sert de pendant. Cette continuation des travaux avait été suspendue par défaut d’argent. On on emploie plus à cette église que les circonstances actuelles et l’esprit dominant ne semblaient devoir le permettre.

18 avril 1811 Suspension des travaux du Pont
Les travaux du pont de Bordeaux sont depuis quelques jours suspendus par ordre supérieur. L’ingénieur des ponts et chaussées du département, qui a été chargé de leur direction, ayant eu la maladresse de mander au ministre qu’il avait besoin d’un sous ingénieur de plus pour pouvoir se livrer à cette direction, il lui a été répondu de suspendre les travaux jusqu’à l’arrivée d’un ingénieur qui serait exclusivement chargé de les conduire. On n’avait pas d’ailleurs grande confiance dans les moyens de ce M. Didier, qui pourrait bien être déplacé de Bordeaux par suite de cette affaire, d’autant que M. Vauvilliers, que le ministre a envoyé pour diriger les constructions, a critiqué beaucoup celles qui sont déjà commencées et s’est étonné qu’elles eussent été si lentement faites depuis 18 … (la phrase s’interrompt là).

Les travaux du pont ont commencé en octobre 1810 sous la direction de l’ingénieur Didier puis par l’ingénieur en chef, Charles-Chrétien-Constant Vauvilliers, sous la direction de Claude Deschamps. Les travaux de Vauvilliers concernent uniquement les fondations des piles.

13 mai 1811 Une aventure amoureuse du préfet
On parle beaucoup ici d’une aventure qui a traversé et ébruité les amours du préfet de la Gironde avec la danseuse Bégrand. Un danseur avec lequel elle vivait et qui se voyait éloigné pour le magistrat dont il connaissait l’intrigue, se rendit un jour chez celle-ci et pendant son absence. Feignant d’avoir été chargé par elle de lui apporter quelques chiffons qu’il désigna être dans une armoire dont il connaissait le contenu, il ouvre cette armoire devant la domestique qui ne se doutait de rien et s’empare adroitement d’un paquet de papiers qui contenait la correspondance du baron-préfet avec la Bégrand. Il fait lire toutes ses lettres à ses camarades des deux sexes, qui bientôt en ébruitèrent le contenu. Il ne borna pas sa vengeance à cette espièglerie. Il adresse toutes ces épîtres amoureuses à Madame Gary. Dieu sait l’effet qu’elles produisent dans le ménage préfectoral. Toutes ces circonstances entraînent la plus grande publicité, et, ce qui les a continuées, c’est que bientôt après le directeur du Grand Théâtre a donné son congé à la danseuse et sans doute par suite d’ordre supérieur. C’est le cas de le dire comme dans le Tartuffe :
« Un dévot comme vous, que partout on renomme !
Ah ! pour être dévot, on n’en est pas moins homme. »

Mademoiselle Bégrand était une artiste très appréciée, comme en témoignent ces quelques lignes extraites d’une critique de M. Evariste D… dans Le Constitutionnel du 6 janvier 1817 de « Suzanne et les Vieillards, ou l’innocence reconnue » pour les débuts de Mlle Bégrand au théâtre de la Porte Saint-Martin : « On a particulièrement remarqué et applaudi le moment où Suzanne est dans le bain; cette scène est dessinée avec un goût exquis. Mademoiselle Bégrand, qui a créé le rôle à Bordeaux, est une des plus jolies Suzanne qu’on puisse imaginer; elle met dans son jeu de la décence et de l’expression. La scène où elle est surprise au bain par les deux vieillards produit beaucoup d’effet… »

15 mai 1811 Reprise des travaux du pont
On reprend aujourd’hui les travaux du pont de Bordeaux sous la direction de M. Vauvilliers, ingénieur envoyé par le conseil général des ponts et chaussées, qui change quelque chose au plan suivi jusque-là par M. Didier, ingénieur du Département auquel cette direction est ôtée, ainsi que nous l’avons rapporté plus haut. On prétend qu’il témoignait trop hautement le peu de confiance qu’il avait dans la solidité et la durée de ce pont, ainsi que beaucoup de personnes instruites.

6 juin 1811 L’obélisque de la place du roi de Rome (voir 19 décembre 1811)
On élève au milieu de la place ci devant Dauphine, actuellement nommée du roi de Rome, un obélisque de 30 pieds de hauteur en marbre rouge. Il est couronné par un aigle planant et, comme l’oiseau paraît aller du midi au nord, les plaisants se demandent s’il s’enfuit d’Espagne ou s’il s’en va à Strasbourg. Le socle est couvert sur les quatre faces de bas-reliefs allégoriques, chacun orné d’un distique français que leur faiblesse nous défend de rapporter pour l’honneur du pays. Le socle est entouré d’une manière de vaste bassin qui reçoit les eaux jaillissantes de quatre mascarons d’où elles s’écoulent au soubassement de l’obélisque. Il faut observer qu’il est construit en bois couvert de toile peinte, en attendant qu’on le bâtisse en granit décoré de bronze doré.

10 juillet 1811 Retour du maire Lynch à Bordeaux
Le maire de Bordeaux est arrivé il y a quelques jours, venant de Paris où il était invité avec les maires des 32 bonnes villes pour le baptême du roi de Rome, ayant été créé conte et chevalier de la Légion d’honneur. Il fait assez servilement sa cour, aux dépens de la cité, pour mériter ces petites faveurs et surtout ses courtisans dans le conseil municipal qui on fait délibérer qu’il lui serait fait don par la ville d’une belle voiture (note de Bernadau : Elle porte aux portières le nouvel écusson de la ville qui n’est autre chose que l’ancien simplifié. Le bouton d’uniforme des hoquetons des laquais du Maire a un croissant, au lieu des trois enlacés d’autrefois) et que, lorsqu’il la prendrait, il serait escorté de quatre gardes à cheval à l’ancien uniforme du guet. Toutes ces dépenses de luxe contribuent pas mal à affaiblir les finances de la ville qui sont déjà en mauvais état, attendu les diverses fêtes qu’elle a données depuis quelques temps. Il est certain que nos fonctionnaires, naguère modestes dans leur allure, se donnent tous les jours des airs de ci-devant grands seigneurs, et que les simples plébéiens comme les ex nobles affectent également ces mêmes airs. Il n’y a cependant pas dix ans que ces hommes faisaient les républicains austères et parlaient du bien public avec autant d’attention qu’à présent ils y mettent d’indifférence, pour ne pas dire de dérision et de mépris. Les hommes du jour ne sont que des girouettes politiques.

3 septembre 1811 Le danseur Vestris (voir 8 juillet 1797)
Le danseur Vestris commence aujourd’hui les 15 représentations qu’il doit donner sur le Grand Théâtre de Bordeaux. Le prix des places est augmenté d’un quart, parce qu’on donne 500 Fr. par ballet à ce saltimbanque. Tout Bordeaux et les environs accourent pour le voir gambader. Il paraît avoir perdu de sa légèreté avec l’âge, car il a bien 50 ans. Il rachète ce déficit par une pantomime plus expressive et beaucoup d’abandon dans son jeu. Tout cela mérite à peine d’être couru. Un bon comédien n’est pas écouté avec le silence qu’on donne pour voir les pas de ce danseur.

Vestris est en effet âgé de 51 ans en 1811. Il se retirera en 1816 pour se consacrer à l’enseignement de la danse à l’Opéra de Paris, et devenir l’un des professeurs les plus renommés de tous les temps.

10 octobre 1811 Attentat à la pudeur
La police correctionnelle vient de condamner à six mois de détention un jeune homme de cette ville nommé Lacroix, prévenu d’avoir attenté à la pudeur des femmes en rue, notamment vis-à-vis de la demoiselle Saint Guirons, fille du juge à la cour impériale de la Gironde. Ce cynique avait depuis longtemps la manie de se mettre à pisser dans les rues où il espérait voir passer des femmes et, quand il en apercevait, il se tournait vers elles avec indécence. Ce qu’il y a eu de plaisant dans son procès, c’est que, pour justifier de sa moralité, il s’est dit l’ami du sieur Rodrigues, maître du Muséum et que ce dernier a déclaré avoir été souvent herboriser décemment avec le dit Lacroix.

Au-delà du plaisir de Bernadau pour la gaudriole, le fait de pouvoir dans cette note adresser une pique à son ennemi Isaac Rodrigues est loin de le laisser indifférent (voir 31 décembre 1810).

19 décembre 1811 Fin prématurée de l’obélisque
L’obélisque élevé au milieu de la place du roi de Rome menaçant ruine, la mairie le fait enlever. Elle eut agit plus censément en ne le faisant pas construire d’une manière si peu capable de subsister comme monument.

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