Année 1812

Beaucoup de notes pour l’année 1812 concernent le prix du pain, sa raréfaction et la suspicion que des agioteurs en organisent la disette.
La crainte de débarquements anglais est aussi très présente, que ce soit à La Teste ou bien dans le Médoc.
Enfin, la campagne, et surtout la retraite, de Russie est relatée en détail.

2 janvier 1812 Visites d’étiquette
Il n’y avait hier de carrosse roulant en ville que ceux qui étaient remplis de fonctionnaires publics faisant les visites d’étiquette, chamarrés de leurs décorations et escortés de valets à livrée d’emprunt. Tout ce qui tient à la classe patricienne s’efforce de reprendre la morgue de leurs anciens devanciers: Les plébéiens seuls sont tristes et résignés.

9 janvier 1812 Mathieu, un ancien terroriste
Le gouvernement vient de destituer de son emploi de directeur de l’administration des droits réunis à Bordeaux M. Mathieu de Grandport pour avoir montré trop de douceur et de modération dans l’exercice de ses fonctions. Ces vertus n’ont pas toujours été celles de ce Publicain : On sait qu’il avait les formes acerbes lorsqu’il siégeait à la Convention nationale. On n’a pas oublié à Bordeaux qui il fut envoyé en juillet 1793 avec le feu comte Treilhard, son collègue parmi les Montagnards législateurs pour engager les bordelais à dissoudre leur ridicule invention de commission populaire et à adorer les saints de la Montagne. Ces deux représentants n’ayant pu maratiser Bordeaux se retirèrent à Périgueux, d’où ils écrivirent contre le département de la Gironde et commencèrent à l’affamer en arrêtant les comestibles qu’on y envoyait habituellement par la Dordogne. Mon Mathieu faisait ici la belle vie avec les 25 000 Fr. que lui rapportait annuellement la direction et la recette générale de son administration. Il avait une maîtresse en titre, appelée Madame Poirier, qui vendait assez publiquement les places et les décisions des droits réunis.
On prétend que cette ex-publicain vient de se rendre à Paris pour chercher à rattraper son poste et, ayant rencontré au bois de Boulogne celui qu’il prétendait le lui avoir fait perdre par ses dénonciations, il s’est battu avec lui et en a été tué. D’autres disent que le Mathieu s’est réfugié chez les moines de la Treyve qui sont en Suisse, pour y faire pénitence. Que Dieu lui en donne la faveur. Ce qu’il y a de certain, c’est que cet homme était sorti du cloître pour embrasser le parti de la Révolution qui lui avait bien réussi et, au reste, il avait beaucoup d’esprit, un fond varié d’instruction et des formes insinuantes et aimables, qui faisaient oublier, même à Bordeaux, qu’il avait été un agent du terrorisme.

Mathieu, qui était avocat au moment de la Révolution, fut envoyé par la Convention nationale avec Treilhart à Bordeaux pendant l’été 1793. Ils ne furent pas bien reçus par les Bordelais qui étaient encore Girondins et durent se replier sur Périgueux en attendant qu’une force armée soit constituée qui permette l’entrée dans Bordeaux de Tallien et ses collègues en octobre pour y instaurer la Terreur.
Mathieu était directeur de l’administration des droits réunis à Bordeaux depuis 1804.

16 janvier 1812 Mort de Laboubée
Le Journal de l’Indicateur à Bordeaux annonce aujourd’hui comme une espèce de calamité scientifique la mort d’un sieur Laboubée, vieux et lourd pédant, qui était parvenu à se faire remarquer à Bordeaux, à force de répéter qu’il avait beaucoup de goût et de vastes connaissances. Fils d’un riche marchand épicier et en ayant exercé lui-même la profession jusque dans ces derniers temps, il avait reçu quelque éducation qui lui avait procuré un vernis de littérature livresque et une certaine bibliomanie, qu’il faisait passer pour de l’érudition. Avec de la mémoire, du bavardage scientifique, une imperturbable impudence, un ton de morosité, de suffisance et de cynisme que les bonnes gens prennent pour du talent et de la philosophie, il s’était donné un air de savant quoiqu’il eut à peine les vrais éléments des premières connaissances et que, surtout, il n’ait rien composé pour étayer sa réputation.
Ses titres littéraires consistaient d’un côté en sa qualité fort équivoque et fort mendiée de membre de l’ex-société médicale de Bordeaux, de membre de l’Athénée de la même ville, auxquels ses travaux étaient loin d’avoir donné de la célébrité.
Dans ces dernières années, mon Laboubée s’étant retiré du commerce, s’était fait avocat par la grâce de la Révolution, comme tant d’autres qui avaient pris leurs licences dans les cafés. Il était même parvenu, on ne sait comment, à se faire nommer suppléant au tribunal de première instance de Bordeaux, quoi qu’il eut à peine le temps de prendre une teinture du langage du barreau qu’il avait suivi seulement en plaidant gratuitement quelques mauvaises affaires devant le tribunal criminel.
Il était dévoré de la manie de faire parler de lui, n’importe comment et n’était que plus ridicule lorsqu’il disait comme le pauvre Diable :

Hélas ! Hélas ! Déesse renommée
Par charité, parlez un peu de moi.

A cet effet, il furetait partout, pour savoir jusqu’aux moindres desseins des personnes qui gâtent du papier à Bordeaux; et, à mesure qu’il découvrait leurs desseins, il courrait leur dire en confidence qu’il avait le projet d’écrire sur le même sujet, mais qu’il leurs ferait volontiers le sacrifice de ses idées, pourvu qu’on voulut bien dire un peu de bien de lui dans quelque note de l’ouvrage qu’on se proposait d’imprimer … C’est par cette manœuvre qu’il parvint entre autres à fourrer dans nos Antiquités Bordelaises la Dédicace impertinente que nous lui permîmes de composer à sa gloire et que nous nous repentons d’avoir eu la faiblesse de placer à la tête des chapitres de cet ouvrage qui sont relatifs à la ville de Bordeaux.

De nombreuses notes de bas de page énumèrent les griefs de Bernadau à l’encontre de Laboubée. On ne connait malheureusement pas les sentiments que celui-ci nourrissait vis-à-vis de son impitoyable détracteur.
Quant à la Dédicace dont Bernadau parle, elle est insèrée dans ses Antiquités Bordelaises, en 1797 :

B.E.R.N.A.D.A.U.
A
L.A.B.O.U.B.E.E.
D.E.D.I.C.A.C.E.

JALOUX D’ETERNISER
LA MEMOIRE DES MONUMENTS
HISTORIQUES
DE MA PATRIE
ET DE LUI DONNER
UN OUVRAGE
QUI LUI MANQUAIT
J’AI ECRIT
SUR SES ANTIQUITES DIVERSES
ET
LES CHAPITRES SUIVANS
QUI SONT
PARTICULIERS A BORDEAUX
JE LES DEDIE
A L’HOMME
QUE L’ETUDE ET LA LECTURE
DE PAREILLES RECHERCHES
OCCUPENT ET DELASSENT
QUI SAIT EN APPRECIER
L’UTILITE
ET DONT LE SAVOIR
LE GOUT
L’IMPARTIALITE
PRONONCANT SUR LE MERITE
DES DIFFICULTES
QUE J’AI EUES A VAINCRE
POURRONT
ME DEDOMMAGER
DE LA DECOURAGEANTE
INDIFFERENCE
DE MES COMPATRIOTES

Le XVII des Calendes de Janvier, l’an de grâce MDCCXCVII

2 février 1812 Inauguration du buste de Beck
On a fait hier au Grand Théâtre l’inauguration du buste de feu Beck, ancien maître de musique à Bordeaux, décédé dans cette ville il y a un an. Cette inauguration consistait en couplets chantés lorsqu’on a placé ce buste sur la scène, d’où il doit être porté ensuite dans la salle du grand Chauffoir de ce théâtre, salle à laquelle on a donné le sobriquet de Salon des grands hommes. Le bel esprit Lhospital et le peintre décorateur Olivier avaient uni leurs talents pour l’ordonnance de cette réjouissance comique. Les dépenses ont été couvertes au moyen d’une souscription faite entre les habitués du Grand Théâtre…

2 février 1812 Travaux du pont
On a commencé aujourd’hui à transporter au quai de la Grave le passage des bateaux de la Bastide qui abordaient autrefois du côté gauche de la porte des Salinières. Ce déplacement d’abordage a été nécessité par les travaux du pont, que les bateaux de la Bastide ne peuvent plus traverser sans danger. Le nouveau quai de trouve placé sur une cote plate qui se couvre tous les jours de vase, par suite de la construction du pont qui menace de faire augmenter les atterrissements qui existent déjà dans la partie supérieure de la rive gauche.

9 février 1812 Madame Sacqui (en fait Saqui)
Hier a débuté au Grand Théâtre la troupe des funambules de madame Sacqui. Cette dame étonne surtout par ses tours d’adresse et de vigueur sur la corde. Elle se donne des airs d’une personne de considération, se promenant dans une voiture à livrée et ayant trois fourgons à sa suite richement décorés et ayant pour inscription : « Equipage de madame Sacqui, première funambule de Sa Majesté impériale ». L’impudence des charlatans de toute espèce est à son comble de ridicule et de hauteur dans ce siècle.

Madame Saqui, née Marguerite-Antoinette Lalanne (1786-1866) est une célèbre acrobate et danseuse de corde du 19° siècle. Sa réputation va rapidement embraser Paris et ses exercices sont très prisés sous Napoléon Ier. Victor Fournel raconte que, lors d’une de ces manifestations publiques dont le Premier Empire avait le secret, « Mme Saqui jouait à elle seule sur la corde raide des mimodrames, où elle représentait le passage du mont Saint-Bernard, la bataille de Wagram, la prise de Saragosse ».

9 février 1812 Hôtel des Soler
On abat en ce moment la curieuse façade de l’ancien hôtel du Soleil, rue Neuve-en-ville. C’était aux XIIIe et XIVe siècles la demeure des seigneurs de ce nom, l’une des plus considérables familles de Bordeaux. A cet hôtel était attaché le droit d’asile dont on trouve le souvenir authentique dans les Chroniques bordelaises. Dans ces dernières années, il y avait encore au mur de façade des anneaux de fer d’une forme particulière qui pendaient d’une certaine hauteur dans la rue. Le peuple disait que les criminels qui pouvaient s’y attacher seraient à l’abri des poursuites de la justice. Cette tradition était d’autant plus ridicule que l’endroit le plus rapproché du sol de la rue en était au moins éloigné de plus de 15 pieds. C’est ainsi que les vérités historiques sont défigurées par les contes populaires.

27 février 1812 Tindé, un personnage
Le conseiller d’État Jaubert (note de Bernadau : c’était un avocat médiocre de Bordeaux qui, à force de caresser le monde depuis la révolution, est parvenu au faite des grandeurs et jouit du plus grand crédit à la cour. Élevé par MM. Castero-Tuquo, fameux avocats à Bordeaux, il fut légataire de leur bibliothèque. Il obtint ensuite une chaire de droit romain à l’université de cette ville, puis y avocata avec peu de bonheur.
A la Révolution, il caressa tous les partis et parvint à être nommé député au tribunat, sur la démission du pusillanime Crozilhac. Il devint l’ami de Cambacéres, qui l’avança par reconnaissance de ce qu’il s’était consacré, dit-on, à ses plaisirs. Jaubert fut successivement inspecteur général des écoles de droit, conseiller d’État, Gouverneur de la Banque de France et a amassé une grande fortune. Il avait fait de son frère un curé de Bordeaux, puis un évêque de Saint-Flour, quoi que ce ne fut qu’un sot) devant partir demain de Bordeaux a remis aujourd’hui les galas qu’il a reçus de la part des divers grands fonctionnaires pendant les quatre jours qu’il a séjourné dans cette ville. Il est logé dans l’hôtel du sénateur Monbadon où il a été constamment visité par tous ceux qui se réclament, pour le présent ou pour l’avenir, de sa protection pour obtenir quelque place. Il reçoit comme un ministre les pétitions qui lui sont remises et promet avec beaucoup d’affabilité. Celui qui lui présente les visiteurs est le sieur Tindé (note de Bernadau : c’était en 1793 un pauvre savetier qui sonnait les cloches de la paroisse Saint-Paul. Il retira, moyennant finances, M. Jaubert par le temps de la Terreur et parvint à le soustraire aux recherches qu’on faisait de sa personne comme étant alors opposé au système révolutionnaire. La reconnaissance, vertu extrêmement rare dans ce temps surtout chez les intrigants, s’étant faite entendre au coeur ou à la vanité de Jaubert, il a obtenu au dit Tindé la place d’économe de l’hospice de Sainte Croix qui était alors très lucrative, puis celle de concierge en chef du palais impérial à Bordeaux. Ce Tindé est un homme extrêmement original dans ses manières et qui, par le crédit dont il jouit auprès de Jaubert, sait se faire faire la cour par tous les bordelais qui veulent courir la grande carrière de l’intrigue. Il tient table ouverte pour eux et on l’entend dire à tout propos : mon ami le Maire, mon collègue au Palais impérial, mon compère l’adjoint Labrouste etc.) concierge du palais impérial, ancien savetier, chez lequel il était caché dans le temps de la Terreur. Il est beau d’avoir de la reconnaissance et surtout de l’avouer publiquement dans ce siècle.

27 février 1812 Travaux quai Sainte-Croix
On travaille à combler les douves du quai de Sainte-Croix et les indigents sont employés à ce travail qui est plus pressant pour eux que pour l’embellissement de la ville. On a cependant pratiqué, au mur de ville, deux espaces très utiles aux communications, l’un à l’impasse Marbotin, l’autre à côté de la porte du fort Louis. Les pierres de ce fort, qui fut construit pour contenir les bordelais après leur révolte en 1649, servent à construire un égout qui doit porter les eaux depuis la porte des Capucins jusqu’à la Manufacture.

2 mars 1812 Halle aux vins sur les quais
On a ouvert aujourd’hui une halle aux vins dans un terrain situé entre les portes de la Grave et de la Monnaie à la suite des chantiers de construction. Cette halle est établie par les soins et au profit des sieurs Audebert et Gérus, marchands de bois à bâtir, espèces d’intrigants qui depuis longtemps tentent toutes les ressources des faiseurs de projet et qui étaient naguère percepteurs des contributions. Un règlement a fixé les droits de garde et de magasinage aux taux de l’ancienne halle aux vins qui vient d’être supprimée sur le quai du Chapeau Rouge. Le nouvel établissement offre plus de commodités que l’ancien; cependant, il est plus que problématique qu’il produise beaucoup aux entrepreneurs.

10 avril 1812 Exécution de Giraud, boulanger empoisonneur
On a exécuté aujourd’hui le nommé Giraud, boulanger de l’hospice de Sainte-Croix, convaincu d’avoir empoisonné le pain cuit pour le portier de la maison, son ennemi capital, et d’avoir par suite occasionné des maladies à d’autres habitués de cet hospice par ses manipulations odieuses. Cet homme a persisté à nier son crime jusque sur l’échafaud.

1° mai 1812 L’ancien hôpital Saint-Julien
Il s’est formé subitement hier une excavation sur la place d’Aquitaine par suite de l’affaissement d’une voûte qui s’est écroulée. cette voûte appartenait à l’ancien hôpital de Saint-Julien, démoli il y a une soixantaine d’années pour agrandir cette place. Le peuple a fait des pronostics relatifs à l’exécution qui y a été faite hier et qu’il disait avoir opéré ce miracle pour prouver l’innocence du condamné.

L’hôpital Saint Julien était une fondation laïque fondée en 1231 qui se trouvait à proximité de la porte de Saint Julien construite au début du XIVe siècle. Il fut désaffecté au profit de l’hôpital des Incurables vers 1770.

12 mai 1812 Disette de pain
Le préfet a rendu hier un arrêté portant que le maximum du prix de l’hectolitre de grain ne pourra pas s’élever dans le département au-dessus de 42 Fr. Cette mesure est insuffisante dans ces circonstances. La difficulté de s’approvisionner en pain chez le boulanger augmente tous les jours. Ils n’en cuisent plus que deux fournées par jour, de mauvaise qualité et toujours d’un prix croissant. On ne fait plus de choine. On dit, pour nous consoler, que cela ne peut pas durer longtemps, mais…

Le choine est le pain blanc, fait d’un froment de qualité, très prisé des bordelais, mélangé de seigle ou de fèves.

15 mai 1812 Inauguration de la synagogue
On a fait hier l’inauguration solennelle de la nouvelle synagogue construite par les juifs bordelais dans la rue Causserouge. Elle est construite dans un dans un bon genre et bien distribuée dans l’intérieur. La façade est seulement mal entendue et n’annonce par un temple. Il est vrai que les juifs ont économisé dans la construction de ce bâtiment, où ils ont trop cherché à faire servir le vieux, suivant l’usage antique et solennel de ces vendeurs de friperie.

19 mai 1812 Démolition du château Trompette
On commence la démolition du bastion méridional du château Trompette du côté de l’esplanade où l’on élargit en même temps la voie publique, en comblant l’angle du fort de ce côté. C’est la ville qui fait faire les démolitions à ses frais, ce fort lui ayant été cédé par l’Empereur pour bâtir sur son terrain un Palais de Justice. L’état de ses finances ne lui permettront pas de faire travailler à cet édifice. En attendant, elle retirera quelques avantages des décombres; Il est vrai que cela augmentera les ruines que Bordeaux présente de tous côtés, mais on est pas impunément en révolution.

7 juin 1812 La peur des anglais
Les anglais ont brûlé hier une gabare de l’État qui était stationnée dans le port de la Teste et ont jeté, par leur apparition sur la côte de Buch, l’alarme jusqu’à Bordeaux. Ces insulaires font trembler la grande Nation qui épouvante le continent.

12 juillet 1812 Une nouvelle expérience aérostatique
L’expérience aérostatique du sieur Dauphin était fixée à aujourd’hui. Sur un carreau du jardin public, on avait placé le ballon soutenu par deux chevets de 40 pieds de hauteur. Il était en papier fort, à côtes blanches et rouges. Une nacelle en forme de mannequin d’osier devait contenir l’aéronaute ayant à ses cotés un grand parachute en taffetas auquel il devait s’abandonner à une certaine hauteur en se détachant de son ballon. Mais l’aéronaute très ignorant et voulant faire tout à l’économie n’avait pour foyer qu’une futaille dans laquelle il faisait l’air raréfié qui s’introduisait par la partie supérieure sur laquelle il faisait tenir l’orifice inférieur du ballon. En faisant cette opération, le vent a fait rapprocher du feu qui était trop vif les parois du ballon qui, n’ayant pu être préservé de l’action calorique, a occasionné en un instant l’incendie de la montgolfière. Elle a été consumée en deux minutes. L’artiste se désolait comme on pense bien, mais ce qu’on aurait peine à croire, c’est que les spectateurs ont eu la barbarie de claquer des mains au moment de l’incendie. Le jardin public n’était ouvert que pour les personnes qui payaient 30 sous d’entrée. La recette a été d’environ 500 Fr. dont le quart pour les pauvres et le quart pour le Grand Théâtre. On n’en a pas fait l’abandon au misérable ex aéronaute qui perd ainsi l’espoir d’une petite fortune qu’il fondait sur le succès d’une expérience qu’il se proposait d’aller ensuite répéter ailleurs, comme Blanchard, Garnerin et autres charlatans de cette force.

2 octobre 1812 La prise de Moscou
On apprend que l’armée française est entrée dans Moscou le 14 du mois dernier. Les russes militaires et autres ne se sont pas bornés à évacuer cette ville qui a été incendiée par ordre du gouverneur comte de Lapuchin. Les vainqueurs y sont entrés au milieu des flammes et sont parvenus à en préserver quelques édifices pour se loger, ce qui fait présumer qu’ils seront peu défendus contre les rigueurs de la saison, dans un pays où l’hiver commence de bonne heure et est différent de celui auquel ils étaient habitués, en France et même en Allemagne. Du reste, les cosaques infestent par leurs courses les environs de Moscou. C’est la première fois qu’on ait vu en Europe brûler une ville par le peuple qui l’habite pour ne pas être obligé de recevoir son ennemi.
En attendant, les Bordelais se divertissent avec un jouet appelé Diable, formé de deux boules unies ensemble que l’on fait rouler par cette jointure sur un bâton où on le fait sauter pour le rattraper. Cet enfantillage occupe même les grandes personnes, comme autrefois les bilboquets et les émigrettes.

La prise de Moscou par l’armée de Napoléon Ier a débuté le 14 septembre 1812. La ville est déserte. Son gouverneur, Fédor Rostoptchine, l’a vidée de toute provision. Avant l’ordre d’évacuation, Moscou comptait environ 270 000 habitants. La plupart évacuèrent la ville et les restants se chargèrent de brûler ou de dérober les derniers stocks de nourriture pour en priver les Français. Quand Napoléon entra dans le Kremlin, il restait le tiers de la population dont la plupart étaient des commerçants étrangers, des serviteurs ou des personnes invalides ou ne voulant pas fuir. Ceux-ci se tinrent à l’écart des troupes, y compris la nombreuse communauté française présente.
Du 14 au 18 septembre, des feux commencent à Moscou, et ravagent la ville, essentiellement construite en bois, privant les Français d’abris. À un signal donné, le feu éclate dans mille endroits à la fois. C’est en vain que les Français tentent d’éteindre l’incendie : le ravage des flammes ne s’arrête que dans la soirée du 20 septembre, lorsque près de 7 000 maisons en bois et 4 000 maisons de pierres, les neuf dixièmes de la ville, sont en cendres. 20 000 malades ou blessés sont victimes de ce désastre (source Wikipedia).
Le comte Lapuchin est cité dans les oeuvres complètes de Voltaire, mais n’a pas été gouverneur de Moscou à l’époque de l’entrée des français dans Moscou.
L’émigrette est un jeu (dit aussi émigrant, émigré, coblentz) qui consiste en un disque creusé dans son pourtour et traversé par un cordon qu’une légère secousse fait enrouler autour de la rainure, de sorte que le disque monte le long de la corde.
Le Diable décrit ici semble être l’ancêtre de notre diabolo.

3 novembre 1812 Retraite de Russie
Les détails sur la retraite précipitée de Moscou percent et sont alarmants. L’armée française a été obligée de quitter la Russie, vu le froid excessif qu’il est tout à coup survenu, le manque de vivres et le découragement que ces circonstances ont fait naître. On devait s’y attendre.

6 décembre 1812 Un incendie rue de la Merci
Un incendie violent a éclaté cette nuit dans la maison d’un chapelier, rue de la Merci et, malgré les secours les plus actifs qu’on y a apportés, un homme, une femme et son enfant ont été la proie des flammes. Deux choses extrêmement dignes de l’attention de la police ont été la cause de l’incendie, indépendamment de la vétusté de la maison où l’incendie a eu lieu. Elle était habitée par un fabriquant de chapeaux qui y avait son fourneau avec une grande quantité de souches propres à l’alimenter. Sans les secours les plus actifs pour préserver les maisons voisines, également vieilles et presque toutes construites en bois, tout le quartier était en feu. Il est étrange qu’on permette l’établissement d’usines à fourneaux dans le centre de la ville et qu’on ne surveille pas la manière dont ils sont formés. Des visites annuelles devraient être régulièrement ordonnées dans toutes les maisons d’ouvriers qui ont des fours et des fourneaux et l’on devrait faire démolir ceux qui ne seraient pas construits avec assez de solidité pour ne pas craindre l’incendie subit.

12 décembre 1812 Retraite de Russie
La retraite de Russie est générale et désastreuse pour l’armée française. A peine arrivée à Smolensko où elle se croyait en sûreté, il lui a fallu décamper de cette ville le 15 novembre et se replier sur Varsovie où l’Empereur est arrivé le 4 décembre après avoir éprouvé dans la route les plus grands dangers. Cette retraite est consignée dans le 29e Bulletin de la Grande armée. On y convient que le découragement des troupes était alarmant depuis le départ de Moscou, que les Russes les harcelaient de tous côtés, que la rigueur de la saison était extrême, que des divisions entières se sont fourvoyées et ont dû tomber au pouvoir de l’ennemi, que l’artillerie a été perdue, que 30.000 chevaux ont péri dans la route, que les officiers supérieurs ont perdu leurs bagages, que les généraux faisaient les fonctions de capitaines pour sauver des débris de bataillons, que les bagages de l’armée sont restés ensevelis sous la neige. On pense se faire quelque idée de la perte de l’armée française d’après de pareils aveux officiels et la réserve même qu’on met à parler de nos défaites. Le bruit est assez général qu’une partie de l’armée française s’est révoltée et qu’on a fait marcher contre elle la Garde impériale, que la présence des aides de camp de l’Empereur n’ayant pu apaiser le désordre, il a cru prudent de s’esquiver, qu’il a erré pendant trois jours déguisé en charbonnier, que la faim, la misère et les ennemis ont détruit 300.000 hommes et fait perdre tout le matériel de l’armée. C’est avec raison que les meilleurs esprits ont blâmé l’expédition en Russie. Ils la trouvaient plus gigantesque que celle d’Alexandrie sur les bords de l’Indus.

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