Année 1813

Beaucoup de notes sont consacrées à la réquisition et l’organisation d’une Garde nationale à chevaux se composant d’habitants de 20 à 40 ans, non-mariés, et destinée à renforcer les défenses des frontières au Nord et au Sud. On commence à Bordeaux à déplorer les difficultés de l’Empereur.

10 janvier 1813 Un « cadeau » à l’Empereur
À l’imitation de celui de Paris, le conseil municipal de Bordeaux délibère qu’il serait offert 80 cavaliers montés et équipés par la ville à l’Empereur. Cela servira à composer la cavalerie entièrement perdue en Russie. Toute la France doit concourir à cette recrue qui n’empêchera pas celle de la conscription. Ces offres viennent d’être commandées par le ministre de l’Intérieur aux maires des bonnes villes et aux préfets, auxquels il est assigné un contingent de cadeaux. À cet effet, il leur a écrit confidentiellement pour leur dire que ce contingent de cavaliers devient nécessaire dans les circonstances et qu’il faut l’offrir à l’Empereur en forçant les citoyens à contribuer à ce don qui doit paraître entièrement volontaire. Or, comme dans l’état actuel une invitation faite par un ministre ressemble à un ordre de l’Empereur, cette mesure s’exécute partout promptement et sans obstacle. Le ministre a poussé la précaution jusqu’à éditer la manière de faire ces dons et a menacé de prendre des mesures de haute police contre les individus qui refuseraient de donner la quotité de l’offrande à laquelle ils seraient taxés. Le département de la Gironde doit 160 cavaliers, indépendamment des 80 de Bordeaux. On a réparti par canton cet étrange emprunt forcé. Les hommes se prennent par désignation sur les ajournés de 1811 et l’argent pour les monter et équiper et pour les solder jusqu’à Paris, sur les plus forts contribuables, auxquels on fait donner dans le mois environ le quart de leur contributions foncières. Ce moyen annonce la faiblesse des finances et la force du despotisme, à ce que disent bien des gens.

2 février 1813 Destitution du commissaire Pierre Pierre
M. Pierre, commissaire général de police à Bordeaux vient d’être destitué de ses fonctions; on ignore quel est le motif de cette disgrâce. Ce magistrat a mérité l’estime des bordelais depuis 14 ans qu’il est au milieu d’eux, par son équité, sa vigilance et l’extrême douceur de son administration. Cette dernière circonstance est peut-être la cause de sa destitution. On sait qu’il a souvent eu l’occasion de reprendre des discoureurs indiscrets et qu’il se bornait à les prévenir de leur imprudence sans se hâter de les réprimer. M. Pierre a, comme homme privé, montré un caractère humain, généreux, élevé et bienfaisant. Il a obligé, par sa bourse ou par ses recommandations, ceux qui se recommandaient de lui dans le malheur et qui étaient honnêtes. On a particulièrement remarqué qu’il a fait un digne usage de sa fortune et qu’il s’est sans façon résigné aux circonstances lorsqu’elle a diminué. Dans le temps que sa place lui rendait 50.000 écus, il faisait une grande dépense et, quand il a été réduit à 15 000 Fr. d’appointements, on l’a vu réformer modestement sa maison et se défaire de sa voiture, préférant de diminuer son faste, plutôt que de l’entretenir par un crédit ruineux et souvent offensant.

A ce stade, le lecteur mal-intentionné des Tablettes pourrait se dire que leur auteur a dû bénéficier, de quelque manière que ce soit, des largesses de M. Pierre. Cette mauvaise pensée est anticipée par Bernadau :

Nous joignons ici bien volontiers l’expression de nos regrets et de notre estime à celle que les bordelais lui ont publiquement témoignée lors de son malheur. Cette expression paraîtra d’autant plus franchement émise lorsqu’on saura que, personnellement, M. Pierre ne nous a fait ni bien ni mal.

Le commissaire Pierre Pierre avait été chargé, en 1802, de l’affaire du Livre rouge de la Terreur.

1° mars 1813 Un manège place Royale
Début de la troupe de l’écuyer Désormes dans une baraque construite en forme de cirque sur le parapet de la place Royale où, depuis deux ans, on ne fait plus un rang de boutiques pour la foire, attendu que le nombre des vendeurs et des acheteurs est diminué. Le prix des places est de 10 ou 25 sous et il y a deux représentations par jour. Les exercices d’équitation ne sont pas plus surprenants que tant d’autres, mais on y distingue beaucoup d’habilité et de patience de la part du chef de cette troupe pour l’éducation qu’il a su donner aux animaux dont il se sert. Il est, entre autre, parvenu à rendre tellement docile un cerf qu’il le fait à volonté franchir une barrière de quatre pieds de haut, se coucher et se relever, faire le mort lorsqu’on lui tire un coup de pistolet et traîner un char couvert d’un feu d’artifice. Cette troupe a plus gagné dans sa baraque de la foire que lorsqu’elle représentait à haut prix dans le manège Ségalier où elle était auparavant établie.

22 mars 1813 Moeurs bizarres
La jeunesse de Bordeaux donna hier à la foire une scène qui prouve la grossièreté des moeurs publiques et l’invigilance de la police. Un octogénaire médecin nommé Pourard (Note de Bernadau : il a fait fortune en vendant des pilules antivénériennes depuis deux ans à Bordeaux où il n’était ni appelé ni considéré par personne. Étant devenu veuf il y a six mois, il désirait trouver une jeune fille pour avoir soin de lui. On lui procura celle d’un pauvre homme qui échangeait les monnaies à la Bourse. Il en a fait au bout de neuf jours sa femme après avoir assuré sa fortune et compté 11 000 Fr. à la famille pour consentir à ce bizarre mariage. Il devrait un peu moins faire parade en se montrant en public avec une femme de 20 ans; on a bien le droit de rire de lui, mais non de le bafouer et de l’insulter dans les rues. L’avanie qu’on lui a fait prouve la grossièreté des élégant d’aujourd’hui) se promener avec une jeune fille de 20 ans qu’il vient d’épouser. Les jeunes gens l’entourèrent avec des huées en criant : Voici Rozette (Note de Bernadau : nom d’une vieille chanteuse des rues qui accompagne un aveugle qui demande l’aumône en hurlant une chanson grivoise contenant l’histoire d’une certaine Rozette, qui épouse un vieux richard de 90 ans). Le couple insulté se réfugia dans une maison où l’on cassa les vitres : ce ne fut qu’au bout d’une heure qu’un commissaire de police est venu retirer les époux de leur asile pour les conduire chez eux. Ce qu’il y a d’étrange, c’est qu’aucun des indécents perturbateurs n’est arrêté. À propos de foire, nous remarquerons que, vu le mauvais temps qu’il a fait, elle a été prorogée de huit jours par arrêté du maire. Cela ne la rendra pas plus brillante. Il n’y a eu aucune boutique ouverte dans la galerie haute de la Bourse et celles de la place Royale n’étaient ni nombreuses ni brillantes.

21 avril 1813 La danseuse Lorrain
La danseuse Lorrain est morte hier des suites d’une sueur rentrée qu’elle a pris à la sortie d’un ballet dans lequel elle s’était surpassée. On lui a fait de belles obsèques et les journaux commencent à célébrer sa mort chrétienne. Le rimailleur Lhospital n’a pas manqué de faire son épitaphe en vers rocailleux qu’il a fait insérer dans l’Indicateur et en dépit de son rédacteur, ennemi de la défunte, et du préfet Gary qui avait autrefois acheté quelques nuits de cette danseuse.

21 avril 1813 Place Saint-Projet
Après le commencement de la Révolution, il avait été installé au milieu de la place Saint-Projet un corps de garde, dont on a fait ensuite un dépôt de pompes à incendie. Ce petit bâtiment paraissant dégrader une place publique, il a été désinstallé l’année dernière. Cependant, une marchande de tabac vient d’obtenir de s’établir sur cette place, au centre de laquelle elle a fait construire une petite baraque.

30 avril 1813 Départ du préfet Gary
M. le Préfet Gary a cessé publiquement ses fonctions en chargeant M. Campaignac, doyen des conseillers du préfet, de faire l’intérim jusqu’à l’arrivée de M. Bruslé de Valsuzenay qui est nommé préfet de la Gironde. Il y a quatre ans moins 4 jours que M. Gary avait commencé ses fonctions préfectorales à Bordeaux. On a été surpris qu’elles aient resté aussi longtemps dans ses mains, ou même qu’il soit parvenu à être tiré d’une petite préfecture qui seule convenait à ses moyens.

13 juin 1813 Le préfet Bruslé de Valsuzenay
M. Louis Bruslé, baron de Valsuzenay, ex-Préfet de l’Oise, arriva hier soir à Bordeaux dans le plus grand incognito et sans réception publique. Il a été installé solennellement aujourd’hui en sa nouvelle qualité de préfet du département de la Gironde par M. Campaignac, doyen des conseillers de préfecture, en présence des principaux fonctionnaires publics de Bordeaux. Les discours prononcés dans cette occasion ont été publiés dans un feuillet que Monsieur le préfet a adressé aux maires de la Gironde sous le titre de : Correspondances officielles de la Préfecture, et qu’il leur annonce devoir paraître périodiquement pour leur faire connaître ses arrêtés et instructions diverses.
On doute que cet espèce de journal soit continué longtemps: Les travaux de l’administration exigent communément peu de publicité et les principes d’après lesquels ils s’exécutent sont variable. M. le Préfet est un homme d’environ 40 à 45 ans, porteur d’une bonne physionomie, d’un abord facile, avenant et ayant beaucoup de franchise et de rondeurs dans ses manières. On le dit riche, homme de société et point mesquin, comme son prédécesseur. Il est marié et a plusieurs enfants. Sa famille est encore dans ses terres auprès de Paris qui sont, dit-on, des biens héréditaires et non de pécule quasi-castreuse administratif, comme en possèdent presque tous les fonctionnaires de nos jours.

Claude-Louis Bruslé de Valsuzenay (1766-1825) se vit confier l’importante préfecture de la Gironde le 14 avril 1813. Appelé à Paris, pour y recevoir ses instructions, le baron de Valsuzenay n’y séjourna que le temps nécessaire pour y être présenté à l’Impératrice Marie-Louise, et prêter entra ses mains, le serment de fidélité qu’il allait trahir quelques mois plus tard. Obligé de s’éloigner de Bordeaux, à l’approche de l’armée anglaise dans laquelle S.A.R. le duc d’Angoulême avait un commandement. M. le baron Bruslé se retira à Angoulême, négocia avec les vainqueurs, et rentra en mai suivant dans ses fonctions où il avait été rétabli par le roi (21 juin 1814).
« On distinguait autrefois le pécule castreuse ou quasi-castreuse, ou le pécule profeclif du fils de famille. Le père n’avait rien à voir ni en propriété, ni en usufruit sur le pécule castreuse, c’est-à-dire, sur ce que le fils gagnait par l’état militaire. Il en était de même du pécule quasi-castreuse. On appelait de ce nom ce que le fils gagnait au barreau, ou dans quelque autre profession honorable ». (M. Bousquet, Des conseils de famille, avis de parents, tutelles et curatelles, Paris, 1813)

25 juillet 1813 Passage de Joseph Napoléon à Bordeaux
On répandait, il y a quelques jours, le bruit que l’armistice entre la France et ses ennemis était prorogée, ce qui ferait espérer une pacification prochaine. Cependant, Joseph Napoléon est passé aujourd’hui à Bordeaux, fuyant de l’Espagne qu’il appelait naguère « son royaume » et allant en exil à Morfontaine où l’empereur le relègue pour n’avoir pas su se maintenir sur un trône usurpé par l’astuce et que la force n’a pu consolider. Les harengères de cette ville, à l’imitation de pasquin et de Marfoui (?) se demandaient :«As-tu vu le roi Joseph et dis-moi où il va? » Un autre répondait : « Mais tu dois savoir ce que dit le vieux Noël :
Joseph, mon cher fidèle,
Cherchons un logement.»

Un pasquin est un diseur de bons mots.
Pas d’explication disponible pour « Marfoui ».
Le château de Morfontaine, un des plus beaux endroits qui avoisinent la capitale, d’après le Manuel de l’Etranger à Paris et aux environs, était propriété de Joseph Napoléon, qui en avait fait un séjour enchanteur.

9 août 1813 Militaires blessés
On a vu hier arriver à Bordeaux par charrettes et batelées des militaires blessés aux frontières. On les loge chez les particuliers, faute de place et d’argent dans les hôpitaux. Les régrattières du port où abordent ces malheureux se sont cotisées pour faire les premiers pansements et les réconforter par un bon bouillon. Elles ont établi une grande marmite et des tables chargées de vins et de vieux linges dont elles se servent dès l’arrivée de ces militaires. Ce dévouement, qui offre un mélange de compassion et de ridicule, est on ne peut plus héroïque et fait la satire du gouvernement, apathique et cruel, sous lequel nous vivons. On éprouve toutes sortes de sentiments pénibles en voyant ces commères, tout en jurant et criant : Jésus Maria, recueillir et abreuver les soldats blessés puis visiter et panser leurs blessures et au besoin les forcer de changer de chemise, le tout en face d’Israël, et métamorphoser la place publique en infirmerie et en guinguette.

Ces généreuses femmes étaient installées place des Salinières, dont elles ont été délogées le 18 août par la police à la demande du Maire.

6 septembre 1813 Talma à Bordeaux
Début de Talma, premier acteur du théâtre Français de Paris, par le rôle d’Hector dans Andromaque. Il y a 18 ans qu’il n’avait pas joué à Bordeaux. Son talent s’est beaucoup accru depuis à force d’art, car le naturel se fait peu sentir dans son jeu. Comme on paye 1000 livres par représentation à ce tragédien, le prix des places a été augmenté d’un quart et il a fait foule malgré cette circonstance et celle du temps. Tout le monde a voulu voir l’acteur favori de l’Empereur, auquel il a donné des leçons de déclamation et d’attitude royale. Talma a un genre à lui dans le genre sombre. Il abuse du ton tyrannique par une prononciation traînante et saccadée à laquelle il faut s’accoutumer.

François-Joseph Talma (1763-1826) fut l’acteur français le plus prestigieux de son époque, et fut officiellement « le comédien préféré de Napoléon », notamment grâce à son jeu, qu’admira énormément l’Empereur, dans Cinna, la pièce de Corneille.Talma, qui toute sa vie attacha une grande importance à l’exactitude du costume, parut un jour sur la scène, dans un rôle du Brutus de Voltaire, revêtu d’une toge et tout habillé à la romaine, alors que l’on jouait habituellement en costume de ville. Dans l’ordre de la diction, on lui doit une réforme analogue : il supprima l’exagération et l’enflure du ton tragique pour le remplacer par un ton juste correspondant à chaque phrase et dégagé de toute convention.

1° novembre 1813 Commissariat de Police rue du Pas-Saint-Georges
L’hôtel du commissariat de police, qui était ci devant sur les fossés de l’Intendance, hôtel Acquart, est transporté aujourd’hui rue du Pas-Saint-Georges, hôtel Labarthe auparavant De Gascq. On a remarqué une nouveauté introduite près cet établissement. C’est l’ouverture d’une Boîte, comme à la poste, où tout quidam peut aller jeter des lettres adressées au commissaire général de police. Cela prête aux dénonciations anonymes, que les malheurs du temps et la position violente où s’est placé le gouvernement rendent alarmantes pour la tranquillité générale et particulière. La police actuelle est devenu très soupçonneuse et le caractère de celui qui l’administre à Bordeaux n’est pas du tout rassurant. C’est le chef de la bande qui enleva à Bade le comte d’Enghien, dont la fin tragique est un crime inutile.

6 novembre 1813 Le zèle de Lynch envers l’Empereur
Le maire de Bordeaux, Baron de l’Empire Lynch, est parti aujourd’hui à la tête d’une députation … pour offrir à l’Empereur toutes les ressources de la ville qu’il voudra agréer. Cette étrange députation a été commandée par le Ministère, à qui les sottises ne coûtent pas plus que les crimes. Personne ne comprend plus rien au machiavélisme des fonctionnaires de tous ordres. Leur conscience est vendue à toutes sortes de partis et la tête leur tourne dans le délire de leur ambition menacée.

17 novembre 1813 Echouage au pont de Bordeaux
Un bateau venant de Langoiran a échoué la nuit dernière sur une des piles du Pont de Bordeaux et a chaviré. Cinq personnes ont péri dans cet accident qui a fait songer enfin à placer un fanal de nuit sur chacune de ses piles. On aurait dû le faire depuis que les constructions sont au niveau des eaux de la rivière.

5 décembre 1813 Actions impériales en baisse
Les actions impériales sont tellement en baisse à Bordeaux qu’on a jeté aujourd’hui dans la salle des spectacles des cartons portant : A bas Napoléon, vivent les Bourbons, sans que cela ait fait grande sensation. Seulement la police, pour sa responsabilité, a arrêté au paradis deux jeunes gens nommés Simon et Besse accusés d’avoir lancé ces devises au public qui s’empressait de les recevoir dans leur chute, en riant.

12 décembre 1813 Eglise Sainte Colombe
Le restant de la voûte de la ci devant église paroissiale de Sainte-Colombe s’est écroulé dans la nuit d’hier à aujourd’hui à la suite d’un violent ouragan. Cela facilitera sans doute l’élargissement d’une rue qui ferait communiquer librement la place Sainte Colombe avec la rue Bouquière. Cette dernière rue aurait bien besoin de cette nouvelle communication, car les maisons y ont perdu le tiers de leur valeur, depuis que le Grand marché a été déplacé.

L’église Sainte-Colombe fut, à la Révolution, vendue comme bien national. C’est alors que le passage Sainte-Colombe fut transformé en voie publique. C’était un boyau d’à peine 1,30 m de large, encombré d’immondices, qu’au fil du temps les piétons s’étaient frayé à travers le cimetière, contre le gré de l’archevêque. Il fût élargie en 1854 sur une partie de l’emplacement de l’église, qui acheva de disparaître et la rue Désirade devint rue Buhan en 1866 (source A. Descas, Dictionnaire des rues de Bordeaux).

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