Année 1814

Les Tablettes des années 1814, 1815 et 1816 sont presque entièrement consacrées aux évènements politiques et la place des faits divers y est très réduite. Cette « originalité » s’explique par l’intensité des bouleversements politiques, ainsi que par l’éloignement de Bordeaux de Bernadau, dont il donne l’explication dès le début de ce nouveau volume des Tablettes.

S’il y a beaucoup de feuilles en blanc dans ce volume, c’est parce que je n’étais pas toujours à Bordeaux, de 1814 à 1816. Je les ai laissées, afin de pouvoir remplir ces lacunes lorsque je serai renseigné à cet égard de manière authentique sur certains faits d’une manière authentique. Au reste, il ne faut pas croire que ce que j’ai écrit dans le temps soit hasardeux. Tout y est positif au fond. J’ai mieux aimé garder le silence, que de consigner ici des choses douteuses. La vérité avant tout !

Cette note apparaît en tête du 5° volume des Tablettes. L’absence de Bordeaux est expliquée par sa nomination comme Commissaire de Police à Libourne en mars 1814, fonction qu’il occupera durant deux années, et il tient à préciser : « C’est le préfet qui m’a fait obtenir cette place sans que je l’aie aucunement sollicité ». C’est une constante chez lui que de vouloir laisser à la postérité l’image d’un homme intègre, qui ne se compromet pas, qui n’est pas dans le passe-droit, qui ne sollicite ni les honneurs ni les fonctions.
Et l’année 1814 est particulièrement riche ! Bordeaux devient la première ville de la restauration des Bourbons, longuement et précisément détaillée. Pour une fois cependant, Bernadau n’a pas assisté en direct à ces évènements, du fait de son éloignement; il a dû en reconstituer les faits, d’après divers témoignages. Il a aussi ajouté certaines note a posteriori, comme le montre par exemple la note du 28 mai 1814.

2 janvier 1814 Etrennes
Les visites d’étiquette continuent, comme par le passé; mais les souhaits de bonne année ont un ton de froideur et de réserve, qui se prononcent entre les personnes divisées d’opinions politiques.
Napoléon rentre à Mayence et de là se rend à Paris, après avoir éprouvé les plus graves revers dans diverses grandes affaires en Allemagne, où les puissances confédérées contre lui le poursuivent. Elles ont le dessein de le forcer à renoncer au système d’envahissement qu’il a conçu pour son propre malheur. L’ambition lui sera funeste, comme cela est arrivé à Louis XIV, de guerroyante mémoire, qu’il veut singer. On commence à trouver trop pesant le joug impérial et à l’oser dire hautement.

4 janvier 1814 Charge contre les Libournais
On a fait placer, depuis quelques mois, au château de Vayres sur la Dordogne un hôpital pour les espagnols réfugiés en France comme partisans de l’ex-roi Joseph et que, par cette raison, on a baptisé du nom de Josephins. La mortalité étant grande dans cet asile déjà trop peuplé et où l’on appréhende une épidémie contagieuse, ces espagnols viennent d’être transférés à Libourne. Cela produira de l’argent à cette ville dont les habitants, autant cupides qu’exaltés, ont de tout temps montré la plus grande habilité pour s’en procurer par n’importe quelle voie et qui sont assez stupides pour ne pas savoir faire le choix du moyen le moins dangereux et le plus honnête pour faire ressource. Jadis, quand la peste était à Bordeaux, les malades mêmes se réfugiaient à Libourne où on ne craignait pas qu’ils apportassent la peste, pourvu qu’ils vinssent avec de l’argent. Il y a un abbé du pays qui a laissé une histoire manuscrite de Libourne, dans laquelle il dit et prouve que cette ville a été originairement peuplée par des juifs. En effet, on peut retrouver les traces de cette origine arabe dans les traits durs du visage, le teint basané, l’allure pateline, la couardise de caractère, le ton insolent et bavard, la cupidité et la bassesse des sentiments des libournais actuels.

Libourne et La Réole avaient été des villes jacobines.

25 janvier 1814 Décès de Pierre Lacour
Pierre Lacour, peintre à Bordeaux et professeur de dessin dans cette ville, y est décédé, âgé d’environ 65 ans. C’était un artiste de quelque mérite qui savait se faire valoir. Il laisse un fils qui suit la même carrière et donne des espérances.

6 février 1814 Proclamation du duc d’Angoulême
Le duc d’Angoulême, arrivé à Saint-Jean-de-Luz le deux de ce mois, adresse aux soldats une proclamation hardie et touchante. Ils sont surpris d’entendre parler d’un Prince français dont l’existence leur était inconnue. En effet, le nom des Bourbons étonnait la génération actuelle qui ne l’a guère entendu prononcer : Cela avait l’air d’un conte de fées. Vérification ultérieure faite de la date de cette proclamation, elle est du 11 de ce mois. Quelques bordelais l’on reçue dans le temps. Le Prince l’a fait imprimer à Bordeaux le 13 mars. Il est écrit entre autres que sa plus constante mission est de proclamer au nom du roi qu’il n’y aura plus de conscription, ni d’impôts odieux et invite les diverses fonctionnaires publics à continuer leurs charges sans défiance.

1° mars 1814 Wellington en France
On ne peut plus cacher aujourd’hui l’entrée d’une forte division de troupes espagnoles, portugaises et anglaises, qui a franchi l’Adour en tournant Bayonne sans l’attaquer et se porte en partie vers Bordeaux et partie vers les Hautes-Pyrénées. A la tête de cette division est le maréchal Wellington qui commande les troupes de la confédération du côté du midi et qui paraît être l’arme des puissances européennes qui veulent détrôner l’Empereur, ou du moins le circonscrire dans les limites de l’ancienne France.

10 mars 1814 Exode des Bordelais
On prescrit à tous les capitaines du commerce de ce port de faire descendre leurs navires au bas de la rivière au-dessous de Blaye s’ils n’aiment pas les conduire dans le port de Libourne. L’exécution de ces diverses mesures jette la consternation dans la ville de Bordeaux et fait prendre à ses habitants de toutes les classes les partis les plus étranges. On voit un très grand nombre de familles de Bordeaux, même de celles qui ne tiennent pas aux fonctions publiques, s’enfuir précipitamment de cette ville et emporter à leur suite ce qu’elles ont de plus précieux, dans les campagnes au-delà de la rive droite de la Garonne, même jusqu’à Saintes, Angoulême, Périgueux et Agen, comme si la peste ou des hordes de vandales les talonnaient. L’émigration fit sortir dans trois jours plus de 6000 personnes de Bordeaux. De nuit et de jour, les routes au Nord et à l’Est de cette ville étaient couvertes de voyageurs effrayés qui communiquaient partout leurs frayeurs, même aux voleurs dont on n’entendit pas, dans cette circonstance, parler de leurs coups, quoi qu’ils eussent pu en faire facilement de bons. La peur faisait fraterniser alors tous les voyageurs qu’elle conduisait à pied, à cheval, en voiture, avec ou sans bagages. Les habitants de Bordeaux qui s’étaient déterminés à attendre les événements n’étaient pas moins effarés, depuis les décrotteurs jusqu’au Maire que nous avons vu venir aujourd’hui à la préfecture pour prendre les ordres du Préfet, ne sachant pas même trouver et ouvrir la porte de son cabinet et ayant l’air effaré et les traits de la physionomie on ne peut pas plus altérés, tellement qu’il devient impossible de croire qu’il eut des notions sur ce que les troupes ennemies venaient faire à Bordeaux et qu’il préparât à l’avance ce qu’il a fait le 12 du mois.

11 mars 1814 Bernadau, commissaire de police à Libourne
J’ai été installé hier publiquement à Libourne commissaire de police de cette ville en remplacement du précédent que ses malversations ont fait destituer. C’est le préfet qui m’a fait obtenir cette place sans que je l’aie aucunement sollicité. Si je n’ai pas pu être témoin des grands événements qui ont eu lieu à Bordeaux dans le restant de ce mois (la communication avec cette dernière ville étant interrompue pour ceux qui habitent sur la rive droite de la Garonne), j’y ai vu le contrecoup de ces événements et ceux qui les ont vu directement m’ont mis à même par la suite d’en parler et de renouer ainsi le fil des Annales contemporaines.

 

12 mars 1814 La Journée du 12 mars
Bazas a été occupé ce matin par la division Anglo portugaise. Aucun fonctionnaire, sauf le sous-préfet, n’avait quitté cette ville. L’ennemi n’y a commis aucune hostilité générale ni particulière. Les troupes sont bien disciplinées et se bornent à prendre le logement que la mairie indique par billet et qu’on leur fournit d’un air de bonne grâce. Elles payent d’ailleurs tous ce qui leur est nécessaire. L’habitant commence à se familiariser avec le danger de l’invasion, qu’on lui peignait si effroyable. Il est vrai qu’on a eu l’attention de ne pas placer dans la division aucun régiment espagnol, attendu que les soldats de cette nation, ayant à se plaindre des Français, auraient pu témoigner leur ressentiment aux habitants du territoire envahi et que des simples querelles particulières auraient peut-être troublé l’ordre général.
Il est connu que la Division va venir à Bordeaux en longeant la Garonne et que les travaux qu’on avait commandé sur le Ciron pour le rendre non seulement inguéable mais encore le faire inonder les Landes, ne serviront de rien pour arrêter la Division dans sa marche, puisqu’elle vient avec des petits canots en fer blanc qui servent à passer au besoin les rivières et torrents. Nous observerons, à ce sujet, qu’il y a une quinzaine de jours le sénateur Cornudet avait ordonné non seulement de rompre les ponts sur le Ciron, mais encore d’élever des digues vers l’embouchure de ce ruisseau pour en faire refluer les eaux dans les Landes et les inonder. On a bien porté quelques pierres pour cela, mais on n’en a fait aucun usage, d’abord faute de fonds et ensuite parce que les ordres du commissaire extraordinaire du gouvernement ont été généralement méprisés, comme sa lourde personne.

Un détachement d’environ 200 soldats, qu’on avait postés en sentinelle hier au pont de la Maye, entre en fuyant ce matin vers 8 heures à Bordeaux, disant qu’il n’avait pu tenir devant une grosse armée qui, fondant sur cette ville, y jette le trouble. En un instant, toutes les boutiques se ferment et les rues semblent désertes. De suite, les cohortes urbaines courent en armes se rassembler sans savoir pourquoi sur la place Saint-Julien. Quelques oisifs de la basse classe se portent sur le chemin du Sablona. A 9 heures, un major des troupes anglaises, escorté de quatre cavaliers du régiment de Brunswick et précédé d’une trompette entre librement à Bordeaux en parlementaire et se rend à l’hôtel de ville. Cet officier expose au maire Lynch et à trois de ses adjoints Gramont, Fieffé et Tauzia que le général Dalhousie, qui commande une division de l’armée Anglo Portugaise, l’envoie vers la ville pour savoir s’il peut y entrer sans avoir besoin de faire aucune disposition militaire, l’assurant de la parfaite discipline de ses troupes si elles sont reçues sans opposition, étant en ce moment stationnées au Pont de la Maye où elles attendent une réponse positive. Le maire garantit à l’envoyé la plus parfaite tranquillité des habitants à l’entrée des troupes et pendant leur séjour, et annonce que, pour gage de sa promesse, il va de suite aller à leur rencontre sans escorte, se confiant à la loyauté du général qui les commande.
La conférence dura environ demi-heure et il ne paraît pas qu’il fut fait aucune ouverture sur le but de l’occupation que venait faire la division envahissante dont la force de 4000 hommes (un peu renflée, comme on pense, par l’envoyé) fut indiquée pour qu’on lui put préparer ses billets de logement.
Le parlementaire s’étant retiré aussi paisiblement qu’il était venu, le maire fit appeler de suite ses adjoints et quelques-uns des membres les plus marquants du conseil municipal. L’assemblée décida qu’elle se porterait en avant de la division envahissante; que le général qui la commandait serait harangué par le maire qui l’assurerait de la parfaite tranquillité des habitants et que, sur la route, on inviterait ces derniers à la prudence dans cette conjoncture imprévue et à laquelle il fallait se résigner, la ville étant dépourvue de grands moyens de résistance
Le maire sortit de l’hôtel de ville vers 10 heures du matin, n’ayant dans sa voiture que Messieurs Gramont et Fieffé, deux de ses adjoints, qui seuls se déterminèrent à l’accompagner. Deux autres voitures portaient quelques membres du Conseil municipal, au nombre desquels on a remarqué MM. Denucé et Ferrère (note de Bernadau : c’est de ce dernier que je tiens les détails relatifs à cette journée que mon éloignement de Bordeaux ne m’a pas permis d’examiner, non plus que les événements arrivés cette année dans cette ville. J’en ai fait le récit d’après les notoriétés publiques et surtout d’après le Mémorial bordelais, journal officiel du temps), avocats, dont le Maire a dans tous les temps distingué et recherché les conseils. Ces conseillers m’ont dit, depuis, qu’ils se mourraient de peur dans ce moment.
Le cortège arrivé à l’embranchement des chemins du Sablona et des Capucins, le Maire y laissa sa voiture et celle où étaient les membres du Conseil municipal et s’avança seul à pied sur le chemin de Toulouse vers le moulin d’Arc, lieu par où arrivait la division de l’armée envahissante. Nous avons dit que le maire s’en allait seul, parce que, en route, M. Fieffé père et M. Gramont, ses deux adjoints, prétextèrent successivement quelque besoin pour descendre de la voiture et le quitter. Ils se retirèrent chez eux et ne reparurent plus à l’hôtel de ville. Il est probable que le maire leur aurait alors communiqué le dessein qu’il avait conçu de prendre un parti décisif dans cette circonstance et qu’ils s’y seraient refusés, d’autant que, dans la conférence qui venait d’avoir lieu dans les réunions improvisées du Conseil municipal, on avait seulement chargé les députés vers le général anglais de l’assurer qu’il pourrait entrer en ville avec sa troupe et qu’il convenait d’en consulter les habitants si il était question de les engager à quelque autre démarche importante.
Le maire cependant s’avança vers la colonne ennemie qu’il rencontra près de la chapelle du Béquet et en aborda le général (note de Bernadau : Lord Beresford, qui commandait en ce moment la colonne anglaise à son entrée à Bordeaux, attendu que lord Dalhousie, qui en était le général en chef, était resté en arrière avec le duc d’Angoulême qui venait avec l’arrière garde. Ce Lord Beresford était le même qui était à la tête de la Régence de Lisbonne depuis que le roi du Portugal s’était enfui au Brésil. Il commandait les régiments portugais qui faisaient partie de la colonne anglaise lors de son entrée à Bordeaux) d’une manière respectueuse et à une distance des spectateurs telle qu’il ne put en être entendu, il lui adressa un discours qui fut suivie d’un petit colloque entre eux. On aperçut seulement qu’après un quart d’heure qu’ils s’entretinrent ensemble, le général anglais tira de sa poche une cocarde blanche qu’il donna au maire qui la mit à son chapeau et que tous deux se serrèrent les mains. Alors, l’état-major anglais, qui s’était arrêté un peu en arrière, entoura le général et le maire qui, depuis, conversèrent ensemble d’un air satisfait et la troupe reprit le pas qu’elle avait suspendu à l’approche du maire.
Dans cet état, ce dernier étant arrivé près du pont dit du Moulin d’Arc, où commençaient à se stationner des groupes d’habitants de Bordeaux, se mit à crier à plusieurs reprises : Vive le Roi ! Vive les Anglais ! On ne comprenait d’abord rien à ce singulier hourra. Mais la cocarde blanche qu’avait le maire ayant été remarquée, beaucoup de spectateurs se firent sur le champ des cocardes blanches avec des morceaux de toile et de papier et se mirent à crier comme lui. La plupart s’imaginaient que tout cela se pratiquait uniquement pour nous rendre favorables les ennemis, nos amis les anglais, dont l’arrivée inopinée nous faisait grand-peur. Les femmes surtout, qui leurs trouvaient un air brutal, agitaient des mouchoirs blancs, quoiqu’effarées en les voyant passer. On a remarqué que toutes les crieuses de vivat appartenaient à la lie du peuple, à laquelle les mouvements publiques plaisent toujours, parce que, n’ayant rien à y perdre, elle espère d’y gagner quelque chose. Ce groupe cocardier qui formait une espèce d’avant-garde à la colonne anglaise, allait toujours se grossissant, et déterminait la multitude à l’imiter. C’était comme les moutons de Panurge. L’exemple et la peur créaient le patriotisme du moment.
Quand le maire et le général Beresford furent parvenus à l’embranchement où le restant de la députation du conseil municipal attendait le résultat de cette scène énigmatique, ils s’arrêtèrent tous deux un instant, s’embrassèrent et crièrent de plus fort, comme à la première entrevue (note de Bernadau : il était connu jusqu’alors sous le nom de la Pointe, étant un terrain vide, de surface triangulaire allongée. C’est au sommet de ce triangle qu’on a bâti ce qu’on a appelé la Pyramide du 12 mars. Elle formait une colonne de forme quadrangulaire graduellement amincie en montant, de 40 pieds de hauteur sur 6 pieds de base, ayant pour amortissement un globe azuré aux armes de France. Le socle est formé de trois rangs de marches circulaires, le tout entouré d’une claire-voie en fer. Deux rangs d’arbres et un tapis de gazon entouré de bancs, garnissaient le restant du terrain sur lequel s’élevait ce monument. La première pierre en a été posée par le préfet le douze mars 1819. A pareil jour de l’année suivante, il a été béni par l’archevêque. L’inauguration du local avait été faite par la duchesse d’Angoulême le 12 mars 1815. Les autorités constituées de Bordeaux ont, depuis, célébré l’anniversaire de cette inauguration. La Pyramide portait pour inscription sur ses quatre faces : Vive le roi ! 12 mars 1814. On y a joint en 1821 une phrase de la réponse faite par Louis XVIII à une députation des bordelais qui haranguaient le roi le 12 mars de la même année. Cette Pyramide a été renversée par le peuple le 2 août 1830. Les hommes qui l’ont démoli étaient des marins qui nous ont paru avoir été soldés par les négociants Galos, Boseg, Wustenberg et compagnie. On fit, pour abréger l’opération, une mine sous la pyramide ; il fallut au moins y employer une vingtaine de livres de poudre que les marins qui y travaillaient n’étaient pas gens à acheter cette poudre : Ils étaient tous passablement déguenillés). Chacun demandait ce que cela signifiait et personne ne pouvait répondre. Le maire aurait dû alors informer les habitants de ce qu’il avait fait et de ce qui allait en arriver. Il n’en fut rien.
Cependant, Les troupes que l’on regardait comme ennemies avançaient vers la ville d’un air conquérant. Lorsqu’elles furent arrivés sur la place Saint Julien où les cohortes urbaines étaient en armes, il se fit un petit mouvement de murmure à la vue de la cocarde blanche du maire et de celles de ses nouveaux gardes du corps déguenillés qui continuaient à crier : Vive le roi ! Vivent les anglais ! Aussitôt, sans attendre d’ordre et comme par l’effet d’une indignation spontanée, elles rompent leurs rangs, se débandent avec humeur et l’on entendait dire de tous côtés : Est-ce pour cela qu’on nous a tenu 3 heures sous les armes ? Il y eut même quelques rixes entre les cocardiers et ceux qui n’étaient pas de ce nombre et qui ne comprenaient rien à toutes ces métamorphoses. Elles étonnaient les gens sensés que la vue des Anglais indignait d’ailleurs. Il y a plus ; elles n’étaient pas même comprises par les cocardiers eux-mêmes, qui ne voyaient, dans le signe arboré à leurs chapeaux, qu’un acte de complaisance propre à apaiser les fureurs des conquérants et à se les rendre favorables. Le maire seul avait le mot de l’énigme que le général anglais lui avait révélé, dit-on, après coup.
Arrivé à la place Saint-Julien et près d’entrer en ville, Dhalousie fait parvenir des ordres à ses troupes qui se divisent dès lors en divers détachements et se portent en hâte vers divers points de la ville, comme s’ils la connaissaient, mais pilotés par les plus huppés des cocardiers. On vit la cavalerie anglaise aller en hâte s’emparer du Palais impérial, de la Préfecture, de l’hôtel de la Marine, du château Trompette, du magasin des vivres de la Marine, du magasin militaire, des caserne de Saint Raphaël et de Notre-Dame, des passages de la Bastide et de Lormont sur le port, et armer une chaloupe qui aborda le navire de l’État stationné au confluent de la Garonne et de la Dordogne pour empêcher les navires de quitter la rade.
Le Maire, le général anglais et son état-major se rendent à l’hôtel de ville où des rafraîchissements leur furent offerts et où ils leur fut remis des billets de logement pour leurs troupes qui de suite furent colloquées, les soldats dans les casernes et les officiers chez les bourgeois.
Pendant que ces arrangements se faisaient dans les salles de l’hôtel de ville, les cocardiers réunis dans la cour s’organisent en compagnies et, pour se reconnaître entre eux, nouent leurs mouchoirs autour du bras gauche (note de Beernadau : d’où est venue l’origine du Brassard que le peuple appelait vésicatoire. On l’a depuis changé en un ruban vert parce que la duchesse d’Angoulême, se réfugiant sur une flute anglaise le 2 avril 1815, passa un de ses rubans de cette couleur aux Bordelais qui l’accompagnèrent à son embarquement à Pauillac en disant que c’était le seul gage qu’elle put leur donner de son souvenir. Parlait-elle sérieusement ou ironiquement en cette occasion ? On dit aussi que lorsque les députés à Bordeaux se présentèrent chez le prétendant à Hartwell, la duchesse d’Angoulême les parât d’un ruban vert en les invitant de porter ce signe aux Bordelais, marque de sa reconnaissance. Ainsi, voilà deux visions sur le Brassard qui jettent quelques obscurités sur son origine). L’organisation de ce nouveau corps ayant été improvisée, il s’établit garde de la mairie et se fait distribuer des vivres par le buvetier de la maison, sans doute par ordre. Il plante ensuite un drapeau blanc sur la porte de l’hôtel de ville et un autre sur le clocher de Saint-Michel, clocher qui de temps immémorial a servi à arborer les drapeaux des factions qui ont divisé Bordeaux.
Le tumulte que ces diverses scènes avaient occasionné étant comme apaisé par la lassitude du peuple, arrive à l’hôtel de ville vers 3 heures de l’après-midi un détachement comportant l’arrière garde de l’armée envahissante et, bientôt après, on répand le bruit qu’un Prince français est arrivé avec elle. Demi-heure après, ce détachement assisté de la compagnie des cocardiers et des soldats du guet, servant d’escorte au corps municipal et à l’état-major de la division Anglo portugaise, part de l’hôtel de ville et se dirige vers la cathédrale où l’on va chanter un Te Deum en action de grâces de la journée. Le cortège fait crier sur la route : Vive le roi et le duc d’Angoulême. L’archevêque in fiocchi à la porte de Saint André reçoit le cortège : on chante l’hymne en faux-bourdon et, durant la cérémonie, on remarque au milieu du choeur un petit homme négligemment vêtu que l’on dit être le Duc d’Angoulême, fils du compte d’Artois, dont rien jusqu’alors n’avait annoncé la présence dans l’armée envahissante, ni le dessein de rentrer en France, le nom ni les prétentions de la famille Bourbon n’ayant de toute la campagne été annoncés par les puissances coalisées contre l’empereur Napoléon. Beaucoup de personnes impartiales vont jusqu’à s’imaginer que le personnage montré comme un prince français n’est qu’un mannequin produit par suite de quelque ruse anglaise.
Après la cérémonie, le duc d’Angoulême est conduit à la mairie où il reçoit les félicitations de l’assemblée municipale dans le palais impérial où l’on arbore le drapeau blanc. Une sorte de cour lui est composée à la hâte par divers individus qui viennent lui offrir de l’argent dont le besoin se fait toujours sentir en première ligne dans une révolution quelconque. Celle-ci s’est faite fort doucement, mais la force seule peut la soutenir, car Napoléon est encore à la tête d’une armée qui compte depuis un mois des revers et des victoires et qui tient tête à trois grandes puissances. Les partisans du gouvernement impérial sont nombreux et ils sont affectionnés au mois d’intérêt, le plus grand mobile des actions humaines.
Toutes les démarches des fonctionnaires de Bordeaux dans le restant de cette journée annoncent qu’il est question de rétablir la famille des Bourbons sur le trône de France. La conduite du Maire de cette ville, qui a pris l’initiative pour les habitants, est l’objet de toutes les réflexions : elle sépare Bordeaux par le seul fait du restant de l’État où la puissance impériale est seule reconnue car, même à Lyon et dans les départements de la Franche-Comté, de la Lorraine et de la Champagne, où sont les armées autrichiennes, prussiennes et russes, le gouvernement royal n’a pas été encore proclamé, ni même indiqué comme un futur contingent qui soit dans les desseins des puissances envahissantes.
Nous avons esquissé dans les premiers moments le tableau de ce qu’on appelle à Bordeaux la Journée du 12 mars et, en qualité d’historien, nous avons cherché à être tout à la fois exact dans notre récit comme dans les courtes réflexions qui l’accompagnent.

14 mars 1814 Proclamation du duc d’Angoulême
On a affiché hier dans Bordeaux une proclamation du duc d’Angoulême qui annonce être entré en France pour travailler à rétablir le trône dans sa famille qu’il dit habiter Hartwell, près Buckingham, en Angleterre. Cet écrit, comme on pense, dit beaucoup de mal du gouvernement à renverser et vante celui qui lui sera substitué. La multitude et les gens sensés furent frappés, mais chacun diversement, de ce que le prince promet au nom du roi qu’on ne verrait plus de conscription, plus de droits ruineux, plus d’impôts vexatoires. Cela était imprimé en gros caractères avec des points d’admiration :
Promettre est un, mais tenir est un autre.

21 mars 1814 Lainé préfet
Le duc d’Angoulême vient de nommer Préfet du Département M. Lainé, avocat distingué de cette ville, le même qui fit en décembre dernier un rapport hardi à l’Empereur au nom d’une commission du corps législatif, rapport qui ne fut pas imprimé dans le temps, non plus que la réponse violente que Napoléon fit à la députation qui le lui présenta et dont M. Lainé vient de répandre des copies manuscrites. Cette nomination est une destitution indirecte du préfet, baron de Valsuzenay, qui n’a pas cru devoir se rendre à Bordeaux comme le font déjà plusieurs fonctionnaires, sachant que le duc d’Angoulême est indisposé contre lui à l’occasion d’une lettre interceptée, dans laquelle la femme du préfet (qui est restée à Bordeaux après le départ de son mari) écrivait à ce dernier qu’on paraissait ici convaincu que le Prince n’était qu’un mannequin produit par les anglais.

28 mars 1814 Le duc d’Angoulême au Château royal
Le duc d’Angoulême est allé hier sans obstacle à la Réole et en est revenu le même jour. Il s’est borné à donner au maire de cette ville la place de sous-préfet, l’ancien s’étant évadé dès qu’il a été informé de la venue du Prince. Il paraît que son altesse royale se détermine à essayer ses forces et celles du pays. Elle fait beaucoup de changement de fonctionnaires, prétextant que l’éloignement volontaire des anciens lui commande cette mesure. Cela convient beaucoup aux courtisans qui se font ainsi donner des places. Le Prince multiplie ses partisans. Il a déjà une cour nombreuse où l’étiquette règne comme jadis à Versailles. Les fonctionnaires qui veulent être conservés et ceux qui désirent quelques faveurs vont se faire inscrire chez son altesse royale qui habite le ci-devant palais Impérial, qu’on a nommé Château royal. La garde y est faite par une compagnie de volontaires qui s’intitule garde royale et par une compagnie d’infanterie formée de ceux qui se firent remarquer par leurs cocardes blanches le 12 mars, qu’on distingue sous le nom de Brassards et que le peuple appelle culs-blancs, parce qu’ils portent un uniforme tout blanc dont on leur a fait cadeau, car ce sont tous de misérables ouvriers.

30 mars 1814 Les 5 « merveilles » de Libourne

Bernadau relate longuement une expédition des Anglais contre Blaye et contre Libourne, conduisant à un effet favorable sur l’approvisionnement de Bordeaux, du fait de la libération de la navigation de la Garonne, de la Dordogne, de l’Isle, de la Drôme et du Dropt. Il en profite pour régler une nouvelle fois leur compte aux Libournais :

Ces bonnes gens allaient jusqu’à dire hautement que les Anglais auraient trouvé leur tombeau devant les murs de Libourne si le Maire avait consenti, comme on le lui avait proposé, de laisser abattre les arbres de la Promenade (note de Bernadau : c’est une des 5 merveilles de cette ville, car on y remarque : 1° une fontaine sans eau ; 2° une Bourse sans négociant ; 3°une salle de comédie sans acteurs ; 4° une bibliothèque publique sans lecteurs ; 5° des promenades sans promeneurs) pour faire des palissades aux endroits dégarnis de murs et de permettre à la garde nationale et aux marins du port d’aller à la rencontre du détachement anglais avec l’artillerie de leurs barques. Pure forfanterie !

10 avril 1814 Lacour fils
M. Lacour est nommé professeur de l’école de dessin de Bordeaux où il remplace feu son père qui avait créé cette école et qui s’y est distingué sous tous les rapports. Ce jeune homme est connu comme un habile dessinateur ; il ne s’occupe pas de peinture comme son père qui était plutôt un habile dessinateur. Ce jeune homme s’est aussi occupé de gravure et rend fort bien sur le cuivre ce qu’il a dessiné. Il fait également le bel esprit, comme son père.

18 avril 1814 Ecole Royale de médecine
La Société médicale d’émulation de Bordeaux, qui prend le titre d’Ecole Royale de médecine a tenu aujourd’hui une séance publique dans la cour du ci-devant collège de chirurgie où elle était depuis quelques années. C’est la première solennité littéraire qui ait eu lieu de cette année à Bordeaux où le chaos militaire assourdissait les muses, pour ne pas dire plus.

L’école de médecine Saint Côme est toujours dirigée par Moulinié, qui s’adjoint le jeune Elie Gintrac qui succèdera à son maître en 1819 dans la chaire d’anatomie et de physiologie. En 1821, Gintrac sera secrétaire de l’École de Médecine et, en 1829, il réalisera la fusion des deux écoles de Saint Côme et Saint André sous le seul nom d’ Ecole Royale de Médecine de Bordeaux.

3 mai 1814 Contre les droits réunis
Les Bordelais se sont portés aujourd’hui au principal bureau des droits réunis, place Dauphine, et ayant commencé à déchirer les registres de cette administration, ont ensuite trouvé plus expédiant d’y mettre le feu. En 1 heure, ils ont été brûlés. On a remarqué parmi les incinérateurs les plus zélés beaucoup de cabaretiers et de marchands de liqueurs qui se donnaient, par ce moyen, quittance finalement des sommes pour lesquelles ils étaient établis débiteurs envers l’Etat. Tous ces brûleurs criaient qu’il fallait ainsi détruire les établissements oppressifs de la tyrannie et que, puisque son altesse royale le duc d’Angoulême avait dit dans sa proclamation aux bordelais que, sous le gouvernement du roi, il n’y aurait plus d’impôts oppressifs, de conscription et de droits réunis, il convenait de prendre acte de cette promesse. Il est bien à craindre qu’elle aura été faite trop légèrement et que le Roi trouvera bon de conserver parmi les établissements de l’Empereur, ce qui procure facilement de l’argent et des soldats.

5 mai 1814 Deux soldats anglais sauvés par les Bordelais
Le premier de ce mois, on allait fusilier au jardin public deux soldats anglais par suite d’un jugement rendu par le conseil de guerre de leur corps en garnison à Bordeaux, lorsque le peuple, qui fait le bien et le mal par caprice, demanda hautement la grâce des condamnés. On presse le Lord Dalhousie d’arrêter le supplice : il se rend enfin aux sollicitations et prononce la grâce de ces deux malheureux. Les bordelais ont fait parade d’humanité bien mal à propos. Ils ce repentiront un jour d’avoir regardé les Anglais comme leurs sauveur. C’est un compérage de tyrans, intéressés à soutenir le despotisme. Le roi de France ne vaut pas plus la peine d’être applaudi que l’Empereur des Français; nous aurons un jour des nouvelles de toutes ces majestés qui se moquent de leurs sujets à qui mieux mieux.

28 mai 1814 Un « royaume d’Aquitaine » pour le duc d’Angoulême ?
J’ai lu dans les Mémoires d’une femme de qualité que le duc d’Angoulême, pendant son séjour à Bordeaux, avait conçu le projet d’y établir un royaume d’Aquitaine pour son compte et qu’il le voulait formé des anciennes provinces de Guyenne, de Gascogne, de Provence et de Béarn où il avait préparé ses moyens à cet effet bien secrètement. Le même ouvrage rapporte que ce projet fut révélé à Louis XVIII, assez à temps pour en empêcher la réalisation. Il se hâta d’appeler auprès de lui le duc d’Angoulême, avec lequel il fut depuis en froideur, ainsi qu’avec sa femme, qu’il présuma avoir suggéré à son mari cette idée, car il n’était pas par lui-même capable d’en concevoir aucune qui exigea le moindre effort d’intelligence.

Les Mémoires d’une femme de qualité, sur Louis XVIII, sa cour et son règne, ont été publiés en 1829, ce qui montre bien que beaucoup des passages des Tablettes de cette époque ont été rédigés postérieurement aux faits.
Cet ouvrage est attribué à Étienne-Léon de Lamothe-Langon (1786-1864).

3 juin 1814 Décorations du Lys et du Brassard
Les Bordelais qui s’était formés en Garde Royale lors de l’arrivée du duc d’Angoulême viennent être autorisés à porter la décoration du Lys et du Brassard. La première a été introduite par le comte d’Artois, qui la donna à tous les fonctionnaires et au gardes nationales qui l’accueillirent sur sa route lorsqu’il se rendit à Paris. Elle consiste en une petite fleur de lys en argent surmontée d’une couronne qui s’attache par un ruban blanc au côté gauche de l’habit. Tout le monde paraît briguer l’honneur de cette décoration qui, étant déjà excessivement répandue, pourrait bientôt être ridicule. L’autre est une distinction imaginée par la duchesse d’Angoulême qui distribua des rubans verts aux députés de la ville de Bordeaux lorsqu’ils allaient apprendre au roi la révolution opérée le 12 mars. La princesse dit aux députés qu’elle invitait les fidèles bordelais à se parer de ses couleurs lorsqu’elle irait les visiter. Ce ruban a pris le nom de Brassard parce qu’il doit être porté au bras droit qui l’enveloppe au coude. Cette forme insolite d’ornement de mauvais goût lui a fait donner plaisamment le nom vulgaire de vésicatoire. Le Brassard se porte sur l’habit d’uniforme avec le Lys (dont il est le complément), attaché à la boutonnière par un ruban blanc et vert. Il est affecté aux personnes (pour la plupart de basse classe) qui firent cortège au duc d’Angoulême à son entrée dans Bordeaux et que des agents secrets avaient enrôler pour crier Vive le roi et fait la Révolution du 12 mars, en imposant aux gens qui avaient d’autres principes.

6 juin 1814 La tragédienne Georges
Début de la fameuse tragédienne Georges. Cette actrice, quoique également favorisée des dons de l’art et de la nature, n’est pas bien accueillie par les Bordelais, parce qu’elle a été la maîtresse temporaire de Napoléon, comme si le talent n’était pas indépendant de l’opinion publique.

Marguerite-Joséphine Weimer prit comme nom de théâtre le prénom de son père. Elle connue très tôt un triomphe général et l’on acclamait tant sa beauté que sa voix, souple et riche, à la diction pure et élégante.
Elle devint la maîtresse du Premier Consul Napoléon Bonaparte (qui lui donne le petit nom de Georgina), après avoir été celle de son frère Lucien Bonaparte, ce qui poussa sa rivale Mademoiselle Duchesnois à monter une cabale qui divisa les amateurs de théâtre en deux camps: les Georgiens et les Circassiens. Les Georgiens, faisant allusion à la maigreur de Duchesnois, appelaient ses partisans Carcassiens.

20 juin 1814 Hommage de Lynch au Roi
Une députation de la ville de Bordeaux vient d’être envoyée au roi pour lui porter l’hommage des habitants. Le maire Lynch était, comme on pense bien, à la tête de la députation. On lui a donné pour la peine la décoration de Grand-Croix de la Légion d’honneur. C’est toujours 6000 francs de pension que cela lui vaut, qui, joint à la somme de 12000 francs qu’il a comme maire, arrangent fort bien ses finances délabrées. On verra sans doute de lui donner quelque place lucrative de sinécure, qui puisse convenir à la médiocrité de ses talents, car le bonhomme n’est pas propre à grand chose.

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