Années 1815-1817

Ces trois années sont, dans les Tablettes, pauvres en faits divers bordelais, la politique étant omniprésente et Bernadau résidant toujours à Libourne, jusqu’à une date qu’il ne donne d’ailleurs pas précisément. L’année 1815 est bien sûr particulièrement consacrée aux Cent-Jours, dont on apprend le début à Bordeaux au cours d’une brillante réception donnée pour le duc d’Angoulême.
Les deux années suivantes sont essentiellement consacrées aux péripéties des Cent-Jours et de la chute de Napoléon, suivie de la deuxième restauration. Bernadau rapporte en détails l’affaire des frères Faucher. On y trouve aussi de longues chroniques sur Napoléon, sur Clément V, Madame Frêle ou encore l’histoire du château Trompette.

mars 1815 Annonce du débarquement de Napoléon
La ville de Bordeaux donne aujourd’hui une fête à leurs A.A.R.R. dans le local de la Bourse, qui a été somptueusement décoré à cet effet. Après un repas de 150 couverts, il y a un bal et on n’obtient des billets d’entrée pour cette seconde partie de la Fête que lorsqu’on est connu et recommandé comme un personnage notable par son existence civile et une bonne réputation de royalisme. L’assemblée, suivie et brillante, se compose de ce qu’il y a de plus remarquable en hommes et en dames, qui de tous les coins du département ont recherché d’y être admis …… Au milieu de la nuit, le Duc se dérobe subitement aux regards publics, en recevant une dépêche extraordinaire de la Cour. Le bruit se répand bientôt qu’il est parti en hâte pour Nîmes et les amusements prennent fin avant le terme à la suite de la plus effroyable des nouvelles. Buonaparte a débarqué dans le golfe Juan le 1° de ce mois, escorté de 1500 militaires à lui dévoués, avec le projet de marcher sur Paris pour en chasser le roi. Cet incroyable événement est confirmé au point du jour par proclamation des autorités. C’est le cas de le répéter : Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.

septembre 1815 Les régratières
Son A.R. la duchesse d’Angoulême est partie hier pour se rendre à Paris, passant par Toulouse. Son départ a été célébré dans un compliment gascon, attribué au poète Verdier et débité sur le port par les régratières du marché. Ces femmes sont actuellement en grande faveur : on a besoin de leurs criailleries. La police tolère leurs danses et attroupements dans les places publiques et les charivaris qu’elles font devant les personnes qui leurs déplaisent. Dans toutes les crises politiques, les meneurs s’emparent d’abord de la populace qu’ils méprisent pour s’en servir à intimider les gens sensés dont on a peur. Les ormistes de Bordeaux se rendirent d’abord à la faction de Condé en 1650 qui se revendirent à celle de Mazarin, quand ce ministre eut triomphé de la France. En 1789, nos regratières crièrent les premières Bibé la nation ; en 1793, Bibé la République ; en 1799, Bibé Bonaparte et en 1814, Bibé le roi Louis XVIII !
Avec un peu d’argent et de belles promesses, on obtient les louanges et la protection de la multitude, à laquelle on recommande sans conséquence de briser un jour l’idole de la veille.

24 septembre 1815 Condamnation des frères Faucher
On lit aujourd’hui à MM. Faucher le jugement qui les condamne à mort pour attentat contre la sûreté du royaume. Leur personne, leur accusation, leur condamnation, tout est tellement extraordinaire que nous avons cru nécessaire de parler avec quelque déduction de se procès.

Suit un long rappel de l’affaire par ailleurs bien connue, ainsi conclu : « La mort des frères Faucher est une iniquité politique dont les royaux de Bordeaux ont voulu se faire un mérite et qui a procuré à plusieurs d’entre eux des places lucratives. »

29 septembre 1815 De Gourgues, maire et Lynch, maire honoraire
M. Lynch, maire de Bordeaux depuis 1808, vient d’être nommé Pair de France et conserve son premier titre en qualité d’honoraire. Le Maire est le Vicomte de Gourgues, décoré de la Croix de Saint-Louis pendant son immigration. C’est un homme très ordinaire, en talents et en crédit. Il est logé à l’hôtel de ville ainsi que toute sa famille et a 12 000 Fr. de traitement, chose dont qu’il a grand besoin, car ses affaires sont très dérangées.

22 février 1816 Béatification de Louis XVI ?
On a célébré hier à Bordeaux, comme dans toute la France, l’anniversaire de la mort de Louis XVI et cette fois en vertu d’une Loi, qui ordonne cette commémoration à perpétuité par un vote particulier du corps législatif. On parle d’une béatification de ce Prince, dont le Pape a, dit-on, le projet in petto de s’occuper quand il en aura le temps.

Il existe aux Archives Vaticanes, dans le fonds de la nonciature de Paris, une « Consultation de la Congrégation des Rites sur le désir de la duchesse d’Angoulême de faire canoniser Louis XVI ».
Le 19 juin 1820, le nonce Vincenzo Macchi, installé à Paris depuis moins de six mois, informe le cardinal Consalvi, secrétaire d’État du pape Pie VII, de l’insistance de la duchesse d’Angoulême pour l’ouverture de la cause du Roi-Martyr son père, dont la mémoire est célébrée partout en France, le 21 janvier, depuis 1816.
(Voir Philippe Boutry : « Le Roi martyr ». La cause de Louis XVI devant la Cour de Rome (1820). Revue d’histoire de l’Église de France, 1990, 76, Numéro 196, pp. 57-71)

3 décembre 1816 Démolition du château Trompette
On a commencé hier la démolition du château Trompette dont les gens qui remuent les pierres et l’argent à la Mairie font espérer la prompte vente. Cela ne peut être. Il y a trop peu de commerce à Bordeaux et manque d’espoir de le voir relever pour pouvoir présumer de voir bâtir de longtemps 500 belles maisons que comporte ce terrain. En attendant, on y plantera des rangs d’arbres, où il sera permis de rêver au bonheur public. Ce château fort, commencé sous le règne de Charles VII, avait été considérablement augmenté par Louis XIV qui le fit terminer sur les plans fournis par Vauban. L’ingénieur qu’il avait chargé de les faire exécuter était de famille bordelaise et se nommait Duplessy. Nous avons vu son buste en marbre à l’Athénée Goëthals, où il avait été vendu par M. Plassan, frère d’un avocat de cette ville, qui se disait descendre de ce M. Duplessy par les femmes. Nous croyons devoir observer qu’il y a une soixantaine d’année, une dame de ce dernier nom avait formé à Bordeaux un cabinet de curiosités en tous genres dont d’Argenville parle avec éloge dans sa Conchyliologie et qui est nommé dans les Lettres familières de Montesquieu. Le château Trompette avait été vendu par Louis XVI en 1785 à une compagnie de capitalistes, qui avait pour chef M. Montmirail. Le savant économiste l’abbé Beaudeau vint alors à Bordeaux pour lever le plan de distribution de ce terrain, dont les premiers emplacements furent vendus et exploités sur la façade des allées de Tourny, l’un par M. Gobineau, conseiller au Parlement, l’autre par M. Lussac, avocat. La compagnie Montmirail n’ayant effectué aucun paiement de ces achats, les ventes furent suspendues, ainsi que la démolition du fort, laquelle ne consista alors que dans les bastions dits Dauphin et de France et l’abattis des ponts levis du côté du port. On avait jeté de ce côté les fondements d’une façade de maisons qui devait prendre le nom de quai de Calonne en l’honneur du contrôleur général des Finances ainsi nommé. Il existe un plan gravé de la distribution de ce terrain; celui qu’on lui a substitué ne nous parait pas aussi bien conçu.

On doit noter que, à deux reprises, en février puis en septembre 1816, Bernadau tient à s’expliquer sur des erreurs de dates qu’il a commises : « Nous devons redresser ici l’erreur de date par rapport à la donation du château Trompette et à ses démolitions et vente autorisées ».
Il informe le lecteur des erreurs, mais ne les supprime pas : c’est honnête et … rassurant.
La Conchyliologie de d’Argenville a pour but de faciliter la détermination des coquillages, qu’ils soient marins, fluviaux ou terrestres, fossiles ou actuels.
Nicolas Baudeau (1730-1792) est un théologien, un économiste, et un journaliste français. Il était un adepte de la physiocratie et son vulgarisateur en France et en Europe. Devenu fou dès 1790, il connaît une fin tragique puisqu’il se suicide à Paris en 1792.

12 juin 1817 Mademoiselle Mars
Début de la demoiselle Mars, actrice de Paris dans les rôles des ingénues et des grandes coquettes. La direction du théâtre de Bordeaux lui donne 12 000 Fr. pour 15 représentations qu’elle doit donner dans cette ville. Cette comédienne a beaucoup de talent et d’embonpoint, mais ne vaut pas la Contat qu’elle remplace cependant mieux aucune actrice d’à présent.

Anne-Françoise-Hippolyte Boutet, dite Mademoiselle Mars (1779-1847)
était entrée en 1795 à la Comédie-Française par l’entremise de l’actrice Louise Contat. Elle y joua des rôles d’ingénues et d’amoureuses du théâtre français, principalement dans Molière, et elle est admise comme sociétaire en 1799. En 1812, après le départ de Mlle Contat, elle trouve d’autres emplois, notamment celui de coquette (Célimène dans Le Misanthrope) ou de marquise dans les pièces de Marivaux.
À la Restauration, elle est victime d’une campagne menée à son encontre par les royalistes, qui ne lui pardonnent pas sa carrière sous l’Empire. Louis XVIII lui attribue en revanche une pension de 30 000 livres en récompense de son talent.
Le 31 mars 1841, à l’âge de 62 ans, elle donne sa représentation d’adieux à la Comédie-Française dans le rôle de Silvia du Jeu de l’amour et du hasard.

12 juin 1817 Le terrain du château Trompette
On trace les rues qui doivent exister sur le terrain du château Trompette. Leur largeur n’est pas ménagée d’autant que les emplacements ne seront pas hautement recherchés et payés. C’est M. Dufart, architecte de Bordeaux, qui fait cette opération. Il a publié un plan gravé de la distribution du terrain. On y voit avec surprise l’élévation d’un parapet de 2 mètres au-dessus du pavé du quai, du côté du port. Cette mesure ridicule empêchera de voir la rivière d’un bout de rue à l’autre, comme cela aurait dû être et laissera aux personnes qui ne craignent pas de gâter les lieux publiques un abri qui deviendra bientôt un centre d’infection pour ce beau passage. Ensuite, ce parapet, ne devant pas être surmonté d’un garde fou, peut occasionner des chutes de nuit comme de jour. Ainsi, en transportant des terres pour élever sans motif raisonnable le sol en cet endroit, on a dépensé beaucoup d’argent. On aurait pu en employer utilement une partie en conservant au milieu de cette place la fontaine abondante qui était auparavant dans la place d’armes du château Trompette, dont les conduits ont été enfouis sans égard pour l’utilité qu’en pouvait retirer tout ce quartier qui est dépourvu d’eau potable. Nos grands hommes d’avant-hier ne savent que détruire ce qu’ont créé leur devanciers sous prétexte de faire mieux qu’eux.

23 juin 1817 Disparition de M. Chaudon
M. Chaudon vient de mourir à Mezin (Lot-et-Garonne) le 28 mai dernier à 81 ans. Il est particulièrement connu par son Nouveau dictionnaire historique qui est bien la meilleure biographie qui ait encore paru. Il en a publié successivement huit éditions, depuis celle de 1765 qui est en quatre volumes in 8° jusqu’à celle de 1804 qui est en 13 volumes. J’ai fourni 52 articles à cette dernière édition. C’est d’après mon avis qu’il s’est déterminé à vendre ses additions manuscrites à Prudhomme pour la nouvelle publication de ce livre sous le titre : Dictionnaire universel et historique, critique et bibliographique de tous les personnages qui se sont fait un nom, Paris, 1810 – 1812 ; 20 volumes in 8°. J’ai fourni environ 200 articles à cette biographie, elle me cite nominativement dans plusieurs, quoique mon nom ne soit pas inscrit dans la liste des collaborateurs à cet ouvrage, ayant demandé à l’éditeur de me garder anonyme. Je dois observer ici que, depuis une vingtaine d’années, je suis lié par correspondance avec M. Chaudon, qui a eu la bonté de m’envoyer ses ouvrages.

Louis-Mayeul Chaudon (1737-1817) est surtout connu pour son Nouveau Dictionnaire historique paru en 1766, dont le succès surpassa toutes ses espérances. Il fut en effet imité ou traduit dans plusieurs langues et tout concourut à prouver sa supériorité sur ceux qui avaient paru jusqu’alors dans le même genre.
En 1767, il publia le Dictionnaire antiphilosophique, dans lequel, tout en rendant justice au talent d’écrivain de Voltaire, il repoussait avec force ses attaques contre la religion. La Révolution le ruina presque et il fut donc dans la nécessité de chercher, à un âge avancé, de nouvelles ressources dans la vente de son Dictionnaire, dont il fit huit éditions. Il a aussi fait des publications dans le Bulletin polymatique du Musée de Bordeaux. 
Chaudon était très apprécié de ses concitoyens de Mézin, et cela devait être un homme particulièrement aimable pour pouvoir s’honorer de l’amitié de Bernadau.

3 juillet 1817 Décès de Jeanne Bernadau
Hier lundi, vers une heure de relevé, est décédée, à l’âge de 56 ans, Jeanne Bernadau, veuve Lafaurie, ma bonne soeur, dont la société depuis 23 ans adoucissait pour moi les amertumes de la vie. Heureux si dans le cours de la sienne, mon neveu parvient à acquérir la force d’âme, la douceur de caractère, la prudence et l’activité dans le travail qui distinguaient sa respectable mère ! … Il doit être permis à ma douleur d’en mêler la funeste époque aux souvenirs historiques et ma plume conserve ici la mémoire, pour l’instruction de ma famille à l’affection de laquelle je recommande la conservation de ces Tablettes contemporaines.

Jeanne Bernadau est née en 1761, elle avait seulement un an de plus que Pierre, et elle devait avoir, elle aussi, fortement soutenu son frère pendant son incarcération en 1794. Elle s’était mariée avec Jean Lafaurie, marchand, dont elle était veuve et avait un fils, auquel Bernadau avait fait d’ailleurs curieusement allusion en mai 1811, à l’occasion d’un dithyrambe rédigé pour la naissance du roi de Rome et qu’il semble contraint de lui attribuer : « J’ai dû dire que j’avais donné sous le nom de mon neveu B. Lafaurie, commis négociant, le Dithyrambe que j’avais composé pour le Muséum à l’occasion de la naissance du roi de Rome ».
Jeanne décède en 1817 et c’est donc avec ce neveu que Pierre Bernadau va vivre désormais. On peut suivre, au fil des Tablettes, les naissances, et malheureusement aussi les décès, des enfants de celui-ci. Ainsi, fin 1819 : « Naissance de Celina, ma petite nièce. Que Dieu lui donne vie, santé, bonheur et pas de soeur ! », puis, l’année suivante « Naissance d’Eugène mon neveu. Puisse-t-il voir finir le siècle actuel d’une manière plus heureuse que sa famille l’a vu commencer ! » Malheureusement, cet enfant ne verra pas la fin du siècle puisque début 1821, nous apprenons sa disparition : « J’ai perdu aujourd’hui Eugène, mon petit neveu, que la mort a frappé dans mes bras. Sa physionomie promettait beaucoup. C’est tout ce que on peut en dire ». En janvier 1823, il annonce la naissance d’Hortense : « Puisse-t-elle vivre heureuse ! Hélas, je ne peux plus rien faire pour contribuer à son bien-être ». Mais on apprendra bientôt, pour elle aussi, sa disparition prématurée : « Mort de ma petite nièce Hortense, âgée de 20 mois. Elle a beaucoup souffert des suites d’une violente coqueluche. »

21 novembre 1817 Démission de sa fonction de juge de paix suppléant
J’envoie ma démission de premier suppléant au Tribunal de Paix du 4° arrondissement de la ville de Bordeaux, place dont j’étais pourvu depuis 10 ans, ayant été présenté comme candidat du Gouvernement par l’Assemblée cantonale tenue en l’an XIII. Deux ans après, un Décret impérial me nomma second suppléant en exercice, puis je devins le premier, celui qui l’était ayant été nommé Juge de Paix. J’ai exercé depuis ce temps, mais actuellement, il ne me convient plus d’occuper cette place, vu les nombreux passe-droits que l’on m’a faits en faveur de plusieurs quidams que l’intrigue m’a fait préférer. Il est à observer que, depuis l’an IV, j’ai toujours été en exercice dans cette magistrature, soit comme assesseur, soit comme suppléant. Il est pénible de ne se voir jamais récompensé d’un service gratuit fait, il est permis de le dire, avec un zèle et un discernement qu’aucun des Juges de Paix n’a apporté à Bordeaux dans ses fonctions, car elles ont toujours été remplies par des hommes que leur moralité et leur inaptitude devaient en faire éloigner. Le savoir-faire, dit fort bien Figaro, vaut mieux que le savoir. Dans ma lettre de démission volontaire, je dis en termes précis que je suis rebuté de suppléer ceux qui n’ont pas même été suppléants.

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