Année 1819

2 janvier 1819 Etrennes
Les gens à étiquettes se sont donnés hier carrière dans le cérémonial des visites du premier de l’an. On ne voyait que d’antiques costumes chez les visiteurs fonctionnaires. Cela avait l’air d’une mascarade. Mais en ressuscitant les modes du temps passé, ils n’en faisaient pas revivre la franchise et la simplicité. Cependant, les complimentaires ne faisaient pas de fortes étrennes comme autrefois, en s’excusant sur la dureté des circonstances, car les boutiques des marchands de bonbons étaient extrêmement désertes.

10 février 1819 Le duc de Richelieu
Le duc de Richelieu a quitté aujourd’hui cette ville après y avoir été bien fêté, quoique ministre disgracié, ou plutôt parce que les royalistes attribuent sa disgrâce au parti libéral qui n’était pas le sien. Ils se sont un peu vengés en déterminant le roi à lui substituer un Majorat de 50 000 Fr.. De son côté, Richelieu a pris noblement le don, en l’abandonnant aux hospices de cette ville. Nous devons observer que M. de Richelieu est le fils du duc de Fronsac, connu par son immoralité à Paris, lequel était fils du duc de Richelieu, dernier gouverneur de la province de Guyenne et l’un des plus adroits roués de la cour de Louis XV. Son petit-fils ne lui ressemble pas. C’est un homme en tout fort ordinaire et qui ne doit la célébrité momentanée qu’il a eu en France, durant le ministère des affaires étrangères qu’il a gardé depuis la seconde rentrée du roi, qu’à la faveur donc il jouissait auprès de l’empereur Alexandre, qui lui avait confié un gouvernement de Russie à Odessa, où il avait assez bien administré pour un russe adoptif.

On trouve dans le Journal des Débats du 1° mars 1819 la relation de cette donation : « M. le duc de Richelieu, dans une lettre adressée à M. le préfet de la Gironde, a manifesté le désir que les revenus de sa dotation servissent à la construction d’un hôpital destiné à remplacer l’hôpital Saint-André. Si la vie du fondateur se prolonge assez pour que la construction de cet hôpital puisse être achevée, les mêmes revenus contribueront à fonder d’autres établissements utiles à la ville de Bordeaux. Les motifs de la préférence accordée par M. de Richelieu à la ville fidèle, sont exposés dans cette lettre, que nous regrettons de ne pouvoir transcrire en entier, mais dont nous croyons devoir donner les passages les plus intéressants : « Je désire, dit M. le duc de Richelieu, voir employer cette dotation au profit d’une ville qui s’est acquis tant de droits à l’estime des bons Français. Outre les motifs qui me sont communs avec tous les vrais amis de la monarchie, j’en ai pour être attaché à Bordeaux, qui me sont particuliers, et que je me plais à rappeler ici. Le souvenir de mon nom et de ma famille y est encore vivant après tant d’événements qui auraient pu l’effacer. Je ne puis m’empêcher d’attribuer à la mémoire de mon grand- père une partie de l’accueil que j’ai reçu des Bordelais, et cet accueil restera profondément gravé dans mon cœur. »

14 février 1819 Taxe sur le Carême
On lit au cours des rues le mandement de l’archevêque sur l’abstinence du carême pendant lequel sa Grandeur veut bien permettre aux fidèles de mettre tous les jours de la graisse dans le pot au lieu d’huile et de beurre qui sont trop chers. On pourra d’ailleurs faire complètement gras les dimanche, lundi, mardi et jeudi de la sainte quarantaine au moyen de la permission de son curé, qui est autorisé à la délivrer aux demandeurs qu’il taxera suivant leur état à une certaine aumône en faveur du Grand séminaires du diocèse. Il est douteux que les curés placent beaucoup de ces derniers, malgré le bon marché auquel on les délivre.

15 février 1819 Les piles du pont, en pierres et briques
La direction des ponts et chaussées de Paris vient de décider que les arches du pont de Bordeaux, qu’elle avait jadis décidé devoir être en fer, seront construites en pierres et briques mêlées ensemble, parce que l’entretien des objets de fer serait continuel et très coûteux, tandis que la construction en maçonnerie est plus durable. Reste à savoir si les piles, qui n’étaient pas destinées à soutenir ce fardeau, seront assez fortes pour le supporter, quoique les ingénieurs en aient décidé, et un peu tard. On va charger successivement d’un gros amas de pierres ces piles pour essayer préalablement leur solidité et l’on porte à quatre mille francs les faux frais pour l’essai de chacune : Il y en a 16, ce qui n’abrégera ni le temps, ni la dépense. De pareils tâtonnements sont bien inconcevables lorsqu’il s’agit d’un monument public dont l’importance méritait bien que tous les cas fortuits fussent prévus et calculés d’avance. Ce changement dans le ceintrement du pont fera naître des défauts qui n’auraient pas eu lieu dans l’ancien plan. L’élévation de la voûte se trouvant au-dessus du niveau des rives aboutissantes va donner à la sortie du côté de la ville une descente raide sur la place Bourgogne, descente qui n’était pas telle avec des arches en fer qui étaient bien moins élevées au sommet d’un arc surbaissé, comme ceux d’Iéna et du Jardin des plantes à Paris. Mais tous ces inconvénients sont attachés à tous les projets achevés par ceux qui ne les ont pas conçus. On veut changer l’oeuvre de ses prédécesseurs pour faire croire qu’on en sait plus qu’eux.

24 février 1819 Tournon
On répand dans le public une pétition adressée à la Chambre des députés où M. de Brégeas, ancien maire de Tresses près Bordeaux, se plaint d’avoir été destitué arbitrairement par le préfet en 1815, sur la demande du sous-préfet d’alors. Messieurs Tournon et Chicou-Bourbon, qui sont les fonctionnaires dont le substitué accuse la partialité, sont malmenés dans son imprimé. Il est écrit avec assez de goût et de vigueur pour faire fortune. L’auteur a été obligé de le faire imprimer à Paris, aucun imprimeur de Bordeaux n’ayant eu le courage de se charger de publier l’ouvrage, quoique la nouvelle loi sur la liberté de la presse garantisse de toute responsabilité l’imprimeur d’un écrit signé et avoué par un homme connu. M. de Brégeas a été destitué pour avoir fait arborer dans sa commune le drapeau tricolore pendant les Cent-jours, chose qui a été faite partout sans conséquence. Les destinateurs l’ont choisi pour faire un exemple entre 600 maires du département qui avaient tenu la même conduite dans le temps.
Quoique M. de Brégeas ait révélé plaisamment que M. le comte de Tournon a été non seulement préfet de Rome sous Napoléon, mais encore que, en sa qualité de son chambellan, il lui a passé plusieurs fois sa chemise. Cependant ce préfet, après s’être bien ravisé, n’a pas attaqué en diffamation l’auteur de ces plaisanteries un peu vertes qui les fait distribuer ouvertement jusque dans le moindre café ou cercle de Bordeaux. Il a bien pris la chose.

Cette note rappelle l’affaire des frères Faucher (voir 24 septembre 1815).

2 mars 1819 Hercules du Nord
Il y a ici deux robuste portefaix de Lorraine qui, sous le titre d’Hercules du Nord, font sur le théâtre français des tours de force qui consistent à lever des fardeaux dans diverses positions. L’essai le plus remarquable qu’ils aient fait de leurs muscles consiste à lever jusqu’à 19 quintaux, attachés le long d’une poutre. Un portefaix de Bordeaux, qui a voulu faire assaut de force avec eux, est mort des suites de sa témérité.

Cette anecdote sera reprise dans la légende du portefaix représenté supportant un balcon de l’hôtel Saint-François, bâti en 1855, et qui avait présumé de ses forces.

12 mars 1819 Pose de la première pierre de la Pyramide
On a célébré comme de coutume par une messe pontificale l’anniversaire de l’entrée du duc d’Angoulême à Bordeaux en 1814. Les autorités se sont rendues ensuite, en assez grand désarroi par rapport au mauvais temps, à l’embranchement des chemins du Sablonat et des Capucins pour poser la première pierre d’un obélisque qui doit perpétuer le souvenir du premier cri de Vive le roi ! qui fut répété en cet endroit par la populace de Bordeaux.

17 mars 1819 Faïence retirée
Il s’est fait aujourd’hui une vente brusque et surprenante, faite de tous les plats d’une espèce de faïence que l’on trouvait chez les marchands, au centre desquels était un camé présentant des militaires ayant le ruban vert à la boutonnière et la décoration bordelaise du Brassard, avec cette devise : Avis aux acheteurs; ces plats ne vont pas au feu. On a su que certaines personnes s’étaient cotisées pour soustraire simultanément à la malignité publique cette faïence qui faisait gloser les curieux. Ainsi, la sottise a tourné au profit de l’industrie.

21 mars 1819 Jean Eléazar L’Hospital
Jean Eléazar L’Hospital de l’Isle, homme de Lettres de Bordeaux, est mort dans cette ville, âgé d’environ 60 ans. C’était une espèce de fou, qui écrivait sur tout, sans rien savoir ni apprendre. On a de lui au moins une vingtaine de pamphlets de circonstance, qui annoncent un homme d’une imagination déréglée, rempli de la lecture des doctes français qu’il cite à tout propos et par suite dépourvu de discernement, de goûts et d’instruction solide. Il était dévoré de l’ambition de paraître universel et croyait qu’un bavardage général lui pouvait donner ce titre. Dans ces derniers temps, il avait quel intérêt dans une maison de commerce, dont il tenait la correspondance. Le plus gros de ses ouvrages est le premier qu’il ait publié il y a une quarantaine d’années sous le titre d’Apologie de Voltaire. Laharpe l’ayant un peu maltraité dans le Mercure de France, le dit L’Hospital annonçait partout qu’il avait pris l’engagement pour l’honneur du goût, de faire tous les jours un épigramme contre le Quintilien français : il eut mieux fait de profiter de la saine et solide critique de ce dernier littérateur et d’en méditer les ouvrages. L’auteur Bordelais fut, jusqu’à sa mort, faux filé avec les filles du théâtre, qu’il amusait par ses bouffonneries, ainsi que leurs amis qui l’invitaient à leur table pour en égayer la monotonie, car il était grand parleur et grand mangeur. Il m’avait voué une haine violente parce que je n’avais pas voulu faire mention de lui dans aucun de mes ouvrages historiques, ne croyant pas qu’il méritât d’être signalé aux regards publics, tant il était ridicule comme littérateur.

Ancien avocat au Parlement, Jean Eléazar L’Hospital, auteur de nombreuses brochures sur Voltaire, Tourny, Franz Beck, etc… avait fait paraître en 1810 une violente réfutation de la brochure de Bernadau intitulée Lettre sur le Tableau de Bordeaux, dans laquelle il lui reprochait « les emprunts, les plagiats ou les vols que l’auteur s’est intrépidement permis à {son} égard ».

1° avril 1819 Suicides et coutumes anciennes
Une femme et un homme du peuple ce sont aujourd’hui suicidés à Bordeaux. Cette détestable fureur gagne ici dans toutes les classes de la société. Les malheurs du temps en sont un peu la cause, mais plus encore le défaut d’idées morales et saines. Nous croyons qu’il serait utile de faire revivre la coutume de traîner sur la claie et de faire jeter à la voirie par le bourreau les cadavres des personnes qui prennent si brusquement leur passeport pour l’autre monde, coutume que nous avons vu pratiquer pour la dernière fois dans notre enfance à l’égard d’un valet d’écurie de la rue des Vieilles Corderies qui se pendit par suite d’un dépit amoureux. Peut-être même que cette note d’infamie resserrerait les liens trop relâchés du sang, en stimulant l’honneur des parents des infortunés qui éprouvent des besoins ou des chagrins violents, pour songer à les affaiblir par des consolations ou des secours, dont on se dispense trop légèrement dans les familles actuelles.

14 avril 1819 Talma et Georges à Bordeaux
La demoiselle Georges aînée et le sieur Talma, acteur de Paris, ont réuni leurs moyens tragiques dans la tragédie d’Oedipe. Le prix des premières loges a été haussé à neuf francs, et les autres dans la même proportion. On est toujours étonné de voir le directeur de la Comédie changer les prix à volonté lors du passage d’un acteur fameux, chose qu’on n’osait pas tenter autrefois. C’est innovation a commencé lors des concerts de Garat en 1797 à Bordeaux. On nous assure qu’elle n’a jamais eu lieu à Paris, même pour la célèbre Catalany (?).

14 avril 1819 Fontaine du Poisson salé
On vient de démonter les ornements de la fontaine d’Angoulême, située au Poisson salé pour en réparer la mécanique intérieure. Ces ornements sont dans le genre arabesque, plus singuliers qu’imposants.

La fontaine du Poisson Salé se situait à l’intersection actuelle de la rue Sainte-Catherine et du cours Alsace et Lorraine. Elle donnait son nom à tout un petit quartier marqué par une ruelle et un marché (du Poisson salé).
En 1815, cette fontaine avait été réédifiée sur un nouveau plan. On faisait sortir l’eau par quatre jets de la bouche d’une cariatide à quatre faces. Cette figure a été remplacée par un cippe en fonte de fer, sous la mairie de M. le vicomte de Gourgues, en 182o.

25 avril 1819 L’imprimeur Coudert (voir 1810)
L’imprimeur Coudert annonce que, profitant de la nouvelle loi sur la presse qui détruit le privilège et la censure des journaux, il va reprendre le journal qu’il exploita jusqu’au 12 mars 1814 sous le titre d’Indicateur de Bordeaux. Nous observerons qu’il n’en sera que le propriétaire, car c’est un franc ignorant, même dans les notions les plus ordinaires de la typographie. C’est un ancien garçon de magasin de papeterie qui, s’étant associé il y a une quinzaine d’année avec un garçon imprimeur nommé Dubois, avait monté un journal avec l’aide d’un homme de lettres de Paris nommé Lepan. Il eut un procès avec ce rédacteur et avec son associé, escamota la femme de ce dernier et les honoraires de l’autre, et resta maître de la feuille qu’il parvint à faire prospérer à force d’intrigues et de bassesses auprès des fonctionnaires de Bordeaux.

Les imprimeurs Coudert et Dubois sont cités dans le Livre rouge de 1793.

29 avril 1819 Incendie des chais de JJ Bosc
Il y a eu aujourd’hui un violent incendie dans les chais de M. Jean-Jacques Bosc, négociant très occupé à Bordeaux, situés au coin des rues Ferrachat et du Port en Paludate. On évalue à près de 100 000 Fr. la valeur des marchandises qui ont été la proie des flammes ou des voleurs.

1° mai 1819 Maisons de bains
On a ouvert hier au public une maison de bains située au bout septentrional de la rue Jean-Jacques Rousseau. Cet établissement est tout à la fois agréable, commode et à un prix modéré. Il peut beaucoup prospérer lorsqu’on démolira les bains des Chartrons, du Chapeau rouge et ceux dits Orientaux qui, étant bâtis sur la Garonne, doivent disparaître lorsqu’on commencera à élever la façade du port sur le terrain du château Trompette à Bordeaux.

13 mai 1819 Athalie
On a représenté aujourd’hui, hier et avant-hier sur le Grand Théâtre de Bordeaux, Athalie avec ses choeurs. Talma et Georges aînée ont réuni leurs talents pour faire aller dignement cette tragédie qui n’avait pas été donnée ici, avec ses accompagnements et pompes premières, depuis l’ouverture de notre Grand Théâtre où elle fut représentée également pendant trois soirées consécutives. Quoique le prix ordinaire des places ait été double pour cette pièce, la foule y a toujours été extraordinaire et la salle était remplie 3 heures avant le lever du rideau. La représentation a satisfait les amateurs, soit dans le principal, soit dans les accessoires de cette tragédie et cet ensemble ne se rencontre guère jamais. Les grands Royaux doivent en être contents.

Le Grand Théâtre de Bordeaux a été inauguré le 7 avril 1780 avec la représentation de l’Athalie de Jean Racine.

20 mai 1819 Exhibition d’indiens
Il est arrivé hier dans ce port sur un navire des États-Unis une famille indienne composée de sept personnes dont deux jeunes femmes. Ces gens sont vêtus à l’européenne, sans en avoir les moeurs ni les manières. Ils sont conduits par un américain qui les a décidé à le suivre en France pour s’y faire voir comme des curiosités, quoiqu’ils ne soient rien moins que curieux. A leur tête est un vieillard septuagénaire qui se dit chef de la tribu indienne des Oneidas et qui subsiste d’une petite pension que lui fait le gouvernement des États-Unis parce qu’il a déterminé sa peuplade à s’incorporer avec les Américains et à vivre sous leur loi. Il se nomme Cornelius Sakayonta. Ces gens ne se montrent pas dans les rues pour piquer la curiosité sur laquelle ils espèrent lever un tribut. Nous doutons qu’ils y réussissent, quelque faveur qu’obtiennent les baladins en tout genre en France et malgré l’excessive badauderie des bordelais.

Le Véridique de Gand du 6 août 1819 rapporte : « Cornélius Sakayonta et sa famille sont arrivés à Paris. Le vieux sauvage vient apprendre la politique, et il ne pouvait mieux tomber ; il ne manquera ni de docteurs ni de doctrines. Notre indien a encore un but, aussi facile à remplir : il veut marier son fils, et c’est en France qu’il vient chercher une épouse bonne, douce et fidèle; on voit que les sauvages préfèrent les qualités du cœur à celles de l’esprit. M. Comte instruit de ces desseins, est venu lui offrir ses services; il lui a fait entendre que pour faire un bon choix, il fallait examiner le plus de personnes possible, et c’est sur le théâtre de M. Comte, qu’à commencer du 1er août, Sakayonta a reçu ses visites. Une épouse comme il la désire est la chose la plus facile du monde à trouver, surtout à Paris, et si son fils s’en retourne sans être marié, nous sommes tous persuadés d’avance que ce sera parce qu’il n’aura pu épouser toutes les femmes dignes de lui, qu’il aura pris le parti de n’en prendre aucune ».

2 juin 1819 Le temple protestant des Chartrons
Ouverture de la société biblique des protestants de Bordeaux au temple des Chartrons, à l’effet de distribuer à la classe indigente de la secte des exemplaires de la Bible ou du nouveau testament. Cette société s’organise à l’instar d’une pareille qui subsiste depuis deux ans à Paris, laquelle est la copie de celle de Londres. Voilà un nouveau moyen de prosélytisme imaginé par les calvinistes et dont le clergé catholique murmure beaucoup, sans pouvoir l’empêcher. Il est certain que les prêtres catholiques, tout en criant beaucoup en faveur de leur culte, ne font rien de grand pour le soutenir, s’imaginant que les cérémonies sont tout, sans y mêler aucune instruction publique qui explique l’économie de leur culte et le fasse aimer.

6 juin 1819 Une réflexion d’un paysan gascon
Diverses confréries dites du Calvaire ce sont promenées aujourd’hui à Bordeaux en chantant des cantiques pour se rendre processionnellement sur la place St André où la croix de Mission, qui y est adossée au chevet de l’église, s’élève depuis trois ans. Il était plaisant de voir ces bonnes gens faire leurs stations en-dehors d’une église sans y rentrer. Un paysan remarquant que beaucoup d’ex-voto sur la restauration, des bannières alors offertes à la duchesse d’Angoulême et le buste de Louis XVIII étaient multipliés dans l’intérieur de l’église et que la superbe Croix de Mission était dehors, où l’on se prosterne plus souvent que dedans, disait : »A Bourdeau, on a mis le Roi dans l’église et le bon Dieu dehors ». {écrit en Gascon}

Les croix de Mission sont apparues après la Révolution pour restaurer la pratique religieuse. En général, elles portent une inscription (celle du prédicateur) et la date de cette mission.

8 juin 1819 Mademoiselle Mars (voir 12 juin 1817)
Mademoiselle Mars, première actrice du théâtre français de Paris pour la comédie seulement, a débuté hier au Grand Théâtre de Bordeaux. C’est ce qu’on a vu de mieux pour le rôle d’amoureuse, quoique son embonpoint et son âge de 40 ans détruisent un peu l’illusion. Elle remplace dignement la demoiselle Contat qui excellait dans les mêmes emplois, surtout dans les pièces de Marivaux. On rehausse les prix d’entrée aux taux fixés lors des représentations simultanées de Talma et Georges aînée et le spectacle n’en est pas moins extrêmement plein.

14 juin 1819 Duels
Il y a eu aujourd’hui un duel à l’occasion des propos tenus par un garde national à un particulier qui n’avait pas voulu se découvrir à la procession du Corpus Christi qui eut lieu hier à Bordeaux. Les combattants en ont été quitte pour quelques amorces brûlées, sans blessure. Il n’en a pas été de même d’un autre duel qui a eu lieu le même jour par suite de disputes qui ont eu lieu au Grand Théâtre à l’occasion de quelque fille, entre un clerc d’huissier nommé Ribié et un négociant nommé Cave.

16 juin 1819 Suites du duel
Des jeunes spadassins ont donné hier à Bordeaux un spectacle passablement ridicule. Le curé de Saint-Paul ayant obstinément refusé de faire les prières de son culte pour M. Cave, un des duellistes mort dans l’affaire dont nous avons parlé avant-hier, ces jeunes gens, au nombre de plus de 60, ont promené le cercueil du mort, depuis sa demeure à la Rousselle jusque sur la place St André, où ils ont fait une station devant la croix de la Mission pour y réciter un De profundis, puis de là ont continué leur route vers le cimetière général où ils ont déposé le corps dans la fosse. Cette forfanterie est de l’invention de M. Monteuil, le jeune homme auquel la mort de Cave pourrait être attribuée, car c’est lui qui, par ses insultes, provoqua son adversaire Ribié au duel, qui aurait pu être facilement éteint car ce dernier, même sur le champ de bataille, voulait tirer en l’air et finir à l’amiable une rixe de théâtre qui ne devait pas occasionner mort d’homme.

28 juin 1819 Essais de charge du pont
On charge successivement d’une énorme quantité de pierres les piles du pont de Bordeaux pour en constater la solidité, parce qu’on vient de faire un changement notable à sa construction. Dans le premier plan, il était question de faire les arches en fer. Maintenant, elles doivent être formées partie en pierres et partie en briques pour des raisons d’économie. Il est étrange de voir retoucher un monument public dont la construction devrait être arrêtée définitivement afin que le changement qu’on y apporte ne nuise pas à sa solidité. Les briques qui doivent entrer dans la formation des arches sont faites avec la vase de la Garonne. Le nouvel ingénieur qui a fait adopter ce changement veut faire sa fortune, comme celui qui l’a précédé et espère y parvenir en conduisant de nouveaux travaux. Cependant, il prétend qui seront achevés en entier avec l’année 1821, aux termes de la loi de concession pour 99 ans aux actionnaires et aux bailleurs. Après le délai de ce bail, la propriété et la jouissance en reviendront à la ville qui fournit, ainsi qu’eux, 2 millions pour l’achèvement du pont.

La brique de parement extérieur provient de la vallée du Dropt. Les briques de la maçonnerie intérieure sont fabriquées à La Bastide, avec du limon de la Garonne, et cuites grâce à deux fours. La pierre est extraite des carrières de Saint-Macaire. Son durcissement au contact de l’air et de l’eau lui a donné une grande résistance

La brique de parement extérieur provient de la vallée du Dropt. Les briques de la maçonnerie intérieure sont fabriquées à La Bastide, avec du limon de la Garonne, et cuites grâce à deux fours. La pierre est extraite des carrières de Saint-Macaire. Son durcissement au contact de l’air et de l’eau lui a donné une grande résistance
30 juin 1819 L’entrepreneur de spectacles Beaujolais
La mairie a adjugé hier à M. Fargeot la ferme générale des spectacles de Bordeaux et la salle du Grand Théâtre pour 30 200 Fr. par an pour entrer en jouissance le 20 avril prochain. Cet adjudicataire comique est un ancien receveur des contributions de Barbezieux qui, ayant beaucoup vécu avec les filles de théâtre, s’est senti de la vocation pour gouverner une troupe de comédiens. Nous doutons qu’il soit aussi habile dans ce gouvernement que le sieur Cortay, dit Beaujolais, qui est le premier directeur du théâtre de Bordeaux qui a fait fortune à ce métier. Ce dernier était un ancien cocher qui, étant venu dans cette ville en 1797 avec un spectacle de fantoccini et ayant gagné beaucoup à le faire voir dans une baraque sur le pré du château Trompette, la métamorphosa en théâtre de Variétés, qu’il fit ensuite reconstruire en pierres sous le nom de salle de la Gaité, dont il est encore propriétaire. C’est en exploitant cette salle qu’il prit du goût pour le tripot comique et se porta adjudicataire du Grand Théâtre qu’il prit en 1804 à raison de 22 milles francs. Cette entreprise lui a tellement prospéré qu’il possède en ce moment pour plus de 100 000 Fr. de propriétés, quoi qu’il soit notoirement connu pour dépenser beaucoup avec les filles publiques. Le dit Beaujolais dirige il est vrai cette entreprise avec un art et un bonheur que n’ont eu aucun de ses devanciers. Il jouit de beaucoup de crédit auprès des autorités de la ville, ce qui le met à même de mener les spectacles à sa fantaisie, et ensuite recrute ses acteurs au rabais et s’applique leurs appointements presque tout en entier, tenant chez lui magasin de comestibles et d’articles divers de mode qu’il leur vend à crédit en conscience.

4 juillet 1819 Procession des Corps Saints
On a fait hier comme de coutume l’antique et insignifiante procession des Corps saints qu’on prétend que Charlemagne fit transporter des environs de Leytoure dans l’église Sainte Eulalie de Bordeaux. La pieuse promenade s’est achevée fort tranquillement dans une douzaine de rues où elle est passée, quoique l’on imprime dans le Mémorial Bordelais que le culte catholique n’y est pas respecté. Il y a mieux; pendant l’octave qui a précédé cette solennité, les bonnes gens ont eu la liberté de se faire frotter les yeux avec un reliquaire de Saint Clair qui faisait autrefois des miracles pour conserver la vue ainsi que son nom lui en donne la vertu.

D’après Wikipédia, « Les reliques de Clair sont préservées et conservées dans l’église et Cathédrale Saint-Gervais-Saint-Protais de Lectoure qui est bâtie, croit-on, sur l’emplacement des temples païens. Lors des grandes invasions, au IXe siècle, les reliques sont emportées à Sainte-Eulalie de Bordeaux, d’où le nom de saint Clair d’Aquitaine qui est le plus fréquemment donné. Elles y restent jusqu’en octobre 1858, où une translation solennelle a lieu pour les ramener à Lectoure en présence d’une foule considérable ».
Traditionnellement, Saint Clair était invoqué pour guérir les maux des yeux.

6 juillet 1819 Incendies et assurances
Un violent incendie a eu lieu hier en plein jour dans les chais de M. Dupuy, négociant aux Chartrons. Il a commencé dans la partie où étaient les eaux de vie par leur imprudent transvasement à la chandelle. Les ravages du feu sont considérables.
Les fréquents incendies arrivés depuis peu à Bordeaux viennent de suggérer un projet d’assurance mutuelle contre cet événement à M. Desfourniel, ancien négociant, qui a de tout temps visé à obtenir de l’argent et de la célébrité par faits et méfaits. Ce projet n’empêche pas de lui préférer l’établissement d’assurance générale contre l’incendie et la grêle, formé à Paris par une compagnie dite du Phénix français, à l’instar d’une autre qui existe sous le même nom à Londres.

6 juillet 1819 Les Célérifères des Messageries
Une autre nouvelle invention des spéculateurs est celle des Messageries, dites Célérifères, qui abrège actuellement de 12 heures la route de Paris et ne prennent que 60 Fr. aux voyageurs. Encore y en a-t-il qui sont transportés à moins de frais, soit sur l’impériale, soit dans la caisse du derrière de la voiture. Elle peut porter actuellement vingt-deux personnes en tout. Il arrive de temps en temps des accidents à ces Célérifères pas suite de leur vitesse et de leur surcharge, qui occasionnent la plus prompte arrivée des voyageurs dans l’autre monde. Mais ces accidents ne touchent guère les entrepreneurs qui n’en garantissent point par leur prospectus et qui n’ont pas encore de bureau d’assurance de la vie.

Sur les Célérifères, on peut consulter le site : http://www.attelage-patrimoine.com/article-la-diligence-le-celerifere-115682255.html
« Le Célérifère … est composé:
1° d’une berline d’une forme aussi élégante que commode, contenant 6 personnes, savoir trois sur le devant et trois sur le derrière.
2° d’une espèce de calèche ouverte, attachée par l’arrière à la dite berline, et qu’on a appelée galerie à cause de sa forme ovale qui ressemble à un petit bateau. Cette galerie contient 4 personnes assises en face les uns des autres. …
3°sur le devant de l’impériale, et dans toute sa largeur, est pratiqué un siège qui peut contenir trois personnes. Il est séparé du reste de la superficie par un dossier en fer. …L’impériale elle même est construite de manière à supporter les plus grands poids et entourée d’une galerie en fer pour retenir les effets qu’on pourrait y déposer.
Dans la voiture d’hiver, la galerie, au lieu de rideaux de cuir, est fermée par des panneaux percés sur trois ou 5 points pour les glaces.
Le siège est remplacé par une calèche qui contient six places y compris celle du cocher…l’impériale de la calèche peut se replier sur celle de la berline. … »

14 juillet 1819 Caron : un bourreau chiropracteur
On vient d’arrêter le nommé Caron, oncle du bourreau de Bordeaux, comme prévenu d’être porteur d’un diplôme surpris à la faculté de médecine de Paris, au moyen duquel il exerçait dans la basse classe bordelaise. Voici les circonstances qui ont donné naissance à cette arrestation. Le peuple, dans toute les villes, a supposé chez les bourreaux un talent particulier pour réduire les luxations et les fractures. D’après ce préjugé, Caron était depuis quelques années appelé chez les gens du peuple pour panser les membres cassés ou disloqués, parce qu’il a été bourreau pendant la minorité de son neveu qui avait hérité de cette place. Un chirurgien de Bordeaux n’ayant pas guéri assez promptement une fracture au tibia il y a quelques mois, on appela Caron qui prétendit que la fracture existait toujours et qui fit un nouvel appareil au malade. Ce dernier ne s’en trouva pas mieux qu’auparavant et, de son côté, le chirurgien prétendit que Caron avait fracturé le malade pour prouver qu’il n’avait pas été traité convenablement. Ce dernier est présenté à des chirurgiens qui sont de l’avis de leur confrère. La faculté dénonce Caron à l’autorité comme se permettant d’exercer l’art de guérir sans connaissances ni autorisation. L’inculpé confond ses accusateurs en police correctionnelle en exhibant un diplôme de médecin. On prétend maintenant, ou que ce diplôme est un faux, ou que Caron l’a acheté de quelque élève qui l’a fait expédier sous ce dernier nom pour le compte de celui qui le porte, mais que le dit Caron n’a jamais étudié en médecine. C’est pour parvenir à éclaircir ces singuliers doutes qu’on a mis en arrestation ce docteur de fabrique pseudonyme.

14 juillet 1819 Réflexions sur les aérostats
On apprend que la dame Blanchard vient de périr en faisant, dans une fête à Paris, sa soixante-cinquième ascension aérostatique. Son mari était mort par suite d’un rhumatisme qu’il avait attrapé dans les nues et elle même faillit se noyer à Bordeaux, il y a environ une douzaine d’années, en s’élevant avec un ballon mal rempli, dans une expérience qu’elle tenta au château Trompette. Tous ces voleurs dans l’air doivent y terminer leur carrière aventureuse. Il n’y a que l’inventeur d’un aérostat M. Montgolfier, qui n’est pas mort à cheval sur un ballon, car il a eu la prudence de ne monter dans aucun. Il s’est borné à constater l’exactitude de son invention dans son cabinet. Elle paraît plus surprenante qu’utile. L’aérostat, disait Franklin, est encore un enfant : il peut devenir un grand homme; peut-être me sera-t-il qu’un sot.

Sur l’accident à Bordeaux de la dame Blanchard, voir 4 février 1806.

2 août 1819 Eloge de Tourny … et de Bernadau !
Le Conseil général du département vient de voter une statue publique au grand Tourny, intendant de Guyenne de 1743 à 1759, l’un des magistrats les plus zélés pour le bien public que Bordeaux ait eu jusqu’à présent. C’est à lui que cette ville doit les embellissements qui la décorent et qu’on n’a presque pas augmenté, quoiqu’il y ait eu, depuis son administration, des temps où l’état brillant des affaires aurait permis de nouveaux travaux publics. On a joui longtemps des fruits du génie décorateur de cet intendant, sans qu’aucun écrit l’aie signalé à l’admiration publique. Nous sommes le premier écrivain qui lui ait rendu publiquement justice dans nos Antiquités bordelaises, puis dans les Annales de Bordeaux. C’est nous qui, ayant découvert en 1804 un portrait chez M. Dufau, ancien notaire de cette ville, l’avons fait connaître dans plusieurs journaux et avons déterminé l’administration municipale à faire faire le buste de Tourny qu’on peut voir à l’hôtel de ville, puis son portrait gravé par Lacour en 1810. Nous avons concouru pour le prix de l’éloge de Tourny, proposé par la société des sciences, qui n’a pas eu honte de violer toutes les convenances en adjugeant la couronne à l’un de ses membres qui, par cette seule qualité, ne devait pas être admis au concours. Nous parlons en toutes circonstances et de plusieurs autres relatives à Tourny dans divers endroits de ces manuscrits. Que notre famille s’en souvienne et s’en honore afin qu’on rende un jour la tardive justice qui méritent nos travaux !
J’ai fait un peu de bien, c’est mon meilleur ouvrage.

Voir sur ce sujet 26 mai 1806. Cette statue sera inaugurée en 1825.

16 août 1819 Le pont sur la Dordogne
On commence les travaux du pont sur la Dordogne devant Libourne. C’est ce qu’aura fait de mieux le ministre Decazes, quoiqu’il n’ait eu en vue dans ce moment que d’améliorer ses propriétés dans cette ville et sur la nouvelle route de Paris qu’il fera passer dans ses terres comme de raison. Nous disons ses terres, car d’un petit manoir qu’il avait prés de Guitres, au lieu appelé le Gibeau, il a fait un vaste domaine avec un magnifique château par suite d’une grande acquisition qu’il a ajouté à son petit bien de campagne. Il y a 200 ouvriers de tous genres qui y travaillent depuis un an. C’est un établissement digne d’un prince. Notre excellence y a dépensé un demi-million. Cela rappelle les somptueux embellissements du château de Vaux, qui précédèrent et peut-être occasionnèrent la chute terrible du surintendant Fouquet. M. Decazes paraît être sur le point de voir finir son extraordinaire faveur, mais la fortune qu’il a faite en attendant lui restera, et cela console dans la disgrâce.

1° septembre 1819 Un Persan à Bordeaux
Il est arrivé hier à Bordeaux un seigneur Persan qui voyage en Europe pour se consoler des humiliations qu’on lui aurait réservées dans son pays, où il a été déplacé par quelques intrigues de cour. Il conserve le costume oriental quoiqu’il parle la langue française. On dit qu’il écrit les mémoires de ce voyage. Il serait plus avantageux qui nous fit connaître l’état de la Perse que de travestir celui de l’Europe.

7 septembre 1819 La donation du duc de Richelieu (voir 10 février 1819)
Le roi vient d’autoriser les hospices de Bordeaux à accepter la donation que le duc de Richelieu leur fit il y a quelques mois du Majorat qui a été décrété en sa faveur et qui est de 50 000 Fr. de rente par an. Voilà une bien grande faveur pour un bien court service dans le ministère. Il le quitte, de dépit de n’y pas dominer et de voir que M. Decazes lui a damé le pion auprès du Roi. Cette donation de Richelieu est destinée à construire un hospice à Bordeaux en remplacement de celui qui existe et dont la translation hors de la ville est désirée depuis longtemps.

26 septembre 1819 La fille du duc de Berry
Le courrier apporte la nouvelle de l’accouchement de la duchesse de Berry. Comme elle n’a mis au monde qu’une fille, la cloche et le canon que la mairie devait faire jouer pour informer les Bordelais de cet évènement n’ont fait aucun bruit et la députation que le conseil municipal avait déjà nommé à cet effet pour aller en cour a dû rengainer son compliment. Tout était déjà prêt comme si l’on était sûr de la naissance d’un prince, qu’on espérait être nommé duc de Bordeaux et l’adjoint Beaubens (?) avait déjà devancé ses co-députés à Paris.

1° octobre 1819 Bateau à vapeur
Un nouveau bateau à vapeur a remplacé aujourd’hui l’ancien pour le service du transport des voyageurs par eau de Bordeaux à Langon. Les entrepreneurs commencent en même temps à ajouter à ce bateau un carrosse qui ira en 1 jour de Saint-Macaire à Agen pour 16 Fr.. Si ce carrosse peut prendre, il ruinera les voituriers et aubergistes depuis ces deux villes, comme le bateau à vapeur a écrasé les bateliers qui exploitaient les divers ports, depuis Bordeaux à Langon. Dans un pays peuplé, les mécaniques substituées aux bras de l’homme doivent être nuisibles à l’industrie et même à la population.

3 octobre 1819 Mesures contre l’épidémie
Il a été installé aujourd’hui à Pauillac, en vertu d’un arrêté préfectoral, une commission sanitaire chargée de visiter tous les navires entrant en rivière et de faire faire quarantaine à ceux qui viendraient de quelque port dans lequel régnerait une maladie épidémique ou qui aurait à bord des malades suspects. Cette mesure a été provoquée par la nouvelle qu’on vient de recevoir de Cadix que la fièvre jaune y a été apportée récemment et que la contagion se répand de cette ville dans l’Espagne. L’entrée des frontières par les Pyrénées va être sévèrement interdite aux voyageurs qui pourraient nous apporter la peste de la péninsule. Ce malheureux pays est menacé de nouveau de ce fléau qu’il a reçu du vaisseaux l’Asia qui venait d’apporter au roi castillan le dernier gallon qu’il recevra très probablement des colonies de l’Amérique du Sud.

3 octobre 1819 Substitution de médailles au pont de Bordeaux
Depuis quelques jours, on travaille à démolir une partie des colonnes du pont de Bordeaux afin d’en extraire les médailles en l’honneur de Napoléon, qui avait décrété et fait commencer ce monument. On doit y substituer des médailles de Louis XVIII, auquel personne ne songeait alors en France, même dans le troupeau de ceux qui se donnaient pour des hommes monarchiques et qui acceptaient et briguaient les faveurs du gouvernement impérial. C’est le maire de Bordeaux qui a imaginé cette substitution de médaille et qui fera payer les nouvelles sans renoncer au métal des anciennes. Pauvre homme qui croit faire disparaître avec un arrêté un fait historique incontestable en Europe et dont on se rappellera bien autrement que de sa mairie.

8 octobre 1819 Nouvelle attaque contre la famille Decazes
Grande nouvelle dans les journaux ministériels ! L’enfants dont s’est accouchée il y a deux ou trois mois la princesse allemande, nouvelle femme de Mgr le Comte-Pair Decazes, ministre dirigeant en France, a été tenu sur les fonds baptismaux par le roi et la duchesse d’Angoulême en personne, le 2 de ce mois dans la chapelle du Louvre. Il n’y a pas dans l’histoire des favoris exemple d’une aussi subite élévation que celle de ce fils d’un petit avocat d’une très petite ville (Libourne) où l’on distingue et honore le père Decazes sous le sobriquet de Cazes-lou-couquin et qu’il a bien mérité. Ce qu’il y a de plaisant, c’est que ce dernier est propriétaire du château de Fronsac, bâti par le cardinal de Richelieu et démoli par le Maréchal de Richelieu, deux fameux intrigants politiques que M. Decazes prend pour modèles. Il est bon d’observer que la soeur de ce dernier, femme Princeteau, est de la société particulière de Louis XVIII et est en grande faveur à la cour où on la nomme la Princesse Toto.

13 octobre 1819 Loups
D’après un relevé donné par le préfet de la Gironde dans son journal-placard intitulé Feuilles du Dimanche, il a été tué dans le département pendant l’année actuelle 138 loups, louves et louveteaux. On s’y plaint encore beaucoup des ravages que font ces animaux, contre lesquels on néglige d’organiser des battues générales. Ainsi, le calcul préfectoral doit être enflé, comme toutes les nouvelles officielles.

15 octobre 1819 Inventions bordelaises
Il n’est bruit que d’inventions nouvelles dans Bordeaux. Deux habitants nommés Troquart et Durassier y font publier dans les journaux l’expérience qu’ils viennent de faire sur le Dropt, d’un chariot au moyen duquel il transporte un bateau chargé dans un endroit où cette petite rivière offre un rocher qui intercepte sa navigation. 
D’un autre côté, un tourneur nommé Saget offre pour 1000 Fr. un moulin en forme de cabriolet où celui qui le monte peut moudre en se promenant 1 hectolitre de blé par jour. Nous doutons qu’aucune de ces voitures mécaniques puisse conduire leurs inventeurs au temple de la fortune.

18 octobre 1819 Le général Cambronne à Bordeaux
Le général Cambronne, auquel on attribue ce mot à la bataille de Waterloo : « La garde impériale meurt et ne se rend pas » est arrivé hier à Bordeaux, venant de Nantes où il s’est retiré après le jugement qui l’a absous d’avoir commandé durant le règne des Cent-Jours. Tout le monde se porte en foule sur les pas de ce militaire et des sérénades le poursuivent devant son logement. Ces honneurs doivent le fatiguer par leur cohue et ont l’air dérisoires si l’engouement d’un côté et le dédain de l’autre n’étaient pas également excessifs dans les parties.

On sait que Cambronne ironisera sur la phrase qui lui a été attribuée : « Je n’ai pas pu dire « La Garde meurt mais ne se rend pas », puisque je ne suis pas mort et que je me suis rendu ». On a souvent contesté la réponse qui a illustré Cambronne (son fameux : Merde !) et il semble qu’elle soit née sous la plume d’un journaliste, Michel Balisson de Rougemon, qui, dès le 24 juin 1815, la publia dans un article du Journal général de la France.

5 décembre 1819 Menace des travaux du pont sur la place Bourgogne
On agrandit le chantier dans lequel on travaille aux objets du pont de Bordeaux sur la rive gauche de la Garonne et ce chantier vient d’être prolongé dans sa clôture jusque vis-à-vis la rue du Pont Saint-Jean, c’est-à-dire du double de sa longueur. Cela amène une nouvelle activité dans les travaux de ce pont, dont deux arches sont déjà commencées du côté de la Bastide. L’élévation donnée à ces arches fait craindre que les maisons de la place Bourgogne ne soient menacées de perdre leur rez-de-chaussée qui pourrait bien être couvert par le surhaussement à donner au sol de cette place pour adoucir la montée au chemin du pont.

27 décembre 1819 La Tribune de la Gironde contre Lainé
Peu de personnes ont compris l’avis suivant inséré dans la Tribune de la Gironde et dont nous croyons devoir conserver le texte : « On a perdu depuis Saucats jusqu’à la rue St François la collection du Journal de Bordeaux pour l’an second. Bonne récompense à qui la rapportera au bureau de cette Feuille». Cela veut dire que les rédacteurs de la Tribune désirent se procurer la collection dont il s’agit, espérant y trouver des articles concernant M. Lainé, expositifs d’une doctrine différente de celle qu’il professe actuellement. Ils ont le projet de jouer un tour à plusieurs personnages de la ville en rapprochant leur conduite actuelle de celle qu’ils ont eue dans un temps malheureux. Ce rapprochement débutera par M. Lainé que l’on veut malmener, si l’on se rappelle qu’il a un bien de campagne à Saucats et qu’il demeurait rue Saint-François à Bordeaux. La suite apprendra si nous avons conjecturé juste.

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