Année 1824

2 janvier 1824 Etrennes
On a vu hier combien l’art des futilités s’est perfectionné par la variété des objets en bonbons et cadeaux d’étrennes qu’on remarquait chez les confiseurs. Leurs boutiques étaient remplies d’élégantes et assiégées au dehors par des nuées de mendiants.

5 janvier 1824 La Bibliothèque de Bordeaux
Après 18 mois de clôture, on rouvre aujourd’hui la bibliothèque de Bordeaux dont les livres épars en divers dépôts viennent enfin d’être classés dans les deux nouvelles salles ajoutées à cet établissement. Le catalogue contient 37141 articles. Il n’est encore transcrit qu’aux deux-cinquièmes. On ne le fera pas imprimer, comme je l’avais demandé, parce qu’il contiendrait au moins cinq volumes et qu’on ne pourrait espérer d’en placer assez d’exemplaires pour en retirer même le quart des frais. Il est vrai que ce catalogue ne ferait pas au honneur au bibliothécaire qui est censé l’avoir rédigé et qui a commis des âneries que j’ai reconnues dans des articles même bien triviaux, dès le premier jour où je me suis présenté dans cette bibliothèque. Elle est bien mal administrée quoiqu’elle ait déjà coûté beaucoup à la ville par les adjoints et les copistes qu’on y a payés depuis 10 ans qu’on travaille à la mettre en ordre.
Le bibliothécaire en chef, M. Monbalon, n’est qu’un ignorant quoique docteur en médecine. Ayant été nommé administrateur du département en 1790 par les électeurs de Bourg où il faisait sa rigoureuse (voir plus bas), comme médecin nouvellement reçu, il parvint à se faire nommer conservateur de cette bibliothèque lors de la suppression de l’Académie à qui elle appartenait. Je l’ai vu alors ne pas savoir même désigner le format d’un livre qu’en en indiquant la grandeur sur son bras, comme un garçon tailleur. Il a pour adjoint M. Séjourné, ancien clerc de notaire que Bonaparte avait nommé inspecteur de la Librairie de Bordeaux sur la recommandation de l’intrigant Decazes, alors lecteur de la mère de l’empereur et l’amant de sa soeur cadette Hortense. Le chef des copistes et grand débarrasseur de cette Bibliothèque se nomme Noël. C’est un petit juif qui a beaucoup de suffisance parce qu’il sait lire et relever le titre des livres et connait à peu près leur format et leur classe, comme ses frères en Israël connaissent la valeur des métaux et des vieilles hardes en les maniant. Ce garçon fait la mouche du coche dans cet établissement et répond pour le bibliothécaire, auquel il a appris à distinguer et débrouiller les numéros des cartes sur lesquelles les titres des livres sont transcrits assez correctement quand ils sont en français ou en hébreu. Ce bibliothécaire a corrigé les titres écrits en latin et son adjoint ceux qui sont en italien ou en espagnol. Ils font à eux trois même une petite polyglotte, mais ils ne valent pas un bibliographe à demi-instruit.

L’avis de Bernadau sur Monbalon est, encore une fois, bien négatif. Le Mémoire de Blandine Chicaud : Les origines de la Bibliothèque de Bordeaux, 2012, précise le rôle déterminant de ce bibliothécaire : « Un autre projet accapare Jean-Baptiste Monbalon de 1796 jusqu’à sa retraite : le catalogue des fonds de la bibliothèque. En effet, plusieurs catalogues des divers fonds rassemblés au sein de la bibliothèque sont disponibles (notamment celui des collections de l’Académie de 1790), mais les ventes, restitutions, pertes et achats, amènent le bibliothécaire à décider la création d’un catalogue unique remis à jour. Le 7 octobre 1824, Monbalon apprend que Charles X autorise l’impression de ce catalogue, aux frais de l’Etat.
La bibliothèque de Bordeaux est la seule à avoir bénéficié de ce traitement, et l’on ne sait pas exactement aujourd’hui ce qui a motivé cette décision. Le directeur de l’Imprimerie Royale, Monsieur de Villebois, était un ancien adjoint de M. Monbalon, c’est peut-être ce qui a permis à la bibliothèque de Bordeaux de bénéficier de cette faveur. Finalement, ce sont cinq volumes et leurs suppléments qui sont produits, pour un total de 37 683 titres.
L’investissement du directeur envers la bibliothèque de Bordeaux est sans limite, et il œuvre pendant 34 ans à en faire une des meilleures de France. »
Faire sa rigoureuse signifie faire son stage.

8 janvier 1824 L’Athénée
On a commencé à jouer hier la Comédie bourgeoise dans la salle de l’Athénée qui a été disposée en conséquence par le propriétaire de ce local bâti il y a 24 ans pour servir de Muséum d’instruction publique par les sieurs Rodrigues et Goethals qui en avaient fait un objet de brocantage scientifique.
Cette troupe se compose de divers artisans qui se font siffler pour leur plaisir, et de deux anciennes actrices qu’on paye, à défauts de bourgeoises qui aient voulu y jouer. Elles représentaient auparavant dans une baraque près du marché des Grands hommes. Les frais de ce théâtre sont faits par soixante souscripteurs qui donnent par an trois louis pour leur entrée personnelle et payent 15 sous chaque billet qu’ils prennent à chaque représentation pour donner à leurs connaissances. On y joue la comédie et les pièces à vaudeville avec assez de rondeur.

L’Athénée, l’ancien Museum de Rodrigues et Goethals, était situé rue Mably (voir 18 décembre 1822).

16 février 1824 Bals publics
Parmi les bals publics en vogue dans cette ville, on remarque celui qui vient de s’ouvrir dans le faubourg des Gahets et qui n’est peuplé que de régrattières et de compagnons de divers métiers. On n’y paye contre le droit d’entrée que trois sous par contre-danse. Il est annoncé par des affiches sous le titre imposant de salon de Therpicore et est connu en ville sous le nom ridicule de Tâte-poupe.

22 mars 1824 Loup enragé à Pessac
On vient de tuer à Pessac un loup énorme que l’on dit enragé et, comme il avait mordu des chiens du pays, le préfet a ordonné d’abattre à Bordeaux et dans les communes environnantes tous les chiens qui seraient trouvés non muselés et sans leurs maîtres.

1° avril 1824 Distractions
Il n’est bruit parmi les dames que d’un cosmétique merveilleux nommé Chippi qui est destiné à rafraîchir leurs figures et ailleurs pour réparer des ans l’irréparable outrage.
On a fait hier au Vauxhall et à Vincennes l’ouverture d’un exercice de patins à roulettes avec lesquels on glisse sur un plancher comme sur la glace. Cet exercice est imité du ballet de la Laitière polonaise que l’on doit à M. Blache, maître de ballet du théâtre de Bordeaux. On a même perfectionné l’invention, car le serrurier qui construit ces nouveaux patins d’été en a placé sous les pieds d’un cheval de bois avec lequel il se promène en ville et se fait suivre de tous les polissons. Nous ne croyons pas que tout cela mène promptement à la fortune des inventeurs de cette drôlerie (Note de Bernardau : un danseur nommé Rabillon s’est annoncé comme professeur dans cet exercice et en donne des leçons aux amateurs des deux sexes).

Jean-Baptiste Blache de Beaufort (1765-1834) est un danseur et maître de ballet qui accomplit l’essentiel de sa carrière en province, principalement à Bordeaux, où il succède à Jean Dauberval. Il travaille brièvement à l’Opéra de Paris où il monte Le Barbier de Séville (1806) et Les Fêtes de Vulcain (1820). Il restera maître de ballet au Grand Théâtre de Bordeaux jusqu’en 1821, puis cèdera sa charge à son fils Alexis.
On attribue l’invention des patins à roulettes à John Joseph Merlin (1735-1803) originaire de Huy, en Belgique. Il eut l’idée, vers 1760, d’adapter le patinage sur glace à la terre ferme en fixant des rouleaux en métal sur une plaque de bois. En 1823, Tyers créé le patin à roues alignées nommé « Rolito ».

12 avril 1824 Dégagement de la place Royale
On démolit les deux cafés qui existaient en planches depuis une vingtaine d’années sur un bout du parapet de la place Royale afin de dégager le quai de tout ce qui en dégradait le coup d’oeil.

20 avril 1824 Rue Bonaventure
En face de la rue de la Comédie, en creusant ces jours derniers les fondations d’une maison destinée à faire angle avec la rue Esprit des Lois, nommée rue d’Angoulême, on a rencontré à la profondeur de 12 à 15 pieds le pavé d’une autre rue. Elle existait dès le XVI° siècle et portait le nom de rue Marseille; on l’appelait aussi rue Bonaventure. Elle disparut en 1677 sous les remblais que nécessitèrent les augmentations faites à la même époque au château Trompette. On démolit en même temps les maisons de 10 autres rues voisines pour étendre le glacis de cette forteresse. Ce qui est plus regrettable, l’édifice romain connu sous le nom des Piliers de Tutelle fut aussi démoli. Il était situé à l’extrémité orientale de la grande terrasse du café de la Comédie, ayant la façade des colonnes tournée vis-à-vis la rue Mautrec. Maintenant, ni le monument romain, ni le fort construit par Vauban, n’existent plus. Il y a des arbres en attendant des maisons.

23 avril 1824 Séance de l’académie des Sciences
Séance publique et peu nombreuse de l’Académie des Sciences de cette ville qui n’en avait pas tenu depuis 18 mois. Le président Dargelas (note de Bernadau : Etant venu à Bordeaux en 1792 pour étudier la chirurgie comme garçon perruquier, il se mit à donner des leçons d’écriture en ville, se faufila dans la société naissante des sciences de cette ville en ramassant des insectes, monta une pension piètre, puis y voulant enseigner la botanique, se fit donner la place de démonstrateur du Jardin des Plantes où il figure assez ridiculement, de l’avis des personnes instruites dans cette science qui sourient de sa charlatanerie herbière) a fait un discours sur les avantages de la botanique; le secrétaire Lacour (note de Berndau : Bon graveur et piètre écrivain, quoiqu’il veuille parler de tout) apprend, dans le compte rendu des travaux de la société, qu’elle s’occupe toujours de belles choses, quoique personne n’ait voulu de ses prix cette année. Ensuite, les docteurs Capelle et Gintrac ont, le premier fait l’éloge du vieux médecin Cornet et l’autre du pédant Latapie (note de Bernadau : Le bonhomme Latapie, qu’on dit bâtard de Montesquieu, a cherché deux fois à tenter plusieurs moyens d’avancement et d’illustration qui lui ont peu réussi, parce que, avec beaucoup de connaissances générales, il n’était pas bien élémenté dans aucune et que d’ailleurs il n’avait pas la tête assez froide pour suivre un plan avec persévérance. Il a suivi le barreau sans succès, a été quelques temps inspecteur des Manufactures en Guyenne, puis démonstrateur de Botanique, professeur de langues anciennes et d’histoire naturelle à l’école Centrale de Bordeaux, puis professeur de grec au collège de cette ville. Il a successivement perdu toutes ces places, par les ridicules qu’il s’est donné en les exerçants. Au reste M. Latapie ne manquait pas de mérite et de vertus, mais bien de prudence et de ce bon esprit et de cette rectitude de sens qui fait apprécier les devoirs de son état et qui fait parvenir à la découverte des vrais moyens pour remplir ses obligations auxquelles on est tenu pour se maintenir à sa place), deux académiciens assez obscurs qui viennent de trépasser incognito.

Sur Latapie, voir de nombreuses notes élogieuses, dont la dernière du 1° octobre 1823.

25 juin 1824 La première rosière de la Brède
On célèbre aujourd’hui à la Brède le couronnement de la rosière qu’y a fondé l’an passé feu M. Latapie. Cette cérémonie a été faite conformément aux intentions du fondateur, sauf que Mme de Montesquieu s’est faite représenter par une dame Dubernard, femme d’un ancien adjoint, quoi qu’en ait dit le contrat dans les journaux de Bordeaux. Nous étions présents à la cérémonie et l’on nous a dit à la Brède que, d’un côté, la vanité de la dame de Montesquieu souffrant de paraître dans une fête de roturiers, elle s’était dite malade à Bordeaux, que, d’un autre côté, elle craignait d’être obligée de donner un repas dans cette circonstance et qu’elle n’aimait guère à se mettre en dépenses. Aussi cette famille n’est maintenant estimée à la Brède qu’à l’inverse du grand Montesquieu. On a même remarqué dans cette fête qu’il n’y était venu personne du château : cependant, elle est bien propre à l’honorer. Nous finirons en consignant ici le nom de la Couronada de la Brède qui est Mélanie Giraudeau, fille d’un artisan de la commune.

28 juin 1824 Eclairage par le gaz hydrogène
Ordonnance qui autorise une compagnie formée pour l’entreprise de l’éclairage de la ville de Bordeaux par le gaz hydrogène. Ce gaz est un procédé déjà pratiqué à Paris depuis deux ans pour l’éclairage de plusieurs établissements particuliers et sur lequel l’avis des gens de l’art n’est pas encore unanime, parce que ses résultats ne paraissent pas à l’abri de divers inconvénients. Il est arrivé plusieurs fois à Paris que plusieurs cafés éclairés par le gaz hydrogène ont été tout à coup plongés dans l’obscurité parce que ce fluide a manqué ou s’est trouvé arrêté dans la conduction qui le distribue aux établissements abonnés. D’autres fois aussi, ces établissements ont été empuantis part une subite déperdition du gaz, matière produite des corps animaux. En fait d’inventions, il faut attendre l’expérience pour se prononcer.

Le 23 janvier 1824, Jean Benel, négociant bordelais, crée une société anonyme autorisée par ordonnance royale du 23 juin 1824, la Compagnie d’éclairage de la Ville de Bordeaux. Le procédé du gaz à hydrogène n’est alors pas nouveau, puisque c’est un français, Philippe Lebon qui, en 1799 brevette la thermolampe qui allait révolutionner l’éclairage urbain (voir 14 vendémiaire 1801).
C’est en 1832 que démarra l’installation du gaz à Bordeaux avec la construction d’une usine, rue Judaïque. Le gaz est alors manufacturé : la combustion du charbon dans des chambres de carbonisation en fonte libère du méthane, emmagasiné dans des gazomètres ; ce gaz est alors injecté sous pression au réseau.

2 juillet 1824 Bains sur les quais
Commencement des travaux pour la construction de deux Bains sur des terrains du château Trompette. C’est une spéculation particulière faite par une compagnie, à la tête de laquelle est M. Cambon, ancien négociant de cette ville, qui est l’auteur du projet. On pense bien que ces bâtiments n’auront ni la magnificence ni l’utilité des thermes romains. Mais ils feront disparaître les gothiques masures qui embarrassent les bords de la Garonne au Chapeau Rouge et aux Chartrons, parce qu’on démolira ces derniers bains lorsque les nouveaux seront parachevés.

On verra en 1826 que, M. Cambon ayant fait faillite, c’est M. Balguerie-Stuttenberg qui mènera à leur terme ces travaux.

10 juillet 1824 Comblement de puits
Comblement d’un puits existant au milieu de la rue Sainte Eulalie comme dangereux à la sûreté publique. On en a fait autant l’an passé aux puits qui étaient rue du Loup et des Bahutiers. Mais en supprimant ces moyens d’utilité publique, on n’aurait pas dû négliger les fontaines qu’on a laissé perdre sur la place Royale et dans la rue de la Vieille Corderie.

25 juillet 1824 Eloge de Millanges
J’envoie à la Société Royale des Sciences de Limoges, dont je suis correspondant, un éloge du célèbre imprimeur Millanges pour concourir pour le prix annuel d’éloquence de cette année. L’ouvrage est faible de style, attendu que je ne me suis avisé de le faire que le mois prochain et qu’il aurait été convenable de lui donner une forme un peu plus oratoire, en en faisant une nouvelle copie. Si par mystère j’avais le prix, j’ai déclaré l’abandonner pour servir de récompense à l’action qui, au jugement de la dite Société, paraîtra la plus vertueuse, et qui aura été faite dans l’année à Bordeaux, lieu de naissance de Millanges. Heureux si mes loisirs servent les bonnes moeurs.

28 juillet 1824 Certificats de complaisance
Le tribunal correctionnel vient de condamner à un an de prison deux chirurgiens qui ont tenté de faire épurer de la conscription un jeune homme en lui procurant une maladie supposée. Ce qu’il y a d’étrange, c’est que c’est le conscrit qui a eu l’impudence de déférer aux tribunaux ceux qui ont cherché à le servir, lorsqu’il avait été convenu que ces derniers rendraient les 150 Fr. qu’il leur a comptés, dans le cas où le conscrit ne serait pas exempté du service. Les chirurgiens sont blâmables d’avoir fait un marché illicite, mais la morale réprouve celui qui a réclamé contre ses propres conventions et qui perd deux hommes sans rien gagner.

5 août 1824 Baron de Montesquieu
Mort du baron de Montesquieu à Londres, âgé de 75 ans. C’était le seul fils du fils unique de l’auteur de l’Esprit des lois. Il ne reste pas d’enfants. C’était un homme assez insignifiant. Il était colonel de Vexin infanterie à la révolution. Bonaparte lui avait fait remettre ses biens séquestrés pour émigration, par respect pour la mémoire de son grand-père. Il n’était guère digne de faveur.

Charles Louis de Secondat, baron de Montesquieu, homme de guerre français, petit-fils et dernier descendant direct de Montesquieu, naquit à Paris vers 1755. Il décéda le 27 juillet 1824 à Bridge Hall, près de Cantorbéry (Grande-Bretagne).
Le régiment de Vexin est un régiment d’infanterie du Royaume de France, créé en 1674.

24 août 1824 L’électricité au secours du mal de dents
En ce moment un sieur Fosembas, ancien maître de pension à Bordeaux et maintenant directeur des Bains minéraux, se mêle de guérir du mal aux dents par le moyen de l’électricité. Cela coûte 2 francs par séance. L’opérateur n’a pas force chalands, ceux qui l’ont été ne paraissant avoir obtenu un soulagement momentané que par la puissance de l’imagination, qui est seule électrisée. On a tenté autrefois et sans succès de guérir les douleurs rhumatismales par le même moyen. C’est un réchauffé du fameux magnétisme animal inventé en 1783 par le docteur Messmer qui prétendait nous débarrasser des médecins en nous donnant des convulsions et des crises produites par l’exaltation factice de l’imagination et du somnambulisme.

18 septembre 1824 Mort de Louis XVIII
On apprend le décès de Louis XVIII arrivé samedi passé 16 du courant à 4 heures du matin, par suite des infirmités dartreuses et goutteuses qu’il éprouvait depuis de longues années. Les ministres l’ont fait vivre administrativement autant qu’ils ont pu, car il y a de lui une grande ordonnance sur l’organisation de la marine qu’ils lui ont fait signer le 12 de ce mois. Depuis cet été, sa santé s’était tellement affaiblie, qu’on regardait sa mort comme très prochaine et que les deuils de cour se préparaient presque ostensiblement. Son frère qui lui succède a pris le nom de Charles X.

10 octobre 1824 Buste de Tourny (voir 2 août 1819)
On a placé hier au milieu de la place de Tourny, le piédestal d’une statue qui doit être élevée en ce lieu à la gloire du célèbre intendant de ce nom, au zèle duquel Bordeaux doit ses principaux embellissements. C’est à l’attention obstinée que j’ai mis à parler de lui dans mes écrits qu’est dû ce monument pour lequel mes recherches personnelles ont procuré le véritable portrait de ce magistrat, que j’ai découvert il y a une vingtaine d’années chez M. Dufau, ancien notaire de cette ville. Voyez divers articles du bulletin polymathique du Muséum de Bordeaux, année 1807, où nous avons consigné des détails relatifs à l’illustre Intendant Tourny. Le socle de la statue qu’on lui prépare a 18 pieds de hauteur et a été placé provisoirement dans la place et au bout des allées qui portent son nom, afin de pressentir le goût des amis des arts sur le genre d’ornement qui l’accompagneront. Ce socle est bien mesquin.

26 octobre 1824 Euthanasie d’un enfant enragé
Un enfant de Caudéran qui avait été mordu par un chien enragé et qu’on n’a pu préserver de l’hydrophobie par les moyens curatifs les plus promptement administrés a été empoisonné par l’opium par ordre du Préfet, afin d’empêcher la propagation de son mal et pour abréger ses souffrances. C’est violent, mais prudent.

9 novembre 1824 Souscription pour une statue de Louis XVI
On ouvre une souscription à Bordeaux pour ériger dans cette ville une statue à Louis XVI en remplacement de celle de son aïeul d’odieuse mémoire. C’est le conseil général du département qui, dans sa dernière session, a voté ce monument. Pour accélérer son érection, la mairie et la chambre de commerce écrivent des circulaires aux habitants dont l’aisance est connue et qui, par cette mesure, se voient dans la nécessité de souscrire.

Dans sa séance du 11 août 1821, la municipalité de Bordeaux, à majorité royaliste, vote le principe d’un monument à ériger à la mémoire du roi-martyr Louis XVI et de l’installer sur la place des Quinconces. En 1825, le roi Charles X adopte le projet d’une grande statue en bronze par le sculpteur de renom Nicolas Raggi. Il s’agit d’une statue pédestre en bronze, d’une hauteur considérable de 18 pieds soit 5,83 m, représentant Louis XVI le jour de son sacre, revêtu du grand manteau des cérémonies. La main droite du souverain s’appuie sur le sceptre, la main gauche tient le grand chapeau de velours orné de plumes blanches tel que le portent les chevaliers du Saint-Esprit.
On assistera plus tard au destin de cette statue, aussi tragique que celui qu’elle représentait.

15 novembre 1824 Ouverture de l’Entrepôt réel (voir 31 janvier 1818)
L’entrepôt réel, que le commerce de Bordeaux vient de faire construire sur le terrain du château Trompette, a été ouvert aujourd’hui à tous les particuliers qui voudront y déposer les marchandises reçues par la voix de la mer et qu’on y garderait jusqu’à ce que les droits de douane aient été acquittés. Ces marchandises étaient jusqu’à présent entreposées soit à la Douane, soit dans un magasin qu’elle tenait dans la rue La Tour aux Chartrons, où elles étaient fort à l’étroit et mal soignées. Nous observerons que le bâtiment de l’entrepôt réel a été construit par M. Deschamps, ingénieur des ponts et chaussées, le même qui a dirigé les travaux du pont de cette ville, et que le bâtiment est fait dans le plus mauvais goût sans aucun des ornements qui doivent signaler un édifice public. Sa façade présente quatre fenêtres étroites sans couronnement et trois grandes portes d’entrée qu’aucun encadrement ni sculptures ne distingue d’une porte charretière de grange rurale. La mesquinerie de son architecture choque les yeux les moins clairvoyants et contraste singulièrement avec les diverses maisons particulières qui sont élevées à côté.

L’Entrepôt réel des denrées coloniales (Entrepôt Lainé) permet à partir de 1824 d’accueillir et de stocker sous douane les marchandises (le sucre, le café, le cacao, le coton, les épices, les plantes tinctoriales, les oléagineux) produites par les planteurs aux colonies et réexportés vers l’Europe du Nord par les négociants bordelais. Sa construction a été achevée en deux ans de travaux. Son architecte est l’ingénieur Claude Deschamps (1765-1843) inspecteur divisionnaire des Ponts et Chaussées en fonction à Bordeaux à partir de 1810.

22 novembre 1824 Ravez (voir 2 janvier 1818)
La Cour royale installe aujourd’hui son premier Président, M. Ravez, qui a été nommé à cette place. C’est pour lui une fort bonne retraite, car on le dit en défaveur. Au reste, il a bien arrondi sa fortune pendant les cinq années qu’il a eu la présidence de la chambre des députés, avec un traitement de 100 000 Fr. dont il ne dépensait pas le quart. Qui lui aurait prédit un pareil avenir lorsque, en 1793, fuyant Lyon sa patrie et la conscription, il venait à Bordeaux chercher un navire pour aller tenter fortune dans les colonies. Là, il présida un club aristocratique formé par la Jeunesse Bordelaise et il fut heureux de pouvoir se cacher chez M. Deleyre dont il épousa la fille. Alors, ayant un petit bien-être, il parvint à l’accroître dans la profession d’avocat où il se fit bientôt remarquer par sa logique concise et une belle manière de porter la parole. Le hasard des circonstances et son adresse ont fait tout le reste. N’ayant pu briller au corps législatif, il se jeta dans la carrière de l’intrigue: le savoir-faire vaut mieux que le savoir ?

9 décembre 1824 Guide ou conducteur de l’étranger à Bordeaux
Il paraît une brochure intitulée le Guide et conducteur de l’étranger à Bordeaux qu’on attribue à un aventurier nommé Adolphe (?) et qu’il a vendue au marchand d’estampes Fillastre, lequel l’a fait imprimer à ses frais. C’est une description succincte des édifices les plus remarquables de cette ville, faite en style précieux, sans beaucoup de recherche. L’étranger qui lira ce guide topographique ne sera pas grandement instruit sur Bordeaux quoiqu’il faille dépenser 7,50 fr. pour acquérir ce livret qui est bourré de dessins au trait faits par un graveur assez inconnu qui dit se nommer Cabillet. Croirait-on que l’auteur aie poussé l’oubli des dates et de l’égard jusqu’à dire que S. Paulin fut archevêque de Bordeaux, que Tourny fut intendant de cette ville en 1730, que Biroat, qu’il nomme Biron, fut le rival de Bossuet, qu’on voit un zodiaque sur une poutre qu’il dit traverser la bibliothèque de Montesquieu, qu’il n’y avait que trois piles au pont de Bordeaux à l’époque de la Restauration, que le tombeau de Montaigne est en marbre blanc, que la façade de l’entrepôt réel est du plus beau style, que la commune de Saint-André-de-Cubzac est dans l’Entre deux mers ? Voilà les principales âneries que nous nous rappelons avoir lues dans cette brochure dont les bordelais les moins instruits se moquent avec raison.

Ce Guide ou Conducteur de l’Etranger à Bordeaux a bénéficié de multiples rééditions chez Fillastre et Neveu, Fossés du Chapeau Rouge, n°2.

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