Année 1825

1er janvier 1825 Etrennes – Almanach des Dévotions
Il est inutile de rappeler que, par le temps qui court, les cérémonies et usages de l’ancienne étiquette ont été observés généralement pour ce premier jour de l’an. C’est toujours de plus en plus fort et il y a actuellement bon nombre de gens intéressés à nous faire rétrograder vers ce qu’ils appellent le bon vieux temps. Une particularité qui nous a paru devoir être consignée ici, c’est que l’archevêque de Bordeaux a composé et fait vendre un nouvel Almanach des Dévotions pour son diocèse. Il a pensé que celui que faisaient quelques pauvres imprimeurs n’était pas assez plat pour édifier les bonnes âmes.

28 janvier 1825 Bains du Château Trompette
Assemblée des actionnaires des Bains que l’on construit sur le terrain du Château trompette. Elle a nommé les officiers qui doivent régir cet établissement pour lequel il y a une souscription d’un million. La ville a fait don du terrain sur lequel il s’élève. Le bâtiment sera construit d’une manière somptueuse, parce que les actionnaires n’ont pas voulu le donner à faire à l’ingénieur Deschamps qui a élevé l’Entrepôt réel avec si peu de goût et de talent.

Ces deux établissements de bains publics chauds seront construits aux deux extrémités des allées de Chartres et d’Orléans, sur le bord de la Garonne, où ils s’alimentaient directement. Ces bains, d’un caractère monumental, étaient dus à une compagnie fondée par Balguerie-Stuttenberg et seront construits sur les plans de Laclotte. On y trouvera tout le confort désirable dans un pareil établissement (voir 2 août 1826).

8 février 1825 Feu de cheminée au Grand Théâtre
Le feu qui s’est manifesté à une cheminée du Grand théâtre a fait craindre un moment pour ce magnifique édifice. Cependant on est parvenu à éteindre l’incendie et cela n’a pas empêché d’y représenter le même jour.

11 février 1825 Le Boeuf gras
Jusqu’ici, chaque boucher faisait promener son Roi-boeuf le jeudi gras suivant toutes ses pratiques. Aujourd’hui, tous les bouchers de Bordeaux se sont réunis pour acheter un énorme bœuf qu’on a fait paraître dans toute la ville, escorté des garçons bouchers masqués, et monté par un petit amour au milieu d’un pavillon placé sur l’animal bien pomponné. Une escouade de gendarmerie précédait cette pompe de boucherie que la police avait commandée pour amuser le peuple qu’on étourdit par des mascarades sur sa misère trop réelle. Ce bœuf a été ensuite lotté au prix de 10 F le billet sur le premier numéro sortant demain au tirage de la loterie de Bordeaux. Tous les billets ont été bientôt pris. L’animal sera mis à mort en pompe le lundi gras pour être vendu et distribué aux boucheries le lendemain.

26 février 1825 Finitions du pont de pierre
On vient d’ouvrir le chemin qui est à la tête du pont de Bordeaux, à la Bastide et en attendant qu’il soit percé directement jusqu’au Cypressa, il va joindre par un petit détour l’ancien chemin. Les accotements et chaussées de la rivière du côté de Bordeaux ne sont pas encore commencés et les chantiers qui les prolongent sur le port de ce côté sont encore sur pied, comme du temps de la construction du pont. Il est fini depuis trois ans, mais l’ingénieur qui en a la direction a intérêt à faire croire encore son travail nécessaire pour que ses appointements continuent toujours.

13 mars 1825 Commémoration du 12 mars
L’anniversaire d’hier diminue tous les ans de sa pompe. On y a remarqué à nouveau le titre de Décoré du brassard, que le maire a ajouté à ses qualités dans sa proclamation pour la fête. Cette décoration consiste en un ruban vert portant pour inscription : 12 mars 1814, attaché au bras gauche. Elle a été accordée aux personnes qui firent cortège au maire de Bordeaux accompagnant le duc d’Angoulême en criant Vive le roi. On remarque que ces personnes étaient toutes de la lie du peuple et qu’en 1817 leur liste ayant été publiée dans l’Almanach royal de Brossier, les hommes honnêtes qu’on avait inscrits sur cette liste s’empressèrent d’en acheter toute l’édition, ayant honte de se voir en mauvaise compagnie. Les temps sont bien changés.

16 mars 1825 Dupérier (voir 27 janvier 1821)
M. Dupérier a repris son Almanach du XII mars qu’il va colportant chez tous les ultras qui prennent ses vers par esprit de corps, afin d’en propager les doctrines en dépit du goût et du sens commun. Ils devraient bientôt une grande indemnité à ce rimailleur qui se voue au ridicule pour leur faire plaisir. Nous rappellerons qu’en 1794 et 1795, il s’intitulait poète civique de la Convention parce qu’elle avait accueilli un livret tout plein de vers sous le titre de Poème des verrous révolutionnaires (à la suite duquel il avait imprimé les stances patriotiques qu’il allait chanter aux fêtes décadaires pour attraper un dîner dont il avait besoin) qu’il porterait par importunité dans les campagnes.

7 avril 1825 Bazar couvert des allées de Tourny (voir 15 juillet 1825)
Une société de spéculateurs propose sous l’égide de l’autorité une souscription pour transformer en promenade d’hiver les allées de Tourny où, sous le nom de Bazar bordelais, il serait construit des galeries couvertes dont l’entrée ne serait permise qu’aux payeurs. Jamais plus singulier projet n’avait été exécuté dans Bordeaux. On ferait disparaître la plus agréable promenade que cette ville doit à l’intendant Tourny au moment où l’on érige une statue à ce grand administrateur pour reconnaître l’utilité des établissements publics qu’on lui doit.

11 mai 1825 Rage
La police a fait étouffer hier un enfant de la rue Pont-Long, qu’on a prétendu être atteint d’hydrophobie. Cependant, à l’autopsie du cadavre, on a trouvé dans son estomac 18 grands vers que beaucoup de gens de l’art croient être la cause des convulsions que le malade faisait et qu’on prend pour des symptômes de rage. Il est certain qu’il y a eu dans cette affaire de la précipitation et des préventions. Les Bordelais sont extrêmement crédules et irréfléchis et, parce que des bonnes femmes ont cru voir des chiens errants, les convulsions d’un malade leurs paraissent des signes d’hydrophobie

20 mai 1825 Kaléidoscope
On nous menace d’un nouveau journal littéraire qu’une réunion de bordelais propose sous le nom du Kaléidoscope. MM. Guilhe, chef de l’institution des sourds-muets, Latérade, professeur de botanique, Vernet (?), chirurgien, sont à la tête de cette entreprise que l’insuccès des journaux scientifiques dans cette ville ne paraît pas décourager. Il est bon de remarquer que le titre de ce journal fut le nom d’une amusette qui eût quelque vogue chez les Français de 1823 qu’on appelait aussi transfigurateur. Il s’agissait d’un tube de carton en manière de lorgnette dans lequel étaient des morceaux de papier de diverses couleurs et formes qui, étant successivement agités devant deux verres lenticulaires, présentaient à l’oeil diverses apparences et positions qui amusaient les badauds et les femmelettes. Il est assez singulier de voir cet enfantillage que la mode a abandonnée par ennui comme elle l’avait adopté par désoeuvrement ainsi que les Pantins de 1755, les Bilboquets de 1760, les Emigrettes de 1794, les Diables de 1816, etc.

14 juin 1825 Statue de Tourny
On a posé aujourd’hui la statue de Tourny sur son piédestal. Elle restera voilée jusqu’à ce que la municipalité fasse l’inauguration publique de ce monument, aussitôt que les travaux accessoires seront terminés.

25 juin 1825 « Pornographie »
Une régrattière qui avait conçu des soupçons de jalousie contre l’une de ses voisines où allait son mari, s’est transportée chez cette dernière avec quelques autres commères et l’a cruellement épilée dans l’endroit du délit présumé. Les prévenues de ce délit ont été arrêtées à la clameur publique et sont déjà condamnées sévèrement par les deux sexes.

On l’a déjà dit (5 octobre 1797), Bernadau a été accusé d’être « pornographe ». Michel Lhéritier avait déjà relevé un certain nombre d’exemples de son choix, mais il révélait ainsi ce que pouvait être le sentiment de pornographie … pour un auteur de 1920 ! Paul Courteault, en 1921, traite durement Bernadau de « ramasseur de cancans et pornographe par goût. »
Mais le premier à avoir porté ce jugement, c’est Jules Delpit (1808-1892), une figure exemplaire des grands érudits du 19ème siècle, le fondateur de la Société des Archives historiques de la Gironde, qui a eu à inventorier le fond Bernadau de la Bibliothèque de Bordeaux. Il dépeint Bernadau dans le Catalogue des Manuscrits de cette bibliothèque en 1880 : « Avocat, journaliste, magistrat, poète, bibliographe, paléographe, historiographe, archéographe et même pornographe ».

15 juillet 1825 Bazar couvert des allées de Tourny (voir 7 avril 1825)
Le conseil municipal de Bordeaux a rejeté la proposition d’un Bazar que des spéculateurs demandaient à établir à la place des allées de Tourny, qui auraient été changées en promenade couverte. Il y avait environ trois mois que ce projet ridicule avait été annoncé publiquement par un aventurier nommé Giordan.

27 juillet 1825 Statue de Tourny
Le préfet, à la tête du corps de ville, a fait aujourd’hui l’inauguration de la statue de Tourny, en la découvrant au regard du public, après un discours assez insignifiant, car il n’apprenait aucune particularité sur la vie de l’illustre administrateur, objet de la fête. Sa statue, de grandeur un peu plus que nature, le représente en costume de maître des requêtes, debout, étendant la main droite et tenant de la gauche un papier déroulé. Cette statue est en marbre blanc et d’un bon style, seulement de forme un peu trop athlétique. Elle repose sur une colonne tronquée de six pieds de haut où l’on parvient par trois marches. Le monument est entouré d’une balustrade circulaire en fer. Sur le socle du coté de la ville vers laquelle la statue est tournée, on a écrit : A Louis François (note de Bernadau : on s’est lourdement trompé sur ce prénom qui est Urbain sur ses ordonnances. C’est le ridicule auteur de l’éloge de Tourny, couronné par l’académie en 1808, qui est la cause de cette erreur. Ce lauréat se nomme Johanet, ancien maître d’écriture à Périgueux où il a épousé une ex-Ursuline) de Tourny, Intendant de la province de Guyenne depuis 1743 jusqu’en 1759, la postérité reconnaissante. Ce monument, voté par le conseil général du département de la Gironde sous le règne de Louis XVIII (cette demie ligne a été grattée en 1831), étant préfet M. le comte de Tournon, a été inauguré le 27 juillet 1825 sous le règne de Charles X (cette demi ligne aussi effacée), le baron Dhaussez étant préfet.
Nos magistrats auraient dû chercher à être plus exact qu’ils ne l’ont été dans cette circonstance. Ils pouvaient facilement s’assurer, dans les papiers de l’Intendance, que le nom de l’illustre Intendant était Louis Urbain Aubert, marquis de Tourny et, lorsqu’on rappelle dans l’inscription le titre de comte porté par hasard par l’ex-préfet Tournon qui est nommé mal à propos, on devait bien donner la qualité de marquis, qui appartenait par ses aïeux à Tourny, dont au reste elle ne fait rien à l’illustration, mais qu’il portait réellement. Il faut conserver les convenances et la vérité. On remarque que la dédicace « Par la postérité reconnaissante » n’est qu’une gasconnade emphatique. Certainement, Tourny a bien mérité de ses contemporains et de leurs descendants par sa sage et patriotique administration. Mais ce mérite est circonscrit dans Bordeaux qui s’est retenti de tout ce qu’il a fait pour son embellissement. Montesquieu, Suget, Raphaël, Bramante, Gutenberg, Daguesseau, Voltaire, Newton, Le Tasse, Montgolfier, Boherave, Franklin, Buffon, Mansart et leurs pareils sont des hommes de la postérité. Elle doit de la reconnaissance aux travaux que ces grands hommes ont faits pour l’univers. Mais la gloire de Tourny est locale, si l’on peut ainsi parler, elle est circonscrite dans les bornes de la cité qui en a joui. On aurait parlé censément en écrivant au pied de sa statue : « Les bordelais reconnaissants ». Ils doivent l’être, malgré l’égoïsme dont ils font profession. Nous pouvons nous flatter d’avoir un peu excité cette reconnaissance en parlant le premier avec éloge de la glorieuse et patriotique administration de l’illustre Tourny père. C’est nous qui l’avons rappelé au souvenir de nos concitoyens dans nos divers écrits, car elle semblait un peu oubliée et le plus grand nombre des bordelais qui se promenaient aux allées de Tourny croyaient que cette promenade tirait son nom de ce qu’on « tournait » pour en jouir. Nous avons découvert son portrait dans l’étude d’un notaire de cette ville et encouragé le buste et la gravure que la ville y fit copier. Nous avons déterminé la proposition de son éloge public et l’érection d’une statue en son honneur. Voyez les articles relatifs dans le Bulletin polymathique du muséum, les Annales de Bordeaux et le Tableau descriptif de cette ville que nous avons publiés de 1802 à 1810.
Terminons cet article, que notre enthousiasme pour Tourny nous a peut-être fait trop étendre, en rapportant une anecdote qui pour être peu connue n’en est pas moins vraie et que nous tenons d’hommes probes qui ont connu cet illustre Intendant. Pour faire exécuter promptement les plans que le gouvernement a approuvés, il n’en attendait pas les sommes promises mais il en faisait l’avance lui-même parce que sa fortune pouvait venir au service de son zèle. Ainsi, lorsqu’il faisait construire une grande route, il en payait les ouvriers des deniers de sa caisse particulière, comme pour faire construire les maisons de la façade du port de Bordeaux il n’attendait pas que les terrains en fussent achetés et que les acquéreurs y fissent eux-mêmes bâtir des maisons. Il faisait ses maisons une vingtaine à la fois et, des sommes que produisaient leurs ventes, il en faisait commencer d’autres, ainsi successivement jusqu’à la fin, ce qui fit que la façade du port fut bâtie uniformément dans six ans. Son fils, quoique dévot (note de Bernadau : on le voyait à toutes les dévotions de cette ville et il avait fait pratiquer une tribune dans l’église qui touchait à l’hôtel de l’Intendance. Là, il se rendait tous les jours pour y réciter le bréviaire. C’est pour cela qu’il n’avait pas voulu se marier, quoi que la nature lui eût fait un besoin particulier car il était affligé de la maladie dite priapisme. Nous tenons ce fait des familiers de l’Intendance) et, voulant jouir promptement de la survivance qu’il avait à l’Intendance de Bordeaux, eut l’adresse de faire entendre aux cagots qui entouraient le dauphin que son père ruinait sa famille par la manie de bâtir dans cette ville où il courrait risque de voir dissiper sa fortune par de fausses dépenses, selon lui. Le dauphin, ne croyant pas qu’un homme qui récitait le bréviaire, comme Tourny fils, put être le calomniateur de son propre père, parvint à l’enlever de l’Intendance de Bordeaux lorsqu’il y était le plus nécessaire, en le faisant nommer conseiller d’état avec bureau en cours. Ce qui avait l’air d’une récompense n’était vraiment qu’un exil. Tourny, en sujet soumis, se rendit à Paris, laissant son Intendance à l’indigne fils qui l’arrachait à ses plus douces jouissances et finit ses jours dans le chagrin que lui donna son déplacement dont il connut bientôt l’origine et qui aggrava sa douleur. Mais celui qui en était la cause ne jouit pas longtemps du fruit de ses manœuvres impies : il mourut au bout de deux ans , l’objet du ridicule et du mépris qu’il excita dans une ville où il ne le sut pas même faire terminer les édifices publics commencés par son père, tels que l’église de Chartrons, l’hôpital de la renfermerie, la place Berri, la place Saint Julien et d’autres monuments d’utilité publique qui ne sont pas même terminés au moment où nous écrivons ces lignes apologétiques.

Cette statue en marbre du marquis de Tourny avait été commandée par la Ville de Bordeaux à Joseph-Charles Marin (1759-1834) en 1820. La Ville désirait ainsi rappeler à ses habitants l’âge d’or de sa prospérité et rendre hommage à l’homme qui l’avait engagée dans d’importants travaux d’urbanisme et maints embellissements (destruction des remparts, aménagement des quais, portes, allées et cours, achèvement de la place Royale…).
Cet ouvrage présente le marquis en homme d’action, volontaire,  montrant la ville d’un ample geste du bras et serrant un plan dans l’autre main. A ses pieds, un gouvernail et une corne d’abondance débordant de fruits symbolisent la fortune du port et la richesse de son arrière-pays. L’attitude de l’intendant est très naturelle, presque triomphante.
La statue en marbre, installée en 1825 au centre de la place Tourny, fut déposée en 1899 et remplacée par une statue de bronze du même Tourny, œuvre de Gaston Veuvenot-Leroux. Elle est aujourd’hui conservée au musée d’Aquitaine.

1er novembre 1825 Bastringue
Une nouvelle bastringue vient de s’établir sur les allées de Tourny sous le titre de Salon de Flore. C’est le sixième lieu de rendez-vous public que la police autorise à la honte des bonnes mœurs. C’est trop !

3 décembre 1825 Cours de Tourny
On suspend, sur la réclamation des habitants du cours de Tourny, la dégradation des beaux arbres qui sont plantés, dont quelques spéculateurs avait fait adopter à la Mairie le projet de les émonder sous prétexte de les rajeunir par cette opération.

L’émondage est une forme de taille consistant à supprimer les branches latérales et parfois la cime d’un arbre pour favoriser la croissance de rejets ou du feuillage.

22 décembre 1825 Listz
Début au Grand Théâtre d’un pianiste allemand nommé Listz. Il n’est âgé que de 14 ans et promet un excellent artiste. Cependant, à cet âge, Mozart et [?] joignaient le mérite de la composition au talent d’une brillante exécution. Elle n’est pas extraordinaire chez le jeune virtuose actuel.

Franz Liszt, né le 22 octobre 1811 à Doborján (Empire d’Autriche), est en effet âgé de 14 ans quand il se produit à Bordeaux. De 1824 à 1827, Liszt a effectué de nombreuses tournées en Angleterre et en France, qui rapportèrent à son père un revenu important.

Publicités