Année 1826

1er janvier 1826 Début des travaux du nouvel hôpital Saint André
On commence aujourd’hui à fouiller le terrain de l’ancien petit séminaire pour y bâtir l’hôpital St André qui menace ruine de tous côtés. Ce local avait été affecté à cette destination, à la suite de la donation du majorat créé en 1819 en faveur du duc de Richelieu, que celui-ci avait abandonné à la ville de Bordeaux, parce qu’il y avait vu le jour pendant que son grand-père était gouverneur de cette ville. Le donateur étant mort au bout de trois ans, son héritier, qui a hérité de sa paierie, n’a pas jugé à propos d’en abandonner la dotation, suivant la première disposition. C’est la ville qui fera les frais de cet hôpital dont le plan paraît être très vaste. Nous en parlerons quand il sera bâti, si nous vivons assez pour le voir, car ici les édifices sont d’une très lente construction. En attendant, nous devons faire remarquer qu’il y a actuellement en ce lieu un logement militaire, appelé caserne de Saint Raphaël, parce que c’était le séminaire de ce nom. Il y avait été transporté en 1772 dans un bâtiment commencé par l’illustre Tourny pour servir de renfermerie aux filles. C’était anciennement le lieu fameux dans les guerres civiles sous le nom de plateforme où se réunirent, de 1650 à 1653, les factieux de Condé, espèce de petite fronde, connus sous le nom de compagnie de l’Ornière ou Ormistes.

8 janvier 1826 Quai de la Douane
On a livré hier au public le nouveau quai dit de la Douane dont les travaux ont duré huit mois et sont très mal faits. Les grandes crues en ont dégradé une partie dès le premier jour. Un article officiel paru dans les journaux citait avec éloge les nouvelles latrines de ce quai qui sont cependant fort petites et bâties en forme d’une échoppe de mauvais goût.

8 janvier 1826 Kaleidoscope
Le préfet s’est permis de menacer le libraire Teycheney de lui retirer son brevet de libraire s’il continuait à tenir le bureau du journal intitulé le Kaléidoscope bordelais parce qu’on y insère des articles où un certain esprit de libéralisme se fait remarquer, si tant est que cette feuille soit remarquable dans son existence assez chancelante. Il a fallu que les journalistes changeassent leur bureau d’adresse, que cela plaise ou déplaise au préfet, qui entend la liberté de la presse comme le gouvernement actuel. Cela pourra servir à donner une petite célébrité momentanée à la feuille incriminée.

15 janvier 1826 Usine à gaz
On a commencé aujourd’hui le premier usage du gaz hydrogène fabriqué à Bordeaux. Le café du commerce éclairé suivant ce procédé attire les badauds qui vont examiner cette invention qui n’est pas merveilleuse car elle n’est au mieux que les lampes à quinquets et a coûté 4000 F pour les appareiller.

La lampe à quinquets est une sorte de lampe à huile à double courant d’air et à réservoir supérieur, du nom d’Antoine Quinquet (1745-1803), pharmacien à Paris, qui commercialisa et perfectionna l’invention du physicien et chimiste genevois Ami Argand (1750-1803).

Le 2 avril 1826 Statue de Louis XVI
On a commencé hier à fouiller la terre du milieu du Château Trompette où doit s’élever la statue de Louis XVI dont la construction doit se faire du produit d’une souscription faite l’an passé dans le département de la Gironde. Ce sera un monument élevé à un prince qui n’eut pas les qualités nécessaires pour gouverner dans une grande crise où le hasard l’avait fait naître.

Cette statue monumentale aura un destin funeste évoqué dans un article du 16 septembre 2014, sous le titre Bordeaux : Les statues meurent aussi …Publié par Philippe Cloutet (http://www.aquitaineonline.com/tourisme-sud-ouest/histoire-traditions/5439-patrimoine-bordeaux-statue-louis-16.html)
« La statue est coulée en 1829 par les fonderies Crozatier.
La Révolution de 1830 entraîne la chute du roi Charles X et bloque le projet. Le nouveau roi Louis-Philippe remise la statue à la fonderie du Roule dans l’île des Cygnes, sur la Seine. En 1833, le piédestal est démoli, les marbres qui le recouvrent servent d’étal aux poissonneries des halles de Bordeaux.
En 1869, à la demande du baron du Bosq, conseiller général de la Gironde, l’Empereur Napoléon III autorise l’envoi de la statue au musée de Bordeaux. Une souscription permet de payer les frais onéreux de transport. Une légende laisse entendre que la statue aurait été amenée de Paris à Bordeaux sur un char tiré par 100 bœufs. En réalité, la statue voyage par le train et arrive à Bordeaux le 30 juillet 1869. Elle est provisoirement déposée dans le jardin de la mairie. Le 4 septembre 1870, jour de la chute de Napoléon III, la statue est dissimulée aux yeux du public dans une baraque en planches.
Le vicomte Charles de Pelleport-Burète, maire de Bordeaux de 1874 à 1876, souhaite élever la statue dans le jardin de la mairie, mais il doit démissionner le 16 mars 1876 en raison du succès électoral des républicains. Le projet abandonné, la statue va rester cloîtrée près de neuf ans dans son baraquement du jardin municipal et ce n’est que le 26 janvier 1877 qu’une délibération du maire Émile Fourcand ordonne qu’une salle en construction dans le Musée de Bordeaux lui soit réservée. En mars 1878, la statue de Louis XVI prend enfin place dans une arrière-salle du Musée de Bordeaux. La polémique s’installe et enfle rapidement.
La rumeur laisse entendre que les républicains exigent que la salle de la statue soit séparée par un rideau des autres salles « qu’on ne lèverait qu’après avoir demandé aux visiteurs si la vue de l’effigie du roi ne les choquerait pas » alors que les royalistes protestent contre la mise en place de la statue dans la dernière salle du musée, laissant ainsi croire au peuple que « le roi est à nouveau en prison ».
Le 27 octobre 1941, le conservateur du musée, M. Lemoine reçoit une notification indiquant que d’après la loi du 11 octobre 1941 sur la mobilisation des métaux non-ferreux, la statue doit être fondue. Il intervient auprès d’Adrien Marquet, maire de Bordeaux et ancien Ministre d’État au gouvernement de Vichy. Le maire répond : « qu’il a la triste mission d’assumer, de défendre, sans espoir de succès, le patrimoine artistique de notre Ville, devant des ordres absolument stricts venus de Paris » (Lettre du 9 décembre 1941).
Le lundi 29 décembre 1941, les ouvriers des deux entreprises chargées de démanteler la statue se présentent au musée. Dans une dernière tentative, le conservateur propose de faire réaliser une œuvre en réduction. Le projet est refusé. Le découpage de la statue s’achève fin février 1942 et rapporte 12.587 kg de bronze. »

10 avril 1826 Cyrille de Secondat Baron de Montesquieu
Mort du baron de Montesquieu, petit fils de l’auteur de l’Esprit des lois. Quoi que le défunt habitât la Brède, célèbre par le séjour de son aïeul, il y faisait une triste figure et n’y savait pas même accueillir les étrangers qui visitaient ce château. C’était un vieux avare, stupide et ridicule en tout, qui n’avait pas l’air de se douter qu’il portait un grand nom. Dans ces derniers temps, il s’était imaginé que les grands crus du Médoc ne devaient la réputation de leurs vins qu’aux cailloux qui abondent dans leurs vignes. Il avait fait porter en 1823 un panier de cailloux de rivière à chaque cep de vigne et ils moururent tous par suite de ce singulier terreau qu’il leur avait procuré. J’ai vu les marques de cette sotte expérience.

Il s’agit de Joseph Cyrille de Secondat Baron de Montesquieu et de Montaignac (1748-1826), fils de Denise, la dernière fille de Montesquieu. Il avait été Chef d’escadron au régiment de Deux-Ponts-dragons, puis aux chasseurs de Flandres, retraité colonel et Chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis, commandant de la garde d’honneur de la ville de Bordeaux.

10 mai 1826 Indépendance de la Grèce
Des philanthropes recommandables sont parvenus à organiser une fête agréable donnée à l’établissement de Vincennes au profit de la nation Grecque. Cette fête a produit une recette de 7 986 F tous frais payés. On doit rappeler avec plaisir que plusieurs dames de Bordeaux de la haute société ont concouru à cette bonne œuvre, en recueillant les dons faits à l’héroïsme malheureux. Elles ne sont donc pas toutes victimes de la sottise et de l’intolérance que nos missionnaires s’efforcent d’inoculer par leurs prédications absurdes.

28 mai 1826 Indépendance de la Grèce
L’écuyer Avrillon a donné hier sa dernière représentation au bénéfice de la nation grecque et elle a produit 1192 F. On ne doit pas omettre qu’il a concouru gratuitement à la fête donnée à Vincennes le 20 du courant en y faisant manœuvrer sa troupe.

L’émancipation de la Grèce de l’empire Ottoman a ému les Français, mais aussi les Bordelais. La Grèce sur les ruines de Missolonghi est l’un des tableaux emblématiques d’Eugène Delacroix, peint en 1826.

19 juin 1826 L’aéronaute Margat
Un nommé Margat, qui dit avoir opéré en Europe 27 expériences aérostatiques, en a fait une hier dans le Jardin public. Elle a réussi, c’est-à-dire que l’aéronaute est monté dans une nacelle attachée à son ballon, puis qu’il en est descendu sans accident une demi-heure après où le vent l’a conduit. Il avait cependant osé annoncer qu’il essaierait quelque moyen de direction et nos bordelais avaient eu la bonhomie de croire cette charlatanerie dont les ont déjà dupé les Blanchard et les Garnerin, maris et femmes. L’aéronaute a pris terre près du bourg de Cestas à trois lieux sud-ouest du point de départ. Il n’a pas su rendre compte dans nos journaux d’aucune particularité de son voyage, pour lequel je ne lui ai vu prendre qu’un porte-voix, des pistolets et une bouteille de vin que les crédules disaient être un parachute, et un baromètre et un télescope d’observations astronomiques. Il a gagné net une somme de 2000 F dans cette petite opération qu’un danseur de cordes aurait pu aussi bien faire. On payait 20 sous par personne pour rentrer dans Jardin public où elle a eu lieu ; il y avait une enceinte réservée, près de l’appareil d’ascension, où il coûtait trois et cinq francs pour être assis. Tout cela n’a produit aucun enthousiasme dans le public et cela devait être parce que ces voleries aérostatiques sont usées. On va les voir maintenant comment on fait pour un voltigeur et, le lendemain, personne n’osait en parler. Il n’en fut pas ainsi de l’ascension qui eut lieu au même endroit le 26 juillet 1784. On était fier de voir trois bordelais qui répétaient à leurs frais l’expérience de la plus étonnante et la plus inutile découverte que venaient de faire MM. Montgolfier.

Jean Margat exerçait la profession d’aéronaute depuis 1809, en fabriquant de petits ballons qu’il lançait a l’occasion de réjouissances publiques, de foires ou de fêtes locales ; et c’était presque toujours sa femme qui effectuait les ascensions devant les foules admiratives. En 1830, Jean Margat se mit au service de l’armée française, pour le compte de laquelle il effectua quelques ascensions pendant la campagne pour la conquête de l’Algérie.

21 juin 1826 Inhumation de Don Azanza à la Chartreuse
On inhume à Bordeaux Don Azanza, ancien vice-roi du Mexique en 1798, puis ministre de la Justice du roi éphémère Joseph Bonaparte. Ce courtisan espagnol était retiré dans cette ville, depuis la dernière révolution de son pays, et y chantait la palinodie comme les français de nos jours, sans cependant obtenir quelque faveur de la cour de Ferdinand dont il avait été ministre des Finances. On a de lui un mémoire justificatif de sa conduite politique, depuis mars 1808 jusqu’à avril 1814.

Miguel José de Azanza (1746-1826) : politicien et diplomate espagnol, il fut de 1793 à 1796 ministre de la guerre durant le mandat du premier Ministre Manuel Godoy. Il occupa ensuite la charge de Vice-roi de la Nouvelle-Espagne (Mexique). Revenu en Espagne en 1800, il devint ministre des Finances de Ferdinand VII et membre de la junta qui gouverna en l’absence du Roi. Ayant prêté allégeance à Napoléon (Joseph Bonaparte le fit duc de Santa-Fe), il fut contraint à l’exil lors du retour des Bourbons d’Espagne : condamné à mort par contumace, ses propriétés confisquées, il mourut dans l’indigence à Bordeaux où il fut inhumé.

24 juin 1826 Monbalon et le Catalogue de la Bibliothèque (voir 5 janvier 1824)
il y a un an que l’impression du catalogue de la bibliothèque publique de Bordeaux est commencée à l’imprimerie royale et on n’en est encore qu’à la sixième feuille d’impression. Le mauvais travail du bibliothécaire Monbalon en est la cause. On a trouvé à Paris que beaucoup des titres du catalogue sont inexacts, qu’on a mis en français ce qui était en hébreu et en grec et qu’il devait en effet copier comme sur le frontispice du livre ; qu’il s’est permis d’ajouter à plusieurs des livres anonymes le nom des auteurs d’après Barbier sans le mettre, comme ce bibliographe, entre deux parenthèses ; qu’il a rendu inintelligibles beaucoup de titres d’ouvrages en en ponctuant mal les mots; qu’il a fabriqué des titres ridicules à des manuscrits et même à des imprimés dont le frontispice manquait ; qu’il a eu la maladresse de ne pas protéger beaucoup de livres dans la classe bibliographique ; qu’il s’est servi, en levant des titres, d’une autre orthographe que celle qu’ils portent réellement, etc. etc. Ces reproches d’âneries sont réels et fondés. Nous avons eu personnellement l’occasion de nous en convaincre. Ils paraissent avoir tellement prévenu contre le dit Monbalon, le directeur de l’imprimerie royale, qui est jaloux de la perfection de son travail, que cela déterminera vraisemblablement le gouvernement à faire cesser l’impression de ce catalogue au grand regret des amateurs, supposé qu’il y en aient plus de trois de ce genre à Bordeaux. Il faut convenir que l’incapacité du dit bibliothécaire est notoire. Il n’entend rien dans la partie, quoiqu’il ait l’air de s’en occuper depuis 20 ans qu’il s’est fait donner cette place sans concours comme le veut la loi. Comme il a des formes mielleuses, qu’il possède un certain jargon scientifique, qu’il se dit médecin, quoique sans malades, et qu’il a été membre de l’administration départementale lors de sa création, il est parvenu à s’emparer du classement des livres après la Terreur, puis a obtenu d’en être le conservateur au moyen de ses amis et de sa femme. Il s’est entouré d’une foule de jeunes gens qu’il a fait rétribuer de bons appointements comme ses copistes et ce sont ceux-ci qui le dirigent dans le travail du catalogue qu’il leur abandonne, faute de pouvoir rien faire par lui-même. À leur tête est un juif nommé Noël, grand hâbleur, qui se mêle de tout sans entendre à rien. M. Latapie, savant bourru de cette ville, avait été créé adjoint au bibliothécaire, mais celui-ci a eu l’adresse de l’éliminer et l’a fait remplacer par un certain Chalus (?), ancien clerc de notaire, royaliste exagéré, qui avait été nommé inspecteur de la librairie à Bordeaux pour s’être montré énergique au 12 mars 1814. Ce jeune homme n’y entend pas plus que Monbalon et quoi que tous ces graves personnages travaillent depuis 10 ans à faire ce malheureux catalogue, il ne s’en trouve pas plus avancé pour cela, après que la ville a payé beaucoup trop de manœuvres inhabiles.

2 juillet 1826 L’aéronaute Margat
L’aéronaute Margat a fait aujourd’hui une nouvelle expérience en diminuant de moitié le prix de ses places. Il a fait voltiger auparavant dans le Jardin public une petite figure d’amour remplie de gaz pour amuser les femmes de son spectacle. Il avait eu la charlatanerie d’annoncer pompeusement cet enfantillage. Le balloniste est descendu sans accident à Mérignac.

13 juillet 1826 Mort de Mgr D’Aviau
L’archevêque est mort hier des suites de la brûlure qu’il a éprouvée dans son lit en mars dernier. Il est âgé de 89 ans et avait les allures pacifiques de cet âge, que les bonnes gens transforment en vertu. Son corps doit être exposé dans une chapelle ardente pendant huit jours si la putréfaction ne s’oppose pas à cette ridicule parade. Tous les corps constitués vont lui jeter solennellement de l’eau bénite et les prêtres et congrégations lui chantaient l’office des morts. La populace se porte en foule à l’hôtel épiscopal pour voir le cadavre et lui frotter des chapelets comme aux reliquaires des saints. Le parti fanatique, ou qui a besoin du fanatisme pour dominer, encourage cette mômerie quoi que contraire à la discipline ecclésiastique qui n’admet le culte des saints que quand ils sont reconnus pour tel par le pape, seul bon juge en cette matière. Mais l’idolâtrie s’arrange fort bien avec le pouvoir absolu qu’on prêche partout, en dépit des lumières du siècle. Les prêtres et les rois se prêtent un mutuel secours comme les médecins et les apothicaires de Molière. Ils disent « Passez moi la casse, je vous passerai le séné ».

Le 11 juillet 1826, Mgr d’Aviau du Bois de Sanzay, muni de tous les sacrements, succomba aux suites d’un accident: le feu prit aux rideaux de son lit, et malgré des secours rapides, il fut mortellement atteint.
Dans l’expression : Passez-moi la casse, je vous passerai le séné, la casse est la pulpe de la gousse de cassier, à vertu laxative et purgative et le séné est une plante médicinale utilisée comme purgatif, proche de l’aloès et de la rhubarbe.

15 juillet 1826 Mort de Mgr D’Aviau
On devait laisser le corps de l’archevêque exposé pendant huit jours chez lui, mais la putréfaction s’en étant emparé le lendemain du décès, on l’a mis hier dans un cercueil et de suite transporté dans une chapelle de Saint André en attendant la cérémonie des obsèques qui aura lieu jeudi prochain. Non seulement des femmelettes du peuple, mais encore des hommes qui appartiennent aux hautes classes de la société, font toucher des chapelets, des heures et des bijoux au cadavre archiépiscopal et, ce qu’il y a d’intolérable dans cette superstition, c’est qu’elle est favorisée par les ecclésiastiques qui gardent le corps qui font eux-mêmes toucher au cercueil les reliquaires des bonnes gens. Qu’attendre de raisonnable de la part de gens qui se livrent à d’aussi absurdes actes de fanatisme.

21 juillet 1826 Inhumation de Mgr D’Aviau
On a inhumé hier (note de Pierre Bernadau : dans le caveau de la chapelle de Notre-Dame à Saint André dont il avait fait ôter en 1817 le cercueil d’un de ses prédécesseurs, le vénérable Pierre Pacareau, lequel fut transporté sans la moindre cérémonie religieuse dans le cloître de la cathédrale) en cérémonie l’archevêque D’Aviau. Le cortège a fait le même tour en ville que suit la procession du Corpus Christi. La marche s’ouvrait par le régiment qui est en garnison ici. Les confréries et les prêtres de la ville venaient ensuite. La bière était sur un brancard décoré que portaient 12 ecclésiastiques en soutane. Les insignes civils et religieux du défunt entouraient le brancard dont les glands étaient portés par le préfet, le premier président, le général divisionnaire et le commandant de Bordeaux. L’évêque d’Angoulême officiait in fiocchi. Venaient ensuite les tribunaux et la Mairie en grand costume, avec 50 pauvres vêtus de blanc portant des torches où pendaient les armoiries du prélat. Il n’y a pas eu d’oraison funèbre à la cathédrale, ne s’étant pas trouvé dans le clergé d’orateur propre à ce tour de force d’éloquence. En revanche, des vers passablement mauvais ont été mis dans les journaux en faveur du défunt, dont ils vantaient les talents, la piété, la bienfaisance. Il avait les vertus d’un vieux prêtre, mais dans le genre ordinaire. Les dévots ou soi-disant tels en parlent avec exagération et quelques-uns font trophées des morceaux de vieux linge de charpie qui avait servi à panser les plaies du mort par suite de l’incendie qu’il a éprouvé il y a quatre mois dans son lit et qui paraît avoir hâté sa fin. La singularité de pareilles reliques nous rappelle celle qu’on forme dans l’Inde avec les excréments du grand Lama.

29 juillet 1826 Collecte des bourriers
On commence l’enlèvement des bourriers de la ville qui doivent être remis au conducteur des tombereaux, lesquels sont munis d’une clochette pour annoncer leur passage. Cette mode est nouvelle et durera quelques jours, comme toutes les mesures de police qui tombent bientôt en désuétude, faute par ses agents de tenir la main à l’exécution des plus utiles règlements. En ce genre comment bien d’autres, nos fonctionnaires publics ne voient que les avantages de leurs emplois.

2 août 1826 Les nouveaux Bains de Balguerie-Stuttenberg
Hier, les nouveaux bains construits aux Quinconce du côté de la Bourse ont été ouverts au public moyennant le prix de deux francs pour un bain ou de six francs pour un abonnement de quatre. On y compte 90 baignoires dans autant de cabinets séparés, tant au rez-de-chaussée qu’au premier étage. Cet édifice est d’un bon style d’architecture. Il forme un carré long, ayant 15 croisées ouvertes au levant et au couchant et 25 au nord et sud. Une claire-voie placée à 3 mètres des façades les environne pour en écarter les badauds et les orduriers. Les appartements, que forme la ligne de façade du côté du couchant, sont réservés pour former un café ou établissement de traiteur. Il n’est pas encore loué parce que les entrepreneurs propriétaires des Bains demandent 10 000 F de loyer annuel pour cette partie de l’édifice. Il appartient à une compagnie d’actionnaires formée par M. Balguerie-Stuttenberg (note de Bernadau : habile et heureux négociant qui a formé des compagnies d’actionnaires pour les ponts de Bordeaux et de Libourne, l’assurance contre les incendies, la fonderie des métaux à Bacalan, les nouveaux bateaux à vapeur, etc. Cet homme utile par son esprit d’association de capitalistes est mort il y a quelques mois aux eaux de Bagnères et son corps, déposé au cimetière des protestants qu’il avait fait faire, à été accompagné au tombeau par les bordelais les plus recommandables entourés des bénédictions universelles). Il avait acheté le privilège de l’établissement de ces bains à M. Cambon, négociant failli, qui en avait conçu le projet et qu’on a exécuté dans tous les détails qu’il avait proposé il y a cinq ou six ans. La ville de Bordeaux a donné gratis le terrain sur lequel s’élève cet édifice, qui est celui qui lui sert de pendant pour la même destination près l’entrepôt et qui sera bientôt achevé. Elle a en même temps déterminé que les trois bains dont elle avait permis la construction sur la rivière devant la Bourse, au pied du Chapeau Rouge et à l’entrée des Chartrons, seraient démolis dans le mois qui suivrait la mise en activité des nouveaux bains dont il est ici question. Nous observerons, en terminant cet article, que la rétribution pour ceux-ci est la même que celle qu’on exigeait dans les autres et qu’on s’y sert également de l’eau de la Garonne introduite dans les réservoirs par un aqueduc qui passe sous la chaussée du port. Les bains du pied du Chapeau rouge ont été bâtis en 1770 par un privilège accordé à M. Poncet, avocat de Bordeaux, qui fut rayé du tableau par ses Confrères pour avoir formé une spéculation qui ne leur parut pas libérale. M. Godefroid, architecte, a fait construire les bains dits des Chartrons en 1781 et ceux qui étaient en face de la Bourse et qu’on appelait, on ne sait trop pourquoi, bains orientaux, ont été formés en 1802 par une société de capitalistes à la tête desquels étaient ce même Cambon qui a conçu l’idée des nouveaux bains. Cet homme, si adroit en projets, n’a pas su faire prospérer ses affaires car après avoir fait, avec assez de bonheur, les premières entreprises des corsaires armés à Bordeaux dans la dernière guerre avec les Anglais, s’est vu réduit à faire banqueroute et n’a sauvé du naufrage qu’une petite maison de campagne à Saint Médard où il s’est retiré.

5 août 1826 Antiquités du terrain de l’hôpital
Découverte d’un tombeau en marbre, de quelques médailles et d’une figurine en bronze, en fouillant le terrain sur lequel on commence à bâtir l’hôpital. Le tombeau est en marbre, sans aucune inscription ni sculpture qui puisse indiquer à quel siècle il appartient. Les médailles sont de divers empereurs romains, sans qu’aucune soit précieuse. La figurine a quatre pouces de hauteur et représente un homme, la tête ceinte d’une couronne de lauriers, portant un globe dans la main droite, vêtu à la française et ayant sur les épaules un manteau à cuculle comme sous le commencement de la troisième race. Nous pensons que c’est la représentation d’un duc d’Aquitaine, ou de quelque grand personnage de ce temps, qui commandait à Bordeaux.

5 août 1826 Réparations à la Bourse
On commence à réparer les dégâts occasionnés à la Bourse de cette ville par l’incendie de décembre dernier en reconstruisant partie de la voûte de la galerie du côté nord où le feu se manifesta.

7 août 1826 Portrait de Mgr D’Aviau par M. de Galard
On vend le portrait du défunt archevêque D’Aviau, lithographié par M. de Galard et, quelques nombreux que soient les partisans du prélat et de son graveur, l’ouvrage n’est pas entouré d’acheteurs ni même de spectateurs dans les magasins de marchands d’estampes ni aux étalages des colporteurs ambulants qui l’offrent à 20 sous.

16 août 1826 L’acteur Oudry
Débuts au théâtre français de M. Oudry, acteur renommé de Paris dans les grimes ou rôles de charge. Il y ajoute par des calembours et variantes comiques qu’il se permet à tout moment ; c’est-à-dire qu’il refait la pièce dans laquelle il y joue en allongeant ou raccourcissant son dialogue pour y placer les mauvais bons mots qui lui passent par la tête sur la scène. On trouve ici cette improvisation plaisante, comme si l’acteur pouvait jamais s’autoriser de changer les paroles d’une pièce ! Il doit se borner à faire valoir par son jeu ce que l’auteur a écrit. C’était bon dans ce qu’on appelait le théâtre de la foire ou la pièce consistait dans un canevas que les acteurs étaient obligés d’étendre pour l’intérêt de leur rôle. Cette licence est intolérable sur un théâtre régulier.

26 août 1826 Piédestal de la statue de Louis XVI (voir 2 avril 1826)
Le préfet, escorté du corps municipal, a assisté hier à la pose de la première pierre du piédestal de la statue qu’on doit élever à Louis XVI sur le terrain du Château trompette. La Dauphine ayant été priée de poser cette première pierre de ce monument s’est faite représenter à cette cérémonie par la femme du préfet, baronne d’Haussez. Une pluie d’orage survenue subitement a dérangé beaucoup les harangueurs et les spectateurs de cette réunion officielle.

La statue devra reposer sur un piédestal à quatre faces qui reproduiront, sous forme de testament, les instructions données par le roi au navigateur Lapeyrouse. Le 25 août 1826, à six heures du soir, la première pierre du piédestal est posée par la baronne d’Hausez représentante de la dauphine Marie-Thérèse, marraine du monument. La statue est coulée en 1829 par les fonderies Crozatier.
La Révolution de 1830 entraîne la chute du roi Charles X et bloque le projet. Le nouveau roi Louis-Philippe remise la statue à la fonderie du Roule dans l’île des Cygnes, sur la Seine. En 1833, le piédestal est démoli, les marbres qui le recouvrent servent d’étal aux poissonneries des halles de Bordeaux.

26 août 1826 Observatoire de l’Académie
On travaille à rétablir l’observatoire qui est à l’académie de Bordeaux et, comme elle ne faisait pas usage de cette plate-forme, le ministère l’a cédé à la Marine qui a promis de s’en servir pour l’utilité de l’astronomie nautique. Nous craignons bien que ce ne soit que de l’argent mis en pure perte.

1er septembre 1826 Démolition des anciens Bains
On commence à démolir les bains qui existaient sur le bord de la rivière et offusquaient désagréablement la vue du port de Bordeaux. Cette mesure est dans l’intérêt des nouveaux qu’on vient d’ouvrir sur le terrain du Château Trompette et qui ont bien besoin d’encouragement pour que la société qui a fait construire ces deux magnifiques édifices puisse retirer l’intérêt des grands capitaux qu’elle il y a employés.

6 septembre 1826 La danseuse Montessu
La danseuse Montessu, de Paris, a débuté hier sur notre théâtre sans y faire des prodiges, quoiqu’elle soit la soeur du fameux pirouetter Paul, qu’on a surnommé Zéphir. Cette virtuose s’occupe de la danse villageoise et pantomimes. Sa taille très exigüe nuit beaucoup à l’effet qu’elle pourrait faire.

Pauline-Euphrosine Paul, dite Madame Montessu (1803-1877), est une danseuse française, sœur et élève du célèbre danseur Paul, surnommé l’« Aérien », elle débute à Lyon puis à Bordeaux, avant d’être admise au Ballet de l’Opéra de Paris, où elle débute le 17 juillet 1820 aux côtés de son frère. L’année suivante elle épouse le danseur Laurent-François-Alexandre Montessu.Elle est première danseuse jusqu’en 1836, année où elle est mise à la retraite. Elle continue cependant à se produire çà et là, notamment à Amsterdam en 1840.

27 septembre 1826 Le chanteur Libaros
Depuis longtemps les amateurs de l’opéra criaient contre le faible talent du chanteur Libaros que l’économique direction des spectacles a recruté à bas prix dans la troupe de Bordeaux. Aujourd’hui qu’on l’a sifflé impitoyablement, il s’est emporté en gestes et termes injurieux contre le public qui se faisait enfin justice. On a demandé qu’il vint faire ses excuses à genoux. La police l’avait déterminé à demander sa grâce sur le théâtre, mais, à peine il y a-t-il comparu, qu’entendant gronder de nouveau l’orage contre lui, il s’est échappé des gardes qui l’entouraient. Alors le public encore plus mécontent de cette nouvelle scène s’en est vengé sur le mobilier de la salle qui a bientôt été mise en pièces sans qu’on ait été touché de la harangue du commissaire de police qui criait d’épargner les meubles. Ce dégât a été fait uniquement pour donner une leçon au directeur comique Prat qui lésine dans tout ce qui tient aux dépenses du théâtre pour en retirer le plus de bénéfices possible, n’importe par quelle voie.

27 septembre 1826 Le Lycée brûlé (voir 30 Frimaire 1797)
En faisant des fouilles dans le terrain de l’ancienne salle de concert de l’Intendance qu’on appelle le Lycée brûlé (note de Bernadau : ce nom lui vient d’une société littéraire dont j’ai été le secrétaire en 1797 et que j’avais baptisé du nom de Lycée. Cette réunion n’ayant pas prospéré, le local où elle était établie fut loué pour y former un théâtre qui fut la proie des flammes en 1800) on a découvert une grande quantité de cyppes et pierres sépulcrales qui portent des inscriptions latines d’un bon genre. Les bordelais de toutes classes s’extasient sur ces monuments qui se trouvent cependant partout où régnait les anciens murs de Bordeaux. Ils furent construits avec les débris des temples païens qu’on démolissait lors de l’introduction du christianisme. C’est l’usage d’un culte de chercher à détruire tout ce qui rappelle l’existence de celui auquel il succède. Au reste, le grand nombre de tumulus et de colombarium qu’on trouve en ce lieu rappelle que dans le voisinage était le champ de repos des anciens bordelais, connu sous le nom de Campaure dans nos vieux titres.

11 octobre 1826 Ouverture du second nouveau bain
Ouverture du second nouveau bain construit sur le terrain du Château trompette. Il y sera spécialement établi des bains minéraux à vapeur, à douche et autres moyens médicinaux. On démolit en même temps les bains orientaux et ceux du Chapeau rouge et des Chartrons dont l’établissement avait été temporaire et conditionnel.

17 octobre 1826 Mort de Talma
La mort vient d’enlever à la scène française Talma, excellent acteur de Paris. Il avait 66 ans et avait quitté les rôles tragiques pour ceux des pères nobles. On lui a fait de magnifiques funérailles, un peu pour mater les prêtres et les courtisans car il était grand partisan des idées libérales et a refusé d’écouter l’archevêque de Paris qui avait été plusieurs fois chez lui pour le confesser. La police n’a pu parvenir à troubler les pompeuses obsèques qu’on lui a faites et auquel assistait un nombreux cortèges de gens de lettres, d’artistes, de militaires et d’hommes qualifiés qui aiment les arts. Il faisait élever ses enfants dans la religion calviniste, depuis qu’on leur refusa publiquement des prix qu’ils avaient remportés au collège et que les intolérants en crédits n’ont pas cru devoir donner aux fils d’un homme que sa profession faisait regarder comme excommunié d’après les anciens préjugés qu’on veut ressusciter en France. Malgré son grand talent qu’il exerçait depuis une trentaine d’années, il ne laisse pas de fortune parce qu’il l’a perdue au jeu.

26 octobre 1826 Bateaux à vapeur
Mise en activité de deux nouveaux bateaux à vapeur pour la Réole et Bordeaux. On doute qu’ils puissent naviguer dans l’été vu les basses eaux de la Garonne dans cette saison.

29 octobre 1826 Phénomènes de foire
Deux phénomènes opposés se montrent à la foire de cette ville : 1° une géante qui a six pieds et demi, étant très bien proportionnée ; 2°un homme qui n’a que la peau et les os et qui ne pèse que 42 livres. On lui donne le nom de squelette vivant. Ces deux spectacles étonnent chacun dans leur genre, par l’agréable embonpoint ou la triste maigreur.

La géante mesurait donc 197 cm et le squelette vivant ne pesait que 19 kg !

19 novembre 1826 Saint André
On démolit les diverses baraques qui étaient depuis longtemps adossées à l’église cathédrale de Bordeaux. Cependant, on la masque d’un autre coté par la construction d’une chapelle destinée à l’inhumation des archevêques et qu’on battit à côté de la porte dite Royale qui est sur la plus belle façade de cet édifice. Cette chapelle va non seulement offusquer cette porte mais encore offrir le spectacle de mauvais goût d’une construction en style moderne accolé à un monument d’un beau gothique.

29 novembre 1826 Porte des Portanets
On démolit en ce moment l’ancienne porte de ville dite des Portanets. Celle du Palais devrait bien être également abattue car elle gêne la voie publique plus que l’autre.

La Porte des Portanets se situait sur les quais au niveau actuel de la rue Porte des Portanets. On suit difficilement Bernadau dans son assertion contre la Porte du Palais, ou Porte Caillau.

4 décembre 1826 Arrivée de Mgr Cheverrus
Arrivée de l’archevêque de Bordeaux qui est reçu à l’entrée du pont par les autorités constituées. Il entre en ville processionnellement avec le clergé et est conduit à l’église Saint André où, avant d’entonner le Te Deum, il adresse au peuple un petit discours assez décousu et qui ne donne pas grande idée de ses moyens oratoires. Il promet de résider à Bordeaux et de s’occuper du salut de ses diocésains. C’est un homme d’une cinquantaine d’années, issu de la caste nobiliaire du Mans. Il se nomme Jean-François Marie Lefébure de Cheverrus. Ayant émigré aux Etats-Unis, il y a été fait par le pape évêque de Boston ce qui n’est pas une place importante. Elle lui a fait obtenir celle d’évêque de Montauban, d’où il a été transféré à Bordeaux. En lui conférant la fonction actuelle, le roi l’a nommé Pair. Il est présumable que la faveur lui a mérité ces dignités car il n’est pas connu par ses talents et ne tenait pas à l’épiscopat avant la révolution. L’autorité n’a fait aucune proclamation pour annoncer son arrivée. Il a seulement été publié un espèce d’arrêté en trois articles qui indiquait le jour où le prélat commencerait à aborder la frontière de son diocèse, l’invitation aux curés de la route de le recevoir ecclésiastiquement, son séjour au château du Pair Montbadon à Saint André de Cuzac, puis l’annonce de l’heure où le clergé de Bordeaux irait l’attendre processionnellement sur le pont pour le conduire à la cathédrale. Cet écrit n’était ni daté ni signé mais il paraissait émaner des vicaires généraux de l’archevêché. Tout cela n’était guère solennel. Autrefois nos seigneurs entraient en grande pompe sous un dai porté par les Jurats sur une haquenée conduite par le baron de Montferrand ou par le capital de Buch, toutes les rues étant tapissées et bordées par la garde bourgeoise. On n’a pas osé essayer de cette étiquette ancienne quoique certains partis voudraient bien ressusciter le vieux temps.

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