Année 1828

Les dernières années ont fait l’objet de notes répétées sur les incendies survenus à Bordeaux. 1828 voit ainsi des sinistres rue Leyteyre,rue de la Petite Taupe (rue Huguerie), au marché Royal, à Bacalan, à Saint-Seurin, rue Gratecap, … Bernadau déplore régulièrement l’arrivée tardive des secours, « la cloche du beffroi ne sonnant pas, attendu que cela donne des vapeurs à la femme du Maire » !
Il a aussi son idée sur la fréquence accrue de ces sinistres et l’expose dans une note du 30 décembre 1828 : « Hier a eu lieu rue Poyenne au Chartrons le troisième incendie du mois et le 17e de cette année. On n’en comptait que trois ou quatre par an avant l’invention des assurances contre l’incendie ».

3 janvier 1828 Poste aux lettres
Le service de la Poste aux lettres vient d’être organisé sur un nouveau mode. Il y a des courriers qui partent et arrivent tous les jours mais qui n’en vont pas plus vite pour cela, quoi que le prix du port des lettres est déjà augmenté. La meilleure innovation sont quatre boîtes auxiliaires où l’on peut porter des lettres et qui sont placées à diverses extrémités de Bordeaux, ce qui abrège le trajet de l’hôtel des postes qui ne se trouve pas assez au centre de la ville.

« Le service de la Poste aux lettres en est encore à ses prémices à la fin du XVIIIe siècle. Contrairement à la Poste aux chevaux, cette institution est encore peu développée dans la mesure où le réseau des bureaux ainsi que la distribution est limités au cadre urbain. Cela s’explique par le fait que l’usage de la correspondance est limité sur le territoire, notamment dans le département de la Gironde, à la population riche et instruite des villes comme Bordeaux. Celle-ci est d’ailleurs dotée de sa propre infrastructure postale, appelée « la Petite Poste », utilisée par les négociants pour envoyer des lettres aux colonies. Toutefois, les ressources que peuvent procurer à l’Etat la Poste aux lettres fournissent un motif pour la transformer en service de l’Etat strictement contrôlé. En effet, le service des Postes devient, sous le Directoire, la Ferme des Postes dirigée par l’Etat. Les cadres d’une forme de service public sont posés.
Le début du XIXe siècle représente un renouveau pour la Poste aux lettres qui voit son activité s’élargir continuellement jusque dans les années 1830. Avec la réorganisation administrative du début du siècle, la correspondance des fonctionnaires a foisonné et il a fallu en conséquence une adaptation du service postal. La distribution entre donc dans les campagnes. Les autorités administratives, et surtout les municipalités ont le privilège d’avoir à leur disposition des messagers- piétons, chargés de distribuer la correspondance administrative, plusieurs jours par semaine. » (Clémence Raine, La Poste aux chevaux et la Poste aux lettres en Bordelais, de la fin de l’Ancien Régime au milieu du XIXe siècle, maîtrise d’histoire, sous la direction de Jean-Paul Jourdan, Bordeaux III, 2003).

15 janvier 1828 Une signature de Bernadau : « Loquace »
Le Kaléidoscope d’aujourd’hui contient un article de recherches historiques sur les fossés de l’Intendance que j’y ai envoyé sous le nom de Loquace, ancien jurât de Saint Sever, puis professeur de rhétorique et de danse à Bordeaux.

21 février 1828 Mardi-gras à Caudéran
L’enterrement de mardi gras a eu lieu hier à Caudéran comme de coutume avec grand concours de (?) masqués et de nos fashionables en belles voitures. Mais le beau monde, qui comptait sur un bal pour la nuit des Cendres au Grand théâtre, en a été privé par l’opposition qu’y a mis le préfet par intérim qui a prétendu céder en cela à l’influence de l’archevêque. Triste gouvernement que celui qui se laisse maîtriser par les prêtres. Au demeurant, eux, ils n’ont pas encore assez de pouvoir sur la populace pour l’empêcher d’aller faire ses orgies à Caudéran. Cette année, la fête n’y a été ni gaie ni nombreuse. Il semble que la crise commence à se faire sentir aux basses classes de la société par suite du défaut de commerce.

24 février 1828 Une signature de Bernadau : « Un philanthrope »
Le Kaléidoscope d’aujourd’hui publie un de mes articles contre la course ridicule du bœuf gras, signé : Un philanthrope. J’y invite les bordelais à faire cesser cette farce dégoûtante en ne donnant aucune étrenne à ces bouchers qui promènent leurs bêtes pour avoir de quoi s’enivrer.

16 mars 1828 Kaléidoscope
Le Kaléidoscope publie un de mes articles sur les fossés du Chapeau Rouge, où je m’élève, entre autre, contre les travaux de ceux qui ont gâté le bel alignement de cette rue, pour n’avoir pas suivi celui qui avait été commencé par l’illustre Tourny.

21 mars 1828 Fin des omnibus (voir 24 octobre 1827)
L’entreprise des omnibus nantais a pris fin hier et leurs 10 voitures avec leurs relais ont quitté Bordeaux pour aller à Paris tenter fortune. Les cochers se sont cotisés ici pour établir quatre omnibus à 12 places chacun, qui feront le service de la place Royale à Bacalan pour 6 sous par voyageur. Cela ne paraît pas devoir durer longtemps.

1er mai 1828 Colonnes rostrales
On jette les fondements de deux colonnes de 50 pieds de hauteur à l’entrée de la terrasse des Quinconces, près de l’escalier du milieu de cette promenade. On doit y établir un phare destiné à éclairer le port de Bordeaux. Ce monument paraît à tous d’une invention bizarre et sans utilité parce qu’il est impossible d’y réunir un assez grand volume de lumière pour produire de l’effet.

C’est l’architecte Alexandre Poitevin qui a fait ériger en 1828 ces colonnes hautes de 21 mètres dans un style néoclassique.

15 mai 1828 Jeux de hasard
La police, harcelée par les journaux qui parlent des jeux de hasard pratiqués sur nos places publiques, a fait enlever hier cinq ou six de ceux et celles qui tiennent ces tripots ambulants où l’on joue au moyen d’une aiguille qui tourne sur un cadran marqué des quatre couleurs des cartes. Cela s’appelle une « mort aux rats » dans l’argot des escrocs qui tiennent ces banques. Nous en avons vu aujourd’hui deux nouveaux au milieu de la place Royale, à la honte de nos inactifs magistrats.

17 mai 1828 Arago, rédacteur du Kaléidoscope
Le rédacteur du Kaléidoscope menace le public d’une description des environs de Bordeaux sous le titre de Promenade historique et philosophique en Gironde. Cela paraîtra, ou plutôt ne paraîtra pas, par cahiers périodiques accompagnés de quatre gravures. L’auteur annonce qu’il attend les souscripteurs pour commencer ses publications, mais on sait qu’il est fertile en projets, mais qu’il ne les réalise pas aussi facilement qu’il les conçoit. D’ailleurs, celui-ci demanderait des connaissances locales qu’on ne trouvera pas chez un aventurier espagnol comme notre journaliste Arago.

Dans une Notice sur le procès du Kaléidoscope, au profit de l’amende prononcée contre M. Arago par le tribunal de police, sans date mais vraisemblablement de 1827, on peut goûter l’humour de ce journaliste qui prétend que :
« Cette saisie était motivée sur l’insertion, dans ce 61ième numéro, des deux articles suivants :
On prétend que la rue Vide-Gousset va changer de nom; elle s’appellera désormais rue Villèle.
— Pourquoi dites-vous toujours tant de mal de notre premier ministre ?
— Parce que c’est un voleur.
—Je crois que lui seul peut sauver la France.
— Oui, en se brûlant la cervelle »
Et plus loin, il plaide : « N’avons-nous pas vu, d’ailleurs, des contre-sens plus bizarres dans les nomenclatures de nos rues ou de nos places publiques ? Et qui, parmi nous, ignore que telle rue anciennement appelée rue des Jésuites, se nomme aujourd’hui rue des Vertus, et telle place publique, jadis place des Ignorantins est de nos jours place de l’Instruction publique. »

4 juillet 1828 Explosion à la Comédie
Au moment qu’on allait le lever de rideau du Grand théâtre, une forte détonation dans les coulisses a effrayé les spectateurs. On est venu leur annoncer que cette détonation provenait de l’explosion de la machine préparée pour l’embrasement d’un navire qui devait paraître dans le mélodrame de La mort de Bisson qu’on devait jouer. L’assemblée a été congédiée et le théâtre fermé pour réparer les dégâts. On devrait mettre en scène des pièces moins dangereuses à la représentation. Il est question de figurer l’acte de dévouement du commandant d’un brick français dans l’archipel, qui s’est illustré il y a deux mois en se faisant sauter plutôt que de tomber entre les mains des pirates. Le gouvernement a accordé une pension de 1500 F à la sœur du brave Bisson, seul reste de la famille de ce courageux Français, et des souscriptions ont été ouvertes dans divers ports de France pour élever un monument à Brest en l’honneur de ce héros de notre marine.

Le Discours prononcé dans la Chambre des Pairs, séance du 23 mai 1828, par le ministre de la Marine, en présentant le projet de loi tendant à accorder une pension à la Demoiselle Marie- Antoinette-Bénigne-Thandis Bisson, soeur de l’enseigne de vaisseau de ce nom, débute ainsi : « Nobles Pairs, (…) vous connaissez tous l’action héroïque de Bisson; vous savez qu’attaqué, le 4 novembre 1827, près de l’île de Stampalie, par cent trente pirates (il n’avait que quinze hommes à leur opposer), Bisson prit de suite l’intrépide résolution de résister au nombre, de vaincre la force, ou, vaincu par elle, de lui arracher la victoire… »

14 juillet 1828 Visite de la duchesse de Berry
Madame la duchesse de Berry arrive ce matin de Blaye sur un bateau à vapeur et débarque au quai du Chapeau Rouge où elle a été reçue magnifiquement. Elle a une quinzaine de personnes à sa suite et loge au Château royal. C’est une petite femme maigre, laide et peu avenante de sa personne, quoiqu’elle n’ait que 30 ans. Elle va prendre les eaux de Bagnères et, malgré son état maladif, elle a pris le chemin le plus long pour y arriver. Ce voyage est plus politique que d’hygiène. Il a pour objet de remonter l’esprit royaliste qui baisse. Les princes voyageaient autrefois pour connaître les hommes auxquels il devait commander, mais jamais on n’avait cru utile de faire voyager les princesses qui ne sont rien dans l’ordre politique. C’est de l’argent fort mal employé, car les villes sont forcées de faire beaucoup de dépenses pour ces fantaisies princières. Bordeaux a destiné 100 000 F pour cette réception qui coûtera bien le double, tandis que nos travaux publics sont en souffrance.

19 juillet 1828 Visite de la duchesse de Berry
Madame la duchesse de Berry est partie hier de Bordeaux. Pendant les quatre jours qu’elle a demeuré dans cette ville, on lui en a fait visiter les curiosités comme spectacles, églises, manufactures, hôpitaux, pont, rade et promenades. La foule l’allait voir par curiosité mais les acclamations publiques ne lui ont pas cassé la tête. À son arrivée, même les cris de Vive le roi ne l’ont pas accueillie, quoi que les fonctionnaires officieux s’empressassent d’exciter les Hourra. Le lendemain de son arrivée, elle a assisté au bal que la ville lui donnait dans le pavillon en planches qui était formé au milieu du jardin public. Ce pavillon, que le peuple s’obstine à appeler la baraque, était fort bien décoré dans l’intérieur. La princesse y a soupé après avoir dansé avec toutes les formes de l’étiquette cinq contredanses. Le grand carré du jardin public était illuminé. Deux orchestres y étaient construits, mais on avait oublié d’y mettre des musiciens, en telle sorte que le public n’a pas dansé quoiqu’il paya les violons. En revanche, le lendemain, il y a eu un bal dit de la petite propriété dans ladite baraque où étaient invitées 3000 personnes parmi la classe ouvrière sur la désignation des commissaires de police. La princesse est apparue cinq minutes. Elle a fait cadeau au maire d’une tabatière enrichie de diamants et une en or a été donnée au commandant de la garde nationale, quoi que cette garde n’ait point figuré dans cette réception. La mairie s’était borné à recruter une cinquantaine de jeunes gens à cheval en costume de dragons, dont partie de l’équipement a été payée par l’administration et les royalistes zélés. Les bordelais censés auraient désiré que la dépense de cette réception eut été faite avec plus d’économie pour prouver d’une manière parlante qu’il y a ici beaucoup de gène dans toutes les classes de la société, comme cela n’est que trop réel. Le silence du peuple est la leçon des rois. On les gâte par l’adulation. Lorsque la duchesse d’Angoulême vint attendre à Bordeaux son mari qui allait pacifier l’Espagne, en avril 1823, on plaça l’inscription suivante sur le pont de cette ville :
Quand l’art l’ose enchaîner aux rives de Bordeaux
Garonne, avec orgueil songe à ses destinées
C’est la fille du roi qui marche sur tes eaux
Des rois au nom de qui tombent les Pyrénées.
Des rimeurs bordelais nommés Faure et Dupérier ont imprimé aujourd’hui des vers complimentaires aussi mauvais que ceux que nous venons de rappeler.

26 juillet 1828 Inspection des prisons par M. Appert
M. Appert, membre de la société formée à Paris pour l’amélioration du régime des prisons, a visité hier celle de Bordeaux où il a plus trouvé à blâmer qu’à louer, ainsi qu’on est forcé d’en convenir dans nos journaux qui nous ont souvent entretenu de l’ordre merveilleux que notre maire fait observer dans ces asiles de douleur. Le généreux philanthrope a observé : 1 que les cachots étaient on ne peut plus infects; 2 que les vêtements indispensables manquaient à ceux qui était renfermés; 3 que les prisonniers pour dettes y étaient très mal à propos confondus avec les criminels ; 4 que tous ce qu’on y obtenait de commodités pour de l’argent était trop cher ; 5 que les registres d’écrou étaient mal tenus ; 6 que le local était beaucoup trop petit etc. L’insouciance de nos fonctionnaires publics est telle que nous ne doutons pas que les observations de l’inspecteur philanthrope des prisons ne produisit aucun résultat pour le soulagement de ceux qui sont enfermés.

Benjamin Appert (1797-1873) est l’auteur d’un ouvrage paru en 1836 : Bagnes, prisons et criminels, ainsi que d’un Journal des Prisons, collections de 1825 à 1833.
Il est sans doute l’une des figures, si ce n’est la plus marquante, du moins la plus atypique de la philanthropie du XIXe siècle, non seulement en France mais aussi en Europe. De religion protestante, Benjamin Appert est un philanthrope romantique. En 1826, il lui est reproché de se livrer à des opérations suspectes : visites des prisons sans ordres de mission, distributions de Bibles jugées « hérétiques » par le clergé qui voit d’un assez mauvais œil que l’on empiète sur son pré carré…
En 1828, il devient l’un des secrétaires de la Société de la morale chrétienne qui, depuis 1821, avec La Rochefoucauld-Liancourt, Laborde, Broglie, Guizot et Delessert, réunit les philanthropes catholiques et protestants les plus libéraux. Il anime le Comité des prisons de cette société, rédige des rapports sur ses visites dans les prisons, qu’il publie dans le Journal de la Société de la morale chrétienne.
(Source : http://prisons-cherche-midi-mauzac.com/des-hommes/benjamin-appert-persona-non-grata-dans-les-prisons-du-royaume-6133)

31 juillet 1828 Jésuites
Les jésuites vont avec un certain nombre de leurs élèves en pèlerinage à Notre-Dame de Verdelay, y chantent la grand-messe et déposent aux pieds de la miraculeuse madone un cœur d’argent qu’on dit contenir la prière qu’ils ont composée dans l’objet de leurs vœux. Ils l’ont fait pour obtenir ce que leurs dévots disent : le commencement d’une nouvelle persécution antichrétienne, c’est-à-dire la révocation de l’ordonnance du roi qui expulsera au 1er octobre (si elle est exécutée) tout professeur d’école ecclésiastique qui n’aura pas déclaré par serment qu’il n’appartient à aucune société proscrite par les lois. En attendant, ils ont fait adresser au roi, par leurs affidés de cette ville, une pétition pour obtenir la suspension de l’exécution de l’ordonnance aux moyens de laquelle ils seraient obligés de quitter les cinq petits séminaires qu’ils ont établis en France et parmi lesquels se distingue celui de Bordeaux. Ce sont le notaire Rauzan et le médecin Archbold qui font signer cette pétition, ce qui a fait dire aux plaisants que les jésuites sont bien malades puisqu’ils appellent à leur secours un médecin et un notaire.

31 juillet 1828 Duchesse de Berry
Recueillons quelques traits relatifs au passage de Madame la duchesse de Berri à Bordeaux. En sortant du dépôt de mendicité, dont la mesquinerie du local est choquante, elle dit : Fi ! sortons enfin de cette prison. Lorsqu’elle alla visiter la manufacture du gaz hydrogène, l’entrepreneur ayant commencé un discours à la porte, elle lui dit : Soyez bref ! Celui-ci rengaina son compliment en disant : Madame j’ai fini. Elle visita l’hôpital militaire, où elle était assez déplacée et n’alla ni à la prison du fort dû Hâ, ni à aucun de nos hôpitaux où elle était attendue. Les sœurs de la Charité qui dirigent les malades se bornèrent à demander si Madame avait manqué d’aller à la Comédie pendant son séjour en cette ville. On lui a fait poser en cérémonie ce qu’on appelle la première pierre de la fontaine de la place Royale et des colonnes rostrales ou phare des Quinconces, édifices qui sont commencés depuis longtemps et dont la construction est déjà de 2 m au-dessus du sol. Quoique les journaux n’aient pas parlé de la visite qu’elle a faite au petit séminaire tenu par les jésuites, elle a été voir cette maison et s’y est informée de toute son administration. Une pareille visite est aussi inconvenante qu’impolitique pour qui respecte l’opinion publique. Mais les Bourbons s’en jouent assez ouvertement. Les élèves de cette maison ont débité à Madame un compliment où ils disaient bêtement :
Dans leur malheur, des orphelins
En vous retrouvent une mère.
Voilà une flagornerie assez absurde, car des orphelins n’ont ni père ni mère. Malgré l’espèce de prophétie, ridicule comme toutes, qu’ont voulu faire nos Pères de la foie, comme ils s’intitulent, nous espérons qu’eux et leurs élèves seront traités comme des bâtards abandonnés, même par la pitié publique.

18 août 1828 Antiques rue Neuve de l’Intendance
On vient de découvrir un Antique précieux et bien conservé, en fouillant le terrain des fondements d’une maison que M. Chaudruc fait bâtir dans la nouvelle rue de l’Intendance. Le propriétaire en a fait don au Préfet, la Mairie ayant dédaigné de le lui demander pour enrichir le Muséum, qui pourrait être bien plus riche qu’il ne l’est en antiques.
Celui-ci est un stylobate d’une seule pièce de marbre blanc veiné des Pyrénées. Il a quatre pieds neuf pouces de hauteur totale et 10 pieds huit pouces de largeur sur les deux côtés. Sa base forme une plinthe saillante ainsi que la corniche qui la surmonte, dont listets et moulures sont d’ordre dorique. Une des faces de ce dé présente l’inscription suivante gravée dans un encadrement en lettres onciales de 26 lignes de hauteur (…) qui signifie : Au dieu tutélaire d’Auguste. Monument érigé par C. Vitalis dans un lieu donné par les Décurions et consacré le 22 juin, étant conseils Julianus pour la seconde fois et Crispinus. Sur la face opposée, est sculptés en relief une couronne civique nouée de bandelettes sacrées. Les deux faces latérales qui ont six pouces de moins de largeur sont toutes unies et n’offrent d’autre ornement que la plinthe et la corniche qui règnent sur les quatre faces de ce stylobate. Il paraît avoir été destiné à supporter quelque statue ou sculpture allégorique, attendu qu’une tablette, formée au-dessus de la corniche, offre les bouts de sept barres de fer, dont trois sur chaque côté des bases, deux dans les faces et un au centre. Ces fragments de barres sont cassés à un pouce du trou où elles sont scellées avec du plomb et paraissent avoir été rompues depuis longtemps. Cependant, ces cassures qui annoncent quelque objet attaché à ce monument, ainsi que le long laps de temps qu’il est resté enfoui et son renversement en terre n’a pas nui à la belle conservation de ce monument. Il n’offre dans toute sa surface qu’une fracture de deux pouces à l’une des encoignures de la tablette qui est sur la corniche supérieure et un trou longitudinal d’environ un pouce près de la couronne civique.
L’inscription qui se compose de huit lignes d’écriture annonce l’année où ce monument a été consacré, ce qui le rend encore plus précieux. On voit, par les fastes consulaires, que Julianus et Crispinus étaient consuls à Rome en 224, la seconde année du règne de l’empereur Alexandre Sévère. La date que porte d’ailleurs cette inscription indique la dédicace de ce monument au 22 juin. Voilà un fait constant qui est rarement précisé dans les inscriptions votives. Si celle qui se lit sur l’autel antique du temple de Tutelle, que nous avons fait graver pour nos annales de Bordeaux, portait une pareille date, ce monument en serait encore plus précieux.
Quoi qu’il en soit, il est impossible de rien dire de positif sur l’origine de ce stylobate, si ce n’est qu’il est Romain et du troisième siècle de l’ère vulgaire. Les prénom, nom et surnom de celui qui l’a érigé ne sont nullement gaulois. Ce devait être quelque personnage que le devoir ou la reconnaissance attachait à l’empereur régnant. Il lui consacre un monument public, puisque le terrain où il l’élève est donné, suivant l’inscription, par un décret des Décurions, qui étaient les magistrats des villes gouvernées comme colonie romaine.
Il est présumable que ce stylobate était le piédestal d’une statue érigée en l’honneur de l’empereur Alexandre Sévère. Les mots Tutella Aug. qui commencent cette inscription et ceux ex-voto le démontrent. Reste à savoir si par Tutella, on doit entendre la divinité de l’empereur à la gloire ou au culte duquel sont consacrés ce monument, ou simplement la mémoire du prince qu’on voulait remercier de ses bienfaits. La chose n’a pas encore été éclaircie par les archéographes. Cependant, la première opinion paraît la plus vraisemblable, parce qu’il était alors d’étiquette de déifier les empereurs romains, même pendant leur vie. D’ailleurs, l’inscription votive de Cantilius dont il est parlé à la page 5 des Dissertations de Venuti confirme encore cette opinion. Cette inscription était sur un stylobate qui a existé dans le temple de Tutelle de Bordeaux et qui se voit à présent dans le château de Lauzun, où il a été dessiné par M. de Saint Amans, savant Agenais. On trouvera ce dessin à la suite des dissertations susdites, où nous l’avons ajouté avec une explication manuscrite qui rectifie quelques inexactitudes de l’éditeur, de l’amitié duquel nous tenons cette copie.
Nous croyons aussi que le stylobate de Vitalis était originairement, ou dans le temple de Tutelle de Bordeaux, ou sur quelque place publique de cette ville. Cette conjecture repose sur l’inscription qui annonce que le lieu où le monument a été consacré avait été cédé par une ordonnance des Décurions. Ce lieu, dû à la munificence du magistrat, devait avoir une certaine étendue pour être l’objet d’une concession de l’autorité. Lorsque les Wisigoths s’emparèrent de Bordeaux, sous l’empire d’Honorius, tous les monuments qui rappelaient la puissance romaine furent détruits ; c’est pour cela qu’on trouve, dans les anciens murs de cette ville, tant de morceaux de sculptures de diverses natures. Ils existaient plus particulièrement au nord de cette ville, car c’est de ce côté de nos anciens murs de clôture qu’on découvre le plus de signes de l’Antiquité entassés, comme débris de colonnes, pierres sépulcrales, fragments de statues, etc. Aussi, ce quartier de l’Intendance où le stylobate de Vitalis a été découvert avec plusieurs autres morceaux antiques est-il appelait dans nos vieux titres campus aureus, campaure, à cause des monnaies d’or que renferment les tombeaux.
Voici au reste le dessin de ce précieux stylobate, pour en mieux faire comprendre l’ordonnance (suit le dessin du stylobate par Bernadau).

Ce stylobate est décrit, page 60 et suivantes, par Camille Jullian dans son ouvrage : Inscriptions romaines de Bordeaux, 1887.
Il s’agit des fouilles faites rue Neuve-de-l’Intendance, n° 4, aujourd’hui rue Guillaume-Brochon, n° 6.
Coudert écrivait dans son journal l’Indicateur, n ° 4907, le 22 août: « On fait depuis quelque temps des fouilles pour voûter une petite maison en forme de pavillon, dépendant autrefois de l’hôtel de l’Intendance, et l’on y a découvert des cypes d’une haute antiquité. Nous avons recueilli parmi les décombres des objets qu’on avait dédaignés, nous en avons obtenu d’autres qui ne sont pas sans intérêt. Nous avons même fait l’acquisition d’une superbe pièce en marbre: mais sur l’invitation de M. le baron d’Haussez, préfet de la Gironde, et de M . Croneau, sous-préfet, qui ont témoigné le désir de le conserver au musée de la ville, nous avons renoncé volontiers à nos prétentions sur ce monument local, qui remonte au commencement du troisième siècle. Les connaisseurs peuvent le voir: il est provisoirement déposé sous le vestibule de l’hôtel de la Préfecture. M. Chaudruc, propriétaire, en a fait don à la ville, pour être placé à son musée, d’après la renonciation de M. Coudert». Et le 26 août, n° 4911: « Nous avons annoncé, dans notre feuille du 22 de ce mois, que, sur l’invitation de M . le préfet et de M. le sous-préfet, nous avions cédé nos droits, en faveur du Musée de la Ville, sur un superbe monument en marbre, trouvé par M. Delbalat, entrepreneur en bâtisses, dans les fouilles ». Jouannet rappelle dans son article de l’Académie (p.170) que «M. Desbarad, entrepreneur », consentit à « interrompre même la suite de ses travaux pour conserver à la Ville la belle inscription votive de Vitalis ».

18 août 1828 Le stylobate chez la demoiselle Nancy
Un maître d’école de cette ville, nommé Jouannet, a donné dans l’Indicateur l’inscription qu’on lit sur cet antique avec sa traduction française. Il en réserve la grande description pour une séance de l’académie de Bordeaux, où il exploite la littérature et l’archéologue graphique d’une manière soporifique. Les journaux de cette ville n’ont fait que très succinctement part de la découverte précieuse, tant ils sont ignorants de l’histoire locale. Le préfet, après avoir laissé sous le péristyle de son hôtel ce stylobate, l’a fait transporter au bout de deux mois dans le jardin de la petite maison qu’il a décorée pour la demoiselle Nancy, sa maîtresse actuelle.

29 août 1828 La dame Estanave (voir 10 décembre 1827)
La dame Estanave, qui avait été déclarée il y a six mois coupable de mauvais traitements envers sa fille, est exposée au poteau suivant l’arrêt de condamnation. Cette séance a paru un peu dure pour cette petite maîtresse surannée et elle s’est trouvée mal à deux fois pendant la représentation.

3 septembre 1828 Académie royale
On apprend par les journaux que notre société scientifique vient de voir confirmer ses règlements sous le titre d’Académie royale des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux. Se considérant de l’ordonnance qu’elle a été autrefois présidée par Montesquieu, ce n’est pas dire qu’elle soit digne de cette illustration. On remarque que parmi les 32 membres résidents dont elle est composée, il y a 12 médecins. Cette dose médicale est un peu forte comparativement aux savants dans d’autres parties.

7 septembre 1828 D’Haussez / « Désossé »
Un article venu de Grenoble et inséré dans l’Indicateur de Bordeaux apprend que notre préfet actuel, pendant qu’il exerçait les mêmes fonctions dans les départements des Landes et de l’Aude, s’est montré très dévoué aux volontés du dernier ministre dans tout ce qui a trait aux élections. L’auteur de l’article cite des faits et, en cas de déni, offre d’en produire les preuves. Notre baron d’Haussez, qu’on appelle ici Désossé, a cru devoir grandement ne pas répondre à la diatribe.

10 septembre 1828 Marbres des Quinconces
On transporte aux Quinconces les diverses pièces de marbre qui étaient depuis 1733 dans un magasin créé exprès à la Bastide par le gouvernement qui avait réuni, on ne sait pourquoi, ces marbres. Jusqu’à présent, ils n’ont servi qu’au magasinier qui en était gardien. Cette garde lui donnait jadis le droit de porter l’épée et de s’intituler officier du roi, maison et couronne de France.

15 septembre 1828 Bains flottants
Les bains flottants sur la Garonne, devant le quai de la Grave, ont coulé bas cette nuit par suite de vétusté. Cet événement n’aurait pas eu lieu si la police avait eu l’attention, comme elle le devrait, de faire visiter tous les ans l’état de cette baraque et d’en prescrire les réparations nécessaires.

25 septembre 1828 Bateaux à vapeur
Le nouveau bateau à vapeur, dit de la Compagnie des deux rives de la Garonne, a éprouvé des avaries par la rencontre d’un bateau de l’ancienne Compagnie bordelaise. La jalousie de métier peut bien être pour beaucoup dans cet événement, car les deux compagnies se font entre elles toutes sortes d’espiègleries pour s’arracher les voyageurs qui sont exposés dans ces manœuvres intéressées.

25 septembre 1828 Gall (voir 16 fructidor 1802)
Le médecin Gall vient de mourir à Paris où il professait une doctrine qui a fait quelque bruit en France où les nouveautés font sensation, surtout quand elles sont extraordinaires. Ce docteur allemand prétendait reconnaître par l’inspection du crâne humain les affections et les imperfections de l’homme qui le portait, à certaines élévations qu’on remarquait sur le crâne et sur lesquelles étaient, suivant cette doctrine, le siège des qualités, des défauts et des vices de l’individu. On avait donné le nom de Gallisme ou de cranioscopie à ce système qui, suivant les bons physiologistes, n’a pas plus de fondement que le Messmerisme qui fit tant de bruit vers 1780.

30 octobre 1828 Mort de Romain Dupérier
Romain Dupérier, un des plus féconds et des plus ridicules barbouilleurs de papier à Bordeaux, vient de mourir âgé de 72 ans. Il a laissé un grand nombre d’opusculines rimées en vers sur des sujets extrêmement bizarres. Cet homme était sans goût et sans instruction et écrivait par nécessité. Ce qu’il y avait de plus révoltant dans sa conduite littéraire, c’est qu’il allait lui-même vendre ses rimailleries et achevait de s’avilir. Dans les troubles révolutionnaires, il a tour à tour chanté les différents partis : en 1795, il s’intitulait poète civique de la Convention, parce qu’elle avait agréé l’hommage de son poème des verrous ; et dans ces derniers temps il avait publié un almanach des muses royales et prenait la qualité de descendant de Roquelaure.

Parmi toutes les rimailleries de Dupérier, on notera : Bouquet de la ville du XII mars pour la fête solennelle du baptême de S. A. R. Mgr le duc de Bordeaux, par le Cher Romain Dupérier de Larsan, l’an de grâce 1821, 1er mai.

26 novembre 1828 Le Propagateur de la Gironde
Depuis six jours il paraît ici un nouveau journal littéraire, le Propagateur de la Gironde. Il est fabriqué par MM. Venot et (?), deux anciens collaborateurs du Kaléidoscope qui sont mécontents de leur ancien rédacteur en chef. Celui-ci, à son tour, crie contre les déserteurs de son entreprise qui va assez mal, puisqu’il est obligé de mêler des articles divers à sa littérature. Le nouveau journal est étayé par M. Foulquier, marchand de papier, qui est accoutumé à faire de mauvaises affaires en imprimerie, ayant imprimé les opuscules du paperassier L’Hospital et un certain almanach de la sénatorerie et du commerce de Bordeaux. Ce dernier donnait des notices historiques pleines de bévues. Nous doutons de la réussite de cette feuille : elle paraît tous les jeudis et dimanches en une feuille in-quarto

Publicités