Année 1830

L’année 1830 est bien sûr dominée, dès le 27 juillet, par cette révolte qui va conduire à la chute des Bourbons au profit des Orléans. Les Tablettes se font l’écho de ces évènements tout au long de 45 pages (pages 560 à 605 du tome X). Bernadau évoque la période d’agitation ministérielle puis parlementaire, ainsi que les ordonnances de Saint-Cloud du 25 juillet 1830. De ces extraits, nous ne retranscrirons que ceux qui peuvent présenter une particularité bordelaise, alors que Bernadau évoque longuement les évènements nationaux.

5 janvier 1830 Grand froid à Bordeaux
Le maire fait fermer le Grand Théâtre, attendu que les réservoirs et pompes d’incendie y sont gelés. La troupe jouera jusqu’au dégel avec celle du théâtre du Vaudeville. Cependant, il n’y a là aucun secours en cas d’incendie et l’autorité envoie les oisifs dans un endroit où ils peuvent courir des dangers. Mieux eût valu fermer tous les spectacles, ce qui n’aurait pas eu d’inconvénients, d’autant que le froid violent qu’il fait retient tout le monde au coin du feu, sauf les filles de joie.
22 janvier 1830
Le Grand théâtre donne une représentation au bénéfice des pauvres. Elle n’a produit, frais prélevés, que 2143 F qui ont été répartis entre les bureaux de charité des catholiques, des protestants et des juifs. C’est la première fois que les pauvres des trois cultes professés à Bordeaux ont participé aux aumônes publiques. Honneur au tolérantisme.

24 janvier 1830
Aujourd’hui finit sans avarie la débâcle des glaces dans ce port qui a duré trois jours. Les navires reprennent leurs anciennes lignes dans la rade.

26 janvier 1830
Les entrepreneurs des bains publics de Bordeaux font porter des bains chauds dans les maisons au même prix que ceux qui se prennent dans l’établissement. Cette mesure peut nuire à deux établissements de bains portatifs qui s’étaient formés dans cette ville depuis l’été dernier, rues de Montméjean et Jean-Jacques Rousseau.

11 février 1830 Jardin public
Un arrêté du maire de Bordeaux supprime l’entrée des voitures et chevaux au Jardin public que le préfet avait transformé il y a un an en courses dites de Longchamp pour procurer à sa maîtresse Nancy la satisfaction de s’y montrer en riche calèche.

Mademoiselle Nancy, maitresse du maire le vicomte de Curzay, est citée à plusieurs reprises en 1827 et 1828.

18 février 1830 Portail de Saint Seurin
On achève un portail de l’église de Saint Seurin qu’on a substitué à un plus petit qui se trouvait comme plaqué devant ce bâtiment dont la façade occidentale paraît n’avoir jamais été achevée. On a singé sans goût, dans ce portail, l’ordre gothique suivi pour la construction de l’église, mais il paraît que l’architecte Poitevin n’y entendait pas plus que dans la fontaine royale et qu’il prend le singulier pour le beau. Ce portail et ses enjolivements ont coûté 45 000 F à la fabrique paroissiale.

L’architecte Pierre-Alexandre Poitevin a réalisé une façade de style néo-roman avec un nouveau porche masquant l’ancien. Le sculpteur de Bordeaux Dominique Félix Maggesi, va installer, entre autres, les statues de Saint-Seurin et de Saint-Amand sur la balustrade supérieure.

11 mars 1830 Vicomte de Curzay
Le tribunal de police correctionnelle a condamné hier le propriétaire du Mémorial de Bordeaux à 15 jours de prison, 200 F d’amende et aux frais pour injure dite au préfet dans son numéro du 12 du mois dernier. L’article incriminé était une diatribe un peu inconvenante contre M. le vicomte de Curzay qu’on prétend se décorer d’un nom qui n’est pas celui de sa famille. On le dit s’appeler Duval et nullement de Curzay, qui ne serait qu’un nom de quelque domaine, qu’il n’est plus permis de substituer au nom patronymique depuis que les terres autrefois titrées ne donnent aucune prérogative. Le journaliste a excepté pour toute défense que, si son article était injurieux, ce n’était pas le préfet qui pouvait s’en rendre en cette qualité mais M. le vicomte de Curzay, pris comme simple particulier et abstraction faite de sa fonction publique. Nous estimons que cette exception est fondée, quoiqu’elle n’ait pas été accueillie par les juges.

21 mars 1830 Prisme, Journal des dames
Hier a paru le premier numéro du Prisme, Journal des dames, dont nous avons annoncé précédemment le prospectus. Cette feuille n’a rien de remarquable que d’être imprimée sur papier jaune. Elle est toute littéraire, ou plutôt sans genre particulier. Son style est vraiment de la couleur de la feuille morte sur laquelle on la tire. Nous doutons que ce recueil puisse durer plus d’une lune, quoiqu’il soit destiné à amuser les loisirs du sexe qui doit l’entretien de sa beauté à l’influence de cet astre.

26 mars 1830 Bureau de Charité
Le bureau de charité de Bordeaux publie un état nominatif des personnes qui lui ont envoyé des secours en argent pendant les mois de janvier et février derniers pour distribuer au domicile des indigents qui souffraient des rigueurs de l’hiver. Il résulte de cet état que, durant cette saison, une somme de 68 000 F a été donnée extraordinairement à 3600 pauvres, indépendamment des sommes distribuées par les dames de charité dans les paroisses. Les bonnes âmes ont puissamment concouru par leurs aumônes au maintien de la tranquillité publique et empêché bien des crimes que la misère conseille. On a remarqué que, dans cette liste des philanthropes bordelais de tous rangs, on ne voit pas le nom de M. le vicomte du Hamel, maire de cette ville.

26 mars 1830 M. Meynieu, destitué
M. Meynieu, professeur d’histoire au collège de Bordeaux, qui avait été suspendu de ses fonctions par le recteur pour avoir publié une livraison de son cours où il accusait Clovis de barbarie et de cruauté et sa femme d’ineptie, d’après les monuments historiques, vient d’être définitivement destitué par l’université de France. Cela donnera quelque vogue au restant de son travail qu’il publie courageusement et qui, du reste, est très ordinaire. Il n’y a que la proscription qui puisse le faire remarquer un peu.

Le Bulletin universitaire contenant les décrets, règlements et arrêtés relatifs a l’instruction publique, 1832, contient cet arrêté :
N° 144. — Arrêté du Ministre portant que l’autorisation provisoire en vertu de laquelle M. Meynieu a exercé les fonctions de professeur d’histoire dans le collège royal de Bordeaux est révoquée. Du 12 Février 1830. Nous, Ministre secrétaire d’état au département des Affaires ecclésiastiques et de l’Instruction publique ; Vu la lettre en date du 7 décembre 1829, en vertu de laquelle M. Meynieu a été chargé provisoirement des fonctions de professeur d’histoire au collège royal de Bordeaux ;
Art. 1er. L’autorisation provisoire en vertu de laquelle M. Meynieu a exercé les fonctions de professeur d’histoire dans le collège royal de Bordeaux est et demeure révoquée.
2. M. le recteur de l’Académie de Bordeaux est chargé de l’exécution du présent arrêté. Fait à Paris, le 12 février 1830. Signé de Gernon-Ranville.

1er avril 1830 Victor Desèze
On inhume avec une certaine solennité M. Victor Desèze, recteur de l’académie d’instruction de Bordeaux, âgé de 72 ans. Il avait étudié la médecine, mais il ne la pratiquait guère, parce qu’il n’avait jamais eu le goût du travail. C’était un franc épicurien qui faisait l’homme universel au moyen d’une forte couche de pédantisme. Avec l’aide de quelques pamphlets de circonstances qu’il a publiés au commencement de la révolution, il s’était fait élire député de Bordeaux à l’assemblée constituante. Il n’y fut nullement remarqué dans le côté gauche où il siégea. On ne connaît de lui, dans cette assemblée, que le rapport qu’il fit d’une pétition des juifs de cette ville pour obtenir les droits de citoyens actifs, et dont on prétend que les pétitionnaires le payèrent bien. Lors de la création de l’université impériale, il fut nommé recteur de l’académie de Bordeaux et c’est la seule place qu’il ait occupé parce que, quoi qu’il eut assez de moyens pour intriguer, il était trop paresseux pour même en prendre la peine. Il était frère de feu Romain Desèze qui avait prononcé la défense de Louis XVI devant la Convention nationale. Lorsque Victor Desèze voulu être reçu médecin, il publia une petite brochure intitulée : Recherches physiologiques et philosophiques sur la sensibilité ou vie animale, Bordeaux, 1786, in 8°. Il y a beaucoup d’apprêt et de prétentions au bel esprit dans ce livret, mais peu de notions claires et positives. L’auteur croyait avoir pour le moins égalé Boherave et Condillac dans cette production, dont les médecins et les idéologistes se sont justement moqués.

Pour Boherave, il s’agit sans doute de Herman Boerhaave, de son vrai nom Boerhaaven, (1668-1738), botaniste, médecin et humaniste hollandais.

1er avril 1830 Colonnes rostrales
L’entrée de nos colonnes rostrales vient d’être décorée de deux portes en fer fondu, très bien travaillées pour la sculpture en relief, sauf que l’orthographe de l’inscription qu’on y a ajusté est mauvaise, comme l’inscription elle-même. Croirait-on que la Mairie a cru intéressant de placer le nom de ses officiers sur chaque panneau de ces portes ? Mais, comme le copiste n’avait pas cru devoir séparer par des virgules chacun de ces noms, le fondeur n’en a fait que des lignes formées d’autant de lettres qu’il a pu y faire entrer, sans points, tirets, capitales ni séparations, qui distinguent les mots. Ainsi, les inscriptions sont aussi ridicules dans l’écrit de leurs textes que dans l’idée de les avoir attaché à une aussi petite superficie. Au reste, le bizarre édifice dont elles donnent l’époque de la construction n’en serait pas moins un monument du plus mauvais goût et de la plus singulière insignifiance, ainsi que nous l’avons démontré en son lieu.

3 avril 1830 Accident au Grand Théâtre
On répétait pour la dernière fois au Grand théâtre un nouveau ballet pantomime intitulé Gustave Wasa, dont la direction espérait le plus pécunieux succès, attendu qu’il y a beaucoup de pompe, de fracas et d’absurdités. Il y a une scène où l’héroïne de la pièce franchit à cheval un fossé en traversant le théâtre et qui était d’une invention dont aucun chorégraphe ne s’était encore avisé. Le cheval avait jusqu’à présent bien rempli son rôle. Mais aujourd’hui il s’est avisé de faire un écart qui a renversé la cavalière qui le montait. Elle s’est démis le pied et voilà que le ballet est forcément ajourné à un mois, aucune autre camarade de la danseuse culbutée ne voulant la remplacer, de crainte de voir se renouveler pareil déconvenue. Ces dames trouvent qu’on ne tombe pas assez mollement sur la scène. Elles demandent qu’on fasse faire ce saut périlleux par un danseur habillé en femme. Mais le maître de de ballet persiste à vouloir faire galoper son héroïne aux yeux des spectateurs, quand même elle devrait leur montrer le cul, tour de force qui, d’ailleurs, serait fort applaudi des amateurs bordelais.

Sur les accusations de « pornographie » concernant Bernadau, voir 25 juin 1825.

4 avril 1830 Puits artésien place Dauphine
On a commencé depuis quelques jours sur la place Dauphine les travaux d’un puits artésien qu’on veut y établir. Ces puits, dont le nom vient du pays d’Artois où l’on a commencé à les faire, s’exécutent au moyen d’une sonde dont la cuillère a un pied de diamètre et que l’on enfonce dans la terre en tournant l’instrument jusqu’à ce qu’il parvienne à percer une nappe d’eau, à n’importe quelle profondeur qu’elle se trouve. À mesure qu’on fait le trou, on y place des anneaux en fer pour empêcher qu’il ne soit bouché par l’éboulement des terres qu’on fore. L’eau doit, dit-on, s’élever par ce trou jusqu’à la surface du sol, pourvu que la source soit assez abondante pour jaillir au-dehors. Ce moyen est pénible, et par conséquent dispendieux. Il est mis en œuvre par un M. Flachat qui opère en vertu d’un brevet d’invention. L’expérience qu’il en a fait dans ce département n’a pas été heureuse jusqu’à présent, car on parle de deux puits artésiens qu’il a entrepris dans les communes du Taillan et de Cubzac, pour l’achèvement desquels les propriétaires se sont dégoûtés de continuer les dépenses, ayant déjà donné plus de 1000 écus sans avoir pu obtenir une goutte d’eau. Nous reviendrons sur ces travaux quand ils seront avancés. En fait de découvertes, il ne faut pas se presser de se prononcer légèrement. Au reste, si l’on procure, même à grands frais, de l’eau à cette ville, ce sera précieux, car elle en manque singulièrement puisqu’elle ne compte que 17 fontaines publiques, tant de bonnes que de mauvaises. Celle qui serait établie à la place Dauphine aurait l’avantage de pouvoir en procurer aux divers quartiers de Bordeaux, car cet endroit est le point le plus élevé de toute la ville.

MM. Flachat frères n’étaient pas des inconnus dans le domaine des puits artésiens, comme le montre cet extrait du Journal des connaissances usuelles et pratiques, ou recueil des notions immédiatement utiles aux besoins et aux jouissances de toutes les classes de la société, 1830 : « Dans le bassin de Saint-Ouen, les nappes d’eau se trouvent particulièrement dans les sables qui recouvrent les argiles, ou dans ceux qui sont au-dessus de la craie. Les puits artésiens qu’y ont exécutés MM. Flachat frères, sont remarquables, d’abord parce qu’ils montrent deux grands courants souterrains amenés à la surface du sol par un même puits foré, et coulent simultanément; mais parfaitement isolés l’un de l’autre ; ensuite par la force et la beauté du jet d’eau, provenant du courant inférieur, et jaillissant à cinq mètres environ, au travers et au-dessus du premier, et à plus de sept mètres au-dessus du sol. Dans le travail commencé le 24 mars 1829, en tête du bassin, l’on a trouvé à diverses profondeurs, cinq sources ascendantes, qui toutes ne jailliront pas au-dessus du sol.  »
On apprendra à la fin de l’année 1830 que cette expérience n’a pas réussi à Bordeaux.

5 avril 1830 Fontaine place Royale
On vient de s’aviser de faire un canal souterrain pour écouler à la rivière le trop-plein des eaux de la fontaine de la place Royale qui se répandaient auparavant sur cette place. Mieux vaut tard que jamais. Cependant, ce petit raccommodage fait à ce ridicule monument est suivi de la suppression de deux des quatre tuyaux de cette fontaine. Ce sera encore quelque chose si, au moyen de cette diminution, elle peut fournir de l’eau en tous temps.

3 mai 1830 Romantisme
Nos journaux sont remplis depuis quelques jours de discussions littéraires sur le genre romantique comparé au genre classique. M. Fonfrède, qui publie souvent de bons articles de politique constitutionnelle, y prend le parti des auteurs classiques : c’est le beau rôle et il le remplit bien. Voici l’objet de la dispute. Depuis quelques années, on a adopté en littérature française ce qu’on appelle le romantisme qui est un genre initié des Anglais et des Allemands dont le goût pour l’extraordinaire a toujours été réprouvé en France. Les auteurs qui ont adopté ce genre écrivent trivialement leurs ouvrages, sous prétexte d’être naturels et vrais, et affectent, dans les vers, de heurter de front les règles par rapport aux inversions et aux césures. Ils disent que tout cela est une convention bizarre qui pouvait convenir lorsque les puristes de cour donnaient le ton à notre littérature, mais que cet apprêt ne convient plus à une nation régénérée dans ses mœurs et dans ses institutions. Ils appellent classiques les maîtres de l’ancienne école et affectent de mépriser la manière de Racine, de Voltaire, de Delille. À la tête de nos romantiques est M. Victor Hugo, poète qui a de la verve, tout en affectant d’écrire comme Ronsard. Nous estimons que le romantisme ne sera qu’une mode passagère, comme tant d’autres.

Les principes constitutifs du romantisme furent formulés pour la première fois en Allemagne entre 1770 et 1780 par les représentants du Sturm und Drang (Tempête et Passion), le nom du mouvement, emprunté au titre d’un drame de Friedrich Maximilian Klinger. En France, pays de culture et de tradition gréco-latines, la littérature était classique depuis la Renaissance, et l’on appelle romantiques les écrivains qui, au début du 19° siècle, se sont affranchis des règles de pensée, en opposition au classicisme et au réalisme des philosophes du 18° siècle.

24 mai 1830 Hommage à Latapie et critique de Dargelas
Les observateurs vont, par curiosité, voir les démonstrations de botanique faites par le professeur Dargelas. Il pousse l’oubli des convenances jusqu’à donner ses leçons en pantoufles et le chapeau sur la tête. Son jardinier l’assiste en béret et, quand le maître a démontré quelques plantes, le premier en jette brusquement les échantillons à la tête des élèves. Ceux-ci sont environ une douzaine, tant ce cours intéresse peu par la manière dont il est fait. On se rappelle avec douleur que lorsque le feu Latapie démontrait la botanique, la salle où il était pouvait à peine contenir les élèves et les amateurs qui s’y rendaient pour profiter des savantes leçons de ce professeur aussi instruit qu’affable et poli.

Raymond Dargelas (1763-1842), est un entomologiste et un botaniste.
Venu très jeune à Bordeaux, il y exerce pendant plusieurs années les fonctions d’instituteur. Il se distingue en 1793 en se battant pour obtenir la libération de l’abbé Latreille, fondateur de la Société entomologique. Passionné pour l’enseignement, il consacre sa vie à la fondation et au développement de sociétés savantes. C’est ainsi qu’il fonde en 1818, avec Laterrade, la Société linnéenne qui devait connaître un essor exceptionnel. Il est nommé en 1824 conservateur du Muséum d’histoire naturelle de Bordeaux où il donne des cours de botanique ; il est élu  la même année membre de l’Académie royale des Sciences, Lettres et Arts de Bordeaux où il exalte dans son discours de réception les bienfaits des sciences de la nature ; il est accueilli dans plusieurs autres sociétés savantes de Bordeaux, dont la Société Botanique. Auteur de plusieurs mémoires botaniques, il fut élu membre associé correspondant du Muséum d’histoire naturelle de Paris.

22 juin 1830 Statue antique en bronze à Saint Pierre
On découvre dans les fouilles d’une maison qu’on rebâtit à l’entrée de l’impasse St-Pierre les débris d’une statue en bronze de grandeur naturelle. La tête et le buste jusqu’à moitié corps sont entiers et bien conservés ; les deux avant-bras, une cuisse et un grand fragment de paludamentum ont été trouvés séparés et à côté du buste. Ce paraît être un lutteur romain car le poignet gauche est entouré d’une bandelette qui paraît conjecturer (?) un ceste. Le travail est d’un beau genre et surtout la chevelure qui est agréablement bouclée. Nous pensons que cette statue était élevée à la principale porte d’entrée de Bordeaux, du côté de la Garonne, que l’on appelait porta Navigera (porte batelière) suivant Paulinus Pelleus que l’on croit être neveu ou petit fils du poète consul Ausone et dont il reste une pièce de vers intitulée Eucharisticon : le savant Daurnius l’a publié en 1686 dans le Syllabus poetarum christianorum veterum. On voit par le plan topographique de Bordeaux du temps que la ville était sous la domination romaine, que le savant Vinet a publié en 1574 et que nous avons reproduit dans la première livraison des annales de Bordeaux, que le mur oriental de clôture de cette ville devait passer à l’endroit où cette statue a été découverte et que c’était là l’embouchure d’un large chenal qui remontait jusqu’au lieu où était l’église de Saint Maixant où il recevait les eaux du ruisseau de la Devèze. Il est présumable que cette statue fut renversée et enfouie dans ce chenal par les premiers chrétiens qui s’empressaient partout d’abattre ce qui rappelait les traces du paganisme et qui d’ailleurs n’aimaient pas les arts. On peut rapporter l’époque du renversement de cette statue au cinquième siècle, mais son érection paraît appartenir au siècle d’Auguste. Cet empereur dut décorer de beaux monuments à Bordeaux que Messala avait conquis aux romains et qui fut alors élevé au titre de capitale de la seconde Aquitaine. Cette ville avait un prétoire, des thermes et un temple de Tutelle dans les faibles restes annoncent la grandeur et la richesse.

28 juin 1830 La Rosière de la Brède, M. Latapie
Le prix de vertu fondée en 1823 par le respectable et savant M. Latapie à la Brède a été distribué hier avec plus de solennité que dans les précédentes années. Personne de la famille Montesquieu n’y a assisté, quoique le fondateur ait voulu lui conserver l’ancienne illustration en spécifiant que la Rosière serait couronnée par la dame du château de la Brède. Le bisaïeul de cette dame aurait volontiers quitté ses méditations sur les lois pour figurer dans une fête en l’honneur de la vertu, ce grand soutien des gouvernements.

5 juillet 1830 Gergeres / Montaigne
On vient de publier dans les journaux de cette ville un récit de l’installation de Michel de Montaigne en qualité de maire de Bordeaux en 1581. On donne cette pièce comme ayant été trouvée en démolissant la maison qui fait le coin des rues des Minimes et des Minimettes, qui fut la demeure de ce philosophe. Ce récit nous a paru douteux, soit parce qu’on y parle des carossés (?) doublés en velours ciselé, chose qui n’était pas encore usitée en France, soit parce qu’on y fait dire à Montaigne qu’il a laissé à Sarlat son ami la Boétie, tandis que ce dernier était mort dès 1563. Je suis parvenu à me certiorer que cette pièce est de l’invention de M. Gergeres fils, substitut du procureur du roi à Bordeaux, et je lui ai fait des reproches sur cette supercherie où, du reste, il y a bien de l’esprit et d’heureux rapprochements. On ne doit pas cependant se jouer ainsi de l’histoire.

27 juillet 1830 Les trois glorieuses
Dans la journée d’hier, le bruit se répand à Bordeaux que le préfet avait reçu par le télégraphe l’annonce d’une nouvelle dissolution de la chambre des députés. Aujourd’hui, ce bruit augmente et alarme. On ajoute qu’il est aussi question de l’élection d’une nouvelle chambre d’après des formes inconstitutionnelles. L’alarme s’accroît sur la place par rapport aux affaires commerciales. L’agitation est apparue à la Bourse. Pour la calmer, plusieurs négociants se rendent vers le préfet pour l’inviter à fixer l’incertitude générale. Il a la perfidie d’assurer qu’il n’a été informé que d’une ordonnance du roi portant ajournement à bref délai du corps législatif. Cette assurance est loin de tranquilliser les bordelais qui savent qu’ils sont bien cordialement détestés par le préfet qui, d’ailleurs, est un ministériel bien décidé. L’inquiétude est à son comble. Les ventes de denrées coloniales indiquées sont supprimées ; plusieurs armateurs suspendent les opérations d’armement. On attend avec anxiété des renseignements que pourront fournir les voyageurs et les correspondances de commerce sur le coup d’état dont la France est menacée par un ministère antinational qui achève d’égarer un roi inepte et que l’école du malheur n’a pu instruire et corriger. On se rappelle qu’en 1815 il osait dire que les Français étaient bien gouvernés du temps de François I°. Il paraît qu’il ne tient aucun cas de l’exhortation qu’à son lit de mort lui adressait Louis XVIII qui, le connaissant bien, n’a jamais voulu l’admettre au conseil d’état : « Mon frère, lui disait-il le 15 septembre 1824, gouvernez sagement et suivant les lois. »
28 juillet 1830
Pour empêcher que les bordelais n’aient quelque vent du coup d’état antinational avant qu’il ne soit frappé, le préfet fait fouiller aujourd’hui les voyageurs qui arrivent de Paris par le courrier et les diverses diligences publiques. On leur enlève les lettres qu’ils portaient. Celles de la poste sont remises fort tard et décachetées. Une pareille mesure est le prélude du despotisme qui renaît. Les bruits les plus sinistres circulent. On appréhende tout de la part d’un gouvernement qui ne ménage rien et qui dans certains journaux de Paris et ceux des départements qui lui sont vendus, fait circuler les doctrines les plus révoltantes en faveur de la monarchie absolue qu’il paraît vouloir rétablir. Le rappel de Peyronet au ministère rend tout les bruits vraisemblables. On connaît, ici surtout, l’audace, le machiavélisme de cet avocat bordelais que l’incapable et pervers Polignac s’est adjoint afin de lui fournir des expédients qu’il ne peut trouver pour mettre à fin ses projets d’extermination contre la liberté des Français.

29 juillet 1830
On a fait affiché hier soir au flambeau trois ordonnances du roi portant : 1 dissolution de la chambre des députés qu’il avait précédemment convoquée pour le 3 août ; 2 autre portant convocation d’une nouvelle chambre pour le 28 septembre prochain, laquelle serait élue par le mode suivant qu’il prescrit contrairement aux lois : les collèges électoraux d’arrondissement nommeraient pour candidat à la chambre des députés un nombre égal à celui que le département envoyait précédemment ; sur la liste de tous ces candidats, le grand collège de chaque département choisirait au scrutin ceux qui en seraient députés. Les électeurs des collèges électoraux n’auraient plus le droit de faire compter ce qu’ils payent pour la patente, pour le cens électoral ; 3 tous les journaux de France seront supprimés à daté du lendemain de la publication de l’ordonnance. Il ne pourra en être établi dorénavant qu’avec l’autorisation des préfets qui pourront retirer cette autorisation dès que le journal autorisé leur paraîtrait indigne de la protection publique, et les presses où s’imprimerait ce journal seraient sur-le-champ démontées et confisquées. Cette dernière ordonnance est précédée d’un rapport sur la situation morale de la France, signé par tous les sept ministres. C’est un plaidoyer virulent contre l’opinion constitutionnelle régnante en faveur du pouvoir absolu. Ces trois ordonnances sont en opposition avec toutes les lois sur les élections et la liberté de la presse. Elles dérogent même textuellement à six articles principaux de la charte constitutionnelle.
30 juillet 1830
Jour de vendredi, la fermentation a augmenté à Bordeaux et l’on a cru lire la préface du code du despotisme en lisant dans les journaux de ce matin les quatre fameuses ordonnances du roi du 25 de ce mois, qui étaient accompagnées de deux autres, en attendant mieux, dont une portait nomination, pour conseillers d’état, de M. le vicomte de Curzay, notre préfet et de M. Bergasse, ce fameux avocat de Lyon, transfuge de l’assemblée constituante (où sa voix servile avait été huée et qui, depuis la restauration, a écrit pour le pouvoir absolu et a fondé à Paris la société des Bonnes lettres où on le prêche ouvertement). L’autre ordonnance érige en ministre d’état M. Dudon (note de Bernadau : fils du dernier procureur général au Parlement de Bordeaux, dont la femme fut l’objet des attentions remarquables du roi actuel lorsqu’il vint dans cette ville en 1777 et 1782. Notre nouveau ministre d’état a épousé, dans ces derniers temps, une fille qui fut maîtresse du marquis de Flamarens qu’elle a ruiné et auquel le dit Dudon a acheté le restant de sa propriété pour se payer des prêts usuraires qui lui avait fait, de connivence avec cette fille) qui, après avoir été sous Bonaparte intendant de la Catalogne où il commença sa fortune par des exactions plus scandaleuses qu’on ne les tolérait en pays conquis, fut président d’une commission de liquidation des dettes du roi avec l’étranger à la restauration et fut peu après révoqué de ses fonctions de conseiller d’état par Louis XVIII. Les journaux bordelais, le Mémorial et l’Indicateur, ont accompagné ces ordonnances inconstitutionnelles d’une vigoureuse diatribe contre le despotisme ministériel qui préludait à l’asservissement de la France par l’anéantissement de la liberté de la presse.
A peine ces courageux journaux ont-ils paru hier jeudi que les limiers de la police ont été lancés dans tous les lieux publics pour en saisir les exemplaires de force, au mépris du droit de propriété. Cette première expédition de la tyrannie, qui a été l’occasion de quelques rixes particulières et a commencé à faire développer l’irritation publique, a été suivie de l’enlèvement des presses ou s’imprimaient ces journaux : elles ont été immédiatement transportées à l’hôtel de ville.
Cependant, la fermentation augmente à Bordeaux. Des voyageurs qui y étaient arrivés et quelques lettres particulières échappées à l’inquisition de la police, annonçaient que des signes énergiques de mécontentement s’étaient manifestés à Paris le 26 de ce mois, lorsque les fameuses ordonnances y avaient été publiées. On avait ensuite remarqué à Bordeaux que, depuis deux jours, le télégraphe y était continuellement en mouvement et que les employés à la préfecture paraissaient singulièrement soucieux. On attendait impatiemment des nouvelles de Paris par le courrier qui devait arriver cet après-midi. La jeunesse se donne rendez-vous aux Quinconces pour le moment de cette arrivée. Elle eut lieu à quatre heures du soir de ce jour vendredi 30 juillet. La poste mis deux heures avant de remettre les lettres et papiers publics, attendu le triage qu’elle dut faire des lettres et papiers qui pouvaient faire connaître l’état de Paris. Alors, on apprend que toute la population de cette ville s’était insurgée contre le gouvernement le 27. Le Messager des chambres, seul journal qu’on avait laissé passer à la poste, on ne sait par quel hasard, annonçait dans quelques exemplaires (portant seconde édition du 28) que les parisiens en étaient venus aux mains le 27 avec la garde royale, la gendarmerie et les gardes suisses ; on se battait encore avec acharnement dans les rues de Paris le 28 au matin ; que les ministres avaient quitté cette ville pour se réunir à St-Cloud avec le roi qui avait des forces aujourd’hui et qui avait chargé le maréchal Marmont, duc de Raguse, de marcher sur Paris ; que les avantages des habitants de cette ville étaient encore incertains quoique leurs attaques aux Tuileries, à l’hôtel de ville, aux Invalides et à plusieurs casernes et postes militaires fussent répétées et sanglantes.
À six heures de l’après-midi, la jeunesse de Bordeaux, informée de l’insurrection parisienne, se dirige de la réunion des Quinconces vers la Préfecture, seulement armée de cannes et de bâtons. L’escouade du 55e régiment de ligne n’oppose point de résistance devant la porte de l’hôtel. Elle avait été fermée par les domestiques. On l’enfonce avec des pavés et l’on pénètre de suite dans le cabinet du préfet. Il allait se mettre à table avec son chef de bureau et une trentaine de principaux agents de police qu’il avait réunis pour seconder les mesures qu’il conviendrait de prendre pour l’exécution ultérieure des ordonnances royales du 25. Les convives fuient. On se saisit du préfet pour savoir de lui ce qui se passe à Paris, dont il a dû recevoir de nouvelles par le télégraphe. On lui annonce qu’on le garde en otage pour qu’il ne donne aucun ordre à l’occasion de ces ordonnances, lui déclarant qu’il répondra sur sa vie du mal qui pourrait en être par la suite. Il refuse de rien dire ni promettre, disant qu’il saura mourir à son poste. On veut qu’il vienne sur la place des Quinconces crier : Vive la Charte. Il tente d’échapper à ceux qui le tiennent. Ses habits restent en lambeaux dans leurs mains. Il parvient à s’en débarrasser, l’épée à la main, et se réfugie dans le corps de garde de la sortie en en barricadant les portes, après avoir dépêché secrètement vers le commandement de la place. La jeunesse enfonce les portes. Alors le préfet se saisit de la baïonnette de la sentinelle et en frappe les assaillants pour se faire jour au milieu d’eux. Quatre ou cinq de ceux-ci sont blessés, mais leur troupe se jette sur lui sans ménagement. Il est frappé de coups de bâtons et tombe par terre, couvert de sang qui ruisselait d’une blessure à la tête et de plusieurs sur diverses parties de son corps. La fureur du peuple augmente à la vue des coups qu’il a portés aux jeunes gens qui d’abord ne lui avaient fait aucun aucun mal. On l’emporte à bras pour le pendre aux arbres des Quinconces. Les jeunes gens furieux de son obstination à les injurier et à protester qu’il ne crierait pas : Vive la Charte, du-t-il lui en coûter la vie, s’acheminaient vers les Quinconces lorsque M. Galos, fils d’un négociant recommandable par son patriotisme, survient au milieu de l’attroupement et, poussé par un sentiment d’humanité, obtient que le préfet soit conduit chez lui rue St-Rémy. Il le soustrait ainsi à l’irritation populaire. Il quitta cet asile dans la nuit pour aller la passer chez le notaire Maillères.
Alors, l’attroupement se dirige en deux bandes ; l’une se rend à l’imprimerie de M. Beaume, d’où sortait le journal ministériel que le préfet avait créé depuis huit mois sous le titre du Défenseur de la monarchie et de la charte ; et les presses de cette imprimerie sont démontées par le peuple. Dans cet intervalle, on brisait à l’Hôtel de la préfecture tous les meubles, ustensiles et papiers qui étaient jetés par la fenêtre. Il n’y eut de respecté que le buste de Louis XVIII comme étant l’auteur de la charte constitutionnelle. Ensuite, tous ces objets, même l’argenterie, furent portés au quai du Chapeau rouge où ils furent jetés dans la rivière ainsi que la voiture du préfet. Tout ce qu’il y avait d’étrange dans cette bagarre est que pas une insulte ne fut faite aux curieux dans les rues et surtout qu’aucun vol ne fut commis des objets jetés ou brisés à la préfecture. Il régnait une sorte d’ordre au milieu de ces désordres. On cassait et on jetait par la fenêtre de l’hôtel, sur l’indication de deux jeunes gens bien mis, qui paraissait commander la troupe dans laquelle il y avait beaucoup de matelots, destinés au coup de main. On nommait parmi elle principalement MM. Dorvo et de Chomalle, commis voyageur étrangers, M. (un blanc), commis de M. Galos et plusieurs commis des meilleures maisons de commerce de Bordeaux. (note de Bernadau : Pendant cette échauffourée, le baron Janin, commandant par intérim la division militaire, se rendit seul à cheval et sans armes sur la place de la Comédie où était un très grand rassemblement de bordelais, les exhortant à cesser leur mouvement et à se retirer, leur donnant sa parole d’honneur qu’il ne leur serait rien fait ; qu’il venait d’ordonner à la garnison et à la gendarmerie de rentrer dans leurs casernes et qu’il désirait que les troupes de lignes fraternisent avec les habitants. Pendant qu’il haranguait le peuple, une pierre lui a été lancée et l’atteint près de l’œil qui en est fortement poché. Alors il abrège ses exhortations qui sont toujours plus pacifiques et se retire sans rien témoigner ni obtenir. Cependant la troupe resta tranquille spectatrice du tumulte et, dans les postes où elle se trouvait, les baïonnettes furent ôtées des fusils et une sentinelle s’assit sur la porte du corps de garde. Nous ne croyons pas beaucoup au patriotisme du baron Janin ni à celui de son état-major tout nobiliaire).
Le peuple se porta ensuite au télégraphe établi dans cette ville afin de pouvoir intercepter les communications que les autorités pourraient faire, en demande de secours au ministère Polignac, ou en recevoir des funestes de la liberté, ignorant dans quelle situation était Paris en ce moment. On démonte, avant la fin du jour, tout l’appareil télégraphique et les pièces en sont promenées en triomphe sur le port, puis jetées à la rivière avec le restant du mobilier de la préfecture. D’un autre côté, on démolissait les corps de garde de l’octroi et des droits réunis qui étaient placés aux extrémités des faubourgs et banlieues de la ville et l’on brûlait les registres et papiers du directeur de la régie de ces deux impôts. Aussi, introduisit-on cette nuit en ville une grande quantité de vin, eau-de-vie, bière, bétail, bois, huiles, denrées coloniales et objets de toutes espèces sujettes aux droits. Il n’y eut cependant que les fraudeurs et contrebandiers qui furent debout durant la nuit du 30 au 31 de ce mois. Tout le reste des habitants, acteurs ou spectateurs de l’émeute de l’après-midi, regagna tranquillement ses pénates à la chute du jour et l’on n’entendit aucun bruit dans la nuit, quoiqu’aucune garde de sûreté ne parcourut alors la ville et que plusieurs bordelais se soient alors portés par eau à Montferrand pour y dévaster le château du ministre Peyronet. On n’y mit pas le feu parce qu’il était assuré.

Ce matin, M. Labroue (note de Bernadau : ce n’était qu’un pauvre hère lorsqu’il épousa la veuve d’un riche particulier dont il élevait le fils. Nommé adjoint de maire sous l’empire, il est devenu conseiller de préfecture depuis la restauration. C’est un ardent ministériel qui s’est montré l’ami des mesures acerbes sur les deux gouvernements qu’il a servis, ou plutôt trompés. Il s’est suicidé deux ans après), autrement surnommé Malbrouck, conseiller de préfecture qui avait été délégué précédemment par le préfet pour le remplacer durant ses absences et qui partageait ses opinions, s’est installé à la préfecture et a commencé ses fonctions par une proclamation aux bordelais relative aux troubles arrivés hier dans cette ville. Tout adroit qu’il est, il s’est montré au moins imprudent dans son écrit qui commençait par ces mots : « Un horrible assassinat vient d’être commis à Bordeaux sur la personne de son premier magistrat, etc. »
Un escadron du 10e des chasseurs en garnison à Libourne arrive ici à 10 heures. Il est sans doute demandé par notre perfide municipalité, car il va se ranger devant l’hôtel de ville. L’apparition de ce corps alarme les amis de l’ordre, d’autant que tous ces officiers sont des nobles et que les cavaliers sont connus pour des vauriens. Une de leurs brigades escorte le commissaire de police qui va lire sur les places publiques la proclamation du préfet d’intérim que nous venons d’indiquer. Cette pièce était bien propre à augmenter l’irritation publique en la faisant publier avec un appareil militaire, lue par des commissaires de police, gens impopulaires et très mal vus à Bordeaux. C’était jeter de l’huile sur un brasier que de dire en quelque sorte au public : « Ecoutez-moi, assassins et ne murmurez pas, car voilà des soldats qui me soutiennent et qui sont prêts à vous châtier si, etc. ». Le peuple interrompit cette lettre et les interrupteurs augmentaient à chaque station où on la lisait. Ils poursuivaient d’abord le lecteur par des huées, puis par des cailloux qu’ils lançaient au commissaire et à son cortège. Les soldats harcelés étant parvenus sur les fossés de ville où leurs camarades étaient encore en partie à cheval, tirent sur le peuple. Un homme nommé Mauger fut tué sur le champ et une femme nommée Chevalier fut blessée mortellement (morte depuis) et cinq hommes plus ou moins maltraités ont été emportés à l’hôpital pour panser leurs blessures, sans compter quelques particuliers qui se sont retirés chez eux avec de légères blessures. Il est surprenant que la populace, qui était en grand nombre sur les fossés, n’aie pas tomber sur les assassins enrégimentés puis sur les municipaux qui les avaient appelés avec des sinistres desseins. Il pouvait s’ensuivre beaucoup de sang répandu, comme lors de l’émeute populaire arrivée à Bordeaux en 1548, où Tristan de Monneins, commandant de cette ville, un Jurat, deux huissiers et plusieurs Gabeleurs furent mis en pièces par les bordelais précisément au même lieu où se renouvelait actuellement une semblable scène. Notre perfide municipalité doit s’imputer les malheurs de cette journée par son inexcusable imprudence à faire publier avec l’appareil militaire un acte purement civil, une proclamation aussi intempestive qu’inutile. Ce n’est pas ainsi qu’agissaient les électeurs de Bordeaux qui acceptèrent d’administrer cette ville au commencement de la révolution en 1789. L’un d’eux faisait les proclamations, suivi d’un seul valet de ville sans armes et était patiemment écouté. Nos municipaux devaient charger un membre du conseil municipal de faire cette proclamation, escorté de deux gardes nationaux, ou mieux ne devait pas la faire publier s’ils eussent eu un peu de bon sens et de patriotisme.

1er août 1830
M. le vicomte de Curzay, préfet bâtonné de la Gironde, a quitté aujourd’hui au point du jour l’asile qui lui avait été ménagé le soir même de son aventure pour se mettre à l’abri des recherches que le peuple aurait pu faire dans la maison de M. Galos (où il fut soustrait au danger imminent qu’il a couru avant-hier). On se rappelle que les bordelais insurgés contre le gouvernement parjure et ses agents se disposaient à se venger sur ledit préfet des menaces auxquelles il se livrait contre eux, lorsqu’ils allèrent lui demander les nouvelles qu’il avait reçu sur l’état de Paris et lui promettre de ne rien entreprendre contre la ville. Il est parti secrètement de Bordeaux sous la sauvegarde d’un membre du conseil municipal, le notaire Maillères, pour se rendre au château d’Ares, commune d’Andernos sur le bassin d’Arcachon chez M. de Sauvage son ami, où il est arrivé dans le jour sans encombre. Il a dit à son bienveillant conducteur que les constitutionnels étaient bien généreux, mais qu’il n’aurait pas cru les royalistes si lâches. Il est aussi bien que les diverses blessures qu’il a reçues pouvaient le permettre, ayant une légère blessure à la tête, un coup de pointe dans les côtes, quelques contusions à la poitrine et force de meurtrissures de coups de canne sur les épaules. On s’accorde à dire qu’il n’a été excédé qu’après qu’il eut tiré l’épée contre les jeunes gens et qu’il en eût frappé deux avec une baïonnette. Il doit s’estimer heureux d’en avoir été quitte à si bon marché et d’avoir rencontré dans M. Galos un protecteur qui lui a sauvé la vie au risque de la sienne.

Dans son Histoire de Bordeaux, 1839, Bernadau précise : « M. de Curzay réclama depuis à la ville trente-deux mille trois cent vingt-sept francs de dommages-intérêts pour les pertes qu’il disait avoir éprouvées dans son mobilier lors de l’insurrection, et dix-huit cents francs pour les frais de la maladie provenant des blessures qu’il avait reçues dans cette circonstance. Il fut débouté de sa demande par un jugement du tribunal de première instance, le 2 juillet 1833, et par un arrêt de la cour royale en date du 19 mars 1834. »

2 août 1830 Démolition de la Pyramide du 12 mars 1814
Le peuple de Bordeaux s’est porté ce matin à la Pyramide dite du 12 mars 1814 et l’a renversée sans accident, après lui avoir fait perdre son aplomb au moyen d’une mine placée sous la base. Le globe aux armes de la France, qui couronnait cette pyramide, a été promené triomphalement en ville par les ouvriers qui avaient travaillé à sa démolition.

20 août 1830 Changement de nom du café Helvétius
Hier soir le café Helvétius a changé, avec un appareil musical, son ancien nom contre celui de café Lafayette. L’intérêt du cafetier a été le principal mobile de cette métamorphose. Depuis quelques années, cet établissement était devenu le rendez-vous des ultra-royalistes qui en avaient même fait éloigner les journaux constitutionnels. L’inauguration du portrait du général patriote Lafayette a été faite solennellement à cet établissement dont ses anciens habitués se sont doucement retirés. Cela a fait une certaine sensation ici, où les oisifs donnent beaucoup d’importance aux plus petites choses.

30 août 1830 Henri V, bâtard
Une ordonnance royale permet de rentrer en France à toute personne qui en a été bannie depuis 1815 pour faits et opinions politiques. Le roi y qualifie l’insurrection parisienne de la fin de juillet dernier de « glorieuses journées ». En général, la conduite de ce prince est aussi loyale que courageuse. Il s’identifie à la révolution qui a produit son élévation et lui a fait obtenir le trône de France en remplacement de celui d’Espagne auquel son trisaïeul, le régent de Louis XV, était appelé du chef de sa mère, si Louis XIV, son oncle, n’eut pas fait faire à Charles II un testament en faveur du duc d’Anjou. La postérité nous apprendra si Louis-Philippe I° n’a pas poussé à la roue dans les dernières circonstances pour profiter des actes de machiavélisme et de démence politique de son petit cousin Charles X. Quoi qu’il en soit, la chose a très bien tourné pour la liberté publique. Si quelques rois de l’Europe voulaient un jour prendre le parti du prétendu Henri V, il restera au gouvernement des français de démontrer que cet enfant n’est que le bâtard du duc de Berri, que la femme de ce dernier veut faire passer pour le sien propre, tandis qu’il avait été mis au monde par la sœur de Louvel, lequel vengea celle-ci en tuant son séducteur le 13 février 1820. Cette fille est morte peu après avoir vendu son enfant. Les crimes ne coûtent guère aux grands.

Bernadau croit-il vraiment à cette histoire ? Ou bien ne fait-il que rapporter ce que certains partisans des Orléans tentaient de faire croire ?

5 septembre 1830 Eclairage des Quinconces
On commence l’éclairage des Quinconces au moyen de quatre réverbères posés au haut de chacune de nos colonnes rostrales et de 26 grands candélabres qui bordent cette promenade sur toutes ses faces. On aurait obtenu autant de clarté au moyen d’un pareil nombre de réverbères ordinaires et l’éclairage n’eut pas coûté 300 F par jour comme celui à gaz. On avait annoncé que les lumières placées sur les colonnes rostrales feraient pour le port l’effet d’un beau phare. Il n’en est rien. Cela brille autant que le cierge pascal dans la cathédrale.

8 septembre 1830 Le Château Royal devient l’Hôtel de ville
Le gouvernement vient de supprimer la place de gouverneur du Château royal de Bordeaux. Il est question d’y transporter, comme ci devant, la préfecture qui deviendrait l’hôtel de ville. Le vieux bâtiment qu’occupe la Mairie serait une caserne pour les troupes. Ce projet offre de l’utilité et de l’économie.

9 septembre 1830 Fontaine place Royale
On a gratté dans la nuit d’hier l’inscription qui était sur la face orientale de la fontaine de la place Royale. Elle portait ces mots : « 1828, du règne de Charles X, la première pierre de ce monument a été posée par S.A.R. Madame la duchesse de d’Angoulême ». Reste en entier l’inscription de la face opposée où on lit : « Sous le ministère de M. le vicomte de Martignac, étant maire M. le vicomte Duhamel et MM. Devaux, de Baritault, de Cornet, de Coursou et Dupuch adjoints. On présume que c’est la Mairie qui a fait effacer cette première inscription, de crainte qu’elle ne fût cause que le peuple ne jeta par terre tout le prétendu monument.

13 septembre 1830 Scaphandre
On a fait ici il y a quelques jours l’expérience publique d’un plongeur qui reste une heure sous l’eau et peut travailler à relever les corps submergés. L’auteur de cette invention est un cordonnier de Chambéry. Il est vêtu d’un pantalon et d’un gilet fait en cuir double, dont les articulations sont flexibles au moyen de charnières en fer. Sa tête est couverte d’un globe d’un pied de diamètre ayant des yeux de cristal et étant surmonté de deux tuyaux de fort cuir qui communiquent à la surface de l’eau pour faciliter l’expiration et l’aspiration du plongeur. Cet homme dit qu’il peut parcourir une surface de 40 pieds et d’y faire toutes sortes de mouvements pendant une heure. Une société de négociants de Bordeaux vient de le prendre pour faire la recherche de choses précieuses qui sont dans notre rivière ; ensuite, il tentera d’autres explorations comme celle des galions qui ont fait naufrage dans le port de Vigo depuis 1702 et qu’une compagnie anglaise n’a pu découvrir il y a deux ans. Si cette invention réussie, elle est préférable à celle de la cloche du plongeur qui ne peut être descendu qu’à une petite profondeur et là où le terrain se trouve uni et ferme.

Entre 1771 et 1774, un certain Fréminet travailla à la mise au point d’une combinaison de plongée. L’habit de cuir avait été fabriqué à sa demande par un cordonnier et le casque avait été élaboré par des chaudronniers. L’équipement de Fréminet traînait derrière lui une réserve d’air reliée au casque par deux tubes, un tube d’inhalation d’air et un tube d’exhalation. Fréminet avait baptisé son invention du nom de « machine hydrostatergatique ». Le mot scaphandre, du grec skaphe (barque) et andros (homme), fut utilisé pour la première fois en 1765 par l’Abbé de la Chapelle (1710-1792), lorsqu’il présenta à l’Académie Royale des Sciences un costume de son invention. Dix ans plus tard, en 1775, il publia son ouvrage Traité de la construction théorique et pratique du scaphandre ou du bateau de l’homme. L’invention de l’Abbé de la Chapelle consistait en un corset réalisé en liège et permettant à des soldats de flotter et de traverser les cours d’eau. Son invention ne connut pas de suite mais le terme scaphandre resta tout de même dans les mémoires puisqu’il finit par être appliqué aux équipements de plongée sous-marine.

5 octobre 1830 Changement des noms des rues
La mairie de Bordeaux vient de faire changer les noms antinationaux de presque toutes les nouvelles rues ouvertes sur le terrain du Château Trompette. Les substitutions de ces dénominations sont bien conçues (note de Bernadau : on a cependant laissé subsister les noms des rues d’Enghien, de Lynch, de Condé). Le cours ci-devant du 12 mars appellera cours du 30 juillet pour rappeler l’insurrection des bordelais contre la tyrannie. Mais nous ne concevons pas pourquoi on a baptisé une rue du nom de Philippe Ferrère. Ce fut il est vrai un avocat distingué dans ces derniers temps, mais il n’a nullement figuré dans la révolution qu’il aimait en cachette et ensuite il n’était pas de Bordeaux. Assez de gens de lettres distinguées de cette ville pouvaient prétendre avoir leur nom gravé aux coins de nos rues. Nous remarquons ensuite qu’on n’a pas changé la dénomination de la place Lainé, quoique que cet ex-ministre ait été un tantinet courtisant et qu’il ait surtout écrit pour soutenir la doctrine de la légitimité du roi, comme de droit divin.

Les rues d’Enghein et de Condé n’ont en effet pas changé de dénomination, mais la rue Lynch est devenue en 1830 la rue Boudet.

16 octobre 1830 Joannet bibliothécaire
Le maire vient de nommer conservateur de la bibliothèque publique de Bordeaux M. Joannet en remplacement de M. Chalu qui a refusé le serment civique. Il y a en même temps un conservateur adjoint nommé Forcade. Le premier est un maître de pension qui joue le rôle de savant et de bel esprit à l’académie de cette ville, l’autre est un ancien marchand drapier qui fait croire au maire qu’il était lettré parce qu’il parle républicainement de tout. Ces deux gardiens de bibliothèque ne sont que des intrigants fieffés et sont impropres aux fonctions qu’ils se sont faits attribuer. Suivant la loi sur l’instruction publique, les conservateurs de bibliothèque doivent être nommés au concours ouvert entre les candidats présentés par le maire au ministre qui désigne les juges de ce concours.

Bernadau a déjà parlé de M. Joannet le 9 avril 1807 et le 15 février 1809.

26 octobre 1830 Puits artésien
On suspend le forage du puits artésien commencé depuis six mois dans cette ville. Les entrepreneurs avaient donné l’espoir de rencontrer l’eau à 400 pieds de profondeur au plus. On avait traité avec eux à ce sujet. Ils sont parvenus à cette profondeur sans trouver de source. Ils font payer leurs travaux sans en garantir aucun avantage. La Mairie actuelle fait bien d’y mettre fin. Il n’y a pas de probabilité pour découvrir cette fameuse nappe d’eau qui devait jaillir à gros bouillons sur notre place Dauphine suivant les promesses du sourcier Flachat. Pourquoi n’avoir pas traité avec lui à forfait, dans le cas seulement où il eut procuré de l’eau ? On dit que cette ridicule tentative coûte 50 000 F à la ville et que la nouvelle administration municipale consentirait à laisser encore ce sourcier creuser 200 pieds au dernier essai pour que cela ne coûta que 1000 écus. C’est par trop complaisant.

9 novembre 1830 M. de Tranchères (voir 19 janvier 1829)
Les habitants de Cenon la Bastide ayant déclaré au préfet qu’ils ne reconnaîtraient pas le maire qu’il leur conservait, attendu son attachement connu au parti Polignac, celui-ci s’est vu dans la nécessité de donner sa démission. Il se nomme de Tranchères de Châteauneuf. C’est un homme très adroit pour venter, comme on dit, du vent qui vente. Du temps de Bonaparte, il se fit donner la croix de la Légion par sa diligence à se trouver au passage de l’Empereur lorsqu’il s’embarquait pour Bordeaux. Depuis la restauration, il avait obtenu la croix de St-Louis quoiqu’il n’eût jamais servi, si ce n’est les vues du ministère. Aussitôt l’avènement du nouveau roi, il avait fait élever sur sa maison un énorme drapeau tricolore, quoique l’an passé il prétendit en avoir trouvé un attaché sur la grande route le 14 juillet par de prétendus conspirateurs qu’il disait avoir entendus arranger un plan d’insurrection dans un bois voisin du sien. Dans ce moment même, on le voyait portant une large cocarde nationale à son chapeau, quoi que personne ici ne l’arbore, que lorsqu’on est de garde. Ce Monsieur de Tranchères de Châteauneuf a un frère qui vient également d’être destitué de la Mairie de Guitry où il ne faisait pas moins du service et singeait le petit ministre. Ces deux frères sont fils de feu M. Tranchères, ancien avocat et fils d’un homme d’affaires de l’ancien maréchal de Richelieu, gouverneur de Bordeaux. Ce seigneur fit obtenir à ce dernier la place de procureur syndic de cette ville, place dans laquelle il fit fortune aux dépens du public. Tout Bordeaux se rappelle que M. Tranchères faisait bâtir une belle maison sur les fossés des Carmes en même temps qu’on faisait des fondements de l’hôtel de ville projeté en 1770 et que, à mesure qu’on portait des pierres pour cet édifice, il en détournait des charretées qui ont servi à construire sa maison. De bonne heure, il voulut se donner des airs de gentilhomme et malgré que le maréchal de Richelieu n’ignora pas son origine plébéienne, il osa un jour lui présenter à signer son contrat de mariage où il prenait le nom de messire de Tranchères. Le maréchal qui plaisantait de tout, se trouvant alors en grande compagnie, dit un mot : « Excusez, Messieurs, si je prends la plume au milieu de vous : c’est pour signer le contrat de messire de Tranchères. Parbleu, savez-vous que je viens de trouver dans son nom cette singulière anagramme : « retrancher messire de ». Et de rire, le malin vieillard.

11 décembre 1830 Lynch
La ville vient de supprimer la pension de 12 000 écus qu’elle faisait à M. Lynch pour ses fonctions insignifiantes de maire honoraire de Bordeaux. Il est étonnant que cette suppression ait été aussi tardive. Ce M. Lynch introduisit dans cette ville les Anglais le 12 mars 1814, sans avoir aucunement consulté le conseil municipal et à l’insu des habitants. Il avait été créé pair de France par Louis XVIII et a bravement fait serment au roi actuel pour conserver sa pension dont il a grand besoin.

Le rôle joué par le baron Jean-Baptiste Lynch a été longuement et à plusieurs reprises évoqué par Bernadau au moment de la première restauration.

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