Année 1831

L’année 1831 est pauvre en faits divers bordelais. Les Tablettes sont principalement consacrées aux affaires législatives nationales et municipales. Les revendications des légitimistes et carlistes sont de même très présentes.
Il convient aussi de noter une modification de l’écriture qui devient plus serrée, faite de caractères plus petits, de textes plus longs. On comprend aussi que Bernadau (dans sa 70° année) passe de plus en plus de temps avec ses journaux (de Bordeaux et de Paris), ses lectures d’écrits et d’ouvrages qu’il se procure et/ou qu’il reçoit de toutes parts.

22 janvier 1831 Fermeture des Théâtres
Hier et aujourd’hui, nos deux théâtres ont été fermés parce que le directeur a suspendu ses paiements. La Mairie a invité les comédiens à continuer les représentations dont elle leur abandonne le produit jusqu’à ce qu’il ait été pris des mesures pour obliger le sieur Gausserand à faire jouer les spectacles comme il en a pris l’engagement. Il est évident que deux théâtres, et par conséquent deux troupes d’acteurs, ne peuvent pas subsister actuellement à Bordeaux et qu’il faut laisser les spectacles s’administrer eux-mêmes, comme toute autre spéculation particulière. Nous croyons même que, dans les circonstances actuelles, c’est assez de donner la comédie trois fois la semaine, comme à Toulouse.

5 février 1831 Squelette de baleine
Ouverture de l’exposition d’un squelette de baleine qu’on montre à 20 et 30 sous à Bordeaux. L’animal a été recueilli en 1827 par des pêcheurs d’Ostende qui le trouvèrent mort et flottant sur l’eau. Il a 95 pieds de longueur et d’une grosseur à l’avenant. On n’en n’avait jamais vu encore ainsi disséqué et conservé. Ceux qui montrent cette curiosité traînent après eux la baraque où elle est exposée, ce qui fait qu’ils ne peuvent aller que dans les villes où de grandes rivières communiquent avec la mer.

Connu comme la « baleine du major Kessels », ce squelette a été exposé dans de nombreux endroits en Europe. Il est décrit dans Le Journal du Peuple du 5 octobre 1836 : « On montre dans ce moment à Francfort un squelette gigantesque de baleine. Ce squelette a, dit-on, 95 pieds de longueur, et 18 pieds d’épaisseur ; la tête seule ayant 22 pieds de long, et la queue 21 pieds de large. Il pèse en tout 125,000 kilogrammes. On a construit dans sa tête un cabinet littéraire où peuvent facilement s’asseoir trente personnes ; et dans son ventre on a pratiqué un orchestre de vingt-quatre musiciens. M. Paret, naturaliste d’Ostende, a articulé le squelette de cette baleine qui vient d’être acheté 10,000 fr. au major Kessel, par une société d’Aix la-Chapelle. »
Le squelette de cette baleine est actuellement exposé au musée zoologique de Saint-Pétersbourg auquel il a été donné en 1856.

13 février 1831 Les Carlistes
Le curé de St-Michel, avant de donner la bénédiction après vêpres aujourd’hui, ayant chanté le verset Domine salvum fac regem, tout court, un assistant il y a ajouté tout haut : Phillipum. Le prêtre s’est écrié alors : On ne le chantera pas ainsi ! et a passé outre. Aussitôt, grande rumeur dans l’église. Les dévots ont crié au scandale, quoiqu’il n’y en n’ait pas d’autre que celui qu’a occasionné le curé en tronquant le verset d’étiquette. La garde est intervenue pour ramener le calme en faisant évacuer l’église, puis s’est promenée dans les alentours en criant : Vive Philippe, à bas les carlistes. Il paraît que ceux-ci ont choisi cette église pour être le lieu des troubles qu’ils cherchent à susciter dans Bordeaux. On y en attend de nouveaux demain.

14 février 1831
Certaines gens avaient commandé aujourd’hui une messe de requiem dans la chapelle des Montuzets dans l’église de St-Michel pour l’anniversaire de la mort du duc de Berry en 1820. La chapelle était décorée des portraits de Charles X et de sa famille, et tendue en noir avec des fleurs de lys attachées à la voûte. Des patriotes, qu’un pareil oubli des convenances avait frappé, se sont rendus dans cette chapelle pour enlever les signes du Carlisme qui avaient été récemment portés, sans cependant toucher aux décorations religieuses. Grand bruit à ce sujet. La garde survient, ferme l’église et emporte la clé à l’hôtel de ville. Tout cela n’a pu s’exécuter sans que toute la ville n’ait été bientôt en émoi. La garde nationale s’arme pour le maintien de l’ordre public. Comme des signes de l’ancienne royauté étaient la cause de l’émotion et que, depuis longtemps, tout Bordeaux criait contre des écussons et des inscriptions de l’ancien régime, le maire ordonne que les fleurs de lys et inscriptions rappelant le souvenir de la famille royale déchue seraient effacées, non seulement à l’extérieur de tous les édifices publics de cette ville, mais encore dans leur intérieur. Nous croyons que cette proposition devrait être divisée. Il convient de faire disparaître les inscriptions qui rappellent la mémoire de Charles X seulement, mais les fleurs de lys et couronnes royales devraient être conservées sur les monuments, parce que ce sont les armes de la France et non celles de la branche aînée des Bourbons. Nous ne cesserons de répéter, à l’occasion des troubles dont les prêtres sont la cause, que ces troubles n’auraient pas lieu si l’archevêque voulait parler à ses subordonnés de la soumission qu’ils doivent aux lois de l’état et qu’il interdit ceux qui ne veulent pas s’y conformer. Comment se fait-il que personne n’ose ici lui rappeler ses devoirs et que le gouvernement continue de salarier ses ennemis ?

22 février 1831 Régie provisoire des Théâtres
Les théâtres affichèrent hier : Relâche pour disparition de Messieurs Gausserand et Tournier, directeurs. Aujourd’hui il n’y a pas aussi eu de représentation. La régie provisoire que nous avons annoncée être confiée au comédien Constant, n’était qu’une simple proposition que celui-ci n’a voulu accepter, qu’autant que la Mairie ne le gênerait point dans son administration intérieure ; qu’il pourrait, avec l’aveu de ses camarades, renvoyer ou moins salarier ces camarades, et surtout supprimer les entrées de faveur aux spectacles. Le maire voudrait conserver, comme par le passé, la possibilité de contrôler en tout la direction ; ce n’est pas qu’il y tienne personnellement, mais parce que cela convient aux chefs de bureau de la Mairie qui le mènent, attendu qu’il n’entend rien en administration. Ceux-ci voudraient, par là, faire parade de leur crédit en protégeant les actrices qui leurs plairaient et surtout en conservant les entrées gratis aux représentations pour eux et leur famille. Depuis deux ans, les moindres employés de la commune ne paient rien sur nos théâtres et s’y pavanent dans les meilleures places avec leurs femmes et leurs amis. Et voilà pourquoi on ne tire aucun revenu des théâtres. Chacun d’eux donne tous les jours 18 billets d’entrée à l’hôtel de ville, sans compter l’entrée personnelle exigée par les divers fonctionnaires publics et par les juges de nos divers tribunaux. Ensuite les officiers de la garde nationale se sont faits accorder ce qu’on appelle l’abonnement militaire, en ne payant que ce que donnent les officiers du régiment en garnison à Bordeaux, lequel abonnement consiste en un jour de paye par mois, suivant le grade de chacun d’eux. Les commis des bureaux de la préfecture, de la marine, de la douane et de l’ingénieur des ponts et chaussées de la ville jouissent d’une égale faveur. Elle jette ainsi chaque jour environ 150 spectateurs, dont le plus fort payant ne donne pas au-delà de 10 sous pour son billet d’entrée. Ce sont ces abus qui ont empêché le comédien Constant de se charger de la direction provisoire jusqu’au 21 avril prochain, jour du commencement de l’année théâtrale. Nous approuvons son refus, tout en désirant que les motifs qui le dictent soient reconnus et surtout qu’on renonce à maintenir les représentations journalières de deux théâtres lors qu’on ne pourra subsister qu’en ne jouant que trois fois par semaine.

27 février 1831 Curieux décompte !
Nous croyons qu’il ne sera pas indifférent à nos lecteurs de connaître le nombre des ministres qu’ont eu jusqu’à présent les rois de France de la famille de Bourbon.
Henri IV, qui a régné 21 ans, a eu 16 ministres et 4 maîtresses en titre
Louis XIII, qui a régné 34 ans, a eu 30 ministres
Louis XIV, qui a régné 72 ans, a eu 40 ministres et 3 maîtresses en titre
Louis XV, qui a régné 59 ans, a eu de 53 ministres et 6 maîtresses en titre
Louis XVI, qui a régné 19 ans, a eu 72 ministres dont 38 avant la Révolution. De la mort de ce dernier à la chute du Directoire, on compte 40 ministres.
Bonaparte, de 1799 à 1814, a eu 28 ministres
Louis XVIII, qui a régné 10 ans, a eu 39 ministres et 2 maîtresses
Charles X, qui a régné 6 ans, a eu 26 ministres.
Louis-Philippe a employé jusqu’à présent 18 ministres. (Total 362 ministres)

Ainsi, depuis Henri IV, la France n’aurait consommé qu’un ministre et demi par an, l’un portant l’autre, mais leur renouvellement a occasionné une surcharge dans les impositions, car chaque retraite ministérielle produit 20 000 F de pension viagère pour la consolation des renvoyés. Ces pensions sont injustes, puisqu’on en gratifie un homme dont on ne croit plus pouvoir se servir utilement. Nous avons cru pouvoir placer dans ce relevé ministériel les principales maîtresses des rois bourbons parce qu’elles ont aussi été de petits ministres et qu’elles ont contribué à plusieurs grands événements politiques, ainsi qu’au dérangement des finances de l’état, témoins la Verneuil, la Montespan et la Pompadour, qui ont mené la France sous Henri IV, sous Louis XIV et sous Louis XV.

4 avril 1831 Puits artésien (voir 28 juin 1831)
Nouvelle gaucherie de notre Mairie. Après avoir renoncé à faire continuer par la compagnie Flachat le puits artésien de la place Dauphine, qui a coûté 60 000 F sans aucun résultat, le maire a chargé l’ingénieur de la ville de continuer les travaux qui sont restés à 600 pieds de profondeur. Il ne s’est rencontré dans le conseil municipal aucun homme censé qui se soit opposé à ces inutiles dépenses. Ce que n’a pas pu faire le prétendu inventeur de ces puits, le bonhomme Bonfin peut-il espérer de le découvrir ? Il vaudrait mieux faire deux ou trois nouvelles fontaines au moyen des sources de Figueyrau, que de chercher au centre de la terre une nappe d’eau assez forte pour s’élever au-dessus du sol de la ville. C’est vraiment la pierre philosophale.

6 avril 1831 Baleine (voir 5 février 1831)
Ceux qui montraient le squelette de la baleine gigantesque quittent Bordeaux pour aller à Londres. Ils n’ont pas fait fortune ici. Le cétacé est encore plus grand que celui que Dorney (?) dit avoir vu à Paris en 1668. Il a 95 pieds de longueur ; sa carcasse est bien conservée et artistement montée. On le transporte dans un navire de 150 tonneaux avec la baraque où on le fait voir et qui se démonte par pièce. Cette baleine a été trouvée morte près du port d’Ostende en 1827. On prenait ici 20 et 30 sous par personne pour la voir.

14 avril 1831 Le maire de Bryas élu député
Le maire de Bryas est plus dans la jubilation que cette ville, car il a été élu hier député du département et a obtenu le double des suffrages de M. Guestier, son concurrent. Il reçoit aujourd’hui les félicitations et partira sans doute demain pour exercer ses fonctions dans le peu de jours que la Chambre paraît devoir avoir à siéger. Elle reçoit en lui un bien faible renfort de lumière ; il est aussi nul que celui qu’il va remplacer. L’ambition du cher homme est enfin remplie ; les bordelais ont oublié qu’aux élections de 1824, il fut un des candidats du gouvernement et que son propre parti ne le crut pas assez bon, quoi qu’il résida dans alors une section de l’assemblée électorale.

20 avril 1831 Problèmes de voirie
Hier et avant-hier, trois maisons de la rue du Puits-Descujols ont croulé de vétusté, sans que ceux qui les habitent aient souffert autrement que dans leur mobilier. Il y avait autrefois à Bordeaux des inspecteurs architectes qui décidaient lorsqu’une maison menaçait ruine. Alors, la voirie ne permettait pas qu’on y fixe la moindre réparation, comme elle les autorise maintenant de toutes parts depuis quelques années moyennant un Louis qu’on fait payer au bureau des travaux publics de l’hôtel de ville.

13 mai 1831 Taffard de Saint Germain fils
Notre tribunal correctionnel vient de condamner à six mois de prison un sieur Taffard de St-Germain, ex garde du roi, pour avoir indûment porté la décoration de la Légion d’honneur. Ce condamné est fils de l’ancien gouverneur du Château royal de Bordeaux. Il est inconcevable que de pareils gens veuillent faire parade d’un ordre créé par un souverain qu’ils détestent.

Taffard de Saint-Germain père a joué un rôt important, comme agent de Louis XVIII, dans l’entrée des Bourbon à Bordeaux en mars 1814.

14 mai 1831 La petite nièce Célina
La foudre a tombé dans une pension rue Neuve et n’a fait aucun mal aux enfants qui s’y trouvaient, du nombre desquels était ma petite nièce. Mais cet orage a détruit les récoltes des communes de Latresne, Camblanes et Quinsac par une grosse grêle qui l’accompagnait.

Bernadau nous avait appris fin 1819 la naissance de sa petite nièce, première fille de son neveu Lafaurie, le fils de sa soeur Jeanne : « Naissance de Celina, ma petite nièce. Que Dieu lui donne vie, santé, bonheur, et pas de soeur ! » On apprendra en novembre 1832 qu’elle va en pension à Libourne : « je serais satisfait si l’éducation qu’elle doit y recevoir profite à son bonheur futur et répond aux désirs de la famille ». En avril 1837, l’aïeul se réjouira du mariage de sa petite nièce, à l’âge de 18 ans, avec un pharmacien de Langon.

19 mai 1831 Abattoir et Deschamps
On commence les fouilles du terrain sur lequel doit être bâti l’abattoir que la ville fait faire sur l’emplacement du fort Louis. M. Deschamps, ingénieur du pont de Bordeaux, est entrepreneur de cet abattoir. Ce sera un plaisant édifice, s’il est aussi maussadement construit que l’entrepôt réel du commerce dont il a été l’architecte. Il ne faut pas lui faire honneur du plan du pont de cette ville. C’est la direction générale des ponts et chaussées qui avaient arrêté ce plan, d’après les données fournies par M. Didier, alors ingénieur des ponts et chaussées du département, que le dit M. Deschamps parvint à supplanter. Si ce dernier n’a pas la gloire d’avoir imaginé ce pont, il a l’avantage d’en suivre tous les travaux qu’il prolonge indéfiniment pour grossir sa fortune par les bénéfices que l’inspection de ce monument lui rapporte.

« Le fort Louis était composé de trois éléments remarquables, la barbacane fin XIVe, le bastion construit vers 1530 et l’accaparement de l’ensemble vers 1680, lorsque Vauban visita le fort.
La démolition de cet ensemble fut possible grâce à un décret de 1808 ; elle libéra les terrains nécessaires à l’implantation des abattoirs municipaux, en lien direct avec la place du marché aux bœufs (les Capucins). La construction de ces derniers ne fut achevée qu’en 1832. L’architecte Gabriel-Jospeh Durand imagina un ensemble très sobre et fonctionnel d’arcades reliées par des cordons, des chaînes d’angle harpées rythmant les façades. Le transfert des anciens abattoirs quai de Paludate entraîna leur démolition après guerre où ils furent remplacés par un square dû aux architectes Mathieu et Vollette. Entre-temps, on imagina cependant de nombreuses fonctions pour cet espace : des logements universitaires, des immeubles de rapport et même une maison de peuple (Expert, architecte, 1941). La place André Meunier sous laquelle demeure des restes du fort Louis et ses abords font aujourd’hui l’objet d’un projet de réaménagement comprenant un parc urbain fermé. »
Source : http://www.bordeaux2030.fr/sites/www.bordeaux2030.fr/files/A_la_recherche_du_rempart_disparu_-1.pdf

9 juin 1831 Mort de l’imprimeur Pinard (voir 22 mai 1799 et 9 avril 1807)
M. Pinard, ci-devant imprimeur et fondeur de caractères de Bordeaux, vient de mourir à Paris où il s’était établi depuis quelques années. Il avait des talents dans son genre et il en paraissait plus convaincu que personne. Parmi ses éditions, on remarque Le temple de Gnide de Montesquieu, in-folio avec de belles vignettes.

Les Pinard, père et fils, furent des imprimeurs très connus dans Bordeaux. Ils ont eu, après la Révolution, les honneurs du Livre rouge de 1793 :
« Pinard, père, imprimeur, place du Palais, maintenant rue des Lauriers, espion et agent secret des représentants et de Lacombe l’égorgeur. Cet homme sanguinaire dénonçait secrètement les premiers imprimeurs de Bordeaux, afin de primer et d’en diminuer le nombre : échappé de la corde pour un crime grave envers un intendant de province, il est venu à Bordeaux dans la dernière réduction : il commença ses rapines chez les frères Labottière, puis épousa une marchande de volailles, ensuite fit venir des papiers de Hollande, dont il sauvait lestement les droits. Enfin ce tartufe moderne ne doit sa rapide fortune qu’aux fameuses réquisitions de papiers que les représentants le chargeaient de faire en leur nom, et dont il détournait et frustrait la plus grande partie.
Pinard, fils, imprimeur, place du Palais, maintenant rue des Lauriers, agent secret et espion des divers représentants envoyés en mission, page d’Yzabeau, Juliéniste, Robespierriste, homme de sang, sans caractère, et embrassant tour à tour tous les partis. Il ne doit son étonnante opulence qu’à ses concussions et à celles de son père. »
Les Pinard s’étaient établis imprimeurs et marchands de papier, d’abord rue de la Chapelle Saint-Jean, puis de 1785 à 1795 au n° 96 de la rue Notre-Dame aux Chartrons. En 1795, après avoir été pendant quelque temps les associés des frères Labottière, ils achètent le fonds de ces imprimeurs de la place du palais de l’Ombrière, devenue place Brutus, qui avait été ruinés par la révolution.
Les Pinard, eux, traversent la révolution sans encombre, bien au contraire, et ils surent vraisemblablement mettre à profit les circonstances de cette triste époque en s’enrichissant rapidement. Leur imprimerie ayant pris de l’importance, ils s’établissent aux numéros 5 et 6 de la rue des Lauriers. En 1816, Pinard transporta son imprimerie au n° 7 des fossés de l’Intendance, puis il quitta Bordeaux et alla s’établir à Paris.

26 juin 1831 Bateau à manège
Hier a commencé sa navigation de Bordeaux à Langon un bateau dit à manège, à peu près ressemblant aux bateaux à vapeur existants, et dont le rouage est mis en mouvement par une manivelle qui tourne par la force de quatre hommes. Cette embarcation ira, dit-on, presque aussi vite que nos bateaux à vapeur et prend un tiers moins pour le fret que ces derniers. Elle est de l’invention d’un perruquier de cette ville nommé Tranchard. Cela n’a pas réussi à l’essai.

Bernadau avait déjà évoqué cette invention le 17 février 1823, en l’attribuant au perruquier Troquard. Il se trompe une nouvelle fois : ce n’est ni Troquard, ni Tranchard mais Touchard !

28 juin 1831 Puits artésien
Décidément, le puits artésien commencé depuis 14 mois sur notre place Dauphine vient d’être abandonné par la ville qui sent que c’est assez d’avoir compté 250 000 F à l’entrepreneur artésien Flachat, puis 10 000 qu’a coûté la baraque où les travaux se sont faits bien mystérieusement. On a seulement publié que le trou, pour trouver la source cherchée, a 653 pieds de profondeur, qu’on l’a garni d’anneaux en fer dans toute sa hauteur afin de faciliter l’ascension de l’eau, si elle vient, et qu’on a rencontré des sources qui s’élèvent à près de 100 pieds du sol. Belle consolation pour une si forte dépense. La ville n’aurait pas dû traiter avec un charlatan qui déjà avait joué dans la ville de Périgueux, à St André de Cubzac chez le marquis de la Caze et chez M. Guestier, propriétaire à Beychevelle près Bordeaux. Cet entrepreneur peut avoir par devers lui quelques exemples de sources qu’il aura trouvé dans certains lieux environnés de montagnes, d’où la source aura parti, mais dans cette ville, surtout sur le point culminant de son territoire, il est impossible, en bonne physique, d’y trouver une source dont la force d’ascension soit telle que l’eau s’élèverait assez puissamment par un tube de trois pouces de diamètre pour jaillir d’elle-même à quelques pieds au-dessus du sol. On sait que les eaux se mettent toujours au niveau du point d’où elles partent, sauf quelques défalcations pour les frottements et les obstacles qu’elle pourrait rencontrer dans leur route. Or nous n’avons pas, auprès de Bordeaux, de point élevé où se forment des amas d’eau qui puissent arriver ici, si l’on parvenait à trouver la veine par où elles proviendraient sur cette ville, dont il faut conclure qu’elle cherchait vainement la pierre philosophale de l’hydraulique et qu’elle a été la dupe d’un charlatan.

Au sujet du puits artésien de Beychevelle, on retrouve dans les Actes de l’Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts de Bordeaux une étude savante de M. H. de Collégno, en 1841 :
« Cependant, lorsque les calcaires, en général fort caverneux de l’étage tertiaire inférieur, sont immédiatement recouverts par les sables des Landes, les eaux superficielles peuvent pénétrer dans les vides de ces calcaires et circuler ensuite à la surface de quelque couche argileuse jusqu’à ce qu’elles trouvent à revenir au jour à un niveau inférieur à celui de leur infiltration. C’est là, je crois, l’origine des sources de la vallée de la Jalle de Blanquefort et de celles qui se trouvent sur les points les moins élevés de la ville de Bordeaux. Je ne doute pas que l’eau du puits artésien creusé à Béchevelle, chez M. Guestier, eau qui s’est élevée à 8 mètres au-dessus de l’étiage de la Gironde, n’ait la même origine que les sources de la vallée de la Jalle. »
Et l’auteur conclut son travail en évoquant la place Dauphine : « Mais les terrains crétacés, qui supportent nos dépôts tertiaires, se montrent au jour sur des points qui se trouvaient en dehors du plan d’études de M. Jouannet. Il reste donc encore quelque chose à faire avant de savoir quelles chances présenterait la continuation du sondage de la place Dauphine. Je me propose de continuer hors du département de la Gironde les recherches commencées par le savant bibliothécaire de la ville, et j’aurai l’honneur, plus tard, de rendre compte à l’Académie de mes travaux à ce sujet. »

10 juillet 1831 Fin de l’Opinion
Hier a paru le dernier numéro d’un journal exploité à Bordeaux depuis décembre 1830 sous le titre de l’Opinion. Les rédacteurs l’avaient annoncé comme étant travaillé dans toutes ses parties avec un soin particulier. On y reconnaissait en effet que les articles extraits des autres journaux avaient été recomposés à en juger par les nombreuses fautes de langue et les gasconismes qui y abondaient. Ses rédacteurs étaient tous des jeunes gens avantageux, de l’espèce de ceux qui prétendent avoir tous les talents et qui y suppléent par un orgueil sans borne. À leur tête est un nommé Labal, chirurgien de bord qui s’est fait capitaine de navire, homme qui s’agite en tous sens pour se faire remarquer et attraper des places dont il paraît très avide.

L’Opinion, journal de Bordeaux et du Midi, de l’imprimerie de Lanefranque frères, ne parut qu’en 1830 et 1831.

24 juillet 1831 Célébration des 3 glorieuses, inauguration de l’abattoir
Arrêté municipal pour la célébration à Bordeaux des trois journées héroïques de juillet. Le 27, les fonctionnaires publics assisteront à un service à Saint André ou l’archevêque doit officier. Le maire invite bonnement les bordelais à assister en même temps aux cérémonies qui auront lieu dans les temples des divers cultes. A la journée du 28, il y aura une revue générale de la Garde nationale et des troupes de ligne aux Quinconces, avec illuminations en ville. Le lendemain, spectacles gratis aux deux théâtres de deux à six heures de l’après-midi, et le soir feu d’artifice, au jardin public, de la composition des canonniers de la garde nationale. Entre ces deux scènes, la Mairie posera solennellement la première pierre de l’abattoir de la ville. On plaisante, même dans nos journaux, sur cette dernière solennité, attendu que ce monument de bouchers est déjà au quart bâti et qu’il est aussi ridicule d’inaugurer une tuerie qu’il le serait d’inaugurer en cérémonie des latrines publiques. Mais notre maire a voulu d’abord attacher à cet atelier d’écorcherie une inscription qui transmit son nom à la postérité, et ensuite singer le roi qui, à pareil jour, posera la première pierre d’un monument élevé aux braves parisiens sur le terrain de la Bastille.

29 juillet 1831 Yoles sur la Garonne
Depuis un mois, les marins de divers ports sur la Garonne ont établi des yoles, bateaux légers qui naviguent journellement sur cette rivière et portent les voyageurs presque aussi promptement, commodément et à moitié prix que les anciens bateaux à vapeur. Ceux-ci ont voulu écraser méchamment cette entreprise en mettant leurs prix à moitié moins que celui des nouvelles yoles. Mais le préfet, considérant la nécessité d’encourager l’industrie des marins riverains qui était tombée depuis l’établissement des bateaux à vapeur, a défendu à ces derniers de baisser leurs prix en disant qu’il entendait que tout le monde peut travailler de son métier sans que personne se ruinât à le faire ou à nuire à celui d’autrui. Cette décision est très sage. Le maire de Bordeaux n’en aurait pas pris une aussi profitable aux habitants de cette ville, car il n’a pas protégé l’an passé un bateau à vapeur qui s’y était établi et que l’entreprise des anciens bateaux de ce genre culbuta, en diminuant ses prix jusqu’à ce que la nouvelle entreprise fut ruinée par ce marché. Cependant, on a bien besoin d’encourager la navigation des rivières, qui forme des sujets pour la marine de l’état et diminue le nombre des marins du pays.

26 juillet 1831 Pamphlet de Lynch
Il circule à Bordeaux un pamphlet incendiaire intitulé : Simple vœu, dirigé contre la dernière révolution. Il est attribué à M. le comte Lynch, celui qui introduisit les Anglais dans cette ville le 12 mars 1814 sans en avoir consulté les habitants, ni ceux qui étaient leurs représentants au conseil municipal. Les journaux accusent de cet écrit notre ex-maire qui s’en défend, et mieux, sans que l’autorité fasse aucune poursuite. Elle est d’une modération incroyable en matière d’opinion publique.

Sur Lynch, voir 1814

21 août 1831 Journal de Guienne
On distribue le prospectus d’un journal à établir à Bordeaux sous le titre de Journal de Guienne. Le titre de cette feuille indiquerait seule dans quelle principe elle sera rédigée, si les prospectus ne l’annonçaient pas positivement. On y prêchera l’ancien régime à l’imitation des gazettes de Bretagne, du Languedoc ou de la Provence, qui ont arboré la bannière carliste en prenant le nom de ci-devant provinces que la révolution avait fait oublier. Le journal de Guienne sera la continuation du défunt défenseur de la monarchie que le peuple de Bordeaux a supprimée le 30 juillet 1830. Nous croyons même que les rédacteurs de ce dernier journal le sont du nouveau. Ce sont Messieurs Gergerès fils, avocat (pas de suite à cette énumération).

La Guienne est un journal légitimiste au sujet duquel Bernadau donne quelques précisions dans une note : « Il avait pour gérant responsable M. Lecontre de Beauvais qui avait été créé commissaire de police du préfet de la Gironde, lors du passage et du retour des troupes à Bordeaux allant en Espagne en 1823, et qui fut ensuite fait directeur du Lazaret établi à l’entrée de la Gironde ; M. Comet, qui a traité avec l’imprimeur de ce journal, ne le payant pas plus qu’il ne fait à ses créanciers, dont il avait cherché d’éviter momentanément l’importunité en se faisant revêtir de l’écharpe d’adjoint de maire en 1829 ; son rédacteur Saint-Marc est un petit bossu qui s’est fait l’avocat des mauvaises causes et qui les défend avec une impudence rare. Le cautionnement fourni pour ce journal est le produit d’une collecte faite dans le parti carliste. Il a en même temps fait emplette des caractères propres à l’impression de cette feuille, car l’imprimerie de Simard est très mal montée. »

14 septembre 1831 Journal de Guienne
Le Journal du Guienne, dont nous avons précédemment annoncé l’entreprise, a commencé à paraître le premier de ce mois. Nous avons la certitude qu’à la tête de cette entreprise est M. Comet qui était adjoint de maire au 30 juillet 1830 et qui a mérité sa destitution. Il est le fils d’un ancien avocat que Charles X avait anobli, on ne sait pourquoi. C’est un homme très ordinaire en talents administratifs et littéraires, mais qui ne manque pas d’adresse pour l’intrigue et dont les opinions sont très prononcées contre la révolution actuelle. Ce journal est un ouvrage du parti carliste qui en fait faire de semblables dans toutes les grandes villes pout y fomenter les divisions dont il a besoin pour travailler à la contre-révolution.
Ce journal de Guienne a débuté par une scène de scandale qui pourrait compromettre sa frêle existence. Il a ouvert une souscription pour indemniser La Quotidienne des frais du jugement prononcé il y a trois jours contre elle dans cette ville. En imprimant la liste des souscripteurs pour cette œuvre pie, il a inséré parmi eux un donateur qui signe : Un jeune artilleur bordelais. La compagnie d’artillerie de la Garde bordelaise s’étant assurée qu’aucun de ses membres n’a souscrit pour secourir la Quotidienne, a protesté contre la qualification d’artilleur prise par le souscripteur dont il est question. Et il se propose de forcer le journaliste de Guienne à publier le nom véritable de ce souscripteur, attendu que la compagnie d’artillerie se regarde comme compromise par cet anonyme. Voilà matière à une querelle sérieuse qui pourrait bien finir autrement que par des combats polémiques.

23 septembre 1831 Quai de la place Royale
On vient enfin de terminer tous les travaux de la double débarcadère commencée depuis six ans au quai de la place Royale. Ces travaux sont coûteux et inutiles, car les vases s’amoncellent en cet endroit, de manière que les navires qui voudront y décharger leurs cargaisons pour être mises en entrepôt à la douane auront de la peine à s’approcher bord à bord de ces quais mécaniques.

3 octobre 1831 Mode des manches à gigot
Les femmes portent actuellement les manches de leurs robes extrêmement larges et gonflées par un ballon de carton qui donne aux bras une forme volumineuse jusqu’au ridicule. Cela s’appelle des manches à gigot. Cette mode nous rappelle celle des paniers de jupes qui donnaient aux hanches une grosseur énorme. Les élégantes qui se sont moquées des paniers de leurs grand-mères ne croient pas qu’on puisse rire de leurs gigots de carton.

On trouve, dans le site : http://laviedenosancetres.fr/?p=2270, une description de l’évolution de la mode en terme de manches : « Avec la disparition de l’ancien régime, on rejette falbalas, paniers, corps baleinés. La Grèce et Rome sont à la mode. On parodie leurs vertus héroïques, pour copier ensuite leur facilité de mœurs. Au temps du Directoire, le péplos à la grecque, transparent et léger, découvre le bras tout entier. La manche des Merveilleuses consiste précisément dans l’absence de manches. Essayait-on de couvrir son bras, si timidement que se fût, c’était avouer qu’on avait un vilain bras: cela s’appelait la manche à l’hypocrite. L’impératrice Joséphine, sur le portrait de Prud’hon nous a laissé d’elle, ne porte pas de manches. L’impératrice Marie Louise habille le haut de son bras d’un bouffant disgracieux qui s’arrête à peu près au niveau de la ceinture Empire.
Cette forme unique se continue avec peu de variations jusqu’en 1820. A partir de cette époque elle s’enfle pour s’appeler la manche à gigot, qui donne une physionomie si caractéristique au costume de la restauration et de Louis Philippe. Elle se dégonfle et devient toute plate en 1848; elle s’élargie et s’évase, pour devenir vers 1860 la manche pagode et la manche à la juive. Sous la Troisième République, en même temps que s’installe la mode des sports, on adopte le jersey à la manche collante comme celle du maillot, manche souple et pratique. »

6 octobre 1831 Un Bazar à Bordeaux
Une compagnie de capitalistes espagnols entreprend de construire à Bordeaux un Bazar qui sera un enclos renfermant des boutiques pour toute espèce de marchands. Il sera établi dans l’ilôt formé par les rues Sainte-Catherine, Saint-Rémy, Piliers de Tutelle et Pont-de-la-Mousque, dont une partie des maisons est achetée et démolie par cette compagnie. Un pareil projet paraît hasardé dans un temps si peu favorable au commerce et à l’industrie. On l’aurait exécuté il y a deux ans, si la Mairie avait voulu vendre les allées de Tourny, qu’elle vient de détruire sans besoin ni profit.

6 octobre 1831 Alimentation en eau de la place Dauphine
Un bordelais nommés Bossanges propose de conduire à la place Dauphine l’eau d’un puits qui alimente depuis deux ans un grand lavoir situé près de l’ancienne église de St-Nicolas des Graves et qui donne 2000 barriques de bonne eau, toutes les 24 heures. Si le fait est mathématiquement reconnu, on pourra faire une fontaine dans le quartier Saint Seurin qui en est dépourvu et se consoler de la perte des sommes consacrées à forer un puits artésien qu’on n’aurait jamais dû entreprendre, les probabilités étant contre sa réussite.

À la fin du 19° siècle, sous la mandature du maire Antoine Gautier, une borne zéro est implantée devant l’immeuble du numéro 10 de la place Dauphine, portant l’inscription « Origine du bornage ». Elle marque l’emplacement du centre de la ville. Cet emplacement avait initialement été prévu pour recevoir une fontaine monumentale, jamais réalisée car l’eau n’avait pu y être amenée.

18 novembre 1831 Hôtel de Bouquens
On a étrenné aujourd’hui la prison destinée aux condamnés disciplinaires pour manque au service de la garde nationale. Cette prison fait partie de l’hôtel de Bouquens, rue des Petits-Carmes, loué pour servir à l’état-major de notre garde nationale. Il y avait assez de place pour tout cela à l’hôtel de ville, sans qu’il fût nécessaire de faire la dépense de location de ce nouveau local. Mais l’économie n’est pas la vertu à l’ordre du jour chez les administrateurs comme chez les particuliers.

La rue des Petits-Carmes est maintenant la rue Poquelin-Molière.

30 novembre 1831 Recensement
On vient de faire le recensement de la population de Bordeaux qui est ordonné tous les cinq ans. D’après les états publiés, cette ville à 116 132 habitants sur lesquels on compte 9000 âmes de population flottante. On remarque que, parmi les habitants célibataires, il y en a 24 000 de sexe masculin et 28 000 de sexe féminin. Dans le recensement fait en 1826, la population de Bordeaux n’est portée qu’à 93 454 âmes. Il doit y avoir une erreur, en moins dans la première opération et en plus dans la dernière.

1er décembre 1831 Fossés de ville
On commence à abattre les arbres des fossés de ville afin de niveler le terrain qui est entre le grand marché et l’hôtel de ville qui est exhaussé du premier côté et forme une terrasse ridicule qu’on aurait pu facilement faire disparaître lorsque on a transporté le grand marché en cet endroit en élevant le sol en pente douce vers la rue de Gourgues. On ferait bien, en même temps, (que l’on conserve ou non une allée qui joint des fossés de Saint Éloi à ceux des Carmes) de faire devant l’hôtel de ville une place demi-circulaire pour en faciliter l’entrée aux voitures qui ne peuvent actuellement y aborder qu’avec peine.

1er décembre 1831 Fin de la Société philomathique (voir 22 juillet 1808)
La Société philomathique, que j’avais contribué à fonder à Bordeaux en 1808, et qui, depuis la destruction du muséum Rodrigues, se traîne agonisante en diverses chambres garnies, vient de se dissoudre, la salle du Vauxhall où elle était ayant été louée par des baladins qui paient bien leur location. C’était devenu depuis quelques années un tripot assez plaisant de phrasiers, de nouvellistes et de charlatans de toutes couleurs. Il ne fallait faire aucune preuve d’instruction pour être admis dans cette réunion de prétendus amis des sciences, mais seulement payer une cotisation annuelle de 30 F. Au moyen d’une grande cohue d’abonnés qui s’y étaient réunis, la coterie académique faisait un peu de bruit. Les intrigants Latérade et Dargelas, qui étaient les derniers meneurs, lui avaient donné une forme à demi décente et s’y entouraient de beaucoup de gobe-mouches qui se croyaient de l’esprit parce que les chefs débitaient publiquement des amplifications de rhétorique deux fois par an sur l’agriculture et les arts industriels. Le maire et le préfet faisaient distribuer des médailles d’encouragement à des artistes et artisans, ainsi qu’à ceux qui plantaient des champs de patates ou qui élevaient des vers à soie, ou qui essayaient de cultiver des cotonniers, dont on a vainement essayé d’encourager le travail à Bordeaux. Les femmes et les joueurs trouvaient que la société philomathique était fort utile aux arts, parce qu’elle donnait des bals dans le carnaval où tout le monde était admis à valser et à faire rouler les dés. C’est grand dommage pour les politiques catinisés et les escrocs que la philomathique ait été obligée de fermer son magasin de parlage, faute d’en avoir pu payer la location.

8 décembre 1831 Emeutes d’ouvriers
Nous venons d’échapper ici aux inquiétudes que pouvait renouveler une autre émeute d’ouvriers dans le genre de celles des menuisiers et des tailleurs de pierre qui ont pris fin par la lassitude et le besoin d’argent que ressentaient les hommes qui les avaient commencé. Avant-hier, les garçons boulangers ont quitté leurs boutiques dans l’après-midi parce que les maîtres refusaient d’augmenter d’un tiers leur journée. Hier, la police a tellement intimidé les chefs d’émeute qu’aujourd’hui elle a fini et que les ouvriers ont repris leurs travaux comme par le passé. Si le maire de Bryas eût été ici, il aurait pris parti pour les ouvriers contre les maîtres, pour faire preuve de popularité, et la tranquillité publique aurait pu en souffrir. Cependant, nous attendons au premier jour une petite émeute du compagnons serruriers, car toutes les révolutions mécaniques sont maintenant à la mode.

8 décembre 1831 Chemin de fer Bordeaux La Teste
On annonce qu’une société de capitalistes va entreprendre de faire un chemin de fer de Bordeaux à La Teste, sur lequel on pourra aller d’ici à ce bourg en deux heures de temps au moyen d’une voiture à vapeur. Nous regardons ce projet comme une de ces chimères enfantées par des rêveurs qui n’ont ni les ressources pécuniaires ni les talents nécessaires pour essayer d’en réaliser même une partie.

Ce projet, évoqué par Bernadau en 1831, mettra du temps à voir le jour. La Compagnie du chemin de fer de Bordeaux à La Teste est une société anonyme créée en 1838 par Marie Fortuné de Vergès et des capitalistes bordelais pour construire et exploiter une voie ferrée, longue de 52 kilomètres, reliant Bordeaux à La Teste de Buch, dans le but de créer des conditions favorables au développement du potentiel des ressources existantes dans les landes et sur les pourtours du bassin d’Arcachon. L’ouverture de la ligne, en 1841, fut déterminante pour la création quelques années plus tard, en 1857, de la commune d’Arcachon, devenue une station balnéaire de renom.

14 décembre 1831 Projet de Poste aux Quinconces
On colporte une pétition adressée à la Mairie pour lui demander quelle réclame contre le déplacement que l’on veut faire de la Poste, actuellement rue Porte-Dijaux, pour la mettre sur le terrain des Quinconces où il est question de bâtir un hôtel pour cet établissement. Il ne serait plus au centre de la ville comme il convient de le maintenir. Si le projet annoncé s’exécutait. Les convenances et la misère du temps devraient le faire écarter.

19 décembre 1831 Tableau capitaine Desse (voir 10 janvier 1823)
Le gouvernement vient d’envoyer au muséum de Bordeaux un tableau peint par (un blanc), représentant le dévouement du capitaine Desse de cette ville qui, en 1824, sauva en pleine mer l’équipage d’un navire hollandais prêt à périr dans un naufrage. Nous avons mentionné la belle action de notre compatriote aux pages 140,148 et 233 de ce volume.

Le tableau réalisé par Théodore Gudin, exposé au Musée des Beaux-Arts de Bordeaux, répond à une commande. Le  27 août 1828, le ministre de l’Intérieur Martignac, dans une lettre adressée au préfet de la Gironde (le baron d’Haussez), ordonne « qu’un tableau dont le sujet devra être pris dans les fastes de la gloire française sera calculé au frais du ministère de l’Intérieur ». Le tableau, terminé en 1829, payé 6000 francs à l’artiste, est exposé au Salon de 1831, à Paris, sous le titre « Trait de dévouement du capitaine Desse, de Bordeaux, envers le Colombus, navire hollandais ».

25 décembre 1831 L’architecte Marcheboeuf
Un architecte de cette ville nommé Marchebœuf vient de publier une réclamation qu’il adresse à la commission des hospices de Bordeaux pour que son nom soit inséré dans le Journal des bâtiments civils de France à côté de  celui de l’architecte Burguet qui, dans la construction du nouvel hôpital de cette ville, a pillé une partie du plan que lui, Marchebœuf avait soumis au concours ouvert pour faire ce monument en 1822. Cette réclamation annonce beaucoup de susceptibilité de la part de celui qui l’a faite tardivement.

L’architecte Jean-Baptiste Marchebeus (ou Marcheboeuf) est intervenu en Gironde, en particulier à Bassens. On prétend parfois qu’on lui doit l’église paroissiale Saint-Pierre. En réalité, la nécessité d’y réaliser des travaux importants se faisait sentir dès le début du 19e siècle, mais c’est seulement après 1850 qu’ils seront exécutés, un premier projet de Jean-Baptiste Marchebeus ayant été refusé au profit de celui proposé en 1852 par l’architecte Paul Abadie.
Ce n’était pas d’ailleurs son premier revers : en 1821, son projet pour le nouvel hôpital Saint-André avait été refusé au profit de celui de Jean Burguet.
Et en 1849, c’est le projet pour l’église Sainte-Clotilde au Bouscat qui lui échappe !
Par contre, c’est bien à Marchebeus que l’on doit les embellissements de la propriété Quadrille pour le banquier prussien Jean-Georges Schickler, ainsi que les dessins de la sculpture de la chapelle funéraire du baron Gaston-Ferdinand Schickler, décédé en 1852 et c’est à lui aussi que l’on doit la maison de maître dite domaine de Coustille ou Fantaisie, d’autant plus qu’elle lui appartenait, ayant été achetée en 1849 à Germain Motelay. Ce négociant bordelais avait constitué entre 1837 et 1842 le domaine de Fantaisie par l’achat de différents biens et par la construction d’une demeure sur un emplacement déjà bâti. Le domaine remanié par J. B. Marchebeus consistait en « une belle maison neuve, carrée, à l’italienne, ayant six pièces au rez-de-chaussée et six au premier » qui correspond à la demeure actuelle dont les murs portent la trace des remaniements.

28 décembre 1831 Gabare en feu
Le feu prend en plein jour à une gabare chargée de bois : il a fallu la tirer à terre et la submerger en perçant son bordage pour l’empêcher d’enflammer les bateaux voisins. L’incendie a été occasionné par l’imprudence du gabarier qui faisait sa soupe à bord. Un pareil événement n’aurait pas eu lieu si le capitaine du port veillait aux règlements de police qui défendent de tenir du feu à bord et ne le permettent qu’aux embarcations munies d’une cuisine en fer, convenablement maçonnée et isolée. Il n’y a, depuis quelques années, aucune police de sûreté, ni surveillance en nulle partie, quoique des agents de toutes espèces soient trop nombreux et bien salariés.

30 décembre 1831 L’ingénieur Deschamps
On refait le pavé du port de Bordeaux depuis la Douane jusqu’au pont, quoiqu’il ait été fait il y a trois ans, sous prétexte de le hausser et de le prolonger du côté qui aboutit à la rivière d’après le système de l’ingénieur Deschamps dont l’intérêt est de remuer beaucoup de pierres pour faire un quai qui ne ressemble à rien de bon ni d’utile. Ce bonhomme est parvenu à faire croire au maire que les abords de la rivière seront plus magnifiques lorsqu’ils seront plus élevés que le sol des maisons, et qu’il faudra descendre une pente haute et rapide pour aller joindre les bateaux. Pour nous, nous croyons qu’il était plus naturel de faire ce pavé en pente douce du côté de la rivière et d’y faire écouler les eaux pluviales, que de les faire rebrousser vers la chaussée, comme on le pratique en ce moment, pour faire mentir le proverbe qui dit que l’eau va toujours à la rivière. Le système suivi contre toutes les règles par notre ingénieur est tout à la fois dispendieux et absurde ; mais il lui rapporte beaucoup d’argent, car il a une remise sur toutes les dépenses qu’occasionnent les travaux du port et du pont et il ne fait faute de les multiplier sans nécessité. Par exemple, il avait élevé le sol du port jusqu’à la hauteur de la chaussée du Pont, puis il a construit un mur pour retenir les terres rapportées, lequel s’étend jusqu’à la ligne de la culée. Au-delà de cette ligne commencent des escaliers qui conduisent sur l’ancien sol du rivage de la rivière. Il eût été plus simple et plus économique de faire terminer cette élévation de la nouvelle chaussée des abords du port en pente douce, tant du côté de la rivière que du côté des maisons. Mais alors, il n’y aurait eu ni terrasse à bâtir, ni escalier et bornes à faire ; partant, l’ingénieur eut employé moins de matériaux et moins d’ouvriers et n’eût eu qu’une petite remise sur les dépenses. Notre maire ne sait pas voir cette charlatanerie intéressée de M. Deschamps.

30 décembre 1831 Réflexions désabusées sur la jeunesse du temps
Les sciences et les beaux-arts, depuis cette époque, n’ont fait aucun progrès sensible parce que l’instruction et l’amour de la vraie gloire manquent. On ne le croirait pas au premier coup d’œil en voyant le grand nombre de journaux et de beaux diseurs qui pullulent. Mais, d’un côté, c’est cette multitude de papiers publics qui empêchent de s’instruire : ils mettent à même leurs lecteurs de parler de tout, sans qu’on possède les éléments des choses. D’un autre côté, la jeunesse croit que l’impudence et le bavardage sont une preuve de savoir. Elle n’étudie rien, en tranchant de tout et parait convaincue que l’imagination supplée à la réflexion et que l’expérience des hommes et des choses est un préjugé et une tyrannie de l’ancien régime. Elle croit et dit hautement qu’on est bonne tête à 20 ans ; qu’à 30, on doit être tout ce qu’on sera jamais ; qu’à 40, on n’est qu’une ganache et à 50 ans une momie. C’est l’adage reçu par les jeunes gens d’à présent pour se dispenser de la peine d’étudier et surtout de consulter ceux dont les années d’expérience ont mûri la raison. Aussi, rien de plus pitoyable que la génération actuelle qui veut primer dans le monde par un impudent bavardage et l’oubli de toutes les convenances et des saines doctrines.

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