Année 1832

Les faits divers bordelais à travers les Tablettes de 1832 sont dominés par l’épidémie de choléra-morbus d’une part et l’emprisonnement de la duchesse de Berry à Blaye d’autre part.

2 janvier 1832 Grands froids
Les navires évitent sur les deux côtés de la rivière devant Bordeaux, parce qu’elle charrie d’une manière effrayante. Depuis quatre jours, on patine sur la glace dans les environs de cette ville. Les mendiants y abondent malgré les secours nombreux qu’on leur donne dans les bureaux de charité et les ateliers que la Mairie a ouverts pour leur donner une journée de 20 sous qu’ils gagnent fort mal. La populace s’accoutume à ne plus tenir compte du bien qu’on lui fait. Il en est de même dans toutes les classes de la société, chez lesquelles la morale est un vain nom.

8 janvier 1832 Vol des grilles de la statue de Tourny
On a volé, il y a quelques nuits, plusieurs barres de fer de la grille qui entoure la statue du grand Tourny. Ce vol, qui demandait du temps et qui n’a pas pu se commettre sans bruit, accuse la surveillance de la garde nationale et de la police.

14 janvier 1832 Anti-tabac
On commence à ouvrir à Bordeaux des débits de certaines plantes pulvérisées pour remplacer le tabac, et qui se nomment Anti-tabac, comme pouvant faire tomber la plante américaine. C’est de l’invention d’un botaniste suisse établi à Paris (son nom est Clément Zentz). La régie n’a pu obtenir d’en prohiber la vente, ni de la frapper d’un droit ; aussi le prix est de la moitié de celui du tabac. Cependant l’Anti-tabac ne le vaut pas : il est trop odorant et pas assez doux.

17 janvier 1832 Escroquerie en ménage
Un charron de cette ville s’étant aperçu qu’un négociant dont il soignait la voiture faisait les yeux doux à sa femme complota hier avec celle-ci de tendre un guet-apens à l’amoureux pour en tirer bonne contribution au profit du ménage. La femme donne un rendez-vous chez elle au crédule négociant que le mari embusqué surprend en tête-à-tête et l’oblige à lui souscrire pour 12 000 F de billets à ordre pour éviter un traitement rigoureux dont il le menace. Les engagements consentis, le négociant rend aussitôt plainte en escroquerie contre les époux qui, mandés devant le magistrat, confessent la supercherie et leur déshonneur. Cela ressemble au compte du savetier de Lafontaine. Reste à savoir si la charonne n’a pas averti un peu tard le charron, disent les malins.

17 janvier 1832 Société philomathique
La société philomathique de Bordeaux, dont l’existence était très empirique depuis quelques années, vient de se dissoudre forcément, faute de pouvoir payer ses loyers arréragés au Wauxhall où elle se réunissait. Un autre tripot de jongleurs va s’établir dans ce local, sous le nom de société philharmonique qui cherche à former un musicien pour donner des concerts payants. On doute fort que cela réussisse. Le botaniste Laterrade qui présidait les défunts philomathes va perdre son petit crédit qu’il tenait de la défunte société. Au reste, il n’a rien négligé pour retarder la dissolution d’icelle puisqu’il y faisait jusqu’à trois lectures dans les séances et qu’il en avait recruté les membres jusque parmi les ouvriers de diverses professions.

29 janvier 1832 Puits artésien
Il paraît un mémoire intitulé : De la nécessité de procurer à Bordeaux une quantité suffisante d’eau potable et d’irrigation. On y propose d’amener au centre de cette ville, soit les eaux d’une grande source qui est à Mérignac, soit celles du puits de Guitres qui est aux Gahets, soit d’accepter l’offre que fait une compagnie de recommencer un nouveau puits artésien à la place Dauphine qui serait de 2000 pieds de profondeur et pour les frais duquel cette compagnie ne demande que 30 000 F. Elle dit que le travail de la compagnie Flachat qui a coûté 50 000 F ne peut servir de rien. Encore du charlatanisme.

8 février 1832 Trousse-Galant
Il y a division d’opinions entre les médecins sur la question de savoir si le choléra-morbus qui vient de se manifester en Angleterre est spasmodique ou sporadique. Le premier seul est celui qui vient de ravager la Russie ; l’autre n’est que la dysenterie depuis longtemps connue sous le nom de Trousse-Galants. En attendant que la question soit résolue par la faculté, on craint en France pour l’introduction de cette maladie.

Trousse-galant est le nom familier, vieilli, de choléra (qui enlevait le galant : le jeune homme). Le choléra-morbus est, de même, une appellation désuète et pouvait aussi bien concerner une forme de gastroentérite aiguë due à une salmonelle.
Le choléra est une toxi-infection entérique épidémique contagieuse due à la bactérie Vibrio cholerae, ou bacille virgule, découverte par Pacini en 1854 et redécouverte par Koch en 1883. Strictement limitée à l’espèce humaine, elle est caractérisée par des diarrhées brutales et très abondantes menant à une sévère déshydratation. La forme majeure classique peut causer la mort dans plus de la moitié des cas, en l’absence de traitement.

2 mars 1832 Mesures d’hygiène contre le choléra
Ordonnance de police qui prescrit des mesures de propreté à employer en ville contre l’invasion de choléra-morbus comme : balayage journalier des rues, défense d’y jeter des ordures et bêtes mortes, éloignement des matières méphitiques, submersion des vidures de poissons, d’agneaux et de volailles etc.. Le maire va jusqu’à défendre de pisser contre les édifices publics, tant il a peur de voir infecter les rues par suite de leur malpropreté qui est ici bien grande par l’invigilance de la police. Son ordonnance fera plus de mal que de bien en augmentant la crainte de l’épidémie cholérique, comme nos médecins appellent cette nouvelle épidémie, qui est déjà en Angleterre et dont les principes délétères peuvent nous être transmis par la navigation ou par le vent de nord-est. En attendant, nous dansons et nous faisons bombance, comme on faisait à Ninive quand Jonas y prédisait la ruine de cette ville.

Dans le judaïsme, Dieu envoie Jonas à Ninive, capitale de l’empire assyrien. Jonas désobéit à Dieu et se rend à Jaffa pour prendre la fuite sur un bateau en direction de Tarsis. Durant le voyage, le bateau sur lequel se trouve Jonas essuie une tempête due à la colère divine consécutive à sa désobéissance. Les marins décident alors de tirer au sort pour connaître le responsable de ce malheur. Le sort désigne Jonas. Ils le prennent, le jettent par-dessus bord, et à l’instant même, la mer s’apaise. Il est recueilli dans le ventre d’un grand poisson (souvent désigné à tort comme une baleine) durant trois jours et trois nuits. Le « gros poisson » le recrache ensuite sur le rivage.
De là, Jonas gagne Ninive et y remplit sa mission, en annonçant puis en en attendant la destruction prophétisée. Cependant les habitants de Ninive, tentent de se repentir, ils décident entre autres de jeûner. “Dieu vit ce qu’ils faisaient pour se détourner de leur conduite mauvaise. Aussi Dieu se repentit du mal dont il les avait menacés, il ne le réalisa pas”. Jonas en est affligé et désespéré. Que Dieu puisse revenir sur sa menace l’amène à se retirer, à s’isoler et à même souhaiter offrir sa vie. Il dit « Ah ! Éternel, n’est-ce pas ce que je disais quand j’étais encore dans mon pays ? C’est ce que je voulais prévenir en fuyant à Tarsis. Car je savais que tu es un Dieu compatissant et miséricordieux, lent à la colère et riche en bonté, et qui te repens du mal.» Jonas, se retire alors sur une montagne pour observer la ville et voir ce qui va lui arriver.
Dieu fait alors pousser un ricin qui fera de l’ombre à Jonas. Puis, il fait mourir la plante, et Jonas est fâché et accablé et exprime à nouveau le souhait de mourir: “ma mort sera meilleure que ma vie”. Dieu reproche alors à Jonas de se plaindre de la mort d’un simple ricin “pour lequel tu n’as pas peiné, et que tu n’as pas fait grandir”. Pourquoi Dieu n’aurait-il pas pitié, lui, d’une ville entière ? Dieu n’est-il pas libre à tout moment de pardonner au “plus de douze myriades d’humains qui ne connaissent ni leur droite ni leur gauche ?” (Source Wikipédia)

2 mars 1832 Les théâtres dirigés par Solomé
Depuis quelques jours, la direction des théâtres de Bordeaux a été confiée à un ancien comédien de Paris, nommé Solomé, par la Mairie qui ne veut plus payer aux acteurs une indemnité pour les pertes qu’ils disent faire dans leur représentation. C’est assez pour l’administration de donner la salle sans en retirer la location : il faut laisser aux acteurs les chances de perte ou de profit dans leur métier qu’on ne les force pas d’exercer.

8 mars 1832 Alex Winter
Un propriétaire de Bordeaux nommé Alex Winter demande un certain nombre de souscripteurs de 50 F pour leur communiquer un procédé dont il se dit l’inventeur afin de garantir de la gelée les propriétés rurales. Le même offre au lecteur un livre qu’il intitule : Traité de l’humanisation, dans lequel il veut enseigner aux hommes les moyens d’être heureux, libres et bien portants. Voilà de beaux secrets à bon marché.

Joseph-Marie Quérard livre une notice, un peu obscure, sur Alex Winter dans La France littéraire ou dictionnaire bibliographique des savants, historiens et gens de lettres de la France, ainsi que les littérateurs étrangers qui ont écrit en français, plus particulièrement : pendant les XVIIIè et XIXè siècles : « Insulaire du Nouveau-Monde (de S. Pierre-Martinique). – L’Humanisation, ou Adresse au genre humain sur la doctrine infinie, tout-à-fait inconnue et toute nouvelle de l’humanisation. Paris, Delaunay, 1835, in-8 de 40 pages. – De la Régénérabilité parfaite de l’univers, ou Adresse à toutes les nations, au 59e siècle du monde, sur la nécessité, la possibilité, la facilité même, immensément grandes de la régénération universelle, parfaite, indestructible et immortelle de l’univers entier et du genre humain, par l’établissement théorique et pratique de la doctrine sans exemple et incomparable de l’humanisation. Ouvrage destiné à fonder la régénération de l’univers et du genre humain, et l’établissement du grand et nouveau journal  » l’Humanisation, ou le Régénérateur parfait et universel ». Bordeaux, Peletingeàs , 1831, in-8 de 52 pages.

31 mars 1832 Mesures contre le choléra
Le choléra-morbus commençant ses ravages à Paris depuis le 26 de ce mois, la Mairie de Bordeaux prend aujourd’hui des mesures pour atténuer l’effet de cette maladie épidémique lorsqu’elle se fera sentir dans cette ville. 10 agents sanitaires y sont nommés pour en visiter chacun des 10 quartiers de police, pour examiner et faire détruire ce qui serait contraire à la salubrité publique dans les rues et les habitations particulières. Une salle est réservée dans l’hôpital aux cholériques qui y seraient transportés ; les charrettes de poissons et d’huîtres doivent rester sur la place Saint-Julien jusqu’au moment de l’ouverture du marché, et ce qui n’aura pas été vendu dans la matinée doit être reporté au même endroit jusqu’au lendemain matin. Ce qu’il y a d’étrange, c’est que les droguistes et pharmaciens, abusant de la terreur panique qui fait que chacun veut avoir du camphre, ont brusquement décuplé le prix de cette drogue.

Le camphre a été utilisé pour lutter contre l’épidémie de choléra-morbus en 1831–1832 puis contre la grippe asiatique en 1957–1958.

11 avril 1832 Mesures contre le choléra
En attendant que le choléra-morbus nous arrive de Paris, notre Mairie commence aujourd’hui à prescrire des mesures de précaution contre cette future maladie en faisant préparer à l’hôpital une salle pour traiter les cholériques, en faisant enlever ordures et immondices entassées en plusieurs endroits publics, en faisant reblanchir les murailles des corps de garde, en assainissant un peu les prisons, en prescrivant aux pensionnaires du collège de faire soigneusement leur lit et prenant plusieurs moyens plus ou moins minutieux pour éloigner tout méphitisme qui est une cause prédisposante au choléra spasmodique qu’on redoute et dont on se moque trop généralement.

2 avril 1832 Grands travaux
Depuis quelque temps, il n’est bruit dans les journaux de Bordeaux que de la question de savoir si il est ou non utile de faire un pont sur la Dordogne à Cubzac, comme si l’Etat avait des millions de trop pour donner aux gens à voiture des facilités pour traverser cette rivière dans l’endroit où elle est la plus large. Les mêmes journaux publient aussi des plans de restauration de la salle du Grand Théâtre, parce que le conseil municipal a délibéré d’y employer 100 000 F. Il n’est question rien moins que de supprimer le beau péristyle de cet édifice et les colonnes de l’intérieur, uniquement parce que le Grand Théâtre de Paris manque de cet ornement. Viennent une foule de jeunes maçons qui réforment le chef-d’œuvre du célèbre architecte Louis et qui veulent nous prouver qu’ils savent mieux son métier que lui. Les constructeurs de ponts et de théâtres sont en insurrection contre le sens commun, ainsi que beaucoup d’autres habiles de nos jours.

11 avril 1832 Le Président Emerigon
La populace a fait hier et aujourd’hui un bruyant charivari devant la maison de M. Emerigon, président du tribunal civil, parce qu’il s’est marié étant octogénaire. Il est étrange que, dans une ville policée, on voit se répéter cette insulte scandaleuse que les paysans se permettent à peine actuellement dans les Landes.

Dans Le barreau de Bordeaux de 1775 à 1815, Henri Chauvot consacre un important chapitre au Président Marc Pierre Marie Emerigon, dont nous extrayons le passage relatif au charivari évoqué par Bernadau : « Trop facilement accessible aux parties intéressées, il donna prise à la calomnie, et elle essaya de mettre en doute son intégrité. de juge. Tout au plus laissa-t-il trop peser les sollicitations dans la balance de la justice. L’amitié et les égards pour un sexe aimable exercèrent sur lui, jusqu’à ses derniers jours, un regrettable empire : «Que voulez-vous, cette jeune femme est venue chez moi, elle m’a dit que si je ne la séparais pas de son mari, elle se tuerait ! » A peu près aveugle dans les dernières années de son exercice, mais doué d’une admirable mémoire et jouissant de toutes ses facultés intellectuelles, il lui suffisait d’entendre, une fois ou deux, la lecture des jugements rédigés par ses collègues pour les prononcer ensuite sans hésiter, même sur les chiffres … Certain charivari à son adresse, survenu peu d’années après la révolution de juillet, fut sur le point d’amener de graves désordres. Il fallut pour les prévenir employer la force armée. L’orage passé, le président voulut remercier l’autorité militaire. Pour tout autre le sujet, on le conçoit, eût été embarrassant ! Emérigon supposa que le charivari avait été donné à un légitimiste qui habitait la même maison que lui. Après avoir exprimé sa reconnaissance au général, abordant la question : « Je l’avais bien dit à Saintmarc : Mon ami, vos opinions politiques nous feront du tort! » … Amateur de théâtre, il y allait encore pendant ses dernières années : la complaisance de ses voisins l’initiait aux détails de la scène. Bordeaux s’était tellement habitué à cette vieillesse prolongée du président de sa Société philharmonique, que l’annonce de son décès le surprit. On le croyait oublié par la mort. Il mourut par accident, pour ainsi dire, à l’âge de quatre-vingt-seize ans. »

18 avril 1832 Les mesures anti-choléra de Bernadau
En attendant que le choléra-morbus nous atteigne, la plume à la main, notons ici qu’il cesse un peu ses ravages sur la classe pauvre de Paris pour les étendre d’une manière terrible sur la classe aisée. On compte en ce moment jusqu’à 800 morts par jour dans les maisons particulières, ce qui est le double de ceux qui ont eu lieu dans les hôpitaux. La maladie s’étend au nord de la capitale et jusqu’à Amiens. La ville de Rouen est déjà la proie de cette peste nouvelle, quoi qu’on dise qu’elle n’est pas contagieuse. L’observation a prouvé que sa durée est de 7 semaines dont un tiers est croissante, l’autre stationnaire et la dernière décroissante pour convalescence. La propreté, un régime sec et stimulant, la chaleur entretenue par des sous-vêtements et par des frictions sèches sur le corps sont des moyens propres à préserver des influences de l’air vicié que voiture cette épidémie.

22 avril 1832 Choléra-morbus
Un homme qui avait la fièvre hier dans une auberge de Bordeaux a été l’objet de la visite successive de neuf médecins qui venaient voir s’il n’y avait pas chez lui un cas de choléra-morbus. Il tarde à ces Messieurs de pouvoir exploiter à leur profit cette maladie que nous craignons de vive voix apportée incessamment de Paris par les étrangers qui s’échappent de cette ville et qui passent en grand nombre par ici.

A cet endroit des Tablettes, Bernadau livre quelques analyses politico-historiques, sous les deux chapitres : « Des révolutions françaises » et
« Des Constitutions françaises ». Nous n’en rapportons ici que les introductions :

Des révolutions françaises
Il y en a cinq, de compte fait, jusqu’à présent. Elles sont toutes bien distinctes, ayant chacune un caractère particulier. Nous leur donnerons le nom des hommes qui les ont faites quoiqu’il n’aient pas pu mener à bien la besogne qu’ils ont commencée. Les inventeurs voient très rarement le succès de leurs inventions. Je dirais donc : 1 – révolution de Mirabeau ; 2 : révolution de Robespierre ; 3 – révolution de Bonaparte ; 4 – révolution de Louis XVIII ; 5 – révolution d’Orléans …
Des constitutions françaises
Elles sont au nombre double de celui des révolutions qui les ont faites composer. Nous allons successivement indiquer ces codes constitutionnels dont chacun diffère de celui qu’il remplaçait …

25 avril 1832 Les épidémies de Choléra-morbus
La violence du choléra-morbus commence à diminuer à Paris mais faiblement. Il n’y a plus que 300 morts par jour, ce qui est encore beaucoup. En revanche, la maladie s’étend dans les départements environnants. Elle fait de grands progrès à Nantes. On ne conçoit pas comment Londres, qui est une vieille et grande ville, peut avoir été moins maltraitée que notre capitale. Pour la première de ces villes, la mortalité cholérique n’a pas passé 1400 personnes depuis deux mois de choléra, tandis qu’à Paris ce nombre est plus que décuplé et que le restant de la France est menacé, tandis que dans le restant de l’Angleterre l’épidémie est à peine aperçue. Nos prêtres disent que Dieu se venge ainsi de la mécréance des Français. Cependant, les luthériens, suédois, danois, saxons, hollandais, allemands, les mahométans de Turquie, les calvinistes de Suisse et les schismatiques de Grèce sont ménagés quoi que bons mécréants. Et lorsque les Italiens, les Espagnols les Portugais seront à leur tour cholérés jusque dans leur couvent, que diront nos préjugistes fanatiques ? Les épidémies se promènent indifféremment dans tous les pays. Celle de 1348, qui enleva le quart des habitants de l’Asie et de l’Europe, n’était pas envoyée pour faire la guerre aux philosophes, car alors la superstition et la crédulité étaient grandes dans les états les plus civilisés. Il faut ici remarquer que cette épidémie était une véritable peste comme celle de Marseille en 1720. On peut en lire les détails dans la grande chirurgie de Guy de Chauliac, médecin à Avignon, qui fut témoin et presque victime de cette grande calamité. On voit, par ce qu’il en rapporte au chapitre des apostumes, page 417 de la traduction de Mingelousaulx, chirurgien de Bordeaux, 1672, que, dans le printemps 1348, cette peste vint de l’Orient puis qu’elle revînt de l’Allemagne en France en 1350, qu’elle continuât jusqu’en 1361, que sa seconde invasion fut plus meurtrière que la première, qu’elle attaqua d’abord les riches puis les pauvres, ce qui est l’inverse de notre choléra ; qu’elle se manifestait d’abord par des crachements de sang, puis par des bubons aux aines et aux aisselles, symptômes bien différents de notre choléra ; que le peuple accusa les juifs, puis les nobles, d’avoir empoisonné les fontaines, ce qu’on a répété de nos jours ; que cette maladie se communiquait en approchant ceux qui l’avaient et que par cette raison tout le monde se fuyait, même dans les familles. Chauliac, qui fut très malade à la seconde invasion de cette épidémie, donne pour la guérir la recette d’un remède composé d’un grand nombre de plantes du pays et de substances étrangères bouillies ensemble pour en faire une opiate dont l’effet devait être stimulant et confortatif. Il ne paraît pas que le traitement d’alors fut plus heureux que celui qu’on suit de nos jours.

29 avril 1832 Un nouveau journal carliste : le Panache
Voici une nouvelle preuve de l’audace des carlistes à Bordeaux. Ils avaient déjà le journal de la Guienne : il ne suffit pas à leurs vues. Cette feuille politiquait d’un ton grave : Une autre qui va faire du carlisme d’une manière plaisante paraît aujourd’hui sous le titre : Le Panache, journal de littérature, des sciences et des arts. Il est signé par M. Duniagou que personne ne connaît et est annoncé comme devant paraître tous les dimanches et jeudis. C’est un amas de réflexions plaisantes sur les événements généraux et sur ceux de cette ville. Elles sont écrites correctement et d’un assez bon ton d’ironie. Le premier numéro, qui est assez hardi, pourrait bien n’être pas loin du dernier (note de Bernadau : on a su depuis que le véritable rédacteur est un étranger qui se fait appeler le chevalier de Léo. Son prête-nom Duniagou est un ouvrier qui est sergent dans la compagnie des sapeurs-pompiers de cette ville).

30 avril 1832 La populace et le choléra
Deux événements singuliers ont évidencé hier la méchanceté et la bêtise du peuple de cette ville. Quelques gardes nationaux du poste des Capucins, ayant voulu empêcher des ouvriers de se battre sur la place voisine, furent insultés par ceux qu’ils voulaient séparer, puis poursuivis à coups de pierres par ceux-ci. Le commandant du poste assailli devint principalement l’objet de la fureur de ces perturbateurs. L’un d’eux apostropha d’un coup de poing le commandant, lequel se borna à l’éloigner avec son sabre, tandis qu’il aurait dû le percer sans miséricorde. L’émeute grossissant, d’autres perturbateurs se joignirent aux premiers et faisaient l’assaut du corps de garde comme pour le démolir. Au lieu de tirer sur les mutins, les gardes nationaux appelèrent à leur secours un détachement de chasseurs à cheval qui enveloppa le groupe perturbateur et le dissipa après avoir arrêté cinq de ces coquins.
D’autres encore plus fous et mutins se portèrent le soir du même jour vers un des dix hospices d’ambulances sanitaires qu’on a établis pour donner des secours aux indigents en cas d’invasion du choléra morbus. Ils brisèrent les lanternes en couleur (note de Bernadau : Comme elles sont en verre rouge, le peuple dit que la couleur des enseignes de nos dix hôpitaux d’ambulance annonce le sang qu’on veut y faire couler …) qui sont placées à la porte pour l’indiquer au besoin dans la nuit et tentèrent de pénétrer dans cet hospice pour le détruire, disant qu’on voulait y attirer les pauvres pour les empoisonner, sous prétexte de les y guérir, malgré eux. Tout s’est borné à casser les vitres de cette maison de santé, parce que la garde est arrivée à temps pour arrêter le désordre. Il n’est bruit aujourd’hui, dans le marché et sur les places et carrefours où les harangères, les portefaix et les charretiers sont stationnés, que de cette dernière scène de folie que la populace approuve en menaçant d’aller détruire les ambulances sanitaires de cette ville, que la sotte canaille dit établies pour effrayer les habitants avant que la maladie les atteigne, et ensuite pour les empoisonner sous prétexte de la guérison. La populace répète à ce sujet les propos les plus absurdes et les plus menaçants et va jusqu’à dire qu’elle saura bien, quand on en aura besoin, trouver les secours qui lui plairont dans la maison des riches; que ceux-ci ont imaginé le prétexte du choléra morbus pour se débarrasser des pauvres en leur faisant distribuer des aliments empoisonnés à dessein ; qu’il y a des hommes payés pour empoisonner le vin, les farines et les puits à l’usage du peuple ; que déjà on a surpris des hommes qui vont empoisonner le pot-au-feu des cabaretiers où les gens de journée vont prendre leurs repas. Les contes les plus absurdes circulent ici sur des poisons prétendus distribués pour faire périr les pauvres contre lesquels conspirent les riches, qu’on ne voit pas atteint de la peste, dont ces derniers répandent le bruit pour couvrir leur projet de destruction. Il n’est pas l’absurde atrocité que ne débitent les meneurs de la canaille pour la porter à troubler l’ordre, à se soulever contre l’autorité qui veille et à se livrer à une révolte générale, puis au massacre et à tous les crimes que sa férocité peut entraîner dans une société démoralisée et perverse, comme est actuellement celle du peuple des grandes villes. Nous frémissons en songeant aux propos délirants et atroces que nous entendons répéter ici, même par des gens qui ne sont pas du peuple mais qui voudraient le soulever dans l’intérêt de leurs opinions. La tourbe bordelaise renchérit sur celle de Paris. Cette dernière a massacré dernièrement de prétendus empoisonneurs de comestibles mais elle n’a pas poussé l’atroce bêtise jusqu’à vouloir détruire les hospices ouverts à l’infortune par la bienfaisance er refuser les secours qu’on lui prépare généreusement.

9 mai 1832 Moulin à vapeur
On vient de construire en paludate un moulin vapeur qui moud 25 sacs de blé dans trois heures de temps. On dit que la farine qu’il donne est plus belle que celle des anciens moulins. Cette entreprise a été faite par une compagnie de capitalistes bordelais. Elle paraît très dispendieuse.

16 mai 1832 Réparations au Grand Théâtre
On commence les réparations à la salle du Grand théâtre et, en attendant qu’elles soient achevées, on joue seulement au théâtre des Variétés mais seulement des petites pièces. Ce dernier théâtre suffit pour contenir les amateurs bordelais, quoiqu’il ne contienne qu’un tiers des spectateurs que le grand peut renfermer. Ainsi voilà la preuve qu’un seul théâtre serait assez pour Bordeaux. Alors l’entreprise ne serait pas aussi mauvaise qu’elle l’est à présent.

21 mai 1832 Retour du Château Royal à la mairie
La Mairie de Bordeaux prend possession de l’hôtel du Château royal qui, ne se trouvant plus dans les domaines dépendant de la liste civile, retourne à la ville dont elle était une propriété avant que Bonaparte s’en fut accommodé pour en faire un palais impérial. On ferait bien d’y remettre la préfecture, comme avant 1808, et de vendre l’hôtel qu’elle occupe. On en tirerait bien meilleur parti que du Château royal qui, par sa grandeur et la distribution de ses appartements, ne peut pas servir à une habitation de simples particuliers ni à un établissement de commerce.

2 juin 1832 Cabarets flottants
Une ordonnance de police vient de défendre les cabarets flottants établis depuis plusieurs mois sur des bateaux devant Bordeaux où la canaille s’enivre et couche, sans que ceux qui la tiennent soient assujettis à aucun impôt, comme les cabaretiers de la ville. Au contraire, ils y font effrontément la contrebande du vin et des liqueurs et se refusent aux visites de la police à laquelle ils ne peuvent se soustraire comme marchands et logeurs. Il y a quelques jours qu’un de ces cabaretiers ambulants était sur le point de jeter à l’eau un agent de police qui effectuait l’arrestation d’un malfaiteur dans son canot. Nous doutons de la parfaite exécution de cette ordonnance car, trois jours après qu’elle a été proclamée sur le port, nous avons vu en plein midi un de ces cabarets pleins de buveurs qui ne se cachaient pas. Il n’y a depuis quelque temps aucune police à Bordeaux.

10 juin 1832 Bernadau pointilleux sur le français
La Mairie a fait placer sur les murs des édifices publics des inscriptions portant défense d’y faire aucune ordure comme mesures de salubrité dans ces circonstances. On a peint sur les murs extérieurs de l’hôpital général ces mots qui contiennent une lourde faute : Défense de faire ici aucune ordure, ni d’y déposer des matériaux. Il fallait la conjonction et à la place de la négation ni. Le secrétaire de la ville, qui en ce moment est un saxon (Iwan Rheyer), devrait avoir un français pour rédiger ses écritures correctement.

11 juin 1832 Partisans de la Duchesse de Berry
La police a fait hier des perquisitions aux domiciles de M. Dudevant, raffineur et de M. le comte de Lamarthonie, ex-garde du roi ; elles n’ont produit aucun résultat, attendu que le domicile de ces Messieurs n’a été ouvert que de force en présence du procureur du roi qui est venu ordonner le bris des portes. Ils sont soupçonnés d’être les principaux agents du parti d’Holyrood et d’avoir donné asile à la duchesse de Berry qu’on dit avoir couché à Bordeaux dans la nuit du 8 au 9 mai dernier. Le premier était le candidat du ministère aux élections de 1827 et l’autre un des plus effrontés agents des carlistes de cette ville. C’est le même qui était compromis dans l’affaire du duel d’Abiet et de Ferrer qui a eu lieu le 14 février dernier. Il commandait une compagnie de brassards le 1er avril 1815 lors de la rodomontade que fit sur le port la garde nationale bordelaise pour avoir l’air de s’opposer à l’entrée du général Clauzel.

11 juin 1832 Partisans de la Duchesse de Berry
On a arrêté ce matin M. Paris, négociant de cette ville, prévenu d’avoir gardé pendant deux jours à sa campagne de [un blanc] la duchesse de Berry du 9 au 11 du mois dernier. Elle y a reçu pendant ces deux jours des visites sans nombre, sans que la police ait paru informée de ce séjour, tant elle est inactive, ignorante et partiale. Ce qu’il y a d’étrange encore, c’est qu’aucun des journaux de Bordeaux n’a dit un mot, soit de cette arrestation, soit de la perquisition faite de MM. Dudevant et Lamarthonie, tandis que nos feuillistes ne manquent pas de parler du moindre événement quand il concerne un homme obscur.

24 juin 1832 Bâton de Saint Roch
Les prêtres de Sainte-Eulalie, qui ont hérité du bâton de Saint Roch que montraient autrefois les Carmes, viennent d’utiliser ce reliquaire en l’offrant à la vénération publique pour prévenir les bordelais de l’atteinte du choléra morbus. Ils vendent eux-mêmes une petite oraison en l’honneur de ce guérisseur de la peste. C’est un inutile à propos.

25 juin 1832 Saisie à l’hôtel de la Providence
La police a saisi hier à l’hôtel de la Providence diverse caisses remplies d’objets militaires, armes, proclamations et médailles du prétendant, qui paraissaient appartenir au parti carliste. Le maître de l’hôtel n’ayant point indiqué par qui ces objets lui avaient été remis a été conduit en prison. On a arrêté dans la même journée un homme dans sa voiture, que l’on dit être le duc de Blacas, un des favoris dévoués de Charles X. On ignore dans le public si ce particulier ainsi que les objets militaires saisis étaient destinés pour les insurgés de la Vendée ou pour leurs partisans à Bordeaux.

Cet hôtel de la Providence, rue Porte-Dijeaux, a déjà été l’objet de plusieurs faits divers bordelais :
Voir 20 août 1793, ainsi que l’affaire du Livre rouge de 1793 : Colle Michel, Les Livres rouges de la Terreur, Revue historique de Bordeaux, 2014, 20, p. 211-229.
L’hôtel de la Providence était tenu pendant la Révolution par un toulousain, Pierre Brunet. Il est intéressant de noter, dans la chronique de Bernadau à la date du 1er août 1832 : « On vient de mettre en liberté la femme Brunet dans l’auberge de laquelle furent trouvés il y a deux mois des papiers et des signes contre-révolutionnaires. Les objets sont restés au greffe pour servir au besoin et le sieur Hirigoyen, auquel ils appartenaient, est encore en prison ». Il est de ce fait vraisemblable que l’hôtel de la Providence était tenu, après le décès de Pierre Brunet, par sa femme

27 juin 1832 Fontaines de M. Johnston
La ville traite avec M. Johnston agissant pour une société de capitalistes à l’effet de diriger de nouveau la source dite des Carmes, de manière à ce qu’elle alimente mieux et un plus grand nombre de fontaines qu’à présent et qu’on puisse concéder à des propriétaires à Bordeaux des prises d’eau de cette fontaine moyennant certain paiement. On ferait aussi des fontaines-bornes en plusieurs quartiers, comme il en existe à Paris. Nous parlerons des conditions du traité quand nous en connaîtrons tous les détails.

24 juillet 1832 Eaux thermales pyrénéennes
Un jeune médecin bordelais, nommé Marchant, publie un livre intitulé : Voyage médical aux Pyrénées. Il y fait connaître les diverses sources thermales qu’on voit dans ces montagnes et les maladies auxquelles chacune des eaux minérales de pays sont propres. Nous notons ce livre pour mémoire seulement, laissant aux gens de l’art se prononcer sur son mérite. Il est certain qu’il y a bien de l’arbitraire dans la vertu des bains des Pyrénées. Les médecins de nos jours y envoient indifféremment les malades auxquels ils ne savent plus que faire pour les soulager sans examiner la propriété spécifique de chaque source.

Dans l’ouvrage de Joseph-Marie Quérard (1833) « La France littéraire, ou Dictionnaire bibliographique des savants, historiens et gens de lettres de la France, on trouve une notice sur Léon Marchant, médecin à Bordeaux, l’un des rédacteurs du Journal médical de la Gironde, qui a publié, entre autres : Essai sur le choléra-morbus épidémique, Bordeaux, de l’imprimerie de Peletingeas, 1831 et Recherches sur l’action thérapeutique des eaux minérales, avec une carte des Pyrénées. Bordeaux, et Paris, J.-B. Baillière, 1832. Léon Marchant place en exergue de cette ouvrage cette citation qui a sans doute conduit Bernadau à son analyse : « Il reste à découvrir les moyens de décider, en voyant une maladie , si elle est curable , si elle peut être guérie pas nos eaux ; quelle espèce mérite la préférence dans chaque cas, et quel est le mécanisme ou la raison de ces effets ».

29 juillet 1832 Réparations au Grand-Théâtre / Pierre Cicéri
Les réparations du Grand Théâtre de Bordeaux en sont presque une refonte. On repeint tout l’intérieur de la salle ; on raccourcit le théâtre de toute l’avant-scène pour agrandir d’autant le parterre et le parquet ; on refait à neuf le plancher du théâtre ; de nouvelles coulisses sont substituées aux anciennes ; Douze décorations sont faites à neuf. C’était la seule chose qui était hors de service, le restant était en bon état. Le parvis intérieur et les escaliers pouvaient aussi être conservés mais, quand les architectes se mettent à démolir, rien n’arrête leur zèle pour les arts afin de décorer au mieux de leurs intérêts. Les peintures sont confiées à M. Cicéri qui a fait celle du [un blanc].

Pierre-Luc-Charles Ciceri (1782-1868), est un peintre et décorateur de théâtres français. Il s’est fait une spécialité comme « peintre de paysages » à l’Opéra (paysages en tous genres, avec ou sans ruines, alors à la mode), dont il devient décorateur en chef en 1810.
Parmi ses travaux de décorations de salles de spectacles, la première commande officielle est probablement celle que lui fit dès 1810 pour le Hoftheater de Cassel, Jérôme Bonaparte, impressionné, dit-on, par un effet de clair de lune dans l’Opéra, la Vestale. Plus tard, en 1828, Ciceri sera appelé à décorer le théâtre de Baden-Baden. En France, on lui connaît des travaux de décoration intérieure de salles de spectacles à Bordeaux, Valençay, Compiègne (l’ancien Jeu de Paume du château en 1832), Versailles (1837), etc. Mais c’est surtout à Paris qu’il dépensa une grande activité : Salle Feydeau (1817), Salle Louvois (1818), Théâtre des Arts (1820), Salle Le Peletier (1821 et 1840), Vaudeville (1826), Odéon (1829 et 1837), Théâtre du Palais-Royal (1831), Théâtre-Français (1840, 1847).
(Voir à ce sujet : http://books.openedition.org/editionsbnf/858?lang=fr)

1er août 1832 Mort du duc de Reichstadt
Le duc de Reichstadt, fils de l’empereur Napoléon et de l’archiduchesse Marie-Louise, est mort le 22 du mois dernier à Vienne où il était auprès de l’empereur François II, son grand-père, depuis que ce dernier était venu en France pour concourir à détrôner son gendre en 1814. Cette mort termine un procès politique qui pouvait se reprendre et désappointe les républicains qui avaient l’air de s’attacher à ce jeune prince pour rétablir leurs chimères gouvernementales.

6 août 1832 Bordeaux alarmée par le choléra
Une assemblée de médecins a constaté hier deux cas de choléra morbus arrivés à l’hôpital où sont morts la veille deux hommes peu après qu’ils y ont été transportés. Tout Bordeaux est en émoi à cette nouvelle dont l’authenticité est officiellement déclarée. Elle est d’autant plus alarmante qu’il paraît que l’épidémie asiatique a une influence plus terrible que l’on ne croyait d’abord puisque le choléra, après trois mois de ravages à Paris et un mois de son atténuation sensible (il n’y avait plus qu’une vingtaine de cholériques qui y mouraient par jour) a recommencé avec une nouvelle intensité qu’on a baptisée du nom de recrudescence. Il meurt en ce moment jusqu’à 200 cholériques par jour et surtout dans la classe élevée qui est le plus à même de prendre ses précautions à Paris.

8 août 1832 Troupe d’équitation de Adolphe Francony
Hier a débuté dans un cirque construit exprès la troupe d’équitation dirigée par Adolphe Francony, petit fils d’un saltimbanque que nous avons vu commencer sa carrière aventureuse il y a 55 ans par une course de taureaux et des feux d’artifice qu’il donnait dans la rue du Palais Gallien. Il vit encore et s’est bien remplumé depuis à Paris où ses enfants tiennent, depuis une trentaine d’années, un superbe manège. Celui-ci n’offre rien de remarquable pour l’équitation. Mais le spectacle est augmenté des exercices de deux éléphants dont l’adresse et la docilité sont extraordinaires. Un de ces animaux est âgé de 25 ans et a 10 pieds français de hauteur, l’autre n’en a que 4 et est âgé de 5 ans. Ils sont tous deux femelles et appartiennent à un saltimbanque nommé Huchet. Le premier de ces animaux est celui qui, en février dernier, fit un numéro extraordinaire et dont les journaux du temps retentirent. On le montrait à Londres avec d’autres animaux curieux parmi lesquels se trouvait une lionne. Pendant qu’on la poussait, elle s’échappa de sa loge et courut vers l’éléphant que Huchet pensait aussitôt qu’elle allait attaquer. L’éléphant en prend la défense et, saisissant de sa trompe la lionne, la lance en l’air et elle tomba presque sans vie à quatre pas de lui. On la rattrapa alors facilement pour la remettre dans sa loge où elle est restée plusieurs jours bien malade.

Les Tablettes ont déjà fait état des spectacles de Francony les 18 juin 1818 et 16 juillet 1822

12 août 1832 Choléra
Pendant le cours de la semaine qui finit aujourd’hui, les médecins de Bordeaux ont déclaré à l’Hôtel de ville qu’il s’est manifesté ici six cas de choléra morbus, dont quatre malades, méthodiquement traités sont morts comme cholériques. Ainsi, cette épidémie n’est pas encore à craindre car les docteurs ont pu faire erreur dans leur diagnostic, ce qui ne leur arrive que trop fréquemment, même dans les maladies ordinaires.

31 août 1832 Place Philippe
Ouverture de nouveaux écuyers dans ce qu’ils appellent un cirque gymnastique, établi place Philippe à côté du cirque olympique de Francony. Ces deux spectacles d’équitation vont se concurrencer et font foule plus considérable que ne pourrait attirer le plus fameux comédien. On s’extasie ici à voir galoper des chevaux et à applaudir des éléphants qui avalent les bonbons qu’on leur donne.

Cette note a pour intérêt d’évoquer la place Philippe, le nom (éphémère) donné à une place proche du Palais Gallien : l’actuelle place Marie Brizard (?)

31 août 1832 Rumeurs autour du Choléra
Le choléra morbus est en ce moment assez bénin à Bordeaux : il n’y a que de six à huit morts par jour. Ce qu’il y a d’étrange, c’est que la populace s’obstine à ne pas aller chercher le secours à l’hôpital ni aux ambulances sanitaires, prétendant qu’on y empoisonne les malades par ordre du gouvernement. Cependant, le roi a donné 10 000 F pour les premiers secours publics, ce qui est indépendant de ceux qui résultent des souscriptions recueillies en ville. La stupidité du peuple qui s’obstine et refuse tout secours est constatée par une nouvelle proclamation du maire qui invite les habitants à s’en servir dans l’épidémie actuelle.

Le 6 septembre 1832 Statistiques sur le Choléra
Le journal donne le résumé des ravages que le choléra a faits à Paris pendant le semestre, duquel il résulte que la mortalité moyenne a été de 157 personnes par jour, sans compter les décès de maladie ordinaire qui vont à 70 aussi par jour. Aucune capitale en Europe n’a été aussi maltraitée par cette épidémie. Nous avons cru utile de conserver ce résumé comme appartenant à l’histoire contemporaine :

Mars, du 23 au 31 : 90
Avril : 12 723
Mai : 812
Juin : 808
Juillet : 2577
Août : 908
Soit 17 978 décès

15 septembre 1832 Fontaines de M. Johnston
M. Johnston avait traité avec la Mairie pour conduire à Bordeaux la source de Montjau (?), commune de Villenave, afin d’alimenter de nouvelles fontaines qui seraient construites dans cette ville. Mais des habitants de Villenave, qui prétendent avoir des droits de propriété et d’irrigation sur les eaux de cette source, déclarent publiquement s’opposer à ce qu’elles soient détournées. Voici un obstacle à la formation de nouvelles fontaines qui seraient bien utiles.

18 septembre 1832 Statue de Montaigne
Un sculpteur de Bordeaux vient d’exécuter une statue de Montaigne qu’il cherche à vendre. Il n’y parviendra pas, car les bordelais d’à présent n’aiment pas les arts et ne lisent pas les Essais de notre philosophe.

On apprendra plus tard, le 21 février 1833, que ce sculpteur n’est autre que Dominique Fortuné Maggesi. Ces statues de Montaigne et de Montesquieu en marbre blanc, dont on dit qu’elles ont été exécutées entre 1843 et 1847, ont été mises en place en 1858 sur la place des Quinconces.

25 septembre 1832 Choléra
Les pauvres de Bordeaux s’obstinant à mourir sans secours dans leur domicile plutôt que d’en aller réclamer dans les hôpitaux temporaires que la ville a établis en divers quartiers pour leur usage, la Mairie vient de supprimer les deux tiers de ces hôpitaux par économie.

30 septembre 1832 Réparations au Grand-Théâtre
On annonce la fin des grosses réparations commencées depuis trois mois au Grand Théâtre. Rien n’a été changé dans le pourtour des loges, quoique, dans le premier projet, il eût été question de réapprêter (?) les colonnes qui les séparent et donner pour soutien à la coupole de ridicules consoles. On a totalement supprimé l’amphithéâtre pour agrandir d’autant le parterre et le parquet. Les banquettes du parterre auront des dossiers dont elles manquaient auparavant. Les peintures des loges seront refaites à neuf comme partout ailleurs, mais nous craignons qu’elles paraîtront bientôt ternes, les parties dorées l’étant en or faux. Toutes ces peintures sont refaites sur de nouveaux dessins par MM. Cicéri et Sigun, peintres décorateurs de Paris. Ils ont fait aussi quatre décorations nouvelles, les anciennes, qui n’étaient pas encore hors de service, sont retouchées par M. Alaux, de Bordeaux. Toutes les charpentes, coulisses et machines du théâtre sont refaites à neuf. La salle sera dorénavant éclairée au gaz, ce qui enfumera moins que l’huile qu’on y employait depuis la révolution et dont la fumée avait gâté les peintures qu’on a refaites deux fois depuis lors. Les escaliers, dalles, carrelures et dégagements intérieurs sont refaits à neuf. On porte à 200 000 F le coût de ces réparations. Une chose que les artistes qui l’ont faite ont décidé d’exécuter, et qui leur fait honneur, c’est de placer dans la salle dite des grands hommes le buste du célèbre architecte Louis qui a bâti de 1774 à 1780 ce théâtre qui est un des plus magnifiques d’Europe, soit-dit sans vanité gasconne. Reste à savoir s’il sera pourvu d’acteurs convenables, car on lésine bien sur cette entreprise depuis la révolution et que nous n’y sommes guère habitués à y voir que de véritables histrions qui ne nous font que trop regretter les Romainville, les Lecouvreur, les Claireville, les Granger, les Grandmesnil, voire même les danseuses Dauberval, Couston et Lorrain qui avaient fait les charmes de la scène bordelaise pendant de longues années.

Jean Alaux, dit « le Romain » (1786-1864), est le second fils de Pierre-Joseph Alaux, peintre, le frère de Jean-Pierre Alaux, dit Ozou, peintre (1783-1858) et de Jean-Paul Alaux dit Gentil, peintre et lithographe (1788-1858). Il est l’époux de l’artiste-peintre Fanny Alaux et l’ancêtre du peintre Jean-Pierre Alaux.

1er octobre 1832 Constructions place Royale
On commence à construire dans la place Royale deux grandes baraques pour y mettre les postes des douaniers et des octroyers qui était relégués aux deux coins de la place. Ces constructions la dégraderont singulièrement par leur grandeur démesurée et leur placement dans un endroit qui devrait être tout à fait libre. Le bien se fait ici fort mal.

10 octobre 1832 Chemins de fer
Les Anglais inventèrent, il y a quatre ans, des chemins de fer pour favoriser les abords de Manchester et de Birmingham. Ces chemins sont formés d’ornières mobiles que l’on dispose sur une route et dans lesquelles s’enrayent les roues des chars faites exprès et qui sont mises en mouvement par une machine à vapeur qui les fait rouler rapidement, de manière à parcourir trois lieues à l’heure. On a fait en 1830 un pareil chemin de St-Étienne à Lyon. Il est question d’en construire de semblables sur plusieurs routes de France. Le projet est beau et utile mais il ne peut s’exécuter dans un moment où le gouvernement est obéré.

Le Liverpool and Manchester Railway est une compagnie de chemin de fer célèbre pour avoir exploité pour la première fois au monde une ligne pour passagers, avec des trains tractés par des locomotives à vapeur. La ligne est ouverte le 15 septembre 1830 et relie les villes de Liverpool et Manchester grâce à la Fusée de George Stephenson. Cette ligne avait été bâtie pour transporter les matériaux bruts et les produits finis plus rapidement entre le port de Liverpool et les usines de Manchester et des villes environnantes. C’est là le point de départ du développement des chemins de fer pour passagers.

14 octobre 1832 Statistiques
Le tableau de la population porte le nombre des décès arrivés à Bordeaux dans le mois de septembre dernier à 621 individus, dont ceux de sexe féminin excèdent d’un tiers ceux du sexe masculin, ce qui est l’opposé des temps ordinaires. Ainsi, la mortalité a été plus importante que le mois précédent de 167. Cependant le choléra commence à diminuer ses ravages dans le mois actuel. Ils ont été jusqu’à présent considérables dans les faubourgs des Gahets et de Paludate. On croit que le vin frelaté qu’on y consomme a occasionné un plus grand nombre des décès chez les cholériques.

21 octobre 1832 Règlement du Grand-Théâtre
Après six mois pendant lesquels on a fait les réparations au Grand théâtre, l’ouverture a eu lieu hier. Le spectacle se composait de l’opéra de Zampa et d’un prologue d’inauguration intitulé : Le foyer d’un théâtre. C’est une pièce à tiroirs, mêlée de chants dont le plan et l’exécution ont mérité à juste titre les sifflets du public. Un directeur travaille à composer son répertoire et n’y veut que des pièces dans le genre romantique dont un vieil amateur fait la critique. […. ]
Le décor de la salle a fait beaucoup d’effets. Seulement la peinture des loges parait déplaire aux dames dont elle fait mal ressortir la parure. Elles ont été un peu consolées dans cette représentation, le directeur leur ayant fait distribuer à chacune un bouquet de fleurs. Cette espèce de galanterie est un peu ridicule ; on la pratique seulement à l’ouverture des bals de société. Le prix des places est ainsi établi : premières loges, galeries et parquets : 3,50 F (auparavant, 3,30), Seconde et Parterre : 2 F (165), Amphithéâtre des secondes : 1,25 F (1,25), Stalles : 5 F (Baigneuses : 4 F). Une ordonnance de police, à peu près calquée sur les anciennes, prescrit diverses mesures pour le bon ordre au théâtre. Nous en avons remarqué huit qui n’étaient pas dans les anciennes ordonnances et qui annoncent la grossièreté des mœurs actuelles. Il est défendu : 1 de s’asseoir sur l’accoudoir des loges et de tourner le dos au public; 2 de parler aux personnes placées du côté opposé à celui où l’on se trouve; 3 de chanter les couplets indécents; 4 d’apostropher les acteurs ou actrices qui sont en scène; 5 de sauter d’une loge dans une autre; 6 de déposer des ordures dans les couloirs et d’écrire sur leurs murailles; 7 de planter des clous dans les loges pour y suspendre les chapeaux ou des châles; 8 de se tenir debout à sa place pendant les représentations.

Zampa ou La Fiancée de marbre est un opéra comique composé par Ferdinand Hérold, créé le 3 mai 1831 à l’Opéra-Comique de Paris. Le livret en 3 actes est de Mélesville. Zampa, un pirate, séduit les jeunes filles de manière cavalière. Le bandit sera pris à son propre jeu en tombant amoureux de Camille… L’ouverture de Zampa est la pièce la plus connue.

1° novembre 1832 Fin de l’épidémie
Le maire a publié hier que, depuis trois jours aucun cas de choléra morbus n’ayant été déclaré à l’hôtel de ville, il ne serait plus publié de bulletins sanitaires. Ainsi, suivant lui, Bordeaux serait délivrée de l’épidémie asiatique, ce qui n’est pas bien certain, car on a vu à Paris la recrudescence du choléra, comme on dit, reparaître en août dernier après un mois de sa prétendue cessation.

5 novembre 1832 M. Baour, adjoint de Maire
M. Baour, négociant, a été installé avant-hier adjoint de maire en remplacement de M. Wustemberg qui opte pour la place de président du tribunal de commerce à laquelle il vient d’être élu. Il s’ennuie de ses anciennes fonctions quoiqu’il les ait briguées dans le temps.

On avait déjà rencontré M. Baour le 21 septembre 1829

6 novembre 1832 Statistiques du choléra
Pendant l’invasion du choléra morbus à Bordeaux, l’hôpital de cette ville, qui a eu 579 malades par jour de terme moyen, n’a compté que 85 cholériques décédés, dont 50 de sexe féminin. Ce petit nombre de décès ne doit pas surprendre, si l’on se rappelle que les gens du peuple ont préféré manquer de secours chez eux que d’en aller réclamer à l’hôpital. Nos journaux n’ont pas fait la récapitulation du restant des cholériques morts dans leur domicile. Nous en estimons le total de 7 à 800, sans préjudice de ceux décédés depuis la cessation prétendue du choléra, qui a été déclarée officieusement par le maire pour plaire aux armateurs bordelais dont les navires étaient contraints de faire quarantaine dans les ports étrangers où l’on croyait à la persistance de l’épidémie dans cette ville.

11 novembre 1832 Nièce Célina (Voir 14 mai 1831)
Mémento de famille : ma petite nièce Celina va en pension à Libourne. Je serai satisfait si l’éducation qu’elle doit y recevoir profite à son bonheur futur et répond au désir de la famille. Le hasard des circonstances influe plus chez les femmes que chez les hommes sur leur avenir.

11 novembre 1832 Les débarcadères de la place Royale
On construit depuis quelque temps à Bordeaux deux baraques bien historiées sur la place Royale en face des deux embarcadères qu’on y a fait depuis deux ans pour servir au déchargement des marchandises étrangères qui devront être portées à la douane. Ces deux baraques renfermeront le poids public où seront pesées ces marchandises avant d’acquitter leur droit d’entrée. Elles sont construites avec beaucoup d’élégance et de somptuosité afin de choquer moins la vue sur le quai. Reste à savoir si elles serviront, car la cale qui est au-devant des embarcadères s’encombre journellement de vases, de manière à gêner leur accès aux navires qui viennent opérer leurs déchargements. Ces vases s’agglomèrent en cet endroit par l’effet de la stagnation des eaux de la rivière, dont les courants sont amortis par les bateaux auxquels on ne prescrit pas, comme autrefois, de se tenir constamment à flot, et par les piles du pont qui occasionnent des ensablements journaliers dans ce port et qui tendent à le dégrader totalement.

14 novembre 1832 Les périodiques de Paris et de Bordeaux
Les page 81 à 83 du tome 11 des Tablettes sont consacrées à une Liste de 37 journaux publiés en France et une Liste de 9 journaux de Bordeaux « qui ne font que copier ceux de Paris ». Une telle liste était déjà donnée le 25 décembre 1829.

14 novembre 1832 Préparation de la citadelle de Blaye
Le préfet est parti hier pour aller voir si les travaux faits depuis un mois à la citadelle de Blaye sont disposés de manière à recevoir la duchesse de Berri, qu’on va lui transférer par mer depuis Nantes, d’où elle est partie sous bonne escorte avec la demoiselle de Kersabiec, sa dame de compagnie dans cette dernière ville. Les travaux de réparation à cette citadelle avaient été commencés avec beaucoup d’appareil il y a deux mois, puis suspendus et repris avec assez de publicité, de manière à ce qu’ils donnèrent lieu à beaucoup de conjectures sur l’usage que le gouvernement en voulait faire de ce bâtiment. On laissait entrevoir qu’il serait destiné à renfermer la duchesse de Berri, lorsqu’on en aurait fait la capture que l’on disait être facile et prochaine. Il paraît qu’alors le gouvernement désirait faire peur à cette princesse des chouans et la déterminer à quitter la France où le chapitre des considérations empêchait que l’on s’en empara. Elle n’a pas tenu compte de ces avertissements indirects et a sans doute dit, comme le duc de Guise à la cour d’Henri II : « Ils n’oseraient ». Cependant, il est devenu nécessaire d’oser pour apaiser les murmures des Français patriotes. Sans doute le ministre osera encore davantage contre la duchesse de Berri, prise en conspiration flagrante, qu’elle dirigeait personnellement dans les départements de l’Ouest. Nous voyons avec surprise qu’il ait été publié dès le huit de ce mois une ordonnance royale portant que le corps législatif sera consulté pour statuer relativement à cette arrestation. Cette ordonnance a fait le plus mauvais effet dans l’état actuel de l’irritation populaire. Le code criminel a déjà statué sur les auteurs de complots et attentats contre la sûreté intérieure de l’Etat, puis une loi de l’an dernier a exilé de France Charles X et sa famille. La charte de 1830 a maintenu l’ancien article XXXIII de celle de 1814 qui est devenu le nouvel article XXVIII et qui porte : La chambre des pairs connaît des crimes de haute trahison et des attentats à la sûreté de l’état qui seront définis par la loi ». Il faut donc laisser agir la justice ordinaire ; c’est ce que statuera vraisemblablement le corps législatif, tout timide et ignorant qu’il est.

14 novembre 1832 L’avocat Ferrère, un ami de Bernadau
Un M. S. C. que personne ne devine propose dans l’Indicateur de Bordeaux une édition complète des œuvres de l’avocat Ferrère, puis une statue à lui ériger comme s’il s’agissait d’un homme dont les talents éminents ont mérité les hommages de la reconnaissance et de l’admiration de la postérité. Cet avocat a fait dans cette ville, de 1795 à 1815, époque de sa mort, des factures, des consultations et des plaidoyers pour les affaires qu’on lui présentait, sans choisir entre les bons et les mauvais procès. Il ne les a pas tous gagnés et n’a fait dans leur défense aucun acte notable de courage ou de désintéressement. C’était un jurisconsulte assez ordinaire, pour ne pas dire médiocre ; mais, comme écrivain, il se faisait distinguer dans le barreau de Bordeaux. Il avait une imagination étendue et flexible, de la chaleur et de la sensibilité dans l’âme et quelquefois de la véritable éloquence. Mais son style était raide, apprêté, diffus et visant à l’effet par des rapprochements et des allusions aux circonstances du moment, qu’il cherchait à amener dans la moindre cause. Il avait adopté la manie de Bergasse, en semant ses écrits d’aperçus moraux et politiques qui faisaient la censure des mœurs et des opinions du jour et qui lui procuraient des partisans dans la classe aristocratique. Nous avons été lié avec Ferrère depuis 1782 qu’il vint chercher fortune à Bordeaux et nous pouvons assurer qu’il avait, en morale comme en politique, des opinions très philosophiques, mais il les faisait céder à des considérations d’intérêt personnel et surtout à une certaine morosité dénigrante qui faisait le fond d’un caractère égoïste. Il affectait une certaine bonhomie pour cacher les imperfections de son éducation et se faire pardonner ses brusqueries.

Sur Ferrère, voir 18 Ventôse 1796 et 4 Nivôse 1802. On comprend mieux par ailleurs la note qu’il donne à la date des évènements du 12 mars 1814 : (note de Bernadau : c’est de ce dernier [Ferrère] que je tiens les détails relatifs à cette journée que mon éloignement de Bordeaux ne m’a pas permis d’examiner, non plus que les événements arrivés cette année dans cette ville.

15 novembre 1832 Arrivée de la duchesse de Berry
Jeudi soir à six heures, la duchesse de Berri a mis pied-à-terre sur le port de Blaye, y ayant été transportée par le bateau à vapeur le Bordelais qui était allé la prendre au Verdon sur le brick de l’Etat la Capricieuse, laquelle l’avait transportée depuis le port de St-Nazaire (Loire inférieure). La prisonnière a été transférée de suite à la citadelle de Blaye avec la demoiselle de Kersabiec et le comte de Menar [sic], ses compagnons de cachette à Nantes. Ils étaient tous trois dans la même voiture dont la garde nationale et la garnison de cette ville servaient d’escorte et bordaient la route depuis le port. Le plus grand silence a régné pendant le trajet. Lorsque les prisonniers sont parvenus dans la citadelle, le pont-levis a été levé et des sentinelles ont été placées alentours de la prison. Il est défendu d’approcher des murs du dehors à plus de 30 pas. Une chaloupe armée doit veiller jour et nuit devant la citadelle pour en garder les alentours du côté de la rivière et en interdire l’approche aux navires et embarcations. Ainsi finissent les propos absurdes qui circulaient ici depuis deux jours sur l’enlèvement et l’évasion en Espagne de la princesse aventureuse. Elle est bien et dûment renfermée, attendant son jugement.
Elle était vêtue d’une robe en soie de couleur brune avec une manture verte, des souliers de cette dernière couleur et coiffée d’un chapeau de velours violet. On dit que l’air de sécurité et d’indifférence, qu’elle avait pendant la traversée, s’est rembruni lorsqu’on l’a fait descendre dans le bateau à vapeur qui l’a transportée de la corvette au port de Blaye, et elle a montré beaucoup d’émotion en entrant dans la citadelle. Le lieutenant de la Capricieuse, M. Polo, adjoint de Nantes, M. Joly, commissaire spécial de police envoyé à Nantes par le gouvernement pour procéder aux recherches de la princesse, le commandant de la garde nationale de cette dernière ville, le colonel du régiment qui tient garnison, le colonel de la gendarmerie du même lieu, M. Janin, commissaire du département de la Gironde, le sous-préfet de Blaye et le maire de cette ville ont conduit les trois prisonniers dans la citadelle et, après les avoir installé dans leur logement et pourvu à leur sûreté, sont sortis au bout d’une heure pour aller chez le sous-préfet qui leur a offert à dîner. Voilà la fin du premier acte du grand drame de la conspiration de la Vendée : puisse-t-il continuer jusqu’à la péripétie avec autant de calme et de bonheur ! Le gouvernement s’est emparé bien inconstitutionnellement du libretto qui contient les rôles des acteurs de ce drame, en faisant transporter à Paris les papiers de la duchesse, avant que la justice les eut inventoriés et qu’elle eut procédé aux formalités qui accompagnent toute arrestation. Cette mesure inspire une nouvelle défiance contre le ministère actuel. Cela ressemble à ce qui se pratiqua lors de la découverte de la conspiration Cellamare en 1718. Alors, le cardinal Dubois s’empara de la correspondance saisie d’où il fit disparaître ce qu’il voulut, avant de la communiquer au Régent. Tout ceci paraît une suite des égards que le gouvernement a témoignés à la princesse des chouans, en la laissant organiser les massacres de la Vendée pendant six mois. On a lu avec surprise dans la relation qu’on a fait publier de son arrivée à Blaye que le général Janin lui a présenté (c’est le mot imprimé) les autorités de cette ville, lorsqu’il est allé la prendre dans le bateau à vapeur ; qu’en réponse aux paroles qu’il a adressées à la prisonnière et qu’on a pu entendre, elle a répliqué : « Général, toujours le même, j’aime à croire que vous serez fidèle à vos devoirs » ; que lorsque le sous-préfet lui a dit qu’on aurait pour elle les égards dûs à son sexe, elle a riposté : « Le français est un ennemi généreux » ; que la demoiselle de Kersabiec a dit que si Marie-Louise avait fait la moitié de ce que venait de faire la duchesse, le duc de Reichstadt ne serait pas mort à Vienne ; qu’enfin la princesse a été transportée dans une voiture attelée à quatre chevaux à la citadelle, où elle avait fait son entrée à la porte Dauphine. Il est bien étrange qu’on se permette de faire des présentations de magistrats à une personne qu’ils conduisent en prison et qu’on remarque qu’elle avait une voiture à quatre chevaux pour faire un trajet de 100 pas.
On a établi, à des distances égales, quatre piquets de gendarmerie de Blaye à Bordeaux pour informer journellement le préfet de ce qui se passe à la prison de la citadelle, afin d’en informer le gouvernement et d’en recevoir les instructions. Nous verrons incessamment sans doute à quoi tout ceci mènera. On a été étonné que le préfet du département n’ait pas publié une proclamation pour informer officiellement le public d’une arrestation qui vaut bien une victoire. Nous remarquerons en passant que cet administrateur n’aime pas plus à parler à ses administrés qu’à la tribune de la chambre dont il est un des membres inutiles.

Marie-Catherine-Siméon-Stylite Siochan de Kersabiec a été arrêtée avec la duchesse de Berry à Nantes, elle la suivit à la citadelle de Blaye, et partagea pendant quelques semaines sa captivité. Elle est morte à Nantes le 2 août 1840.
Quant au comte « de Ménar », il faut sans doute lire « de Mesnard ».
Louis Charles Bonaventure Pierre, comte de Mesnard (1769-1842), « dont le dévouement n’a pas failli un seul jour à la cause des Bourbons », resta attaché à la duchesse de Berry qu’il suivit en Angleterre et dans son voyage en Italie, et plus tard à Florence, à Rome et à Naples, et enfin dans son voyage en France en 1832. Arrêté avec elle à Nantes lors de la tentative d’insurrection, il fut incarcéré avec elle à Blaye puis jugé et acquitté par la cour d’assises de Montbrison. Il sollicita, mais obtint avec peine, de rejoindre à Blaye la duchesse de Berry (on le soupçonna alors d’être le père de « l’enfant de Blaye », rumeur démentie), qu’il suivit ensuite successivement à Palerme, à Rome, à Florence.

17 novembre 1832 Détails sur la duchesse de Berry
Le général Janin revient de Blaye après avoir présidé aux dernières mesures prises pour assurer la détention de la duchesse de Berri. Il l’a promenée à sa demande sur les remparts de la citadelle et lui a procuré les femmes de service dont elle pouvait avoir besoin, ainsi que sa compagne de prison. Les chambres qu’habitent les prisonnières ont toutes les fenêtres grillées en barreaux de fer. Personne ne pourrait être admis à leur parler sans une permission expresse du ministre de l’intérieur. M. le colonel de gendarmerie Chousserie est nommé commandant de la citadelle et M. Joly, celui qui a dirigé les recherches à Nantes pour s’emparer de la duchesse (note de Bernadau : le secret de son asile a été vendu au ministre Thiers pour 100 000 F par un juif converti, natif de Cologne, baptisé Hyacinthe Gonzague, dont elle avait été marraine à Rome l’an dernier. Il se nommait auparavant Siméon Deutz. On dit qu’il fut son ami de cœur avant Bourmont le fils) reste à Blaye en qualité de commissaire du gouvernement pour tout ce qui concerne les mesures de sûreté des prisonnières. Le brick de l’Etat qui les a transportés dans cette ville croise au-devant, et commande des bateaux armés qui doivent veiller dans les murs de la citadelle. Personne ne peut venir à Blaye sans être muni de passeport et être déclaré à la police immédiatement après son arrivée. Les précautions paraissent bien prises pour s’assurer de la garde de la princesse des chouans. Leurs principaux chefs rôdent autour sous divers prétextes et ont l’air de vouloir essayer un coup de main dans sa délivrance.

Au sujet de la note de Bernadau : Simon Deutz, né à Coblence en 1802 et mort en Louisiane en 1844, également connu sous le nom de « Hyacinthe de Gonzague » puis de « Sylvain Delatour », fut l’homme qui livra en 1832 la Duchesse de Berry aux autorités de la monarchie de Juillet. Thiers avait pris contact avec ce fils de rabbin converti au catholicisme et introduit dans les entours de la duchesse de Berry. Thiers l’envoie à Nantes, accompagné de l’officier de police Joly. Pour justifier sa conduite, Deutz évoquera le patriotisme, la duchesse étant en relation avec Guillaume Ier des Pays-Bas qu’elle encourage à attaquer l’armée française en Belgique5 afin de créer une situation de trouble plus favorable à une insurrection en Vendée.
Dans « A l’homme qui a livré une femme » qui fait partie des Chants du Crépuscule, Victor Hugo le range parmi :
« Les fourbes dont l’histoire inscrit les noms hideux,
Que l’or tenta jadis, mais à qui d’âge en âge
Chaque peuple en passant vient cracher au visage »

20 novembre 1832 Anniche Duranthon
Depuis que la veuve du fameux chouan Charrette a demandé à Nantes de partager la captivité de l’ex-duchesse de Berri, les journaux de Paris et des départements surabondent d’offres que font les grandes dames pour aller servir celle-ci dans sa prison. Ce sont maintenant les femmes qui veulent faire la contre-révolution. Son royaume semble tomber en quenouille. Ici, un chevalier Taffard de St-Germain publie dans la Guienne une lettre suante de servilité et d’absolutisme dans laquelle il demande à la soi-disant régente de daigner le prendre à son service dans sa prison où il offre d’accepter les plus bas emplois dont la grandeur de l’objet doit relever le mérite. C’est un délire de bêtise, comme du temps de l’immigration. Il ne faut pas désespérer de la voir aussi recommencer. On dit que la fameuse Anniche, qui porta en 1820 le berceau du duc de Bordeaux de la part des harangères de cette ville s’est aussi mise sur les rangs pour vider le pot de chambre de l’altesse déchue. Une centaine de ces régrattières ont en même temps signé la pétition adressée à cet effet par leur coryphée. L’effronterie de ce cumul d’actes de fanatisme politique ne doit pas étonner dans un pays où l’on affiche la démence en toute occasion.

Au sujet de Anniche Duranthon, voir en particulier 14 janvier 1818.
Au sujet de Taffard de Saint-Germain, voir 13 mai 1831

24 novembre 1832 Chateaubriand à Bordeaux
Passage de M. de Chateaubriand à Bordeaux où il vient sans doute pour rôder autour de la citadelle de Blaye, espérant pouvoir y avoir accès comme conseil officieux de la duchesse de Berri dont il a demandé au ministre de se porter comme défenseur, fonction qu’il ambitionne par rapport au bruit qu’elle peut faire en Europe. Cet homme se joue des puissants du siècle avec son talent apocalyptique, plus éblouissant que solide. Il a tout ce qu’il faut pour réussir en ce moment parce qu’il affiche un nouveau genre d’effronterie politique et littéraire. On semble avoir oublié qu’il a tour à tour joué le rôle de bonapartiste, d’ultra-royaliste, de libéral, d’anti-ministériel et de légitimiste, querellant chaque parti lors même qu’il paraissait l’adopter.

Chateaubriand, outré de l’emprisonnement de la duchesse de Berry, prend sa défense; il écrit un Mémoire sur la captivité de madame la duchesse de Berry, s’offrant à défendre sa cause qui rejoignait la sienne, puisque lui aussi refusait la monarchie orléaniste. Il lui écrit : “Illustre captive de Blaye (…) votre fils est mon roi”. Son mémoire fait beaucoup de bruit et Chateaubriand devient le champion de la monarchie légitime, le soutien officiel de la duchesse.

16 décembre 1832 Ouverture de l’Abattoir
A daté d’hier, l’abattoir de la commune a commencé à être ouvert à tous chez les tueurs du bétail qui se débite à Bordeaux, et tous abattoirs et tueries particulières demeurent interdits et prohibés dans cette ville après le 15 du mois prochain. L’arrêté du maire à ce sujet fixe le prix à payer à l’entrepreneur de cet établissement pour chaque bête qui sera tuée, écorchée, vidée et dépecée, ainsi qu’il suit : pour un bœuf : quatre francs, …
Un nouvel arrêté doit déterminer ce qu’on devra payer pour serrer dans les écuries de l’établissement, nourrir, fondre les graisses, laver leurs vidures, étendre les peaux, emmagasiner tout ou partie des animaux qui seront conduits et tués dans cet abattoir. On apprend, par le même acte municipal, que la construction de cet établissement, proposée par une société de capitalistes représentée par M. J. Dupouy, a été agréée en 1828 par le conseil municipal de Bordeaux, lequel offrit de donner le terrain où il serait construit et les matériaux du Fort-Louis qui l’occupait, à la-dite société qui bâtirait à ses frais l’abattoir dont elle aurait la jouissance pendant 30 ans, à commencer l’an 1834 et qu’après cette jouissance il deviendrait la propriété de la ville. Le gouvernement a autorisé ce projet en 1830 ; mais il oublia d’exiger des actionnaires la présentation immédiate du tarif des divers prix qu’ils pourraient exiger de la part des bouchers qui se serviraient de cet abattoir. Cet oubli met les derniers à la merci des premiers qui peuvent ainsi faire un usage abusif de leurs privilèges et par suite obliger ceux-ci de renchérir leurs denrées, s’ils paient dans le nouvel abattoir un prix plus élevé que celui qu’il donne aux propriétaires des tueries actuellement établies dans le lieu appelé le Mû. On ne s’avise jamais de tout.

16 décembre 1832 Le petit chien de la duchesse de Berry
Le préfet s’est gravement occupé de procurer un petit chien que la duchesse de Berri a demandé pour la distraire dans sa prison et a déclaré qu’il ne voyait pas d’inconvénient à ce qu’elle eut aussi pour la distraire à Blaye la musique du régiment qui fournit un détachement pour la garder dans cette citadelle. Mais les concerts demandés par la prisonnière ne lui ont pas été accordés, attendu que le régiment a déclaré qu’il était d’usage que le corps de musique resta au lieu où se trouve l’état-major, c’est-à-dire aux casernes de Bordeaux.

20 décembre 1832 Société de Médecine
Séance publique de la Société de médecine, dans laquelle M. Gergerez, président, lit un discours sur le dévouement des médecins dans les temps d’épidémie. M. Bonnet disserte sur la contagion ou non contagion du choléra morbus et M. Dupuch, secrétaire, fait le compte-rendu des travaux auxquels la société s’est livrée dans le cours de la présente année. Cette société, quoique assez obscure, est louée outre mesure par ces trois orateurs dans leurs vespéries encore plus mal pensées que mal écrites. Tout cela a été débité devant une centaine d’auditeurs qui étaient les confrères ou les élèves de ces Messieurs.

Publicités