Année 1833

Les Tablettes de 1833 sont largement consacrées à l’épopée de la duchesse de Berry, sa détention à Blaye, sa grossesse et son accouchement, l’aveu de son mariage avec le comte Lucchesi Palli et enfin sa libération. Elle se terminera avec l’annonce de la mort de cette enfant, dont la naissance a suscité bien des spéculations.

4 janvier 1833 Mémoire de Chateaubriand (voir 24 novembre 1832)
Il n’est bruit en ce moment que du Mémoire sur la captivité de la duchesse de Berri par M. le vicomte de Chateaubriand. C’est une véritable philippique contre le gouvernement actuel, dont la légalité est contesté de la manière la plus positive et qui aurait dû mettre en jugement l’auteur, ainsi qu’il le fait pour les articles insultants des journaux légitimistes. C’est incroyable car les souverains, encore plus que les particuliers, ont le devoir de veiller à leur conservation par toutes les voies possibles. On peint Caroline de Berry comme autorisée par la Charte à venir en France pour revendiquer les droits de son fils et ce mémoire soutient que la princesse des chouans est inviolable, parce qu’elle est régente de France. Si le gouvernement ne sait pas sévir contre le conspirateur Chateaubriand, il devrait au moins charger quelque bon écrivain, s’il en est, de le réfuter. C’est ainsi que Henri IV traitait les écrivains de la Ligue et qu’il fit même afficher à Rome une protestation énergique contre la bulle de Sixte-Quint qui l’excommuniait.

10 janvier 1833 Le docteur Gintrac au chevet de la duchesse de Berry
On a extrait hier de la citadelle de Blaye le comte de Ménars qui y avait été transféré de Nantes avec la ci-devant de Berrry. Il est transféré devant la cour d’assises de Montbrison, comme impliqué dans le débarquement de conspirateurs qui a eu lieu à Marseille en avril 1832 par le navire sarde, le Carlo Alberto. Le jugement d’acquittement rendu par la cour d’Aix ayant été annulé par la Cour de Cassation, les prévenus ont été renvoyés par elle devant les assises de la Loire et c’est pour cela que M. de Ménars y est en ce moment traduit. La veuve Berry s’étant trouvée malade du chagrin de se voir séparée de son écuyer cavalcadour, le préfet lui a envoyé pour la soigner M. Gintrac, médecin en titre des épidémies du département, qui s’est borné à prescrire des calmants et des bains à la malade.

Né le 9 novembre 1791, Elie Gintrac, étudiant brillant et
travailleur, est à 20 ans Lauréat de l’Ecole élémentaire de
 médecine de Bordeaux. Il termine ses études à Paris par sa 
thèse soutenue en 1814 : Recherches analytiques sur les diverses affections dans lesquelles la peau présente une coloration bleue et en particulier sur celles que l’on a désigné sous le nom de cyanose ou maladie bleue. De retour à Bordeaux, il ouvre un cabinet de consultation, en même temps qu’il enseigne l’anatomie à l’école de médecine Saint Côme, aidant son maître Moulinié, auquel il succède en 1819 dans la chaire d’anatomie et de physiologie. En 1821, il est secrétaire de l’École de Médecine et, en 1829, il réalise la fusion des deux écoles de Saint Côme et Saint André sous le seul nom d’Ecole Royale de Médecine de Bordeaux. L’année suivante, à l’avènement de Louis Philippe, il démissionne de ses fonctions car, légitimiste, il refuse de prêter serment au nouveau roi. Mais il s’est acquis une telle notoriété que c’est lui qui, en 1833, est appelé auprès de la Duchesse de Berry, lors de son internement à la citadelle de Blaye. En 1834, il est nommé médecin adjoint de l’hôpital Saint André, reconstruit en 1829, qui est alors un hôpital ultramoderne pouvant accueillir 620 malades répartis en 12 salles de médecine et 6 salles de chirurgie, tenu par les sœurs de charité de St Vincent de Paul. Gintrac est un excellent enseignant, clair, précis, méthodique. Pétri de respect pour les patients, il développe chez ses élèves le sens de l’observation « par la vue et le toucher afin qu’ils gardent en mémoire une impression durable ».
En 1841, il publie les Fragments de médecine clinique et d’anatomie pathologique et, en 1853, son fameux Cours théorique et clinique de pathologie interne et de thérapie médicale en 9 volumes constitue une véritable encyclopédie du savoir médical de l’époque. Directeur de l’École de Médecine depuis 1846 jusqu’à sa retraite en 1871, il n’aura de cesse d’obtenir sa transformation en Faculté de Médecine, au même titre que Paris, Lyon ou Montpellier, ce qui ne sera fait qu’en 1874.
Comblé d’honneurs, heureux de la carrière de son fils Henri, il se retire, à l’âge de 80 ans, à sa Maison carrée d’Arlac, propriété qu’il avait achetée en 1827. Il s’occupera alors d’un procédé de culture des vers à soie et aménagera un vivarium pour recueillir les venins de serpents.
Il s’éteint le 4 décembre 1877 à l’âge de 86 ans (in Michel Colle, rue Elie Gintrac, La Revue du Conseil de l’Ordre des Médecins de la Gironde, n° 59, avril 2016).

10 janvier 1833 Le tombeau des frères Faucher
Le Kaléidoscope réveille le projet formé il y a deux ans pour un monument que des républicains de Bordeaux proposèrent alors d’élever aux frères Faucher de la Réole qu’une commission prévôtale fit fusiller en 1815 pour avoir secondé l’équipée tentée cette année par Bonaparte. Ce journal publie le dessin de deux colonnes à placer sur le tombeau des défunts et dont l’architecte Bordes se dit l’auteur. Il sollicite des souscriptions pour bâtir ses colonnes qui pourraient bien coûter 7 à 8 000 F. Ce qu’il y a de plus réel dans ce projet, c’est que le neveu des Messieurs Faucher, qui le proposa dans le temps et qui depuis n’en a plus parlé, s’est vu gratifié par le gouvernement d’une recette de contributions à Toulouse.

Les frères Faucher sont inhumés à la Chartreuse de Bordeaux. Depuis leur mort, le lieu précis de leur sépulture est inconnu.
« En novembre 1837, J.M. Cortot se promène dans le cimetière. Arrivé dans la 7° division il rencontre le fils du gardien à qui il demande où sont enterrés les frères Faucher. Ce dernier lui montre une longue pierre. En écartant les herbes qui la recouvrent Cortot découvre une inscription au couteau : « Ci-gisent les jumeaux de La Réole, victimes de la Royauté en 1815 ». Il déplore qu’il n’y ait « pas un seul indice pour montrer à l’étranger la place où reposent les frères Faucher et cependant l’histoire de leur mort est un feuillet sanglant qu’on ne peut arracher de notre histoire ».
Martin et Ferrus dans leur livre La Chartreuse de Bordeaux publié en 1911, rapportent que sur le registre d’entrée figure à la date du 27 septembre 1815 : « Les messieurs Faucher, fusillés « . Le 27 septembre 1830, on a posé sur le lieu de l’inhumation la première pierre du monument qui devait être élevé grâce à une souscription publique. Du monument on ne connait que le dessin . Il ne se fera jamais. Mais pour Ferrus une tombe existe bien. Une photo en est même publiée. L’administration du cimetière prétend que ce tombeau appartient à M. de Maupassant, directeur des contributions directes.
Curieusement, un plan édité par l’administration du cimetière dans les années 80 précise l’emplacement du tombeau des frères Faucher : 2° série, N°61 bis. Je ne l’ai pas trouvé à cette adresse. » (Source : http://www.cahiersdarchives.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=194:les-freres-faucher-sont-ils-toujours-a-la-chartreuse&catid=21&Itemid=101)

28 janvier 1833 Premières rumeurs de grossesse
Depuis quelque temps, la duchesse de Berry éprouvait un dérangement de santé qui avait déterminé le préfet à lui envoyer par trois fois un médecin de Bordeaux. Il vient de lui en être expédié deux de Paris, par ordre du gouvernement. Comme parmi ces deux docteurs se trouve M. Orfila, qui est spécialement renommé par les études qu’il a faites dans les substances vénéneuses, on raisonne diversement à ce sujet ; mais les principales conjectures se réduisent aux bruits répandus que l’aventurière veuve est enceinte et qu’il est à craindre qu’elle ne tente l’avortement. Au reste, un journal ministériel a fortifié ces conjectures en publiant littéralement que l’envoi des médecins parisiens tient à une question de médecine légale. Voilà un incident un peu bouffon survenu au milieu d’un délit contre-révolutionnaire très sérieux. La diplomatie pourra s’en égayer, en dictant ses protocoles.

9 février 1833 Projet de canal de l’Adour à la Garonne de Deschamps
Notre ingénieur Deschamps, tout en s’occupant lentement de faire achever les travaux accessoires du pont de Bordeaux qui durent depuis 10 ans, voudrait en entreprendre de nouveaux pour achever d’arrondir sa fortune. Il publie en ce moment ce qu’il a intitulé : Avant-projet du canal de l’Adour à la Garonne et qui a pour objet une entreprise de jonction de ces deux rivières de Dax à Bordeaux à travers les Landes. Il demande à cet effet des souscriptions pour cette entreprise dont il s’offre de démontrer l’utilité et le succès à ceux qui voudront adhérer à son projet, dont sa brochure actuelle n’est que la préface. Ce titre d’Avant-projet est bien ridicule.

Le titre exact de cet ouvrage est : Des travaux à faire pour l’assainissement et la culture des Landes et de Gascogne et des canaux de jonction de l’Adour et de la Garonne, de Claude Deschamps, Carilian-Goeury, Paris (1832).

9 février 1833 Les docteurs Orfila et Auvity
Les journaux publient le rapport adressé au ministère, par les docteurs Orfila et Auvity, qu’il vient d’envoyer à Blaye pour constater la salubrité de la prison dans laquelle est renfermée la duchesse de Berry. Il résulte de ce rapport que cette prison est saine et spacieuse et que la prisonnière y jouit de tous les agréments qui sont compatibles avec l’humanité et la sûreté de tous. Elle, ni ses partisans, ne conviennent pas de ce fait, d’autant qu’il n’y eut jamais de belles prisons. Les journaux carlistes ne manqueront pas d’attaquer ce rapport. Ils ont déjà fait graver un plan de la citadelle de Blaye, qui est devenue pour eux une autre Babylone où le peuple juif endurait la captivité en attendant sa délivrance. Ils s’apitoient beaucoup sur cette princesse aventurière qu’ils vénèrent comme issue de Saint-Louis sans songer qu’elle descend aussi du cruel Louis XI, de la femme Isabeau de Bavière et de la perverse Catherine de Médicis.

L’Annuaire historique universel pour 1833 rapporte : « D’abord le Nouvelliste, organe ministériel, s’était borné à dire que les docteurs avaient â examiner une question importante de médecine légale. La vague concision de cette note prêtait aux commentaires, et en effet, les commentaires se multipliant, le Nouvelliste jugea nécessaire d’expliquer sa note dans un article ainsi conçu : « Plusieurs journaux se livrent à mille conjectures sur la mission de messieurs Orfila et Auvity pour le château de Blaye ; cette mission n’a pourtant rien qui puisse justifier la multitude des commentaires qu’elle fait naître. L’état de madame la duchesse de Berry ne présente rien d’inquiétant ; seulement elle est depuis quelque temps assez indisposée pour qu’il ait paru convenable de lui offrir une occasion de consulter sur sa santé deux des hommes les plus dignes de confiance, M. Orfila, doyen de la faculté de médecine, et M. Auvity, dont l’un a été son médecin ordinaire, et l’autre son médecin consultant. La position de prisonnière où se trouve madame la duchesse de Berry imposait l’obligation de suivre cette marche régulière, et c’est dans ce sens que nous avons appelé légale la mission de ces deux médecins. »

17 février 1833 MM. Gonthier et Potier au Grand Théâtre
MM. Gonthier et Potier, acteurs distingués des petits théâtres de Paris, ont joué hier ensemble sur le Grand théâtre de Bordeaux. On leur donne à chacun 400 F par représentation. Le premier fait le rôle des raisonneurs ou pères comiques, et l’autre celui des niais. Ils jouent tous les deux avec beaucoup de naturel et d’intelligence de la scène, mais les talents du premier sont supérieurs à ceux du second. Celui-ci charge ses rôles de trop de bêtises et a une voix nasillarde et cassée. Ils ont fait tous deux foule, soit qu’ils jouent séparément, soit qu’ils paraissent dans la même séance. Un tragédien ou un acteur du haut comique n’eut pas été suivi comme eux. On fait ici rage du genre bas et frivole. Cela n’était pas ainsi dans le temps où la populace ne peuplait pas la comédie, comme à présent.

19 février 1833 Réfutation de l’instrument du docteur Guérin
Il paraît une brochure intitulée : Réfutation raisonnée de l’instrument du docteur Guérin de Bordeaux pour l’opération de la cataracte par M. Bancal, médecin. On y fait le procès d’un instrument destiné à abaisser la cataracte. Il n’est pas de notre compétence de décider qui a raison des deux docteurs. Nous remarquerons que celui qui a fait ladite brochure écrit fort mal et que son titre est plus que bizarre. L’auteur a-t-il vu que l’on réfute sans raisonner, ensuite croit-il qu’on puisse réfuter un instrument comme le porte son titre ?

Sur le docteur Guérin, spécialiste reconnu en son temps de la cataracte et inventeur d’un « ophtalmostat à ressort », voir 18 décembre 1787 et 20 Vendémiaire 1799.
Quatre ans après la disparition du docteur Guérin, le docteur Antoine-Pascal Bancal fait paraître : Réfutation raisonnée de l’instrument du Dr Guérin de Bordeaux pour l’opération de la cataracte, lettre à un médecin, Bordeaux, 1831, dans lequel il écrit, à l’intention de son gendre et jeune confrère : « Si, lorsque ce vieillard respectable se traînait lentement vers la tombe, j’eusse entrepris de réfuter mathématiquement son invention, je fusse sans doute venu troubler la longue agonie de ce chirurgien, qui allait quitter la vie avec l’illusion agréable d’avoir fait une chose utile pour la science. Mais, vous le savez, Paul, j’ai toujours professé pour la vieillesse trop de respect et trop de vénération , pour porter de gaîté de coeur atteinte au repos de ses pénibles et derniers moments. Aujourd’hui, ce chirurgien n’est plus; mes scrupules ont cessé. Son invention appartient à l’histoire de l’art; déjà tous les écrivains qui m’ont précédé l’ont élagué, après un examen succinct, de la pratique chirurgicale Je dois à mon tour payer mon tribut à cette réfutation générale, surtout dans le pays où cette invention a pris naissance, et où elle a acquis tant de crédit, dont elle jouit peut-être encore en dépit de la raison, du bon sens et des progrès dont la chirurgie s’est enrichie pour le soulagement des infirmités humaines. Mêler ma faible voix à celle de tous ces hommes célèbres qui prennent la mission difficile de propager les lumières, c’est m’associer à leurs bonnes intentions, dans le but d’être utile au public. »

21 février 1833 Statues de Montaigne et Montesquieu par Maggesi
Il serait question dans les journaux de Bordeaux de placer sur le local devant les allées de Tourny les statuts de Montaigne et de Montesquieu avec les buste de Louis, qui a construit en 1780 le Grand Théâtre de cette ville, et celui de Casimir Périer qui, fait ministre des finances le 13 mars 1831, est mort fou le 16 mai 1832. On voudrait faire exécuter ces statuts et bustes avec le produit d’une souscription qui fut ouverte dans tout le département de la Gironde en 1818 pour un monument à la mémoire de Louis XVI dont le piédestal existe en attendant sur la place des Quinconces. Mais on ne sait pas encore au juste où a été déposé l’argent qui provenait de cette souscription. On propose d’en ouvrir une nouvelle et cette proposition est mise en avant par un jeune sculpteur nommé Maggesi qui a fait une statue de Montaigne dont il cherche à se défaire. En attendant, cet artiste a obtenu du conseil municipal le titre de sculpteur de la ville et est porté en cette qualité assez bizarre sur nos almanachs. Il perçoit en conséquence des appointements, comme si les travaux publics de Bordeaux avaient besoin d’un pareil homme.

Au sujet de la statue de Montaigne de Maggesi, voir 18 septembre 1832.

22 février 1833 Paquebots à vapeur Bordeaux – Le Havre
On a soumis hier à l’expérience le premier des six paquebots à vapeur qu’une compagnie de négociants vient de faire construire pour naviguer périodiquement de Bordeaux au Havre et vice versa. Il a fait en six heures de trajet l’aller et le retour de Bordeaux à Pauillac. Je crois qu’en mer il n’ira ni si vite ni si bien, attendu que les pelles du rouage seront plus engagées dans l’eau par l’effet de son chargement et même qu’elles ne pourront fonctionner dans les grosses mers. Je crois encore que cette invention nuira à la marine en général et au commerce de Bordeaux en particulier, parce que ces paquebots vont anéantir le cabotage actuel des côtes de Bretagne et de Normandie, qu’ils empêcheront la formation des marins en les appauvrissant et qu’ils faciliteront le déplacement du commerce de Bordeaux, qui depuis quelques années diminue dans ce port et augmente dans celui du Havre.

25 février 1833 Gintrac auprès de la duchesse
Il n’est bruit parmi les carlistes que d’une nouvelle maladie dont serait atteint en ce moment la duchesse de Berri par l’effet du chagrin qu’elle éprouve dans sa prison (note de Bernadau : la véritable cause du chagrin de la prisonnière de Blaye est sa grossesse qu’elle ne peut plus cacher et qu’elle aurait vainement tenté de détruire. Le mémorial bordelais d’aujourd’hui dit positivement, à propos des derniers voyages et retours précipités du Dr Gintrac, que la maladie de la duchesse de Berri est « un événement dont le terme approche ». Voilà qui explique l’envoi que le gouvernement vient de faire d’un médecin de Paris qui doit rester constamment auprès d’elle, l’obstination qu’elle met depuis 15 jours à ne pas faire ses promenades journalières sur les remparts de la citadelle et son refus de recevoir la visite du nouveau gouverneur de Blaye. Le parti carliste est atterré de cet événement dont, il y a un mois, il rejetait le soupçon comme une calomnie de la part des patriotes. Maintenant qu’il ne peut plus tergiverser, il publie que l’auguste veuve était mariée secrètement avec un prince italien. Voilà un événement tombé des nues, comme ceux des mauvaises comédies). Ils poussent la bonhomie jusqu’à s’étonner de ce que le gouvernement ne mette pas fin à sa captivité pour la soustraire à la mort que sa douleur peut lui procurer. Le médecin Gintrac vient de lui être envoyé en diligence. On ajoute de plus que la cause des chagrins de la prisonnière est dans l’éloignement du colonel Chousserie qui vient d’être remplacé dans le commandement de la citadelle de Blaye par le général Bugeaud qui ne lui convient pas et dont elle s’obstine à refuser la visite. Il semble, à entendre les doléances de ces Messieurs, qu’il serait de toute raison que le gouvernement permit à leur patronne d’aller recommencer contre lui ses attaques et qu’en attendant qu’il sente la justice de la mettre en liberté, il doit la laisser suivre ses fantaisies en prison et y singer la royauté.

25 février 1833 Le médecin Mabit
Un jeune médecin bordelais nommé Mabit vient de publier un rapport sur le choléra dans lequel il vente le procédé qu’il a employé pour guérir ceux qui ont été atteints de cette maladie et qui lui permet de se féliciter de n’avoir perdu que trois malades sur quatre. Il dit que, grâce aux précautions prises par l’administration de Bordeaux pour prévenir les ravages du choléra avant qu’il n’arriva dans cette ville, la maladie ne s’est pas étendue au-delà et qu’elle s’est noyée dans la Garonne. C’est tout à la fois une ignorance et une gasconnade, car non seulement le choléra recommence ses ravages à Bordeaux en ce moment, mais encore il se propage en Espagne et au Portugal comme tous les journaux étrangers le publient.

Jules Mabit (1781-1881) fut médecin de l’hôpital Saint-André de Bordeaux, médecin de l’hospice des Enfants Assistés, membre de la Société médicale d’Émulation, membre de la Société de Médecine de Bordeaux, professeur de pathologie interne à l’ École de Médecine de Bordeaux, président de l’ Association des médecins de la Gironde. Élève de Laennec, il se distingua particulièrement dans le développement de l’Homéopathie.

28 février 1833 Officialisation de la grossesse
La nouvelle étonnante qui circulait depuis trois jours à Bordeaux sous des formes plus ou moins dubitatives et qui va bientôt remplir l’Europe est aujourd’hui avouée par tous les partis qui l’accueillent cependant avec différents commentaires : c’est la grossesse de Madame Caroline Ferdinande Louise de Sicile, veuve du duc de Berri, se disant régente de France, actuellement prisonnière dans la citadelle de Blaye. Il y a plus d’un mois que des bruits vagues présageaient la certitude de ce singulier événement. Les carlistes en repoussaient avec hauteur les insinuations et leurs écrivains criaient à cet égard à la calomnie ; ils allaient même jusqu’à dire que le gouvernement, qui avait intérêt à l’accréditer, pourrait bien introduire dans la citadelle de Blaye quelque femme enceinte qui s’accoucherait pendant une maladie qu’ils s’auraient procurer à la duchesse de Berri et qu’ils présenteraient cet enfant anonyme comme celui que cette dernière aurait mis au monde dans sa prison. Ces partisans avaient même formé une confédération de brétailleurs qui cherchaient querelle à quiconque oserait attaquer la vertu et les droits de la mère du duc de Bordeaux, qu’ils regardent comme le roi légitime. Cette considération avait même usé, à Paris et ailleurs, de voies de fait contre des journalistes qui ne professaient pas un profond respect pour la-dite duchesse. Le voyage brusque à Blaye par le docteur Gintrac, les aveux que des carlistes impatients et audacieux ont arrachés à main armée de ce médecin dans la nuit du même jour, les récits faits à Bordeaux et à Blaye par des soldats de cette dernière garnison disant que, depuis une quinzaine, la prisonnière ne se promenait plus sur les remparts du fort parce qu’elle paraissait grosse à peine ceinturée, tout cela est venu subitement dissiper toutes les incertitudes des bonnes gens de toutes opinions, car le gouvernement était déjà fixé sur cette question lorsqu’il dépêcha à Blaye les docteurs Auvity et Orfila sous prétexte de faire constater méthodiquement la salubrité de l’habitation de cette citadelle que les carlistes disaient être malsaine. Ces médecins se convainquirent facilement que la duchesse de Berri était enceinte de plus de trois mois parce que déjà sa corpulence la trahissait, ainsi que l’altération extraordinaire de ses traits. Alors, d’après le pronostic médical, le docteur Ménière fut envoyé de Paris auprès de la prisonnière et la publicité donnée à cet envoi en évidença la cause et le but. Au moment où nous écrivons, arrive au roi une lettre que la duchesse de Berri lui écrit pour lui révéler sa grossesse dont elle n’a pas pu faire disparaître les traces, attendu la surveillance dont on entoure sa personne dans la crainte qu’elle ne se livra à des actes du désespoir qu’on senti qu’elle manifeste depuis quelques jours. Le journal de la Guienne, organe des légitimistes de Bordeaux, parait depuis avant-hier presque converti sur cet étrange événement et, en disant qu’il ne se rendra qu’à des preuves évidentes, il radouci cependant le ton de son audace antérieure. Pour masquer un peu les choses, les carlistes disent que la duchesse était mariée secrètement avec un prince d’Italie depuis qu’elle a quitté la France. Les libéraux prétendent au contraire que, depuis cette époque, elle a fait un enfant en Écosse et un autre à Rome, que l’ex-juif Deutz est le père de celui qu’elle porte en ce moment et qu’il ne l’a trahie à Nantes que parce qu’elle l’avait sacrifié à l’avocat Guibourg, le même qui a été découvert avec elle dans la cachette de cette ville.
Quoi qu’il en soit de toutes ces gentillesses, nous remarquerons qu’elles pourraient être excusables pour une femme ordinaire, mais qu’on doit juger bien sévèrement les mœurs d’une princesse occupée des plus graves intérêts, invoquant tous les sentiments généreux des Français et des étrangers pour placer son fils sur le trône et que, dans cette position, une régente de France doit se présenter comme un modèle des plus hautes vertus. Cet événement, tout en diminuant le nombre de ses partisans en France, devra la déconsidérer singulièrement dans les cours auprès desquelles elle mendiait un appui. Il est vrai qu’on y croit peu à la vertu des princesses, mais on veut qu’elles en conservent l’apparence aux yeux du peuple qu’il leur importe de tromper.

28 février 1833 Déclaration officielle de la duchesse de Berry
Vendredi dernier, 22 février après-midi, la duchesse de Berri a remis au général Bugeaud, commandant de la citadelle de Blaye, l’écrit suivant que celui-ci a transmis par un courrier au président du conseil des ministres : « Pressée par les circonstances et par les mesures données par le gouvernement, et quoique j’eusse les motifs les plus élevés pour tenir mon mariage secret, je crois devoir accéder, à moi-même ainsi qu’à mes enfants, de déclarer m’être mariée secrètement pendant mon séjour en Italie.
La citadelle de Blaye, ce 22 février 1833. Signé Marie-Caroline. »
Cette déclaration a été déposée immédiatement dans les archives de la chancellerie de France par ordre du gouvernement, qui l’a fait en même temps imprimer dans la partie officielle du Moniteur du mardi 26 février 1833. Nous renvoyons à un autre moment les réflexions qui naissent en foule à la lecture de la pièce ci-dessus que nous regardons au fond comme un ridicule ajustement de cause imaginé par la femme qui l’a souscrite et qui présente un fait unique dans l’histoire.

2 mars 1833 Le docteur Gintrac, carliste
Le docteur Gintrac a été envoyé hier vendredi de Bordeaux à Blaye pour constater l’état de santé de la duchesse de Berri que les légitimistes d’ici affirment publiquement être affectée de graves maladies, et pour donner son avis définitif (car il n’avait pas encore rien dit sur les symptômes de sa grossesse) sur la grossesse qui peut exister par suite du mariage qu’elle avoue avoir contracté. Ce médecin s’est fait assister de trois de ses confrères, afin que son avis ne parut ni partiel ni partial. L’avis des consultants, qui a été unanime pour une grossesse de sept mois, a été adressé au gouvernement, qui déjà avait celui du Dr Ménière qu’il avait envoyé de Paris et en conséquence duquel une nourrice de Versailles est expédiée en poste. Les médecins consultants n’ont pas fait mystère de leur opinion à leurs amis de Bordeaux, quoique trois d’entre eux soient carlistes bien connus ; ce sont MM. Gintrac, Canilhac et Grateloup. Le seul M. Bourges passe pour être libéral. Malgré cette décision résultant de l’examen des faits évidents, le parti qu’elle gène dit actuellement que la femme qui a été l’objet de cette décision n’est pas la duchesse de Berri, que même celle-ci n’a jamais été renfermée à Blaye, etc. etc. Il serait trop long d’énumérer les absurdités qu’ils publient à ce sujet et que positivement les gros bonnets du parti ne croient pas intérieurement, mais ils font sonner ces bruits pour abuser leur populace. Nous ne faisons ici que relater simplement la marche de l’opinion du jour.

5 mars 1833 Ravez invité à la citadelle
Les journaux d’hier ont publié une lettre du général Bugeaud, commandant la citadelle de Blaye, dans laquelle il offrait aux légitimistes de les admettre auprès de la duchesse de Berri pour qu’ils se convainquent de son état, des attentions qu’on a pour sa santé dans sa prison et de la liberté avec laquelle elle a écrit, de son abondant, sa déclaration du 22 du mois dernier. Il propose, à ceux qui douteraient de tout cela, de venir à la citadelle au nombre de cinq, M. Ravez à leur tête, afin d’être éclairés par eux-mêmes des faits qu’on met en question dans un certain public. M. Ravez a répondu aujourd’hui dans les journaux que les convenances ne lui permettent pas d’accepter l’invitation du général. Ainsi, voilà une reconnaissance indirecte des faits contestés, faite par le parti qui ne veut pas être détrompé de ses préventions. Qui ne dit mot consent.

5 mars 1833 Anniche Duranthon
On a publié il y a quelques jours un pamphlet gascon de prose et de vers intitulé : Dialogue entre Nanette la légitimiste et Jacoulin lou patriote sur l’événement de la duchesse de Berri. C’est une prétendue querelle survenue au marché entre les régratières de Bordeaux de diverses opinions politiques à l’occasion de la grossesse de la prisonnière de Blaye, et à la suite de laquelle querelle on aurait battu Anniche Duranthon, qui a apporté en août 1820 le berceau que les femmes du marché de cette ville envoyèrent à la mère du duc de Bordeaux. Cette pièce n’a pas le piquant qu’elle pourrait avoir et est assez mal rimée dans son genre. Elle n’a été criée en ville que pendant peu d’heures, la police ou les carlistes en ayant empêché la vente.

On a rencontré à plusieurs reprises Anniche Duranthon, célèbre harengère de la halle de Bordeaux, qui fut à la tête de la délégation chargée d’offrir le berceau du duc de Bordeaux (voir 1818 et 1820 en particulier).

20 mars 1833 L’accoucheur Dubois, de Paris
M. Dubois, célèbre accoucheur de Paris, arrive à Bordeaux et se rend à la citadelle de Blaye où il est envoyé par le gouvernement pour y résider jusqu’après l’accouchement de la duchesse de Berri dont on dit que le terme approche. Elle ne se plaindra pas que les secours lui aient manqué dans sa prison. Ils coûtent plus de 1000 F par jour. Sans doute qu’ils cesseront après l’enfantement de la prisonnière et qu’alors on se hâtera de la transporter en pays étranger. Elle ne sera plus à craindre, sa régence in partibus étant finie. On ne connaît pas encore la résolution que les conseillers de Henri V ont pris à ce sujet.

Antoine Dubois (1756-1837) est un chirurgien français qui fut choisi pour accoucher l’impératrice Marie Louise, lors de la naissance du roi de Rome en 1811. Il prit part à l’expédition d’Égypte. Sous la Restauration, Dubois fut nommé en 1820 professeur de clinique à la Faculté de Paris. Il est destitué en 1822, mais réintégré en 1829. Il est au nombre des médecins appelés au chevet du duc de Berry mortellement blessé dans l’attentat de février 1820. En 1830, il devient le doyen de la Faculté de Médecine, et le 1er mai 1831 il est élevé par Louis-Philippe Ier au rang d’officier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur. Il remplit une dernière mission officielle en mai 1833. Lors de l’accouchement de la duchesse de Berry emprisonnée à la citadelle de Blaye, il est dépêché par le maréchal Bugeaud à la demande du roi Louis-Philippe. L’histoire rapporte que la princesse, qui ne souhaitait pas la présence de Dubois, lui reprochant de ne pas avoir sauvé la vie du duc de Berry en 1820, aurait exigé qu’il suive l’accouchement caché de sa vue derrière un paravent.

23 mars 1833 Les femmes légitimistes de Bordeaux
Les femmes légitimistes de Bordeaux viennent de faire présenter à la duchesse de Berri un nécessaire qu’elles ont fait fabriquer. Deux vieilles marquises, qui ont été porter ce meuble, se plaignent dans le journal de Guienne que l’aide de camp du général qui commande dans la citadelle de Blaye, n’a pas montré, en les recevant, l’empressement que commandait leur sexe et leur âge. Quoi qu’il en soit de ces graves récriminations, il est constant que le parti légitimiste mâle commence à ne plus oser nier le séjour tranquille de la duchesse de Berri, puisqu’il y envoie une députation de femmes, les hommes ne voulant pas s’opposer au reproche de lâcheté qu’elle ne manquerait pas de leur faire, pour n’être pas venu se ranger sous les drapeaux de la légitimité en Vendée, lorsqu’elle y commandait l’insurrection.

31 mars 1833 L’actrice Jenny Colon
Une aventure d’un genre incroyable vient de se passer au théâtre du Vaudeville de Bordeaux. La chanteuse Jenny Colon, qui était engagée pour 12 représentations à 500 F chaque, a cessé brusquement à la septième par un excès de pudeur, dont il n’y a pas d’exemple dans les annales du cabotinage. Elle jouait dans La prisonnière russe et devait être embrassée par l’acteur avec lequel elle était en scène. Celui-ci a cru mieux entrer dans l’esprit de son rôle en appuyant son baiser sur la bouche de la donzelle. Celle-ci a témoigné ostensiblement son étonnement sur le genre de l’embrassade qu’elle a trouvée inconvenante. Puis, à la fin de la pièce, elle s’est retirée chez elle en écrivant au directeur qu’elle rompait l’engagement qu’elle avait contracté avec lui, s’offrant de lui payer le débit convenu plutôt que de s’exposer à être traitée, sur son théâtre, comme une fille sans honneur, ce sont ses propres expressions. Elle est partie dès le lendemain pour Paris, sans qu’aucune prière des Dilletanti ne put apaiser sa pudibonde colère. Cette frasque est d’autant plus étonnante que ladite Jenny est entretenue publiquement par un vieux marquis. Si c’est lui qui s’est fâché de l’embrassade, pourquoi n’oblige-t-il à sa salariée de quitter le théâtre, où il faut bien qu’elle se conforme à l’exigence de ses rôles. Si c’est elle qui s’est formalisée du baiser trop ardent de son interlocuteur, elle devrait choisir des pièces où elle ne doit pas être embrassée et, surtout, tenir la conduite austère d’une vestale. Au reste, il y a dans son courroux comique plus d’orgueil renforcé. Elle fait la grande dame, se rendant au théâtre en voiture à livrée et accompagnée jusque sur la scène par une femme de chambre qui lui donne son mouchoir et qui l’enveloppe d’une pelisse pendant qu’elle attend dans les coulisses le moment d’entrer en scène. Elle ne fréquente ici d’ailleurs ni n’aborde personne au théâtre et n’a jamais offert de repas à ses camarades, comme le pratiquent les acteurs et actrices de Paris qui viennent donner des représentations en province. Il était digne de ce siècle de voir et d’applaudir d’aussi scandaleuses absurdités, surtout de la part d’une actrice des théâtres de boulevard.

Jenny Colon (1808-1842) est une actrice et chanteuse lyrique (soprano).
Elle débute au théâtre en 1822, dans la pièce Les Deux Savoyards à l’Opéra-Comique, où joue aussi sa sœur aînée. Elle joue par la suite au Vaudeville, au Gymnase dramatique et aux Variétés. Elle est de retour à l’Opéra-Comique en 1836, où elle joue entre autres Piquillo d’Alexandre Dumas et Gérard de Nerval.
Sa vie amoureuse est assez riche : elle se marie en Angleterre en 1829 avec l’acteur Pierre-Chéri Lafont, dont elle se sépare une fois revenue en France.
Elle fréquente le salon de Madame Boscary de Villeplaine, où une rivalité amoureuse pour la conquérir oppose, en 1834, le financier William Hope au poète Gérard de Nerval. Le poète se prit d’une passion désespérée pour l’actrice ; elle lui inspira les figures féminines inaccessibles qui hantent son œuvre. Désespéré par le mariage de Jenny avec le flûtiste Louis-Marie-Gabriel Leplus en 1838, Nerval tenta de trouver une consolation dans les voyages, en Allemagne puis en Autriche.

9 avril 1833 Le docteur Deneux, accoucheur de la duchesse
M. Deneux, ancien accoucheur de la duchesse de Berri, envoyé vers elle par le gouvernement est mieux reçu à Blaye que les précédents médecins qui s’y sont présentés. La malade lui a fait accueil et lui a déclaré qu’elle n’était qu’au septième mois de sa grossesse. Si son terme n’est pas plus rapproché, elle verra d’autant reculer celui de sa captivité, car ce ne peut être qu’après son accouchement qu’elle sera déportée hors de France. Cet accouchement serait escamoté si on la laissait sortir actuellement et les carlistes ne manqueraient pas de soutenir qu’on l’a calomniée pour tâcher d’apitoyer sur sa cause. Madame de Berri ne doit être abandonnée à son malheureux sort qu’après sa délivrance bien constatée. La politique et l’humanité commandent cette rigueur momentanée.

Louis Charles Deneux (1767-1846) est professeur d’anatomie à l’Ecole de médecine établie dans l’Hôtel-Dieu d’Amiens. Membre de l’Académie de médecine, il enseigne à l’Ecole de médecine de Paris (1828). Il est accoucheur de la Duchesse de Berry.

25 avril 1833 Le docteur Meynard
Un médecin bordelais nommé Meynard vient d’inventer un appareil propre à descendre au fond de l’eau sans danger pour en retirer les corps submergés.

10 mai 1833 Accouchement de la duchesse de Berry
Le drame de Blaye vient de se dénouer tout naturellement. Ce matin à trois heures la duchesse de Berri est accouchée heureusement d’une fille. Quelques heures après, l’officier de l’état civil de Blaye s’est présenté dans l’appartement de l’accouchée pour dresser le procès-verbal ordinaire de la naissance de cet enfant. Il était accompagné de 12 témoins pris parmi les chefs des corps civils et militaires de cette ville. M. Deneux, médecin accoucheur de la duchesse, le même qui l’avait précédemment assistée lors de la naissance du duc de Bordeaux, et qui, par ce fait, ne doit pas être suspect aux carlistes, a déclaré au procès-verbal que le nouveau-né provenait d’un légitime mariage de la duchesse avec le comte Hector Lucchessi-Palli, des princes de Campo-Franco, gentilhomme de la chambre du roi de Naples, et que la mère a nommé Anna Maria Rosalia, laquelle déclaration l’accouchée a dit conforme à la vérité et à ses intentions personnelles et dont il a été de suite dressé le procès-verbal. Tout cela a été, dans la matinée, publié par les journaux purement et simplement, sans aucune observation de la part de l’autorité qui en a informé de suite le gouvernement. Nous avons été surpris que, ni le préfet du département, ni le commandant de la division, ni le premier président de la cour royale n’aient pas assisté à cet accouchement. Les carlistes poussent l’obstination jusqu’à dire que c’est un jeu joué, comme la déclaration du 22 février dernier. Nous croyons que le procès-verbal d’aujourd’hui est plus exact, à la déclaration du mariage près, que celui qui fut dressé à Paris le 29 septembre 1820. L’un et l’autre événement est de nature à faire beaucoup de bruit en Europe.

12 mai 1833 Procés-verbal de l’accouchement
On publie le procès-verbal de constatation de l’accouchement de la duchesse de Berri. Il résulte de cette pièce que cette dame a ressenti des douleurs de l’enfantement à trois heures du matin le 10 de ce mois, qu’aussitôt le général Bugeaud a fait tirer trois coups de canon pour prévenir les personnes désignées pour être témoins de l’événement de se rendre à la citadelle ; que lui et deux officiers de la garnison sont entrés de suite dans la chambre de l’accouchée, qu’ils ont vu délivrée par le docteur Deneux ; qu’à 3 h 30 de la même matinée, les dix témoins pris parmi les chefs de corps civils et militaires de Blaye ont été introduits dans la chambre de la duchesse ; qu’ils ont trouvé celle-ci dans son lit avec un enfant naissant à son côté et tout auprès son accoucheur ; que le président du tribunal civil de Blaye, s’adressant à la malade, lui ayant demandé si elle était la duchesse de Berri et si l’enfant auprès d’elle était bien celui dont elle venait d’accoucher, que celle-ci a répondu affirmativement à ces deux questions et a déclaré qu’elle avait autorisé M. Deneux, son accoucheur, d’expliquer plus en long ce qu’elle avait à dire ; que celui-ci a déclaré que l’enfant dont ladite duchesse venait d’accoucher était du sexe féminin ; que la mère l’a nommée Anna Maria Rosalia ; qu’il était né de son mariage légitime avec le comte Hector Lucchesi Palli, des princes de Campo Franco, gentilhomme du roi de Naples, résidant à Palerme ; que le sexe du nouveau-né a été constaté par les comparants et que, des faits et déclarations ci-dessus, il a été rédigé le présent procès-verbal qu’ont refusé de signer le comte de Cossé Brissac et la vicomtesse de Hautefort, habitants depuis cinq mois avec la duchesse de Berri, attendu, ont-ils dit, qu’ils se sont rendus auprès d’elle pour lui donner leurs soins comme amis et non pour signer aucun acte. Le parti carliste ne manquera pas de se prévaloir du refus qu’ont fait ces derniers de signer ce procès-verbal pour dire que, par ce refus, ils ont entendu se réserver le droit d’en quereller l’authenticité ; comme si une action de courtisans pouvait tirer à conséquence et si toutes les crédulités obstinées des légitimistes étaient de quelque considération auprès du fait de la duchesse, qu’on pourra voir se promener sur les remparts de sa prison allaitant sa fille. La Guienne et tous les journaux de sa couleur travaillent déjà à des romans pour aveugler leur clique crédule.

17 mai 1833 Baptême de la fille de la duchesse
On publie dans les journaux l’acte baptistaire dressé le 10 de ce mois par le curé de Blaye qui a ondoyé la fille dont vient de s’accoucher la duchesse de Berri, laquelle a désiré qu’on fit cette cérémonie en attendant sans doute que le baptême se fit ailleurs avec plus de solennité. Cet acte est signé par les deux médecins qui ont assisté la duchesse dans sa délivrance. L’incrédulité affectée de nos carlistes commence à être ébranlée, car il est dans leur principe d’ajouter foi aux prêtres, parce que les prêtres leur ont été jusqu’ici fort utiles. Puisque l’église reconnaît le mariage et l’accouchement de la régente prétendue, ils ne peuvent pas refuser canoniquement de les reconnaître. Ils sentent d’ailleurs que le gouvernement serait maintenant disposé à la rendre à la liberté et que leur obstination pourrait empêcher qu’on ne lui ouvrit les portes de sa prison, où leurs projets mal conçus l’ont conduite.

23 mai 1833 Des questions au sujet du père de l’enfant de la duchesse
Disons un mot de positif sur tout ce qu’on a publié du comte Lucchesi Palli, que la duchesse de Berri a déclaré être un son nouveau mari. C’est le fils du chancelier actuel de la vice-royauté de Palerme. Il est âgé de 24 ans et occupe la place de résident du roi de Naples près la cour de la Haye. On dit que c’est un homme très favorisé de la nature par ses agréments personnels et par son esprit, beau garçon, très entreprenant auprès des femmes et surtout fort dévoué à la cause des Bourbons déchus. Il fit connaissance de la duchesse de Berri lors du dernier voyage que celle-ci entreprit en 1832 à Naples. On dit que leur mariage fut célébré à Massa di Sorento peu avant que cette dernière quitta la cour de son frère pour venir tenter un soulèvement en France. Elle y aborda le 29 avril 1832, jour où fut tentée l’échauffourée de Marseille et a depuis erré dans le royaume, plus particulièrement dans l’ancienne Bretagne. Il faut que son prétendu mari l’ait suivie dans ses courses vagabondes pour qu’il soit le père de la petite Maria sans aucune contradiction. Il serait ainsi venu faire un enfant à sa femme dans les bosquets vendéens et il l’aurait abandonnée lorsque celle-ci s’est laissée surprendre dans la cachette de Nantes et, depuis, il aurait été reprendre son poste diplomatique auprès du roi de Hollande sans se donner aucun mouvement en faveur de sa chère moitié. Tout cela serait possible, quoique singulièrement romanesque ou romantique, comme on voudra l’appeler. Les malins en pensent un peu différemment. L’avenir éclaircira peut-être ce mystère. Au demeurant, la jurisprudence de l’ancienne cour de France ne permettait pas aux princes de se marier sans le consentement du roi, témoin ce qui se passa à l’occasion du mariage secret du frère de Louis XIII avec une princesse de Lorraine, suivant ce qu’en dit le président Hénault aux années 1631, 1636 et 1643 de son Abrégé chronologique. Ensuite, la même jurisprudence ôtait la régence aux reines mères qui convolaient en secondes noces et ne leur permettait même pas de se séparer de la personne du roi mineur confié à leur garde. Que serait-ce donc s’il était vrai, comme le veut la chronique scandaleuse, que la duchesse de Berri avait déjà eu deux bâtards, l’un à Paris et l’autre à Holyrood et que la petite Maria fut encore un enfant de l’amour ?

26 mai 1833 Démolition du piédestal de la statue de Louis XVI
Le conseil municipal de Bordeaux vient de délibérer la démolition du piédestal d’un monument qui devait être élevé à la mémoire de Louis XVI sur la place des Quinconces. Deux choses sont à considérer dans cette délibération : 1° elle est bien tardive après la révolution de 1830 ; 2° elle anéantit assez brusquement celle qu’avait pris le conseil général du département en 1824 et dont le gouvernement d’alors avait approuvé l’exécution. D’après un résultat publié dans la feuille du dimanche de la Gironde le 29 décembre de cette année, il y avait alors 92 000 F de souscription perçus pour les frais de ce monument. Son piédestal n’a pas dû coûter le quart de cette somme. Qu’est devenu le restant ? Le conseil municipal aurait dû songer à donner une destination d’utilité publique à ce restant d’argent, s’il le retrouve.

31 mai 1833 Débarcadère de la place Royale
Le double débarcadère et les pavillons pour pesage que la Douane de Bordeaux avait fait construire sur la place Royale paraissaient comme abandonnés depuis deux ans qu’ils avaient été achevés. On vient enfin de mettre tout cela en activité en plaçant sur chaque débarcadère une grue d’une nouvelle invention pour décharger promptement les navires qui y seront embossés, et un chemin de fer sur lequel on roule facilement dans les pavillons les marchandises qui y seront vérifiées et pesées pour la fixation des droits d’entrée. Ces machines fonctionneront jusqu’à ce que l’envasement des débarcadères ne permette plus aux navires chargés d’en approcher, ce qui ne peut pas tarder attendu que le pont et la négligence de la police sur les bords de la rivière font accélérer le comblement de la rade.

31 Mai 1833 Rumeurs de libération
Le comte de Cossé Brissac qui, depuis quatre ou cinq mois, tenait volontairement compagnie à la duchesse douairière de Berri à Blaye vient d’en sortir et a été remplacé par le comte de Ménars, le même qui avait été arrêté avec elle à Blaye et qui a été acquitté par la cour d’assise de Montbrison avec les autres passagers que le Carolo Alberto avait transportés de Nice à la Ciotat le 29 avril 1832. Il sera bientôt suivi par la demoiselle Lebeschu qui était sur le même navire comme femme de chambre de ladite duchesse et qui va remplacer, auprès de cette dernière, la vicomtesse de Hautefort. Si ces Messieurs et ces Dames conservent les mémoires de ce temps, on y pourra apprendre des particularités bien curieuses sur les aventures de Madame Caroline de Sicile, veuve Berri, puis se disant régente de France et épouse du comte Lucchesi Palli. Le gouvernement paraît décidé à lui ouvrir les portes de sa prison et à la faire transporter dans les Etats de son frère le roi de Naples. L’arrestation de cette femme et sa mise en liberté, le tout sans forme de procès, sont deux actes hors de toute légalité, mais nécessaires pour la tranquillité publique de la France. En l’arrêtant dans son état de grossesse, on l’a fait déconsidérer dans son parti et auprès des cours de l’Europe. On aurait pu réveiller la guerre civile en la mettant en jugement pour cause d’attentat à la sûreté intérieure de l’Etat. Nous croyons qu’un jury l’aurait acquittée par égard pour son sexe, ou par crainte des vengeances personnelles. Si elle avait été condamnée, son parti se serait porté aux plus grands excès pour la soustraire à l’échafaud. Les républicains et les carlistes, qui demandaient sa mise en jugement, ne voyaient en cela que l’occasion de quelque trouble que chaque parti voudrait exploiter pour rétablir sa république ou sa monarchie absolue en France.

9 juin 1833 Libération de la duchesse de Berry
L’ex duchesse de Berri, comtesse de Lucchesi Palli, est sortie hier de sa prison de Blaye par ordre du gouvernement qui la fait transporter à Palerme où elle a déclaré vouloir aller résider. Elle avait avec elle sa fille, portée par une nourrice de Blaye, le prince de Beaufremont et sa fille, le comte de Ménars père, les docteurs Deneux et Ménière, un aumônier et divers domestiques hommes et femmes. En sortant de la citadelle pour se rendre au bateau à vapeur (qui la transporte sur une corvette de l’Etat mouillée en rade du Verdon), trois grandes dames, organes des légitimistes du pays, se sont jetées à ses genoux pour demander à lui baiser la main. Elle la leur a donné d’un air d’impatience et comme à regret. Cette petite scène de comédie s’est terminée promptement et sans étalage. La duchesse avait un air rêveur et honteux. Elle semblait bouder ses partisans et leur dire, comme elle devait le penser : « Vous faites ici des fanfaronnades. C’est dans la Vendée que je devais voir mes partisans, l’épée à la main. Les preux chevaliers parlent peu et agissent en temps opportun ». Le général Bugeaud, qui commandait à Blaye pendant la détention de l’ex duchesse, est chargé de l’accompagner en Sicile et de l’y déposer. Les républicains et les carlistes crient autant contre cette mise en liberté que contre l’arrestation qui l’a précédée et dont aucun acte judiciaire n’a été la suite. Les premiers disent que le roi les a joués par des considérations de famille et les autres qu’on les a craints et qu’on n’a voulu que déshonorer leur héroïne, en lui imputant un mariage et une grossesse qu’ils s’obstinent à regarder comme une calomnie du gouvernement. Tout cela peut être vrai dans certains points, c’est-à-dire, à l’accouchement prés, auquel tout homme sensé ne peut s’empêcher d’ajouter foi pleine et entière. Cette conclusion d’un grand roman politique est survenue fort à propos pour nous débarrasser d’une prisonnière incommode et dont la mise hors de procès ajourne un peu loin la guerre civile. Le duc ni la duchesse d’Angoulême ne sont pas gens à venir pour reprendre le rôle aventureux de leur belle-sœur. Ils devront bien la gronder, si tant est qu’elle ose maintenant se présenter devant Charles X. L’amour, qui fit la joie de la jeunesse de ce prince, a réservé, pour sa vieillesse, un de ses tours les plus malencontreux. Certains disent que la prisonnière de Blaye a consenti à se laisser déporter qu’après qu’on lui a promis une amnistie pour ses partisans, qu’elle a compromis dans la Vendée ; d’autres, qu’on lui a fait signer la promesse de ne plus reparaître en France. Tout cela est absurde, mais, en révolution, le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.

12 juin 1833 Démolition du piédestal de la statue de Louis XVI
On a commencé hier la démolition du piédestal de la statue projetée de Louis XVI, en conformité de la délibération du conseil municipal dont nous avons précédemment parlé. Il avait d’abord été question de conserver ce travail pour servir à un monument en l’honneur de la dernière révolution, mais on a renoncé à cette idée parce qu’avant sa mise à exécution, de nouveaux changements dans notre système politique pourraient avoir lieu. Nous en avons tant vu !

12 juin 1833 Source d’eaux minérales à Cours. Le puits de M. Covy
On vient de découvrir une source d’eau minérale dans la commune de Cours, canton de Guignols prés Bazas. Ceux qui en sont propriétaires, d’accord avec les médecins et chirurgiens du pays, font vanter ses eaux comme étant souveraines pour guérir les mêmes maladies qu’on va noyer dans les bains des Pyrénées. Cependant, aucune analyse particulière n’est encore publiée des eaux thermales de Cours. Il en sera peut-être d’elles comme de celles du puits de M. Covy, rue de la Rousselle à Bordeaux dont on chantait les vertus il y a un demi-siècle et que les habitants de cette rue ne savent plus indiquer maintenant. Il en est de la réputation des choses comme de celle des personnes. Rien n’est durable. Autrefois par exemple, nos médecins n’ordonnaient les bains de mer qu’aux fous ; maintenant on va, pour toutes espèces de maladies, prendre ceux qui se sont récemment établis à Royan et à la Teste. Autant vaudrait cependant se baigner chez soi dans de la saumure que d’aller dans ces deux tristes et insalubres communes que la mode peuple dans l’été.

Au sujet de la source de Cours, on lit, dans le Nouveau conducteur de l’étranger à Bordeaux de 1843 (p. 195) : « A une demi-lieue de Grignols se trouve Cours, petit village qui possède des eaux minérales abondantes. Ces eaux sont recommandées pour les fièvres chroniques intermittentes ».
Quant au puits de M. Covy, son eau avait été analysée par le chimiste Cazalet dans le Journal de Médecine de novembre 1780, n°10 : Analyse de l’Eau minérale du puits de M. Covy , à la Rousselle.

15 juin 1833 Porte Dijeaux
On vient de découvrir plusieurs fragments de sculptures anciennes en creusant les fondements d’une maison sur la place Rohan a Bordeaux. Ils devaient faire partie d’un temple de Jupiter que nous estimons avoir été dans cet endroit et dont on trouva plusieurs débris en bâtissant le palais archiépiscopal en 1774. Le nom de porte Dijeaux (de Jove) donné à la porte ainsi appelée en a conservé le souvenir. Dijeaux en gascon signifie jeudi, ou jours consacré à Jupiter.

Les viographes contemporains (A. Descas, R. Coustet) s’en remettent à Camille Julian qui pense, après Elie Vinet, que l’origine du nom serait Porta Jovia, ou porte de Jupiter. Wikipedia va plus loin : « Ce nom viendrait de la déformation de l’expression de Jòu signifiant « de Jupiter » en gascon. Le préfixe di- vient de l’attraction paronymique du mot gascon dijàus signifiant jeudi (le jour de Jupiter) ».
Cette explication, on le voit ici, était déjà dans Bernadau …

20 juin 1833 Le Journal de Guienne condamné
La cour d’assises condamne à quatre ans d’emprisonnement et à 8 000 F d’amende le gérant responsable du journal de la Guienne pour avoir dit dans sa feuille du 20 mars dernier que le général Bugeaud avait introduit dans la citadelle de Blaye une femme prête à accoucher afin de seconder des vues viles et basses. Cet article avait pour objet de soutenir que le gouvernement voulait avilir la duchesse de Berri en la supposant enceinte et que, pour soutenir l’imposture, il s’était procuré un moyen de simuler son accouchement par une femme interposée. Le système des carlistes a été d’abord de soutenir que ladite duchesse n’était point détenue à Blaye, puis qu’elle n’était point enceinte, ensuite qu’on lui avait arraché par violence la déclaration du 22 février, enfin qu’on avait aposté dans la citadelle de Blaye une femme enceinte dont l’accouchement serait présenté comme celui de la duchesse de Berri.

25 juin 1833 Finitions du pont de Bordeaux
A propos de pont, nous devons noter que les constructions accessoires de celui de Bordeaux viennent enfin d’être terminées du côté de cette ville. Elles sont considérables et en partie inutiles, si ce n’est pour le profit de l’ingénieur Deschamps. On a bâti, à droite et à gauche du pont, deux chaussées qui s’élèvent de 15 pieds à partir des maisons de la façade du port. Derrière la muraille du point culminant, on a repris à hauteur ordinaire, allant à la rivière, le quai qui s’étend en amont et est pavé, de manière à passer sous la première arche du pont, sous laquelle l’eau ne passe plus. On ne voit pas la nécessité d’avoir fait cette terrasse, soutenue et occupée par une muraille, puis, qu’au-delà et en contrebas, recommence le quai. Il eût été plus facile aux abords des bateaux et au transport de marchandises de ne pas élever ainsi ce quai pour le couper en deux par une muraille élevée d’où il faut descendre par un escalier incommode. On pouvait également éviter d’élever une contre-chaussée depuis les Portanets jusqu’à la Grave et de la border de degrés et de grosses bornes. Les voitures auraient seulement arrivé au pont par une chaussée ordinaire en pente douce, tant du côté des maisons que de la rivière. Dans ce plan, le port n’eut pas été coupé désagréablement en deux bandes ; il aurait offert une surface unie, sur laquelle la vue se serait étendue, sans obstacle, jusqu’au bord de la rivière qu’on n’aperçoit plus depuis les maisons à partir des Portanets jusqu’à la Grave. Tout ce terrain aurait pu s’aplanir avec de la terre ; mais alors, il n’y aurait pas eu pour 200 000 F de muraille, bornes et marches, et l’ingénieur n’eut pas fait remuer pendant deux ans des pierres et des pavés et gagné une remise de 10 % pour l’inspection de ses travaux. L’entrée du pont est décorée de deux jolis pavillons et une superbe porte en fer à claire-voie. On l’a transportée toute faite de Paris, sous prétexte qu’aucun serrurier ni fondeur n’étaient capable de la fabriquer à Bordeaux. Les réverbères qui règnent dans toute la longueur du pont et les potences en fer auquel ils sont suspendus viennent également de la capitale, ainsi que les ouvriers qui ont posé ces divers ouvrages. Rien n’a été épargné pour la construction de ce pont qui est vraiment un monument aussi élégant qu’imposant dans son ensemble comme dans ses détails. Il est seulement pénible de songer que la solidité n’y est pas réunie à la munificence. La base des piles du pont est journellement attaquée par l’action des eaux montantes et descendantes malgré les pierres que l’on y jette incessamment pour former des arrachements à la naissance des piles au fond de la rivière. Cela nous fait craindre que la durée de ce pont ne passera pas un demi-siècle.

3 juillet 1833 Rumeurs sur le voyage de la duchesse
On répand le bruit que l’équipage de la corvette qui transportait la comtesse Lucchesi Palli, a déposé cette dame sur les côtes d’Espagne après s’être révoltée contre l’état-major et avoir jeté à la mer le général Bugeaud. Ce bruit est accrédité par le défaut de nouvelles sur le voyage de l’ex-princesse, nouvelles qu’au reste on ne peut pas raisonnablement attendre de sitôt. Il faut au moins 18 jours à la corvette pour faire sa traversée qui est de 800 lieux et il faut 12 jours pour apprendre par terre la nouvelle de son arrivée à Palerme ; encore est-il nécessaire qu’aucune circonstance de route ne contrarie le voyage et qu’on ne perde aucun instant à le faire et à en informer. Quoi que les carlistes soient un peu revenus de leur ancienne vénération pour l’auguste vertu de la régente, ils verraient avec une certaine satisfaction qu’elle se fût soustraite à la surveillance du gouvernement, afin qu’elle put à son gré rédiger en Espagne une protestation contre les déclarations qu’elle a faites à Blaye, du 22 février et du 10 mai derniers, lesquelles dérangent singulièrement leurs petits projets. Il faudrait trouver un moyen d’arranger une fable pour alléguer que leur héroïne n’a fait ni un mariage clandestin en Italie, ni un enfant à Blaye et que ses écrits sont le produit de la violence qu’on a exercée sur elle dans sa prison. Chateaubriand inventerait un beau roman à ce sujet et ferait rire ou pleurer le monde dans quelque composition lamentable qu’il ne manquerait pas de jeter dans le public. Quel dommage que nous ne soyons plus au temps où, lorsque quelque princesse paraissait enceinte sans être mariée, on disait qu’un dieu s’était métamorphosé en bête, en fille ou en pluie d’or pour lui faire un enfant sans qu’elle s’en doutât. Mais tous ces beaux rêves s’évanouiront probablement au premier jour où l’on ne peut manquer de recevoir des nouvelles de l’héroïne de la Vendée, à moins qu’une tempête irrespectueuse ne l’ait précipitée dans les flots entre les colonnes d’Hercule, comme autrefois le roi Sébastien de Portugal qui est disparu sur les côtes d’Afrique sans qu’on ait jamais su de quoi il était devenu.

9 juillet 1833 Le chanteur Ponchard
Clôture des représentations de Ponchard, fameux haute-contre de l’opéra de Paris. C’est tout à la fois un chanteur et un acteur plein de talent. Malgré sa célébrité, il s’abaisse ici jusqu’à chanter des ariettes et des romances à la mode, à la fin des pièces dans lesquelles il a joué, ce qui a l’air un peu saltimbanque. Mais cette singularité réveille l’apathie et le goût blasé des bordelais auxquels le naturel et le bon genre ne plaisent plus.

Louis Antoine Ponchard (1787-1866) était un chanteur d’opéra (ténor) et un professeur de chant. Il débuta en 1812 dans l’opéra L’Ami de la maison de Grétry. En 1825 il chanta le rôle principal − George Brown − lors de la première de La Dame blanche de Boïeldieu. Il participa aussi aux premières des opéras de Boïeldieu Petit Chaperon Rouge et Deux Nuits, de la Joconde de Nicolas Isouard, Masaniello de Michele Carafa, Zémire et Azor de Grétry ainsi que de nombreux opéras d’Auber (source Wikipedia).

9 juillet 1833 Epidémie d’esquinancie
La grippe règne en ce moment à Bordeaux et y fait cependant plus de peur que de mal. C’est une espèce d’esquinancie qui procure de la fièvre et de violents maux de gorge pendant une douzaine de jours. On prescrit du lavage, la diète et l’application des sangsues aux malades ; mais le plus grand nombre des Esculape bordelais fait des remèdes ad hoc, ou plutôt imposent le nom de cette épidémie aux maladies humorales que la variation actuelle de l’atmosphère procure. Ils en agissaient de même du temps du choléra qu’ils voyaient partout, faute d’avoir des principes arrêtés en pathologie. Dans ce siècle d’ignorance et de charlatanisme, on gagne plus à attendre du secours de la nature que des médecins.

L’esquinancie était le nom d’une maladie qui faisait enfler la gorge, et qui empêchait d’avaler, quelquefois même de respirer. C’est une forte angine.

13 juillet 1833 La statue abandonnée de Louis XVI
On voit dans un coin de l’atelier de M. Crozatier, le même qui vient de fondre la nouvelle statue de Napoléon, celle qui était destinée au monument qui avait été projeté à Bordeaux. Cette dernière statue est de M. Raggi, celui qui fait la statue de Montesquieu, donnée à la même ville par le gouvernement en 1823. La statue abandonnée de Louis XVI avait coûté 300 000 F. On a fondu dans le même temps à Bordeaux deux lions qui devaient être placés à l’entrée du principal escalier des Quinconces. On n’a pu savoir pourquoi on ne les a pas mis en leur place. Serait-ce parce qu’on a reconnu qu’une pareille décoration était de mauvais goût et qu’on aurait dû leur préférer quelque chose qui fit allusion au commerce de cette ville ; ou parce que la Mairie d’alors avait fait inscrire le nom de ses membres, comme elle affectait de le faire sur le moindre petit ouvrage publique et que ces noms étaient inconvenants à conserver.

Charles Crozatier (1795-1855) était un bronzier d’art, un fondeur et un mécène français. Ayant découvert plusieurs procédés pour améliorer les moules, on fait appel à lui pour effectuer des fontes de sculptures monumentales. En 1833, il fut chargé de la fonte de la statue de Napoléon Ier par Charles Émile Seurre située au sommet de la colonne Vendôme qui fut érigée au centre de la place éponyme pour commémorer la bataille d’Austerlitz. Cette statue fut remplacée pendant le Second Empire par une statue de Napoléon Ier par Auguste Dumont.
Le Musée de sculpture antique et moderne de Charles Othon (1841) nous apprend que Nicolas-Bernard Raggi, né à Carrare en 1791 réalisa en 1814 un modèle de la statue de Montesquieu méditant sur l’esprit des lois. Le département de la Gironde lui a commandé pour Bordeaux une statue de Louis XVI en bronze, de 18 pieds de proportion. Le monarque est en pied, revêtu de son manteau royal : près de lui sont placés le» insignes de la royauté.

15 juillet 1833 Arrivée de la duchesse de Berri à Palerme
Après 24 jours de traversée sans accident, la corvette l’Agathe est entrée dans le port de Palerme, le 4 de ce mois et y a déposé en bonne santé l’ex duchesse douairière de Berri, soi-disant comtesse de Lucchesi Palli avec son nouvel enfant et sa suite. Il sera curieux de savoir de quelle manière elle aura été reçue par son prétendu beau-père, qui est attaché au vice-roi de Sicile en qualité de chancelier d’Etat et qu’on y connaît sous le nom de prince de Campo Franco. Quant à son fils, il ne se trouve pas à Palerme pour y recevoir celle qui l’a pris pour son mari. Il y a mieux, on ne sait pas au juste ce qu’il est devenu. Il était l’an passé à La Haye en qualité de résident du roi de Naples. Depuis, il a quitté son poste et s’est mis à voyager. On dit qu’il est d’abord venu secrètement à Paris, d’où il est passé en Piémont. Là, ayant reçu de fortes sommes d’argent, il affrétait un navire sur lequel il s’est embarqué pour Porthmouth avec une jeune dame qui paraissait prendre le plus grand soin de sa personne et lui témoigner beaucoup d’attachement. Il sera sans doute passé en Angleterre afin d’y manger en liberté le million qui lui a été, dit-on, compté en dot pour accepter le titre d’époux de la duchesse de Berri. L’avenir éclaircira sans doute ce maquignonnage politique dont il n’y a pas d’exemple.

18 juillet 1833 Le chanteur Ligier
On a donné hier et aujourd’hui sur le Grand théâtre la tragédie de Louis XI pour satisfaire à l’empressement du public qui fait foule aux débuts de l’acteur Ligier. Il s’est bien perfectionné depuis 10 ans qu’il a quitté Bordeaux où il joua d’abord la comédie bourgeoise (note de Bernadau : il était alors garçon perruquier dans cette ville où il débuta brillamment sur le Grand théâtre pour le rôle de l’Hamlet). Il remplit maintenant les premiers rôles à la Comédie-Française, d’où il a expulsé Lafon dont on ne parle plus. La pièce où il a paru est une œuvre suivant le goût baroque du jour. Comme toutes celles de Delavigne, ce n’est qu’une conversation sans action et sans autre intérêt dramatique que celui qui résulte du récit un peu altéré de la vie du Néron de la France. Saint François de Paule et Cottier, le médecin du roi, jouent un grand rôle dans cet étrange drame. Ligier, qui représente Louis XI, y a déployé beaucoup de moyens. Son jeu s’est formé sur celui de Talma.

On peut se demander si Bernadau n’a pas confondu Ligier et Nourrit : voir la note du 15 août 1833.

20 juillet 1833 Combat de chiens contre des bêtes sauvages
Un spectacle assez extraordinaire a eu lieu hier : c’est un combat des chiens de la course au taureau, contre la hyène, le tigre et le léopard de la ménagerie que M. Martin montre depuis quelques mois et qu’il est parvenu à apprivoiser (note de Bernadau : on prétend que c’est par la masturbation qu’il est parvenu à s’approcher de ces animaux sans danger et à s’en faire obéir. On fait de tout pour gagner de l’argent), au point de jouer avec eux dans leur cage. Ces animaux se sont assez faiblement défendus contre les chiens et se sont bornés à leur donner quelque vigoureux coups de patte. Il paraît qu’ils ont perdu de leur férocité, depuis qu’ils sont renfermés dans leur cage. Cependant, leur maître les tenait avec une chaîne au cou pour qu’ils n’allassent pas sauter hors de l’arène, où sont tassés les spectateurs. À une autre représentation, ces animaux familiarisés avec les chaînes qu’on leur a mises et accoutumés à l’air libre pourront bien retrouver leur férocité et s’émanciper violemment dans l’arène. En bonne police, de pareils spectacles devraient être défendus. Ils finissent par amener des accidents sinistres. L’éléphant que la dame Tournayre montrait ici à la dernière foire a écrasé son cornac dernièrement, quoiqu’il l’eût défendu autrefois contre la colère d’un lion du même Martin.

Cette dernière anecdote a été évoqué le 8 août 1832.
 Quant à la note de Bernadau, elle (et quelques autres) ont accrédité pour certains littérateurs malveillants sa réputation (usurpée) de « pornographe !

25 juillet 1833 Enclos des Minimes
On creuse en ce moment à Bordeaux un canal souterrain aux cours d’Aquitaine et d’Albret pour écouler dans le Peugue les eaux qui sont stagnantes dans les faubourgs de Saint-Julien et de Saint-Nicolas. Le peuple, qui aime les contes absurdes, veut qu’on ait trouvé en creusant sous le cours d’Albret des ossements de l’ancien cimetière de l’hôpital que les terrassiers auraient vendu pour faire du noir animal. Les bordelais qui ont 60 ans doivent se rappeler que ce cimetière qui bordait le chemin du Tondu à Belleville ne s’avançait pas sur ce cours où s’élevait un groupe de petites échoppes qu’on appelait l’Enclos des Minimes.

9 août 1833 Séance à l’académie des Sciences
Notre académie des sciences a tenu hier sa séance publique de l’année. Elle n’a pas offert grand intérêt. Après que le président Lacour et le secrétaire Bourges eurent rempli leur rôle ordinaire, M. Laterrade lut un discours sur l’éducation des vers à soie pour nous prouver que cet insecte pourrait aussi bien prospérer ici qu’en Provence, ce dont tout le monde doute. Puis un instituteur nommé Sédail a débité un long discours sur l’éducation de la jeunesse, dont il propose un plan qu’il dit être le meilleur qu’on puisse concevoir dans l’état actuel de la civilisation. Le public a trouvé ce discours ennuyeux par ses détails interminables et le ton tout à la fois nasillard et emphatique avec lequel il était débité. Les murmures et les chuchotements de l’assemblée couvraient la voix de l’auteur qu’on n’écoutait pas et qui continuait impitoyablement sa vespérie.

12 août 1833 Assainissement des Landes
MM. de Lamore et Dumont viennent de publier à Bordeaux un projet de société à former pour la colonisation des Landes, de cette ville à La Teste, par le moyen des enfants trouvés des deux sexes qu’on y établirait. Les auteurs de ce projet le croient immanquable, comme on pense bien. C’était aussi le projet de l’entreprise que la compagnie Nézer forma en 1770 dans le même endroit et qui n’a produit aucun résultat. C’est au gouvernement et non à des spéculateurs qu’il appartient de tenter une pareille colonisation. Nous croyons qu’après avoir fait les frais d’établissement des colons travailleurs, ils pourraient pourvoir au moyen de leur distribuer des secours pendant 10 ans et qui ne coûterait plus rien à l’Etat en créant une loterie, sur le plan des anciennes loteries dites de Piété et des Enfants trouvés, dont les bénéfices seraient affectés à l’entretien de la colonie des Landes bordelaises. Les frais d’exploitation de cette loterie philanthropique seraient très peu de choses, en en faisant distribuer les billets et payer les lots sortis par les bureaux de la loterie royale actuelle.

Dans le travail déjà cité de Claude Deschamps (voir 9 février 1833) : Des travaux à faire pour l’assainissement et la culture des Landes et de Gascogne et des canaux de jonction de l’Adour et de la Garonne (1832), on trouve cette référence à l’expérience de la compagnie Nézer : « Des 40000 journaux de landes acquis vers 1765 par la Compagnie Nézer, à peu de distance du bourg de la Teste, 1800 seulement, c’est-à-dire moins de la 200° partie, furent semés en pin ; la forêt provenant de ce semis qui, dès la septième année, donnait déjà des produits, et n’a pas cessé d’en fournir jusqu’à présent, vient d’être vendue moyennant le prix de 150000 francs, ou trois fois la valeur qu’avait coûté la totalité des 40000 journaux, et l’acquéreur se promet de très grands bénéfices de l’exploitation de cette forêt, puisqu’un expert, dont nous avons le rapport entre les mains, en fait monter le résultat à 151990 fr. par an pendant la série de quinze années. Il y a sûrement de l’exagération dans une appréciation aussi élevée, mais il est certain que la proximité du bassin d’Arcachon doit contribuer à la rendre très profitable aux entrepreneurs. »

15 août 1833 Le chanteur Nourrit
Le fameux chanteur de Paris Nourrit attire la foule à ses représentations. Malgré sa voix fraîche et d’un beau timbre, cet homme est un peu ridicule en jouant Achille et Colin à l’âge de plus de 60 ans avec une petite taille et une corpulence énorme. On lui donne 1000 F par représentation et le prix des places est augmenté pour lui d’un tiers.

Cette note pose une problème : la famille Nourrit comporte trois chanteurs reconnus. Il ne peut s’agir du père, Louis Nourrit, né en 1780 qui débuta sa carrière de ténor en 1805 dans le rôle de Renaud, devint premier ténor en 1812 et se retira en 1826. Mais, en 1833, il est mort depuis deux ans. Son fils aîné Adolphe Nourrit (1802-1839) n’avait que 31 ans en 1833 ! Il fit une brillante carrière jusqu’à ce qu’il devienne paranoïaque. Le 7 mars 1839, après une réception en son honneur, il se défenestre du troisième étage de son hôtel. Quant à Auguste Nourrit (1808-1853), frère cadet du célèbre Adolphe Nourrit, il a 25 ans en 1833 ! Il avait débuté à l’Opéra-Comique de Paris en 1826 avant de se rendre à La Haye en 1833 pour y diriger le Théâtre français. Alors, qu’en est-il de cette note faisant état du chanteur Nourrit, âgé de plus de 60 ans ? Sans doute une confusion de chanteur, car certaines caractéristiques du chanteur de cette note pourraient concerner en fait le chanteur Ligier. Ainsi, on trouve dans la Grande biographie dramatique, ou Silhouette des auteurs, actrices, chanteurs … de Paris et des départements. par l’Ermite du Luxembourg (1824) : « Si Ligier sur les bancs de l’École avait pu grandir de quelques pouces, sa réputation eût été gigantesque. Ligier se regardant dans une glace avait frémi en apercevant sa conformation laponne; mais il se rappela que Lekain n’était pas un bel homme : il prouva qu’un comédien avec de l’âme peut faire publier que la nature fut ingrate envers lui … Malgré le talent de ce jeune acteur, il est absurde d’établir entre Talma et lui un parallèle: au milieu des beaux effets que nous montre Ligier, on aperçoit souvent l’écolier ».

17 octobre 1833 Assurance contre les incendies
La cour d’assises de Bordeaux vient de condamner à 10 ans de fer Pierre Pascaud, pour avoir mis le feu volontairement le 16 janvier dernier à sa maison rue Tourat qu’il avait fait assurer ainsi que le mobilier pour une somme excédant la véritable valeur. Il est à désirer que cet exemple de bonne justice contienne les incendiaires spéculateurs qui se sont multipliés depuis l’invention immorale des assurances contre les incendies.

20 octobre 1833 Mort du docteur Capelle
Le médecin bordelais Capelle vient de mourir âgé de 74 ans. C’était tout simplement un bon littérateur. Il a travaillé au Journal de santé et d’histoire naturelle de Bordeaux, au Bulletin officiel de la Gironde et au Bulletin du muséum de Bordeaux. On a de lui plusieurs rapports et dissertations liés à la Société des sciences de cette ville et à la Société de charité maternelle du même lieu. Aucun des journaux de Bordeaux n’a donné sa nécrologie, tant sa personne était un objet de ridicule.

Sur le docteur Jean-Félix Capelle, dont l’éloge funèbre fut prononcé par le docteur Dutrouilh, voir 29 décembre 1797. Cet éloge est consultable sur :
(https://books.google.fr/books?id=jcc0AQAAMAAJ&pg=PA131&lpg=PA131&dq=Jean-Félix+Capelle&source=bl&ots=wGN8eKWDMl&sig=TlxrabD46RVd1dHoRtpHdVMIKZo&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjysY3Ur-HLAhUGGg4KHWMpCKAQ6AEIUzAO#v=onepage&q=Jean-Félix%20Capelle&f=false)

23 octobre 1833 « Nettoyage » des Archives départementales
Par arrêté du 30 du mois dernier, le préfet vient d’ordonner que les papiers d’anciennes administrations subsistant aux archives départementales, hors ceux qui concernent les ventes des biens nationaux, seront vendus au poids et que les anciennes minutes des notaires placées dans le même dépôt seront remises aux greffes des tribunaux dont ressortent les villes où ces actes ont été passés. Cette mesure tend à faire perdre beaucoup de papiers utiles en plus d’un genre. On pouvait les laisser dans ces Archives, d’autant que la place ne manque pas pour en contenir encore une double quantité. Mais alors, il aurait fallu faire procéder à leur inventaire, lequel est en ce moment très incomplet et surtout en confier la manutention à un archiviste moins ignorant que celui qui en a actuellement le titre.

24 octobre 1833 Semoirs
On a fait il y a quelques jours à Pessac l’expérience publique d’un nouveau semoir inventé par M. Hugues (note de Bernadau : jeune avocat qui fait de l’agronomie, faute d’être employé au barreau) de Bordeaux et qu’il vend pour le prix de 500 F. Cette machine, d’une trop grande dimension et surtout excessivement chère pour la petite propriété, offre l’avantage de semer avec facilité toutes espèces de graines et la possibilité d’étendre sur le sol en même temps les engrais pulvérulents qui sont en ce moment de mode, par préférence des fumiers anciens. On connaît déjà le semoir Barrau, lequel est aussi cher et plus compliqué que celui-ci, qui en est une imitation. Il manque à l’agriculture l’instrument intermédiaire entre ceux de MM. Barrau et Hugues.

Pierre-Bernard Barrau écrit en introduction de son ouvrage de 1833 décrivant son invention, L’ensemencement et la culture, rendus plus simples, plus économiques et plus productifs, au moyen du semoir et du sarcloir Barrau : « Après les nombreuses publications que j’ai livrées à MM. les agriculteurs, touchant mon Semoir, depuis 1829, date de mon brevet d’invention, et après la sixième, datée du 5 février dernier, je viens leur rendre compte des résultats de la récolte de 1832, la troisième que j’ai obtenue à la barrière de l’Étoile et à la Chapelle-Saint-Denis, sur des champs de la plus médiocre qualité, dans trois années consécutives, sans repos ou jachères et presque sans dépense en fumier ou autres engrais ».
Quant au semoir de M. Hughes, il est étudié dans les Mémoires et analyses des travaux de la Société d’agriculture, de la Société des lettres, sciences et arts du département de la Lozère en 1831 : « M. Hugues, avocat à la cour royale de Bordeaux, et propriétaire-cultivateur à Pessac , a inventé un semoir dont l’usage parait offrir d’immenses avantages. Sur sa demande, M. le Préfet de la Gironde a appelé une commission à suivre les essais de cet instrument et d’un sarcloir qui en forme le complément. Cette commission a rendu le compte le plus favorable sur l’emploi de ces deux instrument. Le procès-verbal et le rapport qu’elle a publiés à ce sujet vous ont été adressés par M. le Préfet de la Lozère, avec invitation de les faire connaître aux principaux agronomes du département. »

26 octobre 1833 Télégraphe « portatif »
Un M. de Saint-André a fait il y a quelques jours dans le jardin de l’ancien palais archiépiscopal de Bordeaux une expérience particulière d’un télégraphe de son invention qu’il dit être portatif et pouvoir fonctionner de jour et de nuit. Lorsque cette expérience se répétera publiquement, nous pourrons juger de son utilité qui n’est pas encore bien reconnue. Cela nous paraît un pur charlatanisme qui ne fera pas tomber le télégraphe déjà usité.

1er décembre 1833 L’anglais du fort du Hâ
Dans un article bien raisonné inséré dans la Revue de la Gironde du mois dernier, on a peint d’une manière énergique le mauvais régime de la prison du fort du Hâ de Bordeaux, les abus et les désordres de toutes espèces qui subsistent, au vu et au su de l’administration. Il faut que cette censure soit fondée, car elle n’a été démentie par personne dans nos journaux ; mais ce qu’il y a de plus malheureux, c’est qu’elle n’a amené aucune amélioration dans le sort des détenus. Une chose plaisante qu’elle a appris, c’est que de 1815 à 1832, il a demeuré dans cette prison un anglais qui avait 25 000 F de rente et qui été retenu pour une dette de 6 000 F qu’il s’est constamment refusé à payer, parce qu’elle était usuraire. Son créancier s’étant lassé de payer le geôlage obligé pour ce détenu, celui-ci est sorti de prison d’une manière triomphante et se moquant de celui qui l’y avait retenu pendant 17 ans. Cette singulière obstination est passablement anglaise. Une autre particularité de cette anecdote c’est que notre détenu a fait deux enfants à sa femme pendant sa détention.

Maurice Ferrus parle de cet anglais, qu’il dit se nommer Thomas Geils, dans son ouvrage sur le Fort du Hâ (1922). Sans citer sa source, il prétend que la libération du prisonnier fut acquise quand il eut payé ses 60.000 francs de dette, ce qui n’est pas du tout la version des Tablettes.

9 décembre 1833 Mort de la fille de la duchesse de Berry
On apprend que la petite comtesse de Lucchesi Palli vient de mourir à Palerme où sa mère la duchesse de Berry l’avait laissée pendant qu’elle s’acheminait vers Prague tâcher de se réconcilier avec son beau-père. Celui-ci n’a pas voulu la recevoir, quoiqu’elle fut escortée de M. Chateaubriand qui devait lui prêter le secours de son éloquence apocalyptique.

Le comte Lucchesi-Palli et la duchesse de Berry eurent cinq enfants :
• Anna Maria (née et morte en 1833), la paternité étant contestée pour cette enfant ;
• Clementina (1835-1925), qui épousa le comte Camillo Zileri (1830-1896) ;
• Francesca di Paola (1836-1923) qui épousa le prince Camillo Carlo Massimo (1836-1921) ;
• Isabella (1838-1873), qui épousa le marquis Massimiliano Cavriani (1833-1863), puis le comte Giovanni Battista di Conti (1838-1903) ;
• Maria Adinolfo Leopoldo Antonio Ettore (1840-1911), duc della Grazia, qui épousa Donna Lucrezia Ruffo dei Duchi di Bagnara; Leur fils Pietro Lucchesi Palli épousa Béatrice de Bourbon-Parme fille de Robert Ier de Parme et arrière-petite-fille de la duchesse de Berry.

9 décembre 1833 Rappel de l’histoire des machines à vapeur
Notons ici quelques recherches peu connues sur les bateaux à vapeur (Pyroscaphes), l’une des plus importantes inventions en mécanique du XIXe siècle. En 1778, le marquis de Jouffroy expérimenta à Lyon un bateau à vapeur qui allait bien et qui fut mal accueilli par les légers français d’alors, ainsi que celui que M. Perrier avait fait voguer sur la Seine quelques années auparavant. En 1803, l’Américain Fulton construisit à Paris un bateau à vapeur qui marcha passablement. Mais, découragé par l’indifférence du gouvernement d’alors, il retourna dans sa patrie où il construisit en 1807 à New York le premier bateau à vapeur qui ait fait un service régulier pour le transport des hommes et des marchandises. Alors les Anglais qui faisaient depuis longtemps usage des machines à vapeur dans leurs mines et dans leurs fabriques travaillèrent à en appliquer à la navigation sur les rivières. Le mécanicien qui a le premier perfectionné le système de locomotion des bateaux à vapeur est James Watt, écossais mort en 1819 à 84 ans. C’est en 1812 que les services réguliers des bateaux à vapeur s’organisèrent en Angleterre et deux ans après en France. Le premier bateau à vapeur naviguant sur la Garonne a été lancé à Bordeaux le 3 août 1818. Actuellement, les machines des bateaux à vapeur sont appliquées en Angleterre aux voitures qui roulent sur les chemins de fer que les Anglais viennent d’inventer et qui font une lieu en cinq minutes, traînant à leur suite jusqu’à 18 voitures chargées de voyageurs, de marchandises et même de divers animaux. En ce moment, il y a deux chemins de fer établis à St-Étienne, l’un allant à Roanne et l’autre à Givors. On parle depuis quelques mois d’en faire un de Bordeaux à la Teste. Mais nos projeteurs attendent que l’exploitation en soit réalisée par des Anglais, car ce sont ceux-ci qui nous ont vendu les machines de nos bateaux à vapeur.

Bernadau avait déjà fait cet historique dans sa note du 25 juin 1821.

29 décembre 1833 Lieux de marchés
On publie une ordonnance de la Mairie qui rétablit au lieu où elles étaient auparavant placées les foires hebdomadaires de la volaille du pays et des effets d’habillement, savoir la première sur le côté nord de la place Bourgogne et la seconde sur les places contiguës dites de Canteloup et du Marché neuf. C’était abusivement que, depuis la révolution, le marché de la volaille des mercredis s’était formé sur la partie des fossés de Bourgogne, en face de l’impasse Mauriac, et le marché du lundi depuis la rue des Fours jusqu’aux fossés de ville. Ces étalages sur la voie publique dans un quartier très passant occasionnaient des rixes et des accidents périodiques.

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