Année 1836

1er janvier 1836 La Mairie à l’archevêché
La Mairie quitte l’hôtel qu’elle occupait depuis 1808, l’ancien collège des jésuites, pour s’établir à l’ancien palais archiépiscopal qui n’est plus Château royal, ayant cessé de faire partie du domaine de la liste civile. L’installation des maires et adjoints s’est exécutée à petit bruit par le transport du buste du roi et des drapeaux de la garde nationale qu’un faible détachement escortait. Le gouvernement cède ce local en échange de celui précédemment occupé par la Mairie, où l’on va établir une caserne. Celle à pied et à cheval, ainsi que le dépôt d’une pompe à incendie seront formés dans l’ancien hôpital de Saint André. Tout ce remue-ménage occasionnera à la ville des dépenses (note de Bernadau : on les avait adjugés pour 60 000 F un mois auparavant) qu’on aurait pu économiser. Il convenait seulement de mettre la préfecture où l’on a mis la Mairie et de laisser celle-ci où elle était convenablement, sauf à établir les casernes des deux guets à l’ancien hospice de Saint-Jacques qui est tout auprès, rue du Mirail. On aurait alors vendu facilement l’hôtel de la préfecture. On aurait pu également loger la Mairie dans le bâtiment qu’on va construire sur l’emplacement des Minimes et du fort du Hâ qu’on démoli pour faire de nouvelles prisons.

Hôtel de l’Archevêché jusqu’à la Révolution, hôtel du département puis siège du tribunal révolutionnaire en 1791, hôtel de la préfecture en 1802, palais impérial de Napoléon Ier en 1808 et Château royal en 1815 sous Louis XVIII, l’ancien palais Rohan devient hôtel de ville en 1835. C’est en 1833 que l’État propose à la ville de lui échanger le Palais Rohan contre l’hôtel de ville (celui de l’époque, accolé à la Grosse cloche qui en est le beffroi) que le ministre de la Guerre veut aménager en caserne. Les tractations seront longues. Il faut attendre 1835 pour que l’échange soit officialisé et le 1er janvier 1836 et que le maire, Joseph Thomas Brun, s’installe dans sa nouvelle mairie.

4 février 1836 Sources d’eaux
Au mois de juin dernier, le conseil municipal de Bordeaux avait décidé que, pour alimenter les fontaines qu’on projette dans cette ville, on traiterait avec des compagnies qui offraient des eaux potables provenant soit de la rivière, soit de trois sources voisines, après que l’Académie des sciences de Paris aurait prononcé sur la qualité de ces eaux. Cette académie, dans un rapport du 26 novembre dernier, a décidé : 1 – que toutes les eaux dont on lui envoyait les échantillons étaient également salubres et potables ; 2 – que l’eau filtrée de la Garonne était préférable ; 3 – que les eaux provenant des sources d’Artiguemale, de Vayres et de Montjeaux, située dans la commune de Villenave, devaient être rangées dans l’ordre que nous indiquons ici par rapport à leurs degrés de bonté ; 4 – que c’était au conseil municipal à se déterminer sur la préférence accordée à l’une de ces eaux, d’après les convenances locales du prix que les compagnies proposantes mettraient à leur direction sur cette ville. Il y a beaucoup de doctrine dans le rapport académique, mais rien de positif sur la préférence à accorder à une de ces eaux, et rien de concluant en faveur de telle ou telle. Au milieu de cette décision, il est à craindre que notre Mairie ne fera aucune fontaine, comme en agit la Jurade en 1787 sur le rapport que lui firent les physiciens qu’elle avait consultés sur de nouvelles fontaines qu’elle voulait établir à Bordeaux.

On trouve, dans les Comptes rendus hebdomadaires des séances de l’Académie des sciences de 1835, le Rapport sur les eaux proposées par diverses compagnies, pour servir à l’alimentation de la ville de Bordeaux (Commissaires, MM. Arago, Thénard, Girard, Dumas, Robiquet et Poncelet) : « En résumé, la commission pense : 1° Que toutes les eaux soumises à son examen sont assez pures pour être employées aux divers usages de l’économie domestique ; 2° Que l’eau de la Garonne filtrée mériterait la préférence en raison de sa plus grande pureté; 3° Que les eaux de sources toujours limpides offrent l’avantage d’éviter les chances d’une filtration qui peut présenter des difficultés et faire craindre des interruptions dans le service; 4°Que les eaux de sources proposées concurremment doivent être rangées sous le rapport de leur pureté, dans l’ordre suivant : 1° Artiguemale, 2° Vayres, 3° Mont-Joux ; 5° Que la petite quantité de matières étrangères contenues dans ces eaux, rend peu probable l’engorgement des tuyaux de conduite par des dépôts calcaires, à moins que dans un temps très long, surtout si l’on a recours aux précautions indiquées plus haut ; 6° Que de même il n’est guère à présumer que les tubercules ferrugineux puissent se développer dans une fonte douce, unie et imprégnée d’une huile siccative.»

24 février 1836 La préfecture au Jardin public ?
Le préfet se fait céder du terrain sur la façade du Jardin public pour y bâtir une préfecture. Il y a 10 ans qu’on avait projeté de la construire au beau milieu de ce local. Nos préfets visent toujours à s’en emparer pour avoir un beau jardin à leur disposition. Celui d’à présent se trouve logé trop à l’étroit, parce qu’il est sur le point de se marier. Notre conseil municipal a tort d’avoir fait la concession demandée. En faisant sa cour au préfet, il déplaît aux bordelais qui ont besoin du Jardin public, superbe promenade bien supérieure à celle des Quinconces et qui supplée aux allées de Tourny que l’ancien maire Bryas a fait la sottise de détruire en 1830. Nous doutons fort que le conseil général du département veuille approuver la fantaisie du préfet et l’impéritie du conseil municipal en votant 300 000 F que coûterait cette préfecture.

10 mars 1836 La rosière de la Brède
Un bel esprit de cette ville, lequel a nom Vidal, publie dans l’Indicateur un prétendu voyage qu’il dit avoir fait au château de la Brède, le jour du couronnement de la Rosière de cette commune. Après avoir décrit assez inexactement ce château, il avance que ce sont les seigneurs du lieu qui y ont fait, depuis plusieurs siècles, la fondation du prix de vertu qui s’y distribue tous les ans. Le fait est faux. Ce prix a été fondé en 1821 par M. Latapie, savant recommandable de Bordeaux, seulement il a demandé que la Rosée fut donnée par la femme de celui qui serait propriétaire du château de la Brède, honneur que Madame de Montesquieu n’a pas voulu accepter jusqu’à présent et qu’elle délègue à la femme du juge de paix du canton. Aucun des journalistes de Bordeaux n’a relevé le conte de M. Vidal, tant ils sont peu familiers avec l’histoire locale.

En fait, et d’après Bernadau lui-même, ce prix a été fondé en 1823 et décerné pour la première fois en 1824.

17 mars 1836 Démolition du fort du Hâ
Les travaux de reconstruction d’une nouvelle prison et d’un tribunal criminel commencent aujourd’hui. On va lui consacrer les 500 000 F que doivent produire les centimes additionnels basés sur la contribution foncière du département depuis deux ans. Nous sommes fâchés de la démolition du fort du Hâ que l’exécution de ce projet entraîne. Mais ce bâtiment dont la construction remonte à l’an 1454 avait fait son temps.

30 mars 1836 Mgr de Cheverus, cardinal, de retour à Bordeaux
L’archevêque de Cheverus, qui revient de Paris où il a été appelé pour recevoir la barrette de cardinal, est arrivé hier à Bordeaux et il a été reçu avec les honneurs prescrits par un décret où Bonaparte avait minuté une étiquette à suivre vis-à-vis les fonctionnaires de divers ordres de l’Etat. La garde nationale, la troupe de lignes et la gendarmerie du département étaient sous les armes, en avant, sur, et après le pont. La mairie a harangué le nouveau cardinal à la grille du pont, d’où il s’est rendu sur une estrade élevée sous la porte de Bourgogne. Là, le clergé en chasuble avec croix et bannières, l’attendait et l’a harangué, puis l’a conduit processionnellement à l’église métropolitaine en passant sur les fossés et dans les rues des Loix, de la Porte Basse et de Saint André. Le Te Deum a été ensuite chanté et il a été reconduit à son hôtel par la mairie, les gardes nationaux bordant la ligne sur son passage. La foule était plus grande qu’on ne s’y attendait pour cette cérémonie, car, quoique les républicains et les carlistes n’aiment pas le prélat qui a reconnu le nouveau gouvernement, ils ne peuvent s’empêcher d’admirer en lui les vertus modestes de l’homme juste tolérant et ami des pauvres.

Le cardinal de Cheverus restait lucide et humble : « Qu’importe, disait-il, d’être enveloppé après la mort, d’un suaire rouge, violet ou noir ? »
Après avoir passé quelques jours à Mayenne, son lieu de naissance, en mars 1836, il retourna à Bordeaux, où on lui fit une réception magnifique. Il mourra en juillet suivant.

31 mars 1836 Hôpital Saint-Jacques
Souscription d’un franc par an pendant cinq années et formation de 140 messes par an en faveur des souscripteurs pour l’acquisition de l’église Saint-Jacques, paroisse Saint-Éloi de Bordeaux ; tel est le titre d’un appel au bonnes âmes fait par le curé de Saint-Éloi, qui vient de publier à ce sujet un écrit de huit pages dans lequel il annonce une souscription d’un genre unique, dont la singularité nous a paru mériter mention honorable dans nos Tablettes. Il existe depuis longtemps dans l’église paroissiale de Saint-Éloi une confrérie dite de Notre-Dame des agonisants et des sept douleurs. M. Alary, curé de cette paroisse, voyant que cette confrérie qu’il avait mise en réputation lui donnait beaucoup de peine, et sans grand profit parce qu’elle n’avait qu’une petite chapelle de son église, a imaginé de donner à cet établissement un plus grand théâtre et par suite de se procurer un meilleur casuel. Il propose pour cet effet de se faire acheter, par les bonnes âmes, l’église de Saint-Jacques qui avoisine la sienne et d’y transférer sa confrérie de Notre-Dame des agonisants, dont il se réserve d’être le directeur propriétaire. Il ne demande aux amateurs que 20 sous par an pendant cinq ans, au moyen de quoi il promet de dire ou faire dire dans le dit Saint-Jacques une messe tous les mercredis et vendredis, pour eux et pour leurs familles. Il offre le même avantage à quiconque lui procurera 30 souscripteurs. Voilà une spéculation jusqu’à présent inconnue et que nous sommes étonnés de voir autoriser par l’archevêque qui ne passe pas pour être un cafard avide !
N. B. (rajouté ultérieurement par Bernadau): cette souscription étrange a procuré avant sa clôture en 1840 la somme de 38 000 F que le dit curé a compté aux héritiers Laclotte qui étaient propriétaires de l’ancienne église Saint Jacques.

L’hôpital-prieuré Saint-Jacques, aussi connu sous le nom d’ hôpital Saint-James se situait près de la porte Saint-Éloi. L’église fut vendue en 1773 aux deux architectes Jean et Étienne Laclotte. Elle est transformée en salle de spectacles, le théâtre Molière, et un immeuble de rapport est construit sur la rue. L’église est occupée par la congrégation des Pères de la Miséricorde de 1832 à leur expulsion, en 1880. Elle est alors rachetée par des commerçants.

3 avril 1836 Drame de mer à la Teste
On apprend qu’avant-hier il a été trouvé sur la côte de la Teste six corps morts d’autant de pêcheurs de cette commune et qu’aucune de six de leurs barques qu’on attendait depuis quelque temps n’est rentrée. Il est bien avéré que l’ouragan du 28 au 29 du mois dernier les a fait perdre, ainsi qu’une grande quantité de navires qui étaient sur l’eau. Aussitôt, nos journaux prennent l’initiative d’ouvrir une souscription en faveur des familles des naufragés. Ils sont au nombre de 78, dont 56 sont mariés. C’est la plus forte perte en masse qui se soit encore vue parmi les pêcheurs de la Teste. Il y aurait bien moins de ces accidents si l’on renonçait à faire la pêche en pleine mer avec des barques non pontées et qu’on leur donna un pont mécanique où les rameurs pussent au besoin fonctionner dans les circonstances, surtout lorsqu’il s’agit de franchir la barre de l’entrée du bassin d’Arcachon.

Les chaloupes des pêcheurs étaient non-pontées. C’est ce qui causa leur perte en cas de coup de vent. En effet, les filets droits et dormants leur servaient de lest et, quand ils devaient fuir devant la tempête en les abandonnant, leurs bateaux devenaient quasiment incontrôlables. Les vagues déferlantes les submergeaient en quelques secondes. Des centaines de marins y laissèrent la vie, 78 par exemple uniquement lors de la tempête des 27 et 28 mars 1836 connue sous le nom de « lou gran’ malur » (le grand malheur).

25 avril 1836 Madame Damoreau Cinty
Madame Damoreau Cinty, une des premières chanteuses de Paris, débute à Bordeaux dans l’opéra de Robert le Diable. C’est une belle voix et une bonne actrice, mais elle vend trop cher ses roulades. On lui donne 100 pistoles par représentation et 60 F par jour pour sa table. Lorsqu’elle joue, le prix des places est augmenté les deux tiers et la salle est pleine. Malgré les 40 000 F que cette dame gagne à l’opéra de Paris et ses congés qu’elle fait bien valoir dans les départements, cette chanteuse vit dans la gêne, attendu le faste extraordinaire dont elle est entourée, singeant un train de princesse.

Laure Cinti-Damoreau (1801-1863) débute au Théâtre-Italien le 8 janvier 1816 dans Una cosa rara de Martín y Soler. Elle passe au théâtre Louvois en 1820, se produit au King’s Theatre de Londres et rejoint l’Opéra de Paris en 1825, où elle restera dix ans. Elle y crée notamment les premiers rôles dans Guillaume Tell de Rossini et dans Robert le Diable de Meyerbeer.

6 mai 1836 L’acteur Lafont
Début de Lafont, célèbre acteur du théâtre de Vaudeville à Paris. On dit qu’il est natif de Bordeaux ; cela pourrait être, mais ce qui est positif, c’est qu’il n’a qu’un filet de voix qu’il fait bien valoir, étant d’ailleurs bon comédien. Il se contente de 500 F par représentation, par amitié pour ses compatriotes.

Pierre-Chéri Lafont est en effet né à Bordeaux le 15 mai 1797 (décédé en 1873). Délaissant sa profession de médecin adjoint de navire dans la marine, il se rend à Paris pour étudier le chant et la comédie et trouve un engagement au théâtre du Vaudeville. Sa bonne mine et son excellente voix lui valurent la faveur du public.

15 mai 1836 Désenvasement du port
On continue avec une grande activité le dévasement du port de Bordeaux en jetant au milieu de la rivière les vases qu’on enlève sur les quais jusqu’à mi-mer. Depuis quelques jours on s’aperçoit qu’elles sont reportées par le courant au pied des cuvées du pont et à côté du débarcadère de la place Royale. C’est le travail de Pénélope.

22 mai 1836 Montagnes russes à l’Elysée
Ouvertures des montagnes françaises à l’Élysée où l’on dégringole dans des chars d’une hauteur de 60 pieds. Au nom près, ce sont les montagnes russes qui eurent une certaine vogue il y a 15 ans. Elle ne durera guère actuellement et nous doutons fort que cette entreprise remonte les finances de son entrepreneur qui tient en même temps bastringue et cabaret.

30 mai 1836 Bernadau participe à un concours de l’Académie
Remise au secrétariat de l’académie des sciences de Bordeaux d’une Continuation de l’Histoire de cette ville, depuis 1675 jusqu’en 1835, pour lequel travail cette société avait proposé un prix en 1834. Le mémoire que nous envoyons au concours contient 259 pages in-folio. Nous sommes le seul concurrent pour le prix car, parmi les gens de lettres dont foisonnent les quatre ou cinq sociétés scientifiques de cette ville, il n’est aucun qui connaisse son histoire. Notre travail pourrait bien être mal compris et ses recherches traitées d’allégations gratuites. Nous avons pour commissaires chargés de l’examiner M. de Saint Cricq, médecin, M. Lacour, professeur de dessin et M. Chaigne, maître de pension. Les présidents et secrétaires de l’académie qui sont membres-nés de toutes les commissions sont MM. Lancelin, professeur d’hydrographie et Bourges, médecin. Nous connaîtrons dans trois mois le résultat de l’examen de nos agonothètes. Il leur est impossible de le faire en connaissance de cause, attendu qu’il leur faudrait pour cela se procurer tous les secours dont j’ai été entouré pour composer mon ouvrage. L’académie, en proposant un pareil sujet, n’en a connu ni la portée ni les difficultés pour juger les concurrents. Quiconque réfléchira un peu sur un pareil concours s’apercevra qu’une histoire contemporaine ne peut pas être la matière d’un prix académique et qu’une société, quelles que soient les lumières de ses membres, n’est point compétente pour le décerner parce qu’en adjugeant un pareil prix, elle se rend responsable, et des faits qui sont le sujet d’une histoire et du système adopté par l’auteur qui en développe les circonstances et les effets. Il faut aux juges du concours des connaissances de l’histoire locale, le courage de l’impartialité et une certaine habitude de l’art d’écrire, choses qui ne se rencontrent point dans les académiciens de Bordeaux. Comme les membres influents de cette société me sont hostiles, j’ai pris toutes mes précautions possibles pour garder l’incognito.

Dans le monde grec antique, un agonothète est un magistrat élu chargé d’organiser un ou plusieurs concours. Il doit garantir le bon déroulement des épreuves.
L’Histoire de Bordeaux, depuis l’année 1675 jusqu’en 1830, par P. Bernadau, sera en effet couronné par l’Académie de Bordeaux. Mais Bernadau a vu juste quant aux appréciations des juges de l’académie (voir 22 septembre 1836).

1er juin 1836 Bains de Saint-Nicolas
Ouverture de nouveaux bains publics, établi dans un local près de l’église de St-Nicolas où il y a une source d’eau très abondante que le propriétaire, M. Gassies, n’avait pu faire passer pour excellente et vendre comme telle à la ville pour les fontaines publiques et où il venait d’établir un lavoir pour les blanchisseuses. Ces bains se donnent à 15 sous par personne dans un établissement bien distribué. Les propriétaires de ceux des Quinconces ont aussitôt abaissé leurs prix au même taux. Cette concurrence inespérée pourrait bien nuire à tous les deux établissements.

26 juin 1836 Attentat contre le roi
Une dépêche télégraphique publiée ici à midi apprend que hier soir à sept heures le roi a été assassiné en sortant des Tuileries par un jeune homme qui lui a tiré presque à bout portant un coup de fusil-canne. Le roi n’a point été atteint ; il a continué sa route et s’est rendu à Neuilly où il allait dîner. L’assassin a été arrêté, on ne sait rien de plus de cet événement qui n’a pas troublé la tranquillité publique de Paris où le roi a une réputation populaire.

27 juin 1836 Fraisse, complice de Louis Alibaud
Quelques heures après l’arrivée de la dépêche télégraphique concernant l’assassinat du roi, il en est arrivé une nouvelle pour ordonner l’arrestation d’un individu qu’on croit impliqué dans cette affaire. Il a été trouvé dans une calèche, courant après la diligence de Bayonne qu’il voulait prendre. Cet individu était depuis la veille à Bordeaux et se nomme Fraisse. On l’a fait partir sur le champ pour Paris sous bonne escorte.

Fraisse était un comparse présumé de l’auteur de l’attentat, Louis Alibaud. Le 25 juin 1836, en fin d’après-midi, Louis-Philippe, la reine Marie-Amélie et Madame Adélaïde quittent le palais des Tuileries pour se rendre au château de Neuilly. Ils ont pris place dans une voiture blindée appelée « la Saverne », qui servait à Napoléon Ier et qui a été remise en service depuis l’attentat de Fieschi. Comme à son habitude, mais contrairement à l’étiquette, le roi a laissé les deux places dans le sens de la marche à sa femme et à sa sœur et s’est installé à contresens sur la banquette qui leur fait face.
Lorsque l’équipage passe sous les guichets du Louvre, du côté du pont du Carrousel, la garde rend les honneurs et Louis-Philippe sort la tête à la fenêtre pour la saluer. Un coup de feu est tiré, très près de la tête du roi et remplit la voiture de fumée. La balle va se loger dans le plafond. Louis-Philippe, parfaitement maître de lui, ordonne au cocher de continuer et, arrivé à Neuilly, il passe en revue, impassible, le détachement de la Garde nationale chargé de sa protection. La nouvelle de l’attentat s’étant déjà répandue, il en reçoit de vives acclamations.
L’auteur du coup de feu, Louis Alibaud, a été aussitôt arrêté, remis au corps-de-garde par M. Devisme, sergent de la deuxième légion et armurier. C’est un anarchiste de vingt-six ans révolté contre la répression qui a suivi les journées de juin 1832. Il a tenté de tuer le roi à l’aide d’une canne-fusil dont M. Devisme est l’inventeur. Traduit devant la Chambre des pairs, il est condamné à mort et guillotiné le 11 juillet.
Quant à Léonce Fraisse, qui était l’ami d’Alibaud, on le suspecta d’avoir fourni le fusil-canne, mais, faute de preuves, il fut relaxé et on n’entendit plus jamais parler de lui.

19 juillet 1836 Mort de Mgr de Cheverus
L’archevêque est mort ce matin à six heures des suites d’une pleurésie qu’il avait gagnée dans une tournée faite il y a une quinzaine de jours dans les campagnes des environs de Sainte-Foy pendant les grandes chaleurs. Sa maladie a été mal connue, attendu qu’il avait quatre médecins après lui. Le grand zèle de ces docteurs lui a été funeste. Il était né au Mans en 1768, et avait commencé sa carrière ecclésiastique par être millionnaires dans les Etats-Unis où il avait émigré. Le pape créa pour lui l’évêché in partibus de Boston. Charles X le fit évêque de Montauban, puis archevêque de Bordeaux et pair de France. Son caractère doux et probe l’a fait convenir à tous les partis, parce qu’il n’était d’aucun. Il emporte les regrets de tous les gens de bien.

Le 7 juillet, à la suite des grandes fatigues de ses obligations à Sainte-Foix, le cardinal de Cheverus « éprouva une perturbation d’idées et une absence de mémoire qui effrayèrent tous ses amis et lui firent juger à lui-même que sa fin était proche. Les médecins prescrivirent des remèdes; mais, estimant sa mort certaine et toutes ces prescriptions inutiles, il ne songea qu’à se préparer à son dernier passage, ajouta un codicille à son testament, se confessa encore le 13; et le lendemain, à cinq heures du matin, il fut frappé, comme d’un coup de foudre, d’une attaque d’apoplexie et de paralysie, qui, dès le moment même, lui ôta toute connaissance et tout sentiment, au moins d’après l’avis des médecins. On s’empressa aussitôt de lui administrer l’extrême- onction. » (André-Jean-Marie Hamon, Vie du cardinal de Cheverus, archevêque de Bordeaux, 1858).
Bernadau est, comme à son habitude, critique et sévère envers ces médecins, bien désarmés devant une pathologie si grave. Parmi ceux-ci, le docteur Gintrac dirigea tous les traitements, et le docteur Mabit passa plusieurs nuits auprès du cardinal, et reçut son dernier soupir.

26 juillet 1836 Obsèques de Mgr de Cheverus
Les obsèques de l’archevêque ont eu lieu solennellement ce matin. Le corps, après avoir resté exposé dans une salle de l’archevêché jusqu’à avant-hier soir, fut porté dans la nuit dans une chapelle de la cathédrale où les prières des morts et la messe se continuèrent et où le concours des fidèles fut toujours considérable, car il emporte les regrets des gens de bien de tous les cultes dont il s’était fait estimer par son caractère bienfaisant, officieux et pacifique. Cependant, quelques hommes de parti ont cherché à tourmenter ses derniers jours en lui adressant des lettres anonymes et lui reprochant d’avoir compromis son salut en renonçant le souverain qui l’avait appelé en France, et recevant la dignité de cardinal par l’intermédiaire du roi que les Français ont substitué à celui qui les avait mal gouvernés en déchirant, le 25 juillet 1830, la charte qu’il avait précédemment juré d’observer. Nous tenons de bonne source qu’il lui a été écrites cinq lettres anonymes infâmes depuis qu’il a été élevé au cardinalat et que ces lettres, qui paraissent émaner du parti carliste, le menaçaient d’une mort violente s’il n’abdiquait pas la prélature pour se retirer dans une solitude, afin de faire pénitence de ce qu’on appelle ses péchés de prévarications, de félonie et d’hérésie. Les libellistes anonymes déployaient dans leurs écrits beaucoup d’adresse, de savoir et de virulence, en justifiant leurs atrocités par des passages des Saints-Pères et de la Bible, car l’antiquité ecclésiastique fournit à volonté des armes à tous les fanatiques de diverses espèces. Le prélat, homme de bien et fort de sa conscience, a méprisé ces atrocités dont on dit qu’il connaissait personnellement les auteurs ; ce n’est qu’à sa mort que ces lettres infamantes étaient connues. À cette époque même, ses ennemis se sont donnés des mouvements pour empêcher qu’il ne fut inhumé dans la cathédrale à côté du dernier archevêque Daviau, fanatique comme eux, prétextant que dans ces derniers temps Mgr de Cheverus avait manifesté l’intention d’être enterré sans pompe dans le cimetière commun. Ce coup de parti était adroit, mais il a été déjoué par les autorités de la ville qui ont su apprécier les vertus du prélat et qui ont consulté le gouvernement pour savoir quels honneurs il convenait de rendre au défunt. Le roi a ordonné de l’inhumer avec toute la pompe possible et à lever la prohibition de la loi qui défend les inhumations dans les églises, et en autorisant l’inhumation de l’archevêque dans la cathédrale, à côté de son prédécesseur.
Au grand déplaisir des fanatiques royalistes et républicains, les obsèques de M. de Cheverus ont été faites avec plus de pompe et de dignité que pour M. Daviau. Le cortège était formé de la garde nationale et de la troupe de la garnison, en tenue de deuil, des élèves des écoles primaires et du collège royal, les religieuses non cloîtrées, des pensionnaires des deux séminaires, du clergé de la ville, des curés du diocèse qui était en grand nombre et du chapitre métropolitain. L’évêque de Périgueux officiait et était assisté de l’évêque d’Angoulême, aussi l’un des suffragants de la métropole. Le corps était porté par des patriciens des paroisses, concurremment avec des ecclésiastiques. Les glands du corbillard étaient tenus par le premier président de la cour royale, le général commandant du département, le président du tribunal de première instance et le maire. La mairie, l’état-major de la garde nationale et de la garnison, les consuls de toutes les nations, les administrations de la marine et des douanes suivaient le corps. On a été surpris de ne pas voir dans le cortège les membres de la cour royale, du tribunal de première instance et celui du commerce. Au reste, le plus grand ordre régnait dans cette triste cérémonie et la populace de Bordeaux, si bruyantes et si ricaneuse dans ces réunions, a vu passer dans le plus grand silence le cortège qui a parcouru avec recueillement la route que suit ordinairement la procession du Corpus Christi.
Le défilé a duré pendant trois quarts d’heure et la marche entière du cortège ne s’est achevée que après 2 h 30 d’intervalle depuis la sortie de la cathédrale jusqu’à sa rentrée. Les canons de la ville, de la garde nationale et de la garnison ont tiré pendant 24 heures et les navires de la rade avaient leurs vergues en croix et leur pavillon en berne. Il n’y a point eu d’oraison funèbre prononcée à l’église mais l’évêque de Périgueux doit, dit-on, en faire une pour le 15 août. En attendant l’éloge du défunt est l’objet des conversations du public. Le journal carliste, dit la Guienne, s’est même aventuré à en dire du bien.

André-Jean-Marie Hamon poursuit, en 1858 : « Le corps demeura sept jours dans la chapelle ardente où il était exposé, et pendant tout ce temps grand nombre de fidèles y vinrent pleurer et prier ; des messes s’y célébrèrent depuis le matin jusqu’à midi, et l’office des morts y fut récité depuis midi jusqu’au soir par le clergé des diverses paroisses qui venaient processionnellement, chacune à l’heure indiquée, rendre à leur pasteur commun ce dernier devoir. Le 26 juillet, jour des obsèques, on déploya la plus grande magnificence pour honorer les restes de l’illustre défunt et pour répondre à la tendre vénération que commandaient ses vertus et sa dignité. La cathédrale était richement tendue, et au milieu de la nef s’élevait un superbe catafalque, décoré des armes du prélat et de tous ses emblèmes et insignes, soit comme cardinal, soit comme archevêque. Le cortège se composait de toutes les corporations religieuses et communautés de la ville, de toutes les autorités militaires, judiciaires et civiles, de la plus grande partie du clergé réuni des divers points du diocèse, enfin, des évêques de Périgueux et la Rochelle, venus pour rendre les derniers honneurs à leur métropolitain … Le convoi parcourut les principaux quartiers de la ville, au milieu des troupes de ligne et de la garde nationale, qui rivalisaient de zèle pour procurer l’honneur et la décence de la cérémonie; et partout sur le passage la foule paisible, silencieuse, témoignait, par sa morne attitude, ses regrets, son respect et son amour. Il y eut un moment surtout où d’indicibles sentiments saisirent toutes les âmes ; ce fut lorsque le convoi arriva à ce même chemin par lequel, quatre mois auparavant, M. de Cheverus, faisant son entrée solennelle à Bordeaux, revêtu de la pourpre romaine, avait été conduit en triomphe au milieu de mille cris d’allégresse. Le rapprochement de tant de joie avec tant de douleur, de tant de gloire avec un cercueil, présentait un contraste déchirant, et tous les cœurs étaient navrés; les angoisses du présent s’accroissaient de tous les souvenirs de la félicité passée. De retour à la cathédrale, après les prières et les cérémonies accoutumées pour les défunts, on déposa les restes vénérés dans le caveau principal de l’église ».

29 juillet 1836 Retour sur la fusillade du 20 thermidor an VII, Barthez
La fête civile d’aujourd’hui consistait en comédie à moitié prix au Grand théâtre de une à cinq heures de l’après-midi, en deux mâts de cocagne ayant des pièces d’habillement au lieu de morceaux de viande pour prix, en danses publiques sur la place des Quinconces où étaient établis deux orchestres, en revue de la garde nationale et des troupes de la garnison, passée par les autorités civiles dans le jardin public et un feu d’artifice tiré à la nuit sur la place des Quinconces. Ces divertissements officiels ont eu lieu fort tranquillement quoiqu’avec de grande foule, dans laquelle on n’a pas remarqué beaucoup d’élan de joie populaire. Seulement la pluie, survenue à l’entrée de la nuit, a dérangé les danses et nuit à l’ensemble du jeu des pièces du feu d’artifice, dont on a avancé d’une heure le tirage pour que ce spectacle ne fut pas inondé. Une seule chose a été remarquée à la revue : M. Barthez, conseiller de préfecture et préfet par intérim, a prononcé un discours sur l’esprit de modération qui doit animer les citoyens, maintenant que la révolution est terminée afin de jouir pleinement de ses bienfaits. L’exhortation à la modération et à l’amour de la monarchie a paru un peu déplacée dans la bouche de ce magistrat très connu pour ses opinions démocratiques. Pour prouver ce contraste, il est dit, dans son allocution, qu’il avait été autrefois chaud partisan des idées ultra-libérales, mais que l’âge et la réflexion l’avaient fait revenir aux vrais principes constitutionnels, après avoir reconnu ses erreurs politiques. Cette rétractation officielle a singulièrement surpris son monde. Il faut savoir à cette occasion que M. Barthez était commissaire du directoire exécutif près le bureau central de Bordeaux lorsque les membres de cette administration firent tirer sur le peuple le 7 août 1799 (ce qu’on appelle la fusillade du 20 thermidor, an VII), et que lui et ses collègues dudit bureau central (note de Bernadau : C’étaient MM. Soulignac fils, Balguerie et Durant, jacobins forcenés qu’aucun gouvernement subséquent n’a voulu employer, sauf M. Barthez) se signalèrent, in illo tempore, par l’exécution la moins ménagée des mesures révolutionnaires contre leurs concitoyens et qu’ils vexèrent de la manière la plus arbitraire pendant six mois qu’ils furent chargés de la police de cette ville. On sent que M. Barthez, étant l’agent du pouvoir exécutif dans cette administration, a dû y provoquer les mesures acerbes qu’elle employait pour faire valoir son zèle auprès des Jacobins. Il s’excuserait vainement sur sa prétendue jeunesse : il avait alors 40 ans bien sonnés et un républicain d’un pareil âge a des principes bien arrêtés pour la vie. Il chante vainement la palinodie : on ne croit point en sa conversion et l’on se moque d’une rétractation officielle. Il eut sagement fait de se taire et de ne point réveiller le chat qui dormait.

Cette affaire est détaillée aux dates des 19 et 20 Thermidor 1799.

31 juillet 1836 L’abbé Sabatier
Un prospectus distribué depuis quelques jours annonce comme devant paraître aujourd’hui un nouvel ouvrage ayant pour titre : Dominicale bordelaise, journal des connaissances, des faits, des monuments et des hommes dans leur double rapport avec la religion et l’histoire de Bordeaux. C’est un abbé Sabatier (note de Bernadau : ce prêtre a servi d’aumônier à la duchesse de Berri lorsque le gouvernement l’a fait déporter de la citadelle de Blaye en Sicile en juin 1833. Ainsi, l’on peut conjecturer dans quel esprit sera rédigé la Dominicale bordelaise) qui entreprend ce journal d’un genre encore inusité dans cette ville, mais qui existe sous pareil titre à Paris. Il en doit paraître une feuille in-8 chaque dimanche. Nous en rendrons compte dès que nous serons parvenus à nous en procurer un cahier. Nous ne croyons pas au succès de cette gazette ecclésiastique.

Germain Sabatier (1803-1875) fut professeur d’éloquence sacrée, puis doyen de la Faculté de théologie de Bordeaux. Il est l’auteur, entre autres ouvrages, de :
Premier rapport sur la vie de la vénérable Mme de Lestonnac, première religieuse et fondatrice de Notre-Dame, par l’abbé Sabatier, adressé à M. l’abbé Trinchant,… [22 mai 1835.] Bordeaux, Imprimerie de Simard, 1835. 1 vol.
Un décret de la Sacrée congrégation des rites, rendu dans le procès de béatification de la vénérable Jeanne de Lestonnac. Incident entre le journal « L’Univers » et M. l’abbé Sabatier,… [Signé : Abbé G. Sabatier.]. Bordeaux, Imprimerie de J. Dupuy, 1858. 1 vol.
Étude sur saint François de Sales, par M. l’abbé Sabatier, doyen… à la Faculté de théologie de Bordeaux. Lu à la séance de rentrée solennelle des Facultés, le 17 novembre 1862. Bordeaux, Imprimerie de G. Gounouilhou, 1863. 1 vol.
Il fut le « héros » d’un fait divers bordelais dont Bernadau se régalera, en 1840.

10 août 1836 Itinéraire des bateaux à vapeur
Les journaux ainsi que le public accueillent favorablement un petit pamphlet que je viens de faire pour le compte d’un imprimeur et qui a pour titre : Itinéraire des bateaux à vapeur de Bordeaux à Marmande. Ce sont des notices historiques et pittoresques sur les communes se trouvant sur les bords de la Garonne devant lesquelles passent ces bateaux. Je n’ai pu donner l’extension que je désirais à chaque article, attendu que ce livret était limité à 48 pages in-12. Ce qu’il y a de plus remarquable est une inscription pour le portrait de Montesquieu. J’ai fourni au même imprimeur des notices pour l’itinéraire de Bordeaux à Royan qu’il n’a pu encore mettre sous presse. Il a fait graver la carte du cours de la Garonne pour chacun de ces livrets dont l’idée lui appartient et que j’ai un peu amélioré, car, au fond, il ne savait guère quelles était les choses dont ils pouvaient être remplis. Mes notices sont assez variées et étendues, quoique j’eusse à parcourir une bordure de pays bien uniforme et qu’il fallut parler séparément d’une cinquantaine de communes sur lesquelles toute plaisanterie ou critique personnelle ou locale m’étaient interdites, afin de ne choquer aucun esprit de localités ou de parti. Il existe beaucoup de relations de voyages amusants, mais aucune description d’une ligne de 40 lieux n’a encore été publiée en France. Celle-ci pourra en faire naître l’idée.
« On le peut, je l’essaie : un plus savant l’achève », La Fontaine.

Ces ouvrages apparaissent en effet dans les listes des ouvrages publiés par Bernadau : Itinéraire des bateaux à vapeur : 1° de Bordeaux à Marmande ; 2° de Bordeaux à Royan. Bordeaux, 1836, Suwerinck (carte du fleuve et des lieux riverains).

26 août 1836 Aéronautes bordelais
On a tenté hier une expérience aérostatique dont un nommé Justin devait faire son profit en s’élevant dans une nacelle au moyen d’un ballon de 20 pieds de diamètre qui était chargé avec des gaz vitriolés. L’aéronaute, par ignorance ou pour gagner davantage, n’ayant pas rempli suffisamment ledit ballon, il n’a pu s’élever de dessus de son estrade et l’expérience a manqué. Ceux qui avait payé 40 sous pour entrer dans le jardin de Vincennes se sont fâchés pour leur argent et, après en avoir exigé le remboursement avec violence, ont brisé les vitres et les chaises du local, sans qu’on ait pu mettre un frein à leur colère. Il n’y avait aucun garde à Vincennes, parce que ce jardin de plaisance est situé dans la commune de Caudéran. Le maire, qui est à demi paysan, n’avait pas pris les moindres précautions pour s’assurer des moyens de savoir si l’expérience était organisée de manière à réussir. Cependant, il devait d’autant plus se précautionner contre l’incapacité de l’aéronaute, que c’était pour la première fois que celui-ci s’essayait et qu’il n’est d’ailleurs qu’un pauvre fabricant de carton dont la profession ne suppose aucune espèce de connaissances en physique. Voilà le huitième charlatan balloniste qui a dupé le public bordelais, savoir : le cafetier Belleville en 1763 ; le Dr Grassi et son associé le parfumeur Perier en 1784 ; l’apothicaire Cazalet trois mois après ; le cabaretier Dauphin en 1801 ; le saltimbanque Beaujolais en 1805 ; le peintre Husson qui devait être accompagné par une demoiselle Jupond de la Mothe (?) en août 1829 ; l’escamoteur Voisin deux mois après ; le pauvre Justin du dit jour. Ceux qui lui ont fourni le taffetas pour son ballon, de l’acide vitriolé pour le remplir, l’appareil pour élaborer le gaz, des chaises pour asseoir les spectateurs payants et le local où ils étaient réunis et qu’ils ont dégradé, devraient avoir recours contre le maire de Caudéran qui a autorisé l’expérience manquée. Nous avons remarqué que, à mesure que le ballon se remplissait, l’auteur paraissait se troubler et pâlissait bien visiblement, soit de crainte de ne pas partir, soit dans l’appréhension plus terrible de se casser le cou en dégringolant pour son coup d’essai.

4 septembre 1836 La Cachuta de Fanny Elssler
Débats violent entre les journaux de Bordeaux concernant la Cachuta que danse ici la demoiselle Fanny Elssler. C’est une sorte de boléro espagnol très voluptueux dans ses poses que les dilettantes trouvent divins et que les gens sensés condamnent et fuient. Il fallait que le théâtre devint aussi immoral qu’il est depuis peu, pour qu’on osa y produire cette lubrique pantomime.

L’autrichienne Fanny Elssler fut engagée à Paris en 1834 et s’imposa comme une grande danseuse grâce à son interprétation accompagnée de castagnettes de la cachuta dans le Diable Boiteux en 1836 où elle devient l’incarnation fougueuse même de cette danse comme Marie Taglioni était l’éthérée sylphide. La cachuta marque aussi l’entrée dans les chorégraphies de danses plus exotiques. Considérée comme l’une des plus grandes interprètes du ballet romantique, Fanny Elssler a subjugué ses contemporains par sa sensualité et sa capacité à rendre les situations les plus dramatiques. Elle fut un temps la maîtresse du duc de Reichstadt, liaison qu’Edmond Rostand a rappelée dans sa pièce L’Aiglon.

22 septembre 1836 L’histoire de Bordeaux primée par l’Académie
Séance publique de l’académie des sciences et arts de Bordeaux. Elle est ouverte par un discours obligé du président, qui parle de l’utilité des sociétés savantes. Le secrétaire essaie de prouver combien celle où il tient la plume s’est distinguée par les travaux dont elle s’est occupée dans l’année et énumère complaisamment les mémoires que ses confrères ont lus dans les assemblées particulières, mais dont le public n’a pas cependant été gratifié. Vient ensuite la lecture du programme de l’académie. Il apprend qu’elle n’a reçu aucun mémoire sur les sujets suivants, pour lesquels elle avait ouvert un concours : 1 les puits artésiens faits dans le département ; 2 le mode le plus avantageux pour construire des paratonnerres ; 3 la forme du gouvernement usité en Guienne pendant que cette province fut soumise aux Anglais et l’influence de ce gouvernement sur la prospérité du pays ; 4 l’influence du romantisme sur les lettres, celles de la métaphysique allemande sur la philosophie et celle du Saint-Simonisme sur les principes sociaux. Le programme continue ensuite avec l’énumération de certaines questions anciennes qui sont remises au concours et de quelques nouvelles que la société propose. Elle apprend ensuite que, sur 18 pièces de poésie qui lui ont été envoyées, deux seulement ont mérité de partager le prix. Ces pièces couronnées sont une ballade intitulée : La Peur par M. Tarry de Paris et une épître à M. de Lamartine par Monsieur l’abbé Brunet de Layrac près Agen. On a régalé le public de la lecture de ces deux morceaux de poésie, faute de mieux.
Le public apprend ensuite avec étonnement qu’un seul bordelais a concouru sur le sujet qu’elle avait proposé depuis deux ans pour continuer l’histoire de Bordeaux, depuis l’époque où les derniers historiens de cette ville se sont arrêtés (1675) jusqu’en 1834 et que le mémoire que j’ai envoyé sur ce sujet, quoique exact, précis, clair et impartial dans les recherches qu’il contient, manque de développement et d’une appréciation philosophique des événements retracés et qu’il ne remplit pas entièrement l’attente de l’académie ; mais elle lui reconnaît un mérite incontestable sous plusieurs rapports et me décerne la moitié du prix proposé, c’est-à-dire une médaille d’or de la valeur de 300 F. L’académie retire en même temps le sujet du concours, sans doute parce qu’elle sent combien il est difficile de juger, au gré de toutes les passions du moment, une histoire contemporaine. Si cette société ne sentait pas actuellement la difficulté pour elle d’apprécier convenablement un travail aussi épineux et surtout si elle tenait à voir compléter l’histoire de Bordeaux, comme elle l’a dit quand elle en a fait le sujet d’un concours, pourquoi ne continue telle pas à le tenir ouvert ? Son jugement irréfléchi sera jugé par le public auquel je me propose de donner incessamment mon ouvrage.

Il est intéressant d’avoir connaissance de l’appréciation de l’Académie, que l’on trouve dans le Compte-rendu de la séance publique du 22 septembre 1836 : « L ‘Académie n ‘a reçu qu’un seul mémoire sur le sujet suivant : Ecrire l’histoire de Bordeaux depuis l’année 1675, jusqu’à 1834 ; il porte pour titre : Histoire de Bordeaux depuis l’année 1675, jusqu’à 1835, contenant la continuation et le complément des histoires de cette ville qui ont été publiées par M. de Lacolonie et par Dom Devienne … Cet ouvrage composé de 259 pages in-folio est un travail de longue haleine, dans lequel l’auteur remonte à l’origine de la sédition de 1675, pour décrire successivement les événements qui ont eu lieu jusqu’à la fin de 1835. Simple annaliste, il n’a point suivi la méthode critique et philosophique de l ‘école moderne ; il ne s’est point occupé de rechercher les causes des événements qu’il retrace ; il s’est borné à les raconter avec exactitude, ordre et précision, et surtout avec clarté et impartialité. Ce résumé historique manque de développement et d’une appréciation philosophique des événements retracés. Son style pourrait être plus pur et plus élégant. Ce travail ne remplit donc pas entièrement l’attente de l’Académie ; mais elle lui reconnaît un mérite incontestable sous plusieurs rapports ; en conséquence elle décerne à son auteur M. Bernadau, ancien avocat, demeurant à Bordeaux, une médaille d’or de 300 fr. Elle retire le sujet du concours ».

30 septembre 1836 Itinéraire des bateaux à vapeur (voir 10 août 1836)
Publication de l’itinéraire des bateaux à vapeur de Bordeaux à Royan, faisant suite à celui de Marmande que j’ai donné dans le mois passé. L’accueil bienveillant que le public a fait à ce dernier opuscule a déterminé l’impression de celui du présent qui contient 12 pages de plus que l’autre et est également assorti d’une carte représentant le cours du bas de la rivière et les communes riveraines. Ce dernier travail est mieux soigné que celui qui l’avait précédé et qui est également de ma façon.

22 octobre 1836 Cirque olympique rue Judaïque
Les écuyers Rabba et Vidal débutent dans le cirque olympique qu’une société de capitalistes vient de faire construire dans l’hôtel Castelnau d’Auros, rue Judaïque Saint-Seurin. Cet établissement, destiné aux exercices d’équitation plus particulièrement, pourra cependant servir à d’autres spectacles extraordinaires et même à des bals. Il est fait en rotonde et à quatre rangs de loges. M. Dupont en est le directeur, ce qui est une fonction un peu singulière pour le fils d’un médecin considéré. Nous ne pensons pas que ce spectacle soit productif pour les actionnaires, car les écuyers ambulants sont rares et l’on pourrait bien se lasser des saltimbanques de cette espèce, comme on s’est lassé de bien d’autres divertissements.

Dans son Viographe bordelais, Bernadau apporte les précisions suivantes : « L’hôtel Castelnau-d’Auros, bâti en 1780 dans la rue Judaïque, est actuellement occupé par un cirque, où des troupes d’écuyers ambulants viennent faire leurs exercices. Ce spectacle a été ouvert le 22 octobre 1836. Il était auparavant sur le prolongement de la même rue, dans un local connu sous le nom de Manége-Ségalier . Ces deux établissements ont également porté le surnom d’olympique, quoique les spectacles qu’on y représente n’approchent pas de la solennité des jeux que les Grecs célébraient tous les quatre ans auprès de la ville d’Olympie, et qui déterminaient les époques périodiques de leur chronologie.

14 novembre 1836 Encore un nouveau journal : L’Anonciateur
Il a paru hier le premier numéro d’un journal unique en son espèce, intitulé : L’Annonciateur. Il ne contient que des annonces et avis divers et se distribue gratis. Les rédacteurs paraissent espérer de couvrir leurs frais par les annonces diverses qu’on n’y insère promptement, à raison de 10 sous la ligne d’impression. Il faut que la journaumancie soit bien productive, car il vient de s’établir une Revue de Bordeaux, petit recueil mensuel de quatre feuilles d’impression qui vient sur les brisées de la Gironde, dont la fin paraît prochaine. La susdite revue est faite à l’imitation de celles de Montpellier, de Toulouse, de Lyon et du Midi avec lesquelles elle est associée par délibération du congrès scientifique méridional qui s’est tenu les vacances dernières à Toulouse et dans laquelle les députés des savants du pays ont arrêté diverses mesures pour la propagation des lumières. La fabrication de ces cinq revues est une des plus profondes conceptions du susdit congrès.

21 novembre 1836 Les « Citadines »
On a commencé aujourd’hui à voir rouler en ville une sorte de voiture publique appelée Citadines. Elles sont à quatre places, traînées par un seul cheval et conduite par un cocher à livrée. On paye 35 sous par course, celles des fiacres sont à 40 sous. Il y a déjà sur la place 15 de ses voitures : leur nombre doit être porté à 60. C’est une entreprise nouvelle à la tête de laquelle M. Johnston, riche négociant de cette ville, y place ses fonds dans cette spéculation passablement singulière, le commerce ne lui paraissant pas offrir des profits aussi avantageux.

1er décembre 1836 Les Citadines et la concurrence
Comme il est d’usage, dans ce siècle d’égoïsme, que personne ne tolère ses rivaux, les cochers de fiacres et de cabriolets viennent de baisser leurs prix en dessous de ceux des nouvelles voitures dites Citadines ou Coupés bordelais. Les premiers ont réduit le taux des courses ordinaires à 30 sous et les seconds à 20 sous. Ils ont en même temps insérer dans les journaux une virulente diatribe contre leurs concurrents, tout en parlant de la liberté de l’industrie.

11 décembre 1836 Prosper Mérimée à Bordeaux
Un certain M. Mérimet (sic), que le ministre de l’intérieur avait envoyé à Bordeaux pour en visiter les dépôts littéraires, publie un compte-rendu erroné sur les archives du département et sur la bibliothèque publique de cette ville. Il prétend que ce dernier dépôt est riche en manuscrits, mais, s’il les avait un peu examinés, il aurait vu que ce ne sont que des paperasses théologiques trouvées dans les couvents et qui ne sont d’aucun intérêt, même sous le rapport calligraphique. Quant aux archives départementales, il a reconnu avec raison que celles des tribunaux sont dans le plus grand désordre et que celles des administrations anciennes et nouvelles sont dépourvues de bons répertoires, ce qui n’est que trop vrai. Voilà comment les commis-voyageurs du gouvernement lui volent son argent et trompe le public à qui il est pris.

C’est en 1831 que Prosper Mérimée entre dans les bureaux ministériels. En 1834, il devient inspecteur général des monuments historiques. Il effectue alors de nombreux voyages d’inspection à travers la France. Curieux et consciencieux, il se rend compte que « les réparateurs sont peut-être aussi dangereux que les destructeurs ».

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