Année 1838

28 février 1838 Fontaines de Bordeaux
Depuis trois ans le conseil municipal avait l’air de s’occuper des eaux potables à procurer aux habitants de Bordeaux en ajoutant à l’alimentation de 21 fontaines, tant bonnes que mauvaises, que possède actuellement cette ville trois fontaines monumentale, quatre gerbes d’eau, six abreuvoirs publiques et 17 bornes-fontaines. Les physiciens, les hydrolistes, les architectes, voire même l’institut national avaient été consultés officiellement à ce sujet. Après ce grand fracas de zèle et de doctrine, ce même conseil vient de délibérer qu’aucun des projets proposés ou arrêtés ne serait ramené à exécution et qu’une somme de 15 000 F serait mise à la disposition du maire pour éprouver les projets nouveaux qui seraient présentés sur l’alimentation suffisante d’eau potable dans cette ville, et que l’exécution du meilleur de ces projets serait mise à l’adjudication en temps et lieu. Voilà ce qu’on peut dire sur une opération par où elle aurait dû être commencée.

28 février 1838 L’arrière petite-nièce Ernestine
Ernestine Eymas, mon arrière-petite-nièce est née le 14 de ce mois. En qualité de son parrain, de celui de sa mère, et de son grand-père, je la dote d’une vieillesse aussi longue, saine et douce que celle dont je jouis. Les bonnes fées du bon vieux temps ne pouvaient pas mieux faire pour les nouveau-nés qu’elles protégeaient.

Cette enfant est la fille de Célina, « mariée à un pharmacien de Langon », elle-même fille de Bernard Lafaurie, le fils de la soeur de Bernadau, Jeanne mariée avec Jean Lafaurie.

7 mars 1838 Histoire de Bordeaux et les carlistes
Aujourd’hui paraît la cinquième et dernière livraison de mon Histoire de Bordeaux. J’en attends une critique virulente dans le journal de cette ville intitulée la Guienne, parce que je n’ai pas écrit dans le sens du parti légitimiste qui publie ce journal. Je lui ai fait d’avance une réponse à la fin de mon livre parce que j’étais sûr que ce parti l’attaquerait et qu’il m’honore de sa haine.

7 mars 1838 Le chemin de fer Bordeaux La Teste et la compagnie Vergès
Une ordonnance royale du 25 du mois dernier approuve les statuts de la compagnie Vergès qui a entrepris de faire un chemin de fer de Bordeaux à La Teste. Cette entreprise a été autorisée par une loi de l’an passé. Nous doutons fort qu’elle soit fructueuse pour ceux qui l’annoncent, La Teste étant un point du bout du monde qui n’est fréquenté que par les vendeurs du poisson qu’on pêche en cet endroit.

La Compagnie du chemin de fer de Bordeaux à La Teste est une société anonyme créée en 1838 par Marie Fortuné de Vergès et des capitalistes bordelais pour construire et exploiter une voie ferrée, longue de 52 kilomètres, reliant Bordeaux à La Teste de Buch, dans le but de créer des conditions favorables au développement du potentiel des ressources existantes dans les landes et sur les pourtours du bassin d’Arcachon.
Bernadau avait vu juste : La ligne fut ouverte en 1841, mais le manque de moyens financiers de la compagnie, des erreurs techniques et stratégiques dans le choix des matériaux et du tracé, cumulés avec les difficultés créées par la Révolution française de 1848, vont mettre en grande difficulté l’entreprise qui est mise sous séquestre par l’État le 30 octobre 1848. Pour ne pas tout perdre, la société passe un accord avec la Compagnie du Midi des frères Péreire, bénéficiant d’appuis financiers d’importance nationale.

19 février 1838 David Johnston, maire de Bordeaux
Par ordonnance royale de ce jour, a été nommé maire de Bordeaux M. David Johnston, riche négociant de cette ville et l’un des adjoints de l’élection dernière. Sa nomination est généralement bien vue, parce qu’on lui donne des connaissances, de bonnes intentions et beaucoup d’activité.

25 mai 1838 L’Ermite de Floirac remis au goût du jour par les Gergerès
On annonce dans le journal de la Guienne la réimpression, en un cahier de 160 pages, d’une critique qui y a été insérée en articles séparés sur mon Histoire de Bordeaux. Ce pamphlet, qui est signé de l’Ermite de Floirac, est de MM. Gergerès père et fils, avocats de cette ville, qui y sont connus comme les tenants actifs du parti carliste. Ils ont tout exprès pris la plume pour venger ce parti de ce que j’en ai dit sur les années 1814, 1815 et 1830. Je m’attendais à cette critique, lorsque j’ai commencé mon ouvrage, parce qu’alors qu’on écrit l’histoire contemporaine, et surtout lorsqu’une faction y est peu ménagée, il est ordinaire que ceux qui en font partie se soulèvent de toute leur haine pour accuser la véracité de l’historien. Les voleurs, comme annoncé, détestent les réverbères. Mes critique, dignement inspirés par la faction qui leur a commandé leurs diatribes, y débitent leur fiel du ton le plus grossier et ont surpassé celui qui a rendu méprisable le nom de Garasse lorsqu’il s’attaquait aux antagonistes des jésuites. J’avais annoncé, en terminant mon histoire, que je n’y répondrai pas aux attaques que lui feraient les carlistes de Bordeaux, dont je connaissais les desseins. Je tiendrai parole. La haine des méchants honore l’homme de bien. Ils se sont suffisamment avilis dans leur satire pour que je sois dispensé d’y répondre autrement que par le silence du mépris. Une circonstance particulière à cet ouvrage doit seulement être rappelée par moi. Quand je donnai au public mon prospectus, M. Gergerès fils, qui s’imaginait que j’écrivais pour le parti dont il est le champion, me donna des notes dans le sens de ce parti et annonça même mon livre dans la Guienne qu’il rédige, en donnant à l’avance des éloges à mon travail quoi qu’il ne le connut pas. L’article d’annonce qu’il en fit dans son journal ne me fut pas même communiqué. Il espérait m’acheter ainsi pour son parti, tout en m’encourageant à le servir. Je n’ai pas dû céder à ses insinuations.
A la suite de leur réimpression du prétendu examen critique de mon livre, les satiriques ont ajouté de prétendues pièces justificatives de leurs assertions, qu’ils n’avaient pas inséré dans leur journal et qui ne regardent nullement mon travail, mais qu’ils estiment devoir faire vendre le leur. Ces nouvelles pièces sont : 1 – une liste de 6 à 700 personnes qui ont été condamnées par la commission militaire de Bordeaux pendant le régime de la Terreur ; 2 – la récapitulation des amendes prononcées par cette commission ; 3 – un état nominatif des hommes auxquels la duchesse d’Angoulême distribua des croix d’honneur pendant son équipée de Bordeaux en mars 1815 ; 4 – quelques lettres que se sont faits écrire MM. Gergerès père et fils par des gens de leur parti à l’occasion de leurs diatribes contre moi dans la Guienne. Ils avaient dessein d’ajouter à ces pièces justificatives la liste des brassards de Bordeaux qui ont figuré avec eux dans les journées de mars 1814 et 1815 ; mais les gros bonnets du carlisme bordelais se sont opposés à cette dernière publication pour ne pas se trouver en mauvaise compagnie et voir leurs augustes noms accolés à ceux d’une foule de misérables de la basse classe qu’ils ameutèrent et soudoyèrent alors pour faire la révolution au profit de leur ambition. Cependant, la liste de ces brassards aurait pu procurer quelque argent à MM. Gergerès pour la vente de leur pamphlet et leur acquérir de dignes suffrages en augmentant le nombre de lecteurs de cette dégoûtante production d’un parti qui ne cherche qu’à faire du scandale en saisissant l’occasion de crier contre une révolution qui fait leur désespoir et leur honte.

Le meilleur ennemi personnel de Bernadau fut sans doute Marchandon. Cet homme de lettres et journaliste, par ailleurs conducteur des ponts et chaussées, a publié sous le pseudonyme de « l’Ermite de Floirac » un Examen critique ou réfutation de l’Histoire de Bordeaux de Bernadau dans lequel il relève les nombreuses erreurs ou les fausses appréciations du prétendu historien. Entre autres amabilités, Marchandon assène : « M. Bernadau fut un de ces hommes dont la plume fut consacrée à l’insulte, au cynisme et à la grossièreté » et, guidé par son « devoir de Français, sa conscience de chrétien », l’Ermite de Floirac reproche à Bernadau, non seulement ses antécédents de Jacobin, mais surtout de « nous débiter des niaiseries et de vieilles calomnies reproduites cent fois et cent fois pulvérisées par la raison et le bon sens. »
En 1838, le Journal de Guienne annonce la réimpression d’une critique de l’Histoire de Bordeaux, pamphlet signé par l’Ermite de Floirac et remis au goût du jour par les avocats, Gergerès père et fils, connus comme étant les tenants actifs du parti carliste à Bordeaux.
Bernadau reparlera de l’Ermite de Floirac le 12 juillet 1838.

2 juin 1838 Banqueroute du Grand Théâtre
On a cessé aujourd’hui les représentations du Grand théâtre, attendu la banqueroute de son directeur M. Solomé. Cette cessation peut durer plusieurs jours, parce que les affaires de cette maison comique sont extrêmement dérangées et que même les acteurs ne veulent pas se charger de les diriger provisoirement pour leur propre compte. On devait prévoir cet événement, attendu qu’il leur était déjà dû trois quinzaines de leurs gages. Cependant, l’administration municipale n’en avait aucun pressentiment quoiqu’elle ait un surveillant spécial pour la comptabilité du Grand théâtre. Depuis que la ville donne gratis la salle au directeur avec une subvention qui est actuellement de 90 000 F, il prétend qu’il ne fait que de mauvaises affaires dans sa spéculation. Il y a 12 ans que cette direction est livrée au pillage de ceux qu’on en charge. On devrait en avoir reconnu enfin les vices, dont le principal est la création de deux troupes de comédiens, une pour le Grand théâtre, l’autre pour la salle du Vaudeville. Il est évident qu’il ne faut qu’un seul théâtre à Bordeaux pour que sa régie puisse se maintenir. Il serait surtout essentiel qu’on n’y mit pas en scène, avec un luxe étonnant, les opéras extraordinaires qui sont actuellement de mode, comme La Juive, Robert le Diable et les Huguenots, dont chacun coûte au moins 100 000 F de dépenses en décorations et en costumes.

Sur les allers et retours de Solomé à la direction du Grand théâtre, voir 2 mars 1832 et 1° janvier 1834.

2 juin 1838 Chemins de fer
Le corps législatif vient d’autoriser la construction d’un chemin de fer de Bordeaux à Langon par une compagnie qui est dirigée par Messieurs Baouer et Balguerie, négociants de cette première ville. Il est également question d’un pareil chemin à ouvrir vers la Teste. La première de ces entreprises peut réussir, mais non la seconde. La fureur pour de pareilles entreprises sur plusieurs points de la France est vraiment épidémique et bientôt les sommes qu’elles demandent dépasseront la valeur de la propriété territoriale, car on estime qu’il faut un million pour chaque lieu à garnir d’un chemin de fer.

7 juin 1838 Mort de M. Gard, sourd-muet de Bordeaux
Mort de M. Gard, sourd-muet de Bordeaux, qui était un des plus habiles des professeurs de l’école des sourds-muets établis dans cette ville. Cette école fait une grande perte car le défunt la faisait marcher bien mieux que M. Guilhe qui s’en est fait donner la direction et qui n’est qu’un intrigant bel esprit. Il s’est vu propre à toute espèce d’enseignement, parce qu’il a été professeur de philosophie à l’ancien collège de Guyenne, puis professeur de morale à l’école centrale et enfin professeur de théorie commerciale à l’école de Bordeaux.

On trouve un autre hommage à M. Gard, élève de Saint-Sernin, dans L’Ami des sourds-muets; Journal de leurs parents et de leurs instituteurs, rédigé par Piroux de 1840 : « Au temps des vacances, il vint en 1822 à l’institut royal des sourds-muets de Paris un Bordelais versé dans les sciences autant qu’ennemi de la présomption…
Enfin, notre Bordelais, qui était-ce donc ? vous aurez sans doute deviné que c’était le vertueux Gard. Oui, mon ami, lui, sourd-muet, de naissance, je ne m’abuse pas, en qui l’école de la Gironde a perdu le soutien de son bel orgueil ; mais son excessive modestie, disons-le avec douleur, n’a laissé aucun ouvrage d’imagination ou de science ou de littérature ou d’éducation, chose qu’il eût fallu pour écraser certains maîtres incrédules sous le double poids de l’humiliation et de la mortification. »

20 juin 1838 Sur la nationalité de David Johnston
Le maire Johnston a été installé hier dans ses fonctions par le préfet qui a mis une solennité inaccoutumée dans cette petite cérémonie parce que des fonctionnaires publics sont aussi ridicules que les charivaris dont certains ont été l’objet dans ces derniers temps. Le maire de Bryas a été successivement accueilli par les uns et les autres de ces brillants spectacles, ainsi que les députés Roul, Martell, Lynch, Vergniaud et tutti quanti. Les sifflets comme les applaudissements ne signifient plus rien à Bordeaux.
Pour en revenir à l’ovation du maire actuel de cette ville, il faut remarquer que dans deux des trois journaux politiques qui s’y impriment, on a contesté à M. D. Johnston sa qualité de Français et qu’il a soutenu qu’il l’avait acquise par le fait de son établissement de commerce à Bordeaux où il est né de père et mère irlandais. Il a dit qu’une consultation d’avocats de Paris avait décidé que sa naturalisation était positive par son état de négociant résidant à Bordeaux, qui dispensait de la production de lettres de naturalité. C’est une question de droit public singulièrement controversée parmi les jurisconsultes.

D’après Wikipedia, « David Jonhston est le fils d’un irlandais, Walter Johnston, qui s’était installé à Bordeaux et qui avait fondé une maison de commerce de vins en 1761. Né en 1789, il est naturalisé français après ses études à Paris. Il revient sur Bordeaux prendre la succession de son père : il est alors juge au tribunal de commerce. C’est un homme ouvert d’esprit, amateur d’art, qui fait preuve de dévouement et dont les qualités civiques sont louées par ses contemporains ».

9 juillet 1838 Travaux sur les rives de la Garonne, Deschamps
Nous avions retardé à parler des nouveaux et dispendieux travaux publics qu’on a commencés sur la Garonne dans l’été de l’année dernière uniquement parce que nous voulions les voir de nos propres yeux, afin de les mieux apprécier. Car nous ne traitons ici que des choses que nous connaissons. Ces travaux ont pour objet de faciliter la navigation sur cette rivière. Il consiste en des digues et des ponts sur ses deux rives pour y mieux encaisser ses eaux, en redresser le cours dans les endroits où il est embarrassé par les sables et établir sur ses bords un bon chemin de halage. À cet effet, on a commencé à rétablir ou à construire des ponts en bois avec garde-fous sur les ruisseaux divers qui se jettent dans la Garonne depuis le port de Quinsac en remontant sur la rive droite. Un large trottoir a été pratiqué sur cette rive, tant pour servir aux piétons qu’aux chevaux qui hâlent les bateaux. Ces chemins anciennement pratiqués avaient été ravinés par les eaux ou usurpés par les propriétaires riverains qui n’ont pas l’idée de la nécessité d’avoir des chemins en bon état autour de leurs propriétés qu’ils ne songent qu’à agrandir aux dépens de qui il appartiendra. Ces nouveaux marchepieds de la rivière lui sont bien autrement utiles que les autres travaux qu’on y pratique en même temps. Ils consistent dans des digues plus ou moins étendues qu’on enfonce en certains endroits où les ensablement sont considérables et qu’on veut faire disparaître en les couvrant de pierres et de terres rapportées dont l’amoncellement doit, dit-on, détruire les bas-fonds de la rivière et l’encaisser de manière à donner un cours plus droit et plus rapide à ses eaux. Ces endiguements pourraient bien n’avoir pas tout l’avantage qu’on s’en promet. La nature se joue souvent des efforts de l’homme qui croit la maîtriser. Au reste, le remède qui ne profite pas aux malades est utile au médecin qui l’administre : le projet de ces digues appartient à M. Deschamps, inspecteur divisionnaire des ponts et chaussées du département, le même qui prétend avoir construit le pont de Bordeaux parce qu’il est venu en achever les travaux déjà aux trois quarts faits. Il a essayé de se les approprier en plaçant son chiffre C.D. en cailloux coloriés sur les trottoirs de ce monument dont l’entreprise et l’exécution partielle appartiennent à l’ingénieur Didiet, son antépénultième devancier dans les ponts et chaussées de la Gironde. Ce fait, notoire d’ailleurs, nous l’avons consigné dans l’Histoire de Bordeaux à l’article où nous décrivons le pont de cette ville. Il faut rendre justice à qui la mérite. M. Deschamps a montré beaucoup d’affection pour ce pont car il en a prolongé les travaux accessoires aussi longtemps qu’il a pu et il y a remué des pierres et des pavés jusqu’à deux ans après qu’il a été livré au public. Il a été dignement récompensé de ces soins qui lui ont procuré une belle fortune. Elle pourra même s’arrondir par d’autres travaux sur la Garonne qu’il affectionne non moins vivement car, de temps en temps, il publie des mémoires sur le régime de cette rivière, sur les nouveaux ponts dont il voudrait la doter, sur son canal latéral, sur les canaux des Landes et de l’Adour à conduire dans la Garonne et sur les divers objets d’embellissement de Bordeaux qu’il désire y exécuter, uniquement dans l’intérêt public.

L’inspecteur divisionnaire des ponts et chaussées du département, Claude Deschamps, est une nouvelle fois attaqué par Bernadau. Cette vindicte récurrente pourrait-elle être due aux relations professionnelles entre Deschamps et Marchandon, l’ennemi irréductible de l’auteur de l’Histoire de Bordeaux, lui-même ingénieur en chef des ponts et chaussées du département de la Gironde ? (voir note suivante).

12 juillet 1838 Marchandon, l’Ermite de Floirac
La Guienne, dont l’impertinente polémique va toujours croissante, ayant attaqué son confrère périodique le Mémorial bordelais, sur la différence des principes qu’ils professent comparativement à ce qu’il affichait en 1815, a été vigoureusement rabroué par ce dernier dans ses feuilles du 2 et du 4 de ce mois de manière à rabaisser promptement son caquet médisant. Le lendemain de l’article hostile de la Guienne, M. Lavigne, propriétaire du Mémorial, attaqué par le précédent, se transporte au bureau de la susdite Guienne pour demander raison des invectives publiées contre lui par le rédacteur d’icelle. Personne du bureau du journal légitimiste n’avoue l’article incriminé. Le mémorialiste se transporta au domicile de celui qui signe les feuilles de la Guienne, comme éditeur responsable. C’est un sieur Culier, ouvrier argenteur, rue du Loup numéro 5, que le parti légitimiste gage pour prêter son nom sous la forme d’un traitement de 1500 F par an et auquel il a fait une paye de 5 francs par jour pour lui et de 10 F par jour pour sa famille lorsque ce répondant a été retenu en prison pour des articles de ce journal jugés répréhensibles par les tribunaux. Ce prête-nom, qui était innocent de la diatribe dont Lavigne demandait raison, promit de lui faire connaître dans la matinée le rédacteur d’icelle. N’en ayant rien fait, le plaignant parvint à savoir que ce rédacteur se nommait Marchandon, secrétaire de M. de Silguy, ingénieur en chef des ponts et chaussées du département de la Gironde. Cet homme qui vit tout à la fois aux dépens du parti légitimiste qui le solde et du gouvernement dont il est le salarié, et que néanmoins il attaque périodiquement, désavoue lâchement l’article dont on lui demandait raison et prétendit qu’il était de la composition d’un chef d’institution nommé Rey, demeurant rue Permentade numéro 46. C’est le même qui, sous le nom d’Ermite de Floirac, a fait la critique indécente de notre Histoire de Bordeaux, critique sur laquelle nous avons cru devoir garder le silence du mépris pour les raisons que nous avons dites dans le temps. Rey avoua l’article mais refusa de donner la satisfaction d’honneur que lui demandait énergiquement Lavigne qui était fondé à s’en plaindre. Celui-ci fut obligé de se contenter de cet aveu honteux et de contenir son indignation contre l’autre lâche chevalier de la Guienne, parce qu’on ne peut pas amener sur le terrain un homme qui s’y refuse, ni faire signer une rétractation à celui qui s’obstine à ne pas la donner, quelque dureté qu’on lui dise pour l’y décider. Dans cet état de choses, M. Lavigne prit le seul parti qui était en son pouvoir, celui de publier dans les feuilles de son journal, dont nous avons ci-dessus indiqué les dates, les démarches qu’il avait faites auprès des journalistes de la Guienne pour en obtenir la satisfaction qu’il avait droit d’exiger de la part de ses calomniateurs. Dans son compte-rendu, il parle d’eux avec l’indignation qu’ils méritent et paraît croire que Marchandon est l’auteur des injures consignées dans la Guienne et dont Rey veut prendre sur lui tout l’odieux. « En présence de ces dénégations, dit-il dans son article, et de ce refus complet de publication du véritable nom de l’ermite de Floirac, que nous avons trouvés chez les organes de la Guienne, que devait faire le propriétaire du Mémorial indique publiquement comme lâche et méprisable le folliculaire, quel qu’il soit, qui trafique de sa honte, qui consent à vivre du pain ignominieux de l’insulte et de la calomnie sous un faux nom et étendre cette flétrissure sur un journal qui n’a pas trouvé dans sa rédaction un seul homme pour répondre honorablement aux éclaircissements demandés … Si l’Ermite de Floirac échappe à la juste punition que nous voulions lui infliger, il n’échappera pas à la vindicte, à l’exécration publique. »
Nous ajouterons, au doute que manifeste M. Lavigne sur le véritable Ermite de Floirac, que les articles ainsi signés dans la Guienne sont concertés au cercle de l’Union qu’ont formés les légitimes pour rédiger ce journal ; et qu’alors que ces articles sont arrêtés, on les commande à Rey, qui est maître de son temps, n’ayant qu’un très petit nombre de d’écoliers dans sa maison d’éducation ; puis la rédaction finie est envoyée à Marchandon qui a plus de style que son collaborateur et qui d’ailleurs se trouve dans une position dégénérante qui lui commande une conduite mystérieuse. Au reste, malgré l’astuce de ces deux hommes qui ont mis leur réputation en commun pour faire le mal, ils n’en sont pas moins des êtres vils et infâmes qui n’inspirent que le plus profond mépris. Ils ont tellement été atterrés de la vigoureuse philippique de M. Lavigne qu’ils n’y ont fait aucune réponse dans leur feuille et que même le nom de l’Ermite de Floirac ne se reproduit plus au bas d’aucun article.

23 juillet 1838 Procession des Corps Saints
On a fait hier dans la paroisse Sainte-Eulalie la grande procession dite des Corps Saints qui avait été suspendue depuis l’année 1830. Nous allons en rappeler les détails historiques pour réparer le temps perdu. En l’an 801, Charlemagne fit don à cette église des corps des six compagnons de Saint Clair qui avait été martyrisé avec lui par les sarrasins et qu’il venait de découvrir à Lectoure. Les corps sont enfermés dans des chasses de bois doré. Il y en a deux pour Saint Clair dont la tête est séparément dans un buste d’argent. Le peuple a surtout une grande vénération à ce dernier saint auquel il attribue la vertu d’éclaircir la vue par la magie de son nom. Ces chasses étaient autrefois portées dans cette procession par les moines mendiants de la ville qui assistaient en même temps à cette procession, ainsi qu’une confrérie établie sous son invocation. Cette année, les chasses ont été portées par des élèves du séminaire. La musique de la garnison assistait à ladite cérémonie, faite sans aucun soldat ni garde nationale, les prêtres n’ayant pu obtenir de cortège publique. Ils l’espèrent pour l’année prochaine.

On trouve dans Bordeaux, ma ville une description très proche de celle de Bernadau (http://www.bordeaux.fr/images/ebx/fr/groupePiecesJointes/26482/2/pieceJointeSpec/72919/file/St-Eulalie.pdf)  : « Une légende attribue à Charlemagne la construction vers l’an 811 d’une chapelle pour y déposer et abriter les précieuses reliques de sept saints martyrisés à Lectoure à la fin du Ier siècle de notre ère, saint Clair, saint Géronce, saint Sever, saint Babile, saint Policarpe, saint Jean et saint Justin (ill. 9). Deux inscriptions encastrées aujourd’hui dans le mur bordant à droite la chapelle Saint-Clair, la première en caractères gothiques et la seconde en français, relatent cet épisode légendaire. Ces reliques auraient été cachées en 844, lors de la destruction de Bordeaux par les Normands.

Les reliques des saints martyrs de Lectoure sont conservées dans des châsses en bois et le crâne de saint Clair est enfermé dans un buste d’évêque en bois peint et doré dit de Saint-Augustin. Ces reliques ont été dès le XVIIe siècle l’objet d’une grande dévotion populaire qui a culminé avec la création d’une procession générale, dite Procession des corps saints, entre la cathédrale Saint- André et l’église Sainte-Eulalie. Instituée le 28 juillet 1624 par le cardinal François de Sourdis et organisée tous les ans, le premier dimanche après la fête de saint Clair, elle a été supprimée le 29 avril 1880 par un arrêté du maire de Bordeaux Albert Brandenburg.
Dans cette chapelle est conservé également le légendaire bâton ou crosse de saint Roch. Il faisait partie du trésor du couvent des Carmes et passait pour avoir le pouvoir de guérir de la peste. »

25 juillet 1838 5 théâtres populaires à Bordeaux
Le peuple a aussi ses entreprises comme nos millionnaires. Au lieu d’avoir ses chemins de fer, il possède de nouveaux établissements de luxe à sa portée. Il y a en ce moment à Bordeaux cinq théâtres populaires et autant de lignes d’omnibus à bon marché. Ces théâtres sont établis à la Bastide, à Bègles, à Talence, à Caudéran et à Bruges où de petites troupes de comédiens jouent les drames et vaudevilles à la mode à 10,15 et 20 sous par billet d’entrée. Ces entreprises ne peuvent manquer d’accoutumer les basses classes de la société aux jouissances de luxe, au goût de la dissipation et de la dépense et lui faire prendre en dégoût les occupations journalières qui assurent sa subsistance.

27 juillet 1838 Maria Padilla de Jacques Ancelot
On a donné hier un spectacle fort singulier chez le Dr Bourges qui est le bel esprit des médecins de cette ville. C’est la lecture d’une tragédie manuscrite intitulée Maria Padilla composée et exécutée devant une réunion d’invités ad hoc par M. Ancelot que personne ne connaît ici. Cette pièce a été trouvée un chef-d’œuvre par les auditeurs dont les trois-quarts ne se connaissent pas en poésie dramatique et dont l’autre quart a trop de savoir-vivre pour en faire un mot de critique. Cette lecture d’apparat, par un auteur en tournée dans une ville où il tombe des nues, est une des nouvelle charlatanerie d’un siècle où le ridicule est regardé comme un progrès du génie créateur.

Jacques-Arsène-François-Polycarpe Ancelot (1794-1854) est un dramaturge et écrivain: En 1816, sa pièce Warwick est acceptée par le Théâtre-Français, mais ne sera jamais produite. Trois ans plus tard, une tragédie en cinq actes, Louis IX, est mise en scène qui connaîtra cinquante représentations et lui rapportera une pension de 2 000 livres de Louis XVIII. Son œuvre suivante, Le Maire du palais est jouée en 1825 avec moins de succès, mais lui vaut la croix de la Légion d’honneur. En 1824, il produit Fiesque, puis Olga ou l’Orpheline russe, Marie de Brabant (1825) et, en 1829, une pièce, Élisabeth d’Angleterre.
À la Révolution de Juillet, il perd son poste de conservateur de la bibliothèque de l’Arsenal et de bibliothécaire du roi et emploie les dix années à venir principalement à écrire des vaudevilles, des drames et des comédies légères. Une tragédie, Maria Padilla (1838), lui vaut un siège à l’Académie française en 1841.

9 octobre 1838
Notre grand théâtre est abandonné aux baladins, parce que les bons acteurs n’y réussissent plus. Une petite troupe de danseurs et danseuses d’Espagne y attire la foule par leurs gambades et leurs pantomimes graveleux qu’on ne rougit plus de produire sur la scène immorale du temps. Cependant, on continue à vanter nos progrès en civilisation. Il serait temps qu’un grand homme ramena le bon goût en France. Ce n’est plus l’époque où les pièces de Dancourt et d’Hauteroche étaient trouvées trop libres. On accuse actuellement leur retenue enfantine.

Florent Carton, dit Dancourt (1661-1725) a été jugé par certains comme un auteur de « troisième ordre ». Selon d’autres, il est « le père du vaudeville moderne : ses comédies de mœurs sont légères et alertes, peu morales sans jamais être indécentes, pleines de verve et de naturel. Dancourt rend avec réalisme la société de son temps et met en scène les travers de l’homme, caricaturant les bourgeois vaniteux et ridicules, les ingénues fort peu innocentes, les magistrats véreux. Son univers est proche d’un Molière, même si les personnages sont différents, son langage est celui d’un Lesage en moins cru, ses soubrettes annoncent Marivaux. »
Noël Lebreton, sieur de Hauteroche (1617-1707), est un acteur qui composa aussi des comédies et fut au nombre des émules de Molière.

9 octobre 1838 Les « femmes du monde » rue Pont-Long
On vient de reléguer les femmes du monde dans la rue Pont Long que les plaisants appels du C.. Long. Il s’en faut que toutes y soient exilées. Cette ordonnance de police sera, comme tant d’autres, exécutée pendant quelques mois.

Actuelle rue Georges Bonnac, cette rue Pont-Long, dont le surnom de 1838 semble enchanter Bernadau, avait déjà subi pendant la Révolution un changement de nom à problème : renommée « rue Plus de Roi », le peintre patriote s’était trompé et avait peint : « rue Pleut des Rois » !

15 octobre 1838 Maggesi
La ville vient de doubler les appointements d’un sine cure qu’elle entretient comme statuaire. Ill se nomme Maggesi, bon sculpteur dont on a quelques petits travaux et force grands projets, tels que les monuments en l’honneur de Montaigne et de Montesquieu pour lesquels la souscription est ouverte depuis six ans sans avoir encore produit qu’un millier d’écus. Notre sculpteur propose de faire au moins un buste du dernier maire feu M. Brun dont ses partisans agioteurs et commerçants voudraient faire un grand homme. On ferait mieux d’enjoindre à M. Maggesi de faire des cours publiques de dessin appliqué à la sculpture, afin qu’il gagna honorablement les 1000 écus d’appointements qu’on lui prodigue depuis huit ans.

22 octobre 1838 Création des facultés des Sciences et des Lettres
Le gouvernement vient de faire connaître la formation d’une faculté des Sciences et d’une faculté de Belles Lettres qu’il a créées à Bordeaux par ordonnance du 24 août dernier. Ce qu’il y a de plaisant dans la création de ces deux corps enseignant, c’est qu’il n’y a aucun des professeurs qui soit originaire de cette ville.

Le 23 janvier 1838, le conseil municipal de Bordeaux accepte la proposition de Salvandy de créer à Bordeaux des facultés des sciences et des lettres. L’ordonnance du 24 août 1838 rétablit la faculté des lettres et créé celle des sciences. La faculté des lettres est dotées de cinq chaires : philosophie, histoire, littérature ancienne, littérature françaises et, ce qui constitue une innovation, littérature étrangère ; celle des sciences, de six chaires : mathématiques pures, astronomie et mathématique rationnelle, physiques, chimie, zoologie et physiologie animale, botanique, minéralogie et géologie. Les deux facultés sont inaugurés le 16 novembre 1839, installées dans une annexe de l’hôtel de ville.

3 novembre 1838 Le noir animal
Incendie d’une petite fabrique de noir animal, rue Citran, près la porte Saint Julien. Il n’est peut-être pas inutile d’apprendre ici qu’on appelle noir animal les os des divers quadrupèdes qu’on fait calciner pour remplacer le sang de bœuf dont on s’était servi jusqu’en 1820 pour finir de cristalliser le sucre en pain dans nos raffineries. Nous n’avons pu déterminer d’où nous vient cette nouvelle découverte. Toujours est-il positif que son succès est tel que la recherche des os est actuellement très active dans les rues et qu’elle fait grand tort aux chiens dont ils étaient la pâture.

Le noir animal ou charbon d’os ou charbon animal est une matière riche en carbone obtenue par la calcination à l’abri de l’air des os dans un creuset pour empêcher l’accès de l’air. Il est utilisé pour sa propriété de filtration qui permet la décoloration de certaines solutions, en particulier la décoloration des sirops de sucre. Il a aussi été utilisé comme engrais.
Bernadau parle du noir animal le 29 novembre 1821 et le 25 juillet 1833.

18 novembre 1838 Bateau à vapeur échoué
On travaille actuellement à soulever du fond de la rivière devant Bordeaux un nouveau bateau à vapeur tout en fer, d’une forme monstrueuse, que les actionnaires de l’ancienne compagnie viennent d’y faire construire. Il a 164 pieds de longueur sur 12 de largeur et devrait avoir la force de traction de 60 chevaux. On dit que les frais de sauvetage et de réparation s’élèveront à 40 000 F et que ce Pyroscaphe ne sera jamais d’un bon revenu vu l’énorme consommation qu’il fait en bois et les dangers que coure sa navigation, attendu son extrême longueur, la difficulté de le faire manœuvrer et le danger qu’il coure de chavirer facilement aux abordages.

26 décembre 1838 L’abbé Sabatier
Il est arrivé hier un événement assez singulier dans l’église cathédrale de Saint André. Le prédicateur, prétendant avoir été troublé par les cris d’un petit enfant, quitta brusquement la chair au milieu de son sermon, dont l’auditoire fut très étonné de se voir privé. Il aurait bien pu tirer son cahier pour se remettre de son trouble et continuer son débit, comme cela s’est vu quelquefois. Mais ce moyen auxiliaire parut sans doute au prédicateur une ressource digne des sermonneurs de village. Celui auquel est arrivé ce défaut de mémoire est M. l’abbé Sabatier, professeur de morale et d’éloquence évangélique à la faculté de théologie, homme à grande prétention en tout genre ; car, depuis trois ans, il s’annonce comme s’occupant d’une histoire de Bordeaux dont il a déjà publié des fragments dans les journaux et il a même pour son compte commencé et abandonné la Dominicale et l’Archiviste bordelais, journaux ecclésiastiques et historiques auxquels le public n’a pas fait grande attention. On rit beaucoup de la petite mortification nouvelle arrivée à cet intrigant de nouvelle espèce. Nous ajouterons à la biographie de ce M. Sabatier qu’on le connaît dans cette ville depuis 1832 qu’il fut choisi par la duchesse de Berri pour lui servir d’aumônier lorsqu’elle fut détenue à la citadelle de Blaye et qu’il l’accompagna lorsqu’elle en sortit pour être déportée à Palerme. Il eut bien fait d’y rester.

Rappelons qu’une recherche dans les Tablettes des occurrences correspondant à cet abbé doit concerner Sabathier (dans Bernadau) et Sabatier (en réalité).

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