Année 1840

Une large place est donnée dans les Tablettes de 1840 au crime d’Eliçabide qui a défrayé la chronique locale mais aussi nationale. La famille Gergerès, ennemie irréductible de Bernadau, sera très impliquée dans ce procès.

1er février 1840 Place des Quinconces
Pétition à la Mairie contre l’arrachement d’une partie des arbres des Quinconces délibéré par le conseil municipal afin de procurer de l’air à ces allées qui sont menacées de dépérissement total, ces arbres se trouvant plantés en mauvaise terre. Ce sont les journaux de Bordeaux qui ont provoqué cette pétition ridicule, afin de faire de l’opposition, à l’instar des journaux de Paris qui ont adopté le système d’improuver toute espèce de mesure prise par l’autorité.

3 avril 1840 Moulin à vapeur à Paludate
On fait aujourd’hui la première expérience d’un moulin à vapeur rétabli en Paludate et dont les autorités de la ville font grand éloge dans les journaux, comme devenant une excellente ressource pour la boulangerie à Bordeaux. Elle devrait se rappeler qu’il y a une dizaine d’années ce même moulin fut célébré également et que, cependant, celui qu’il avait établi s’y est ruiné. C’est le temps qui confirme la bonté d’une invention.

30 avril 1840 Pont de Cubzac
L’archevêque a fait aujourd’hui la bénédiction du pont de Cubzac qui a été immédiatement livré au public. Le pont de Bordeaux n’a pas encore pu bénéficier de cet avantage : nos neveux pourront juger celui des deux monuments, béni un non béni, qui durera le plus. Nous croyons que celui de Cubzac croulera le premier, soit en considérant son excessive élévation qui l’expose aux ouragans six mois de l’année, soit parce que les fondements de ses pieds sont mal assis. En effet, leurs fondements, ainsi que celui des arches et des terrassements qui forment les chemins d’abordage de ce pont ont, par leur poids, fait boursoufler la terre des deux côtés en telle sorte que l’église de Saint-Vincent a été démolie par l’effet de la sortie de cette terre refoulée, ainsi que des vignobles et des prairies qui sont élevés en monticule du côté de la commune de Cubzac. Cet effet a commencé en octobre dernier, époque où nous avons été visiter ce monument pour pouvoir le décrire dans la nouvelle édition de notre Histoire de Bordeaux, pages 492 et 93.
Sur cet article, nous avons fait mention du passage du duc d’Orléans sur ce pont le 17 août 1839. Ce prince nous a remercié de l’exemplaire de cet ouvrage que nous avons cru devoir lui adresser ainsi que le roi son père.

Sur ce point de la fragilité du pont de Cubzac, Bernadau n’avait pas tord (voir 19 octobre 1839).

30 avril 1840 Source minérale à Floirac
Une source minérale vient d’être découverte dans la commune de Floirac près Bordeaux aux pieds du coteau du Cypressac. Le propriétaire y a établi des bains à 15 sous par personne. Il dit que ses eaux ont des propriétés curatives pour plusieurs infirmités. Les bonnes gens le croient sous l’affirmation des médecins, tant la multitude est facile à tromper dans ce siècle des grandes lumières.

20 mai 1840 Le crime d’Eliçabide
Arrestation du nommé Eliçabide, instituteur béarnais, accusé d’avoir assassiné de guet-apens la veuve Anissat et sa fille dans la commune d’Artigues après avoir auparavant tué il y a deux mois dans un bois de la Villette près Paris un jeune fils de la même veuve. Il avait promis à cette dernière de l’épouser à Paris où il disait avoir monté une pension et elle venait à Bordeaux avec sa fille pour le joindre après lui avoir expédié à Paris son jeune fils qu’il avait tué, en attendant qu’il en put faire autant de la mère et de la fille uniquement pour s’en débarrasser. Ce triple assassinat combiné n’étonne pas dans un siècle où l’on raisonne le crime de sang froid.

La Mosaïque du Midi de 1840 rapporte en détail cette affaire :
« Près d’un petit village appelé la Villette, situé aux barrières de Paris, dans la fange d’un égoût, éloigné de tout bruit et de toute habitation, l’on trouva, dans la matinée du 15 mars 1840, le cadavre d’un enfant, dont l’âge paraissait être de neuf à dix années; sa tête était frappée de plusieurs coups : sa gorge déchirée et son état, presque complet, de mutilation semblaient indiquer une lutte sérieuse avant le meurtre , et conséquemment un véritable assassinat.

Cependant, un événement semblable se reproduisit bientôt non loin de Bordeaux. Dans la commune à Artigues, à gauche de la grande route qui conduit de Bergerac à Bordeaux, et à une légère distance de cette dernière ville, se trouve un chemin tortueux, dominé par un tertre élevé des deux côtés. En suivant ce chemin, on rencontre un bois qui le borde dans une assez grande étendue; derrière le bois se trouve un ruisseau qui descend jusqu’à la grande route, la traverse, et puis suit son cours parallèlement. Le 20 mai, le cadavre d’une femme, entièrement mutilé, fut aperçu dans ce ruisseau; comme sur la victime de la Villette, la gorge était déchirée, la tête portait la trace de coups nombreux; mais cette fois, les vêtements avaient été emportés. Le soir de cette mémo journée, on découvrit encore le cadavre d’une jeune enfant de huit à neuf années, et le caractère des blessures qu’elle avait reçues annonçait que la même main avait frappé les deux victimes; deux mois ne s’étaient point encore écoulés depuis le meurtre commis à la Villette, l’impression dut donc être plus vive encore, et l’on put supposer que c’était peut-être le même assassin qui était venu chercher à Artigues un nouveau théâtre pour des crimes dont la cause ne pouvait même point encore être soupçonnée.

Un sieur Chaban, maitre-d’hôtel à Bordeaux fut informé qu’un voyageur, qui était descendu dans son hôtel, avait pris la diligence de Bergerac à quatre heures et demie du matin, près du lieu où les assassinats avaient été commis. Soit par hasard, soit qu’il fût guidé par une soupçonneuse curiosité, Chaban alla regarder par le trou de la serrure à l’intérieur de la chambre occupée par ce voyageur, et quel ne dut pas être son étonnement, lorsqu’il vit des linges ensanglantés étalés sur toutes les chaises. Aussitôt il alla instruire l’autorité ; ce voyageur fut arrêté le 11 mai, au milieu des traces nombreuses de son crime , et au moment où il se disposait à partir pour Paris. Il déclara s’appeler Eliçabide ; il convint être l’auteur du crime d’Artigues; il avoua même avoir commis celui de la Villette. Il ajouta que ce n’était point la cupidité, la vengeance, ou tout autre sentiment d’une nature ordinaire, qui l’avait inspiré, mais plutôt qu’il n’avait fait qu’obéir à une sorte de monomanie du meurtre; qu’il avait frappé ses victimes’ avec une pierre, et que la pierre avait semblé s’animer entre ses mains ».

20 mai 1840 Histoire de Libourne par Guinodie
Un traiteur de Libourne nommé Guinodie publie un Mémoire pour servir d’histoire de cette ville de 1830 1839. Cette courte chronique d’une petite ville remplit 300 pages dans lesquelles sont délayés de petits faits locaux qui apprennent ce que les Libournais ont fait de grand pour organiser leur garde nationale, bâtir leur pont, établir une école primaire, former un musée, agrandir le cimetière, faire venir de l’eau à une fontaine, donner un bal au duc d’Orléans, improviser des sérénades à leurs magistrats prenant ou quittant leurs fonctions, les discours prononcés par ceux-ci et autres événements de pareille importance. Cette belle histoire est écrite avec tous les détails qui peuvent édifier les lecteurs. Elle se vend au profit de la paroisse de Libourne et pour aider à la construction de son clocher.

On connaît le mépris dans lequel Bernadau tient les Libournais … Raymond Guinodie (1802-1880) a en effet publié en 3 tomes, chez Henry Faye, en 1845, une Histoire de Libourne et des autres villes et bourgs de son arrondissement : accompagnée de celle des monuments religieux, civils et militaires, de celle des ordres monastiques, de celle des ducs, comtes, marquis, vicomtes, chevaliers, etc.

2 juin 1840 Le chanteur Dupré (ou plutôt Duprez)
Début de Dupré, fameux chanteur de l’opéra de Paris, qui doit donner 10 représentations à 1200 F chacune, pendant lesquelles le prix des places est doublé. Ces représentations sont très courues, quoi que toutes les classes de la ville se plaignent à qui mieux mieux de la misère.

Gilbert-Louis Duprez (1806-1896) est célèbre pour avoir été le premier chanteur à émettre en scène un contre-ut en voix de poitrine, lors de la première reprise italienne de Guillaume Tell de Gioachino Rossini, en 1831.
Voir 30 juin 1840.

24 juin 1840 Divorce du Président Emerigon (voir 11 avril 1832)
Le président Émerigon qui, malgré son âge septuagénaire, avait épousé il y a trois ans une jeune femme, vient d’être forcé d’entendre préconiser sa séparation en justice, parce que sa dot est en péril par la dissipation de son mari. La fureur du jeu s’est tellement emparée de lui qu’il est forcé de vendre ses biens pour échapper aux poursuites de ses créanciers. Il semble que la gravité de son âge, de son état (il est président du tribunal civil) et les maximes d’ultra-royaliste qu’il professe ouvertement, devaient le garantir du scandale qu’il donna au public auquel il doit l’exemple de la sagesse.

30 juin 1840 Le chanteur Duprez
Treizième et dernière représentation du chanteur Duprez. Toutes ont été extraordinairement suivies, quoique le prix des places avait été doublé. Chacune d’elle lui a été payée 1800 F, indépendamment d’une table à six couverts qu’on lui servait pendant tout le temps de son séjour à Bordeaux. Il est plus habile acteur que chanteur. Sa voix paraît bien à sa fin ; aussi la ménage-t-il pour faire de l’effet dans un ou deux morceaux dans chaque pièce. Nos journaux ont publié sa biographie comme s’il s’agissait d’un mort illustre.

C’est en 1849, âgé de 43 ans, que la détérioration de sa voix incitera Gilbert Duprez à se retirer de la scène. Il quitte l’année suivante le Conservatoire de Paris, où il avait été nommé professeur en 1842, pour fonder sa propre école de chant, rue Turgot dans le 9e. Il publie deux recueils de mémoires : Souvenirs d’un chanteur en 1880 et Récréations de mon grand âge en 1888.

18 juillet 1840 Incendie de la goélette la Clio
Hier, à deux heures du matin, le feu a pris à un navire dans la rade et l’a presque entièrement consumé. Heureusement qu’il a tenu bon sur ses ancres et qu’il n’a occasionné aucun mal aux autres navires du port. Le feu s’était mis dans ce navire (le brick goélette la Clio) parce que le capitaine y avait fait des fumigations dans la cale, sans prendre toutes les précautions prescrites par le règlement sur la police du port publié par le préfet en 1835. Une plainte a été rendue contre ce capitaine Birie (?) par l’autorité compétente. L’armateur devrait être compris dans cette plainte, car nos négociants enfreignent tous les jours les lois de police maritime toutes les fois qu’ils trouvent un motif de lésiner à leurs profits dans leurs armements.

27 juillet 1840 Fêtes juliennes
Aujourd’hui et les deux jours suivants ont lieu les fêtes juliennes que les seuls fonctionnaires publics chôment. On ne s’en occupe guère à Bordeaux où l’enthousiasme politique ne fut jamais de longue durée. La garde nationale de cette ville n’est plus appelée aux cérémonies civiles ou religieuses, pas plus qu’aux revues ni aux bals d’étiquette. Toutes les classes de la société vivent dans une grande indifférence politique, fruit nécessaire de l’égoïsme social et des doctrines contradictoires que prêchent les journaux en mettant tout en question.

31 juillet 1840 Ligier et Mlle Fitz-James
Clôture des représentations tragiques de Ligier et de la demoiselle Fitz-James, sa maîtresse qu’il présente comme son élève. Ils jouent exclusivement les pièces de Corneille, de Ducis et de Hugo qui sont d’un genre qu’on peut nommer de dramatique révolutionnaire. Ligier était, il y a une trentaine d’années, garçon perruquier qui, après avoir joué la comédie au théâtre bourgeois de cette ville, s’enrôla dans une troupe de comédiens ambulants puis débuta à la Comédie-Française sous le patronage de Talma auquel il prétend succéder. La demoiselle Fitz-James qui joue avec lui les rôles des reines lui est bien inférieure mais promet une bonne actrice pour l’avenir. Leurs représentations n’ont pas été également suivies. On n’aime plus à Bordeaux les flonflons de l’opéra et les pirouettes de la dame folâtre.

L’ouvrage Les Belles femmes de Paris : Par des hommes de lettres et des hommes du monde de 1839 rend hommage à cette actrice :
« Vous êtes belle, Laetitia.
Vos traits, reproduits par le crayon d’un artiste habile, confirment ce que j’avance : air digne, physionomie expressive, maintien noble; avec de la volonté vous pouvez être majestueuse. Cela vous est indispensable pour la lutte que vous vous apprêtez à soutenir dans le stade tragique. Vous aviez douze ans à peine quand vous assistâtes à la représentation d’un drame où jouait Mlle Mars, et la grande comédienne fit résonner une corde jusqu’alors inconnue dans votre cœur. De ce moment tous les autres projets d’avenir, tous vos efforts pour vous consacrer à l’enseignement, la résistance même de votre famille durent fléchir devant l’élan irrésistible de votre vocation. L’amitié bienveillante de M. Michelot vous ouvrit les portes du Conservatoire , et maintenant, grâce aux conseils et aux soins pleins de dévouement de M. Ligier,chez lequel les qualités excellentes de l’homme privé égalent peut-être le talent admirable du tragédien, les premières difficultés sont vaincues et la noble scène de la rue Richelieu vous convie à ses fêtes ».

28 août 1840 Bernadau et la peine de mort
Exécution à mort du nommer Dubois, jeune paysan qui a assassiné il y a quelques mois près de Blaye son maître, sa femme et un enfant de celui-ci pour voler et incendier leur maison. Quoi que cette exécution ait été faite à six heures du matin et que les journaux n’y aient pas convié le peuple, suivant leurs coutumes, l’affluence des spectateurs était considérable. D’après cela, nous croyons que ces mesures d’humanité que l’on prend pour dérober aux regards publics, loin d’être profitable aux mœurs, serait contraire au but dans lequel les supplices doivent avoir de la publicité pour effrayer les hommes pervers. Puisque l’appareil des peines qui vengent la société est un spectacle pour la populace, il convient de le lui donner en plein midi afin que le bourreau soit bon prédicateur de morale, puisqu’elle n’en écoute aucun autre.

28 août 1840 Des Docks à Bordeaux ?
Il est grandement question dans les journaux bordelais de savoir s’il ne serait pas convenable au commerce de cette ville de construire un bassin pour opérer à bon marché le chargement et le déchargement des navires, à l’instar de ce qui se pratique dans quelques ports d’Angleterre, dans des bassins qu’on appelle Docks. Nous croyons que la rade de Bordeaux n’est pas assez embarrassée pour qu’on y puisse commodément charger et décharger comme un ordinaire les marchandises d’importation et d’exportation et qu’on ne trouvera pas de bailleurs de fonds.

25 août 1840 Le procès d’Eliçabide et la famille Gergerès
On spécule ici même sur le crime. Un imprimeur annonce par souscription les Mémoires et le procès d’Eliçabide, assassin qui va être jugé par la cour d’assises de Bordeaux le mois prochain. Comme l’éditeur promet d’orner son livre de pièces authentiques et inédites, le procureur général s’est élevé dans les journaux contre cette publicité, en ce qu’on y annonce des pièces inconnues. Il dit que l’éditeur veut en imposer au public par cette annonce, attendu que la procédure du prévenu n’a été communiquée qu’à son défenseur. L’éditeur a répondu au magistrat qu’on lui avait donné de fausses notions sur la publicité annoncée pour la discréditer au profit d’une autre qu’on projetait. Nous avons découvert que cette publication récente était préparée par M. Gergeres père, défenseur d’Eliçabide, et qu’il était aidé dans la fabrication de ce livre par ses deux fils dont l’un, rédacteur de la Guienne, fera servir son journal à la circulation du procès et l’autre, médecin, y fera une dissertation pathologique sur la monomanie qu’on veut faire servir à la défense de l’accusé à défaut d’autres moyens. La fabrication de ces deux journaux de guillotine vient déconcerter les projets d’un sténographe qui est venu de Paris pour copier à l’audience les débats de ce procès et en faire aussi une affaire d’argent.

L’imprimeur en question est H. Gazay, qui édite en 1840 une Relation complète du procès d’Eliçabide : précédée de détails inédits sur la vie de ce grand criminel enrichie des portraits des victimes de La Villette et d’Artigues, par un auteur anonyme, qui serait donc peut-être l’avocat Gergeres, grand ennemi de Bernadau.
Le Mémorial des Pyrénées du 12 septembre 1840 rapporte l’audience du 9 Septembre : « A dix heures vingt minutes, la cour entre en séance, l’accusé est immédiatement introduit. Me Gergeres père, son défenseur, lui dit en le voyant « du calme, de la résolution, de la franchise. Tous les regards se portent sur l’accusé ; sa taille est petite, ses yeux noirs, mais sans éclat, sa figure pale et son maintien assuré ; sa mise, quoique décente, n’a rien de recherché ».
Ce journal s’étonne enfin d’une omniprésence de la famille Gergeres dans ce procès : « M. Gergeres père est chargé de la défense du prévenu. L’accusation sera soutenue par M. Doms , avocat-général. Par une coïncidence assez bizarre, Eicabide peut trouver, dans les membres d’une même famille, son défenseur, son juge et l’un des accusateurs. En effet, M. Gergerès, père présentera sa défense. M. Gergerès fils aîné fait partie du Jury et M. Gergerès jeune, en sa qualité de médecin aux rapports, a procédé à l’autopsie des cadavres et à la constatation du genre de mort employé ».

10 septembre 1840 Condamnation d’Eliçabide
La cour d’assises a condamné hier à la peine de mort le dénommé Eliçabide dont nous avons fait connaître le triple assassinat à la page 30. Le système de monomanie que les défenseurs ont voulu faire valoir pour soustraire le condamné au supplice n’a fait aucune fortune. On a vu dans les crimes qu’il a commis à la Villette et à Artigues pour se défaire de la veuve Anizat et de ses deux enfants une combinaison de meurtres bien réfléchis et nullement un individu qui tue sans dessein, sans objet et sans connaissance. Il a été défendu par M. Gergeres père et aidé au-dehors par les écrits ridicules de ses deux fils qui attendaient tous d’arriver à la célébrité et de gagner de l’argent en faisant beau bruit de cet abominable cause.

10 septembre 1840 Antiquités dans les fondements du Palais de justice
La construction du Palais de justice de Bordeaux se poursuit avec activité. On a trouvé, en creusant ses fondements, quelques fragments d’antiquités romaines qui démontrent ce que nous avons dit sur les monuments de Bordeaux, qui ont servi à construire ceux des temps modernes.

10 septembre 1840 Intermèdes au théâtre
Nous croyons devoir ici noter une innovation dramatique assez bizarre qui se pratique depuis quelques mois. On chante sur le théâtre du Vaudeville, lors des entractes, des chansons plus ou moins bouffonnes pour faire passer le temps aux spectateurs et couvrir la pauvreté des pièces qui sont annoncées. Ce parage, qui rappelle et surpasse le grotesque des chanteurs de place, est décoré du nom vague d’intermède. Le commun des amateurs du théâtre actuel s’en amuse et les directeurs, ainsi que les acteurs, y trouvent leur compte, en ce qu’ils sont ainsi dispensés de donner des pièces d’une certaine étendue. Car, plus on accumule dans une représentation et plus se multiplient les entractes pendant lesquelles s’exécutent les chansonnettes. Nous disons « s’exécutent », car chaque couplet donne lieu à des lazzis dont les chanteurs accompagnent les couplets que ces derniers mettent en action par des réflexions bouffonnes. Tout cela est bien de mauvais goût, mais c’est celui du jour : on n’aime plus que ce qui est d’un ridicule complet dans les choses sérieuses ou d’amusement.

30 septembre 1840 Lions et Lionnes
Les petits maîtres actuels des deux sexes s’appellent Lions et Lionnes, attendu la chevelure ébouriffée qui les distingue. Cette mode est passablement ridicule, comme les mœurs et les goûts du jour.

30 septembre1840 Apparition dans les Tablettes de l’abbé O’Reilly
Il paraît en ce moment un essai sur l’Histoire de la ville et l’arrondissement de Bazas par Monsieur l’abbé Patrick O’Reilly, in-8° de 470 pages. C’est une lourde compilation de tout ce qu’on trouve dans les vieux et nouveaux livres sur Bazas et la Novempopulanie, racontée platement par un prêtre landais qui n’a pas une idée du pays dont il s’est fait l’historien. Cette publication gagnerait à être réduite des deux tiers de son volume et à être traduit en français moderne.

12 octobre 1840 Bombes de sauvetages
On a fait hier dans ce port l’expérience des bombes de sauvetage, qu’une société maritime du Havre a inventé pour porter des secours aux équipages en danger de périr dans un naufrage sur les côtes de l’océan. L’expérience ayant été mal adroitement faite, il est question de la répéter sous peu de jours.

16 octobre 1840 Bombes de sauvetage
On répète l’expérience des bombes de sauvetage avec un peu plus de succès qu’il y a quatre jours. Elle consiste en une bombe qu’on lance à une distance voulue et qui déroule dans sa marche un cordage qui doit passer un peu au-delà d’une embarcation présumée en danger et y déposer ce cordage sur lequel elle pourra se hâler à terre pour éviter le péril. Il faut pour cette opération des artilleurs bien expérimentés pour apprécier les distances à parcourir et ceux qui l’ont fait ici ne paraissent pas avoir le coup d’œil juste.

La Société générale internationale des Naufrages publie en 1841 un Traité pratique de moyens de sauvetage, contenant des détails complets sur l’emploi de la Balistique des projectiles porte-amarres: suivi de l’exposition générale des inventions qui ont pour but de préserver la vie des naufragés. Terminé par deux traités sur l’Asphyxie par submersion, et la Petite Chirurgie de Bord dans lequel on peut lire : « Bien des personnes se préoccupent par trop de prétendues difficultés du tir, et par conséquent nient la possibilité d’atteindre un navire. Les unes disent que la mobilité de l’objet qui sert de but, rend le sauvetage trop problématique ; les autres, qu’il est impossible d’avoir des mortiers tout le long de la côte; ceux-là, qu’on ne parvient pas à parcourir une assez grande portée; ceux-ci, que le service deviendrait trop coûteux; enfin, le plus grand nombre objecte les dangers résultant de la chute de la bombe sur le navire… »

30 octobre 1840 Eglise Saint-Martial
On a inauguré hier l’église succursale de Saint-Martial, rue Denise près le Chemin du Roi aux Chartrons. Elle a été reconstruite partie aux frais de la ville et partie avec 80 000 F produits d’une collecte faite entre les paroissiens. Sur le fronton de cette église on lit l’inscription suivante : D.O.M. Sub invocatione sancti Martialis. Les trois premières lettres ne nous semblent guère convenir à une église chrétienne : elles se mettaient sur les monuments païens.

L’église Saint-Martial a été construite par le chanoine Rigagnon entre 1839 et 1841 (architecte : Michel Bonfin). L’église a une allure de basilique romaine avec son plafond plat et ses colonnes de marbres rouges et verts.
D.O.M. fait référence à Deo optimo maximo, une locution latine signifiant « à Dieu très bon, très grand », fréquemment inscrite sur les pierres tombales chrétiennes, et plaques commémoratives fixées aux murs de bâtiments historiques.

2 novembre 1840 Ines Gonzalez
Une actrice du théâtre du Vaudeville nommée Inès Gonzalez donne un coup de poignard à son camarade nommé Félicien dans une répétition au même théâtre et l’eut tué sur le champ s’il n’eut pas paré le coup avec le bras où il a été grièvement blessé. Cet assassinat a eu pour cause une mauvaise plaisanterie où celle qui l’a commis est même provocatrice. Elle avait envoyé la veille à son camarade, avec lequel elle était brouillée, un âne en carton et à sa femme un bougeoir avec sa chandelle comme cadeau de foire, en voulant se moquer de ce que l’un est un mauvais acteur et de ce que l’autre est myope. Félicien a riposté à cette plaisanterie en envoyant à Inès une vache, aussi en carton. Ce dernier cadeau a d’autant plus irrité cette dernière qu’elle le reçut en présence de quelques-uns de ses camarades. Irascible comme une comédienne, et bien vindicative en sa qualité d’Espagnole, elle dit en présence de ceux-ci que le Félicien ne périrait que de ses mains. En se rendant le lendemain à la répétition, elle acheta un poignard et ayant trouvé au théâtre son camarade qui répétait son rôle, elle s’élança sur lui avec cette arme, dont elle l’aurait tué si celui-ci n’eut paré le coup avec le bras sur lequel il la reçut avec une double blessure. L’assassine est arrêtée et pourrait bien se trouver fort mal d’avoir voulu jouer la tragédie sur un théâtre de variétés amusantes.

4 novembre 1840 Eliçabide guillotiné
L’assassin Eliçabide qui dans une semaine a tué sa maîtresse et ses deux enfants, l’un près de Paris et les autres prés de Bordeaux, a reçu hier la peine due à ses crimes. Il a monté sur l’échafaud sans témoigner la moindre marque de repentir et avec la même impassibilité qu’il avait montrée dans les débats où il a osé défendre son caractère féroce comme étant un penchant au meurtre dont la nature l’avait malheureusement doué. Les gens de biens auraient désiré que l’exécution, au lieu de s’être faite à sept heures du matin comme la justice peureuse du temps les ordonne (pour éviter un grand rassemblement toujours dangereux dans un temps de troubles), eut eu lieu en plein midi. La punition des criminels est moins pour eux que pour effrayer les pervers que la vue de la mort peut seule contenir, à défaut des sentiments moraux et religieux. Quoiqu’il fût de bonne heure, la foule était immense sur la route qu’a parcouru le condamné depuis sa prison jusqu’au lieu de son supplice. Les femmes étaient en majorité à ce spectacle.

11 novembre 1840 Accident de bateaux à vapeur
L’Eclair, bateau à vapeur sur la Garonne, a fait hier de graves avaries à celui appelé la Garonne qu’il voulait passer de vitesse dans leurs routes devant Cadillac. Beaucoup de voyageurs ont perdu leurs effets dans ce choc, mais aucun n’a péri. Un procès en dommages intérêts est résulté entre ces deux compagnies auxquelles les bateaux appartiennent.

15 novembre 1840 Jean-Baptiste Mathieu et l’hôpital Saint-André
M. Mathieu, ancien adjoint de la Mairie de cette ville, vient d’ordonner à ses frais de fermer en châssis vitré les galeries de communication des six salles dont se compose l’hôpital Saint André, afin d’éviter les dangers qu’il y avait pour les sœurs qui soignent les malades lorsqu’elles allaient porter dans la nuit des remèdes. Cette réparation utile, qui est de la valeur d’environ 10.000 F, a mérité au donateur une inscription qui conserve le souvenir du don et le titre de président honoraire de la commission administrative de l’hôpital.

Dans Le Viographe Bordelais, Bernadau apporte quelques précisions en décrivant l’hôpital Saint-André : « La salle correspondant à la précédente, au premier étage, porte la dénomination de salle Mathieu. L’inscription suivante, placée à côté de la porte d’entrée de cette salle, fait connaître le motif de sa dénomination en ces termes : L’AN 1840 , M. JEAN-BAPTISTE MATHIEU, ANCIEN NOTAIRE, OFFICIER DE LA LÉGION-D’HONNEUR, PREMIER ADJOINT DE M. LE MAIRE, VOULANT PRÉSERVER LES MALADES ET LES SOEURS DES COURANTS D’AIR PARFOIS MORTELS QUI RÉGNAIENT DANS LES PASSAGES LATÉRAUX DES SALLES DE CETTE MAISON, A CONSACRÉ UNE SOMME DE 12.000 FR A LES FAIRE COUVRIR ET VITRER. »

7 décembre 1840 Bordes et l’Histoire des monuments de Bordeaux
M. Bordes, architecte de Bordeaux, annonce l’Histoire des monuments de cette ville en un volume de 600 pages d’impression avec 80 gravures. Nous avons connaissance du manuscrit de cet ouvrage et nous répétons ici, ainsi que nous l’avons dit à l’auteur, que nous doutons que ses concitoyens favorisent cette publication avec assez d’empressement pour qu’elle puisse se commencer. Voici nos raisons. Des 80 monuments que l’auteur a gravés et décrits, il n’y en a pas la moitié qui ait un intérêt proprement historique, soit par leur forme monumentale, soit par les souvenirs qu’ils peuvent rappeler. Ils sont, il est vrai, bien dessinés, ils pourront même être bien gravés, mais ceux même qui sont curieux sont très superficiellement expliqués sous le rapport archéologique. Le descripteur dessine bien mais n’a pas une suffisante connaissance de l’histoire pour orner son texte de détails vrais et attachants.
Il compte des plafonds, les ronds et les ovales ;
Ce ne sont que festons, ce ne sont qu’astragales.
On ne voit dans son texte que le froid compas de l’architecte et nullement la plume de l’analyste et de l’écrivain exercé dans le genre qu’il aborde. Son livre, avec son luxe de gravures, paraîtra trop long et trop cher aux lecteurs auxquels il est spécialement destiné. Depuis quelques années, on leurs a donné plusieurs recueils archéographiques plus ou moins intéressants qui ont épuisé les recherches sur cette matière. Nous avons-nous-mêmes complété leurs provisions à cet égard par les deux éditions de l’Histoire de Bordeaux que nous venons de publier dans l’intervalle de trois années. Au reste, M. Bordes a entassé dans son livre trop de choses mesquines connues pour qu’il fasse de l’effet après ceux qui ont paru dans le même genre, et l’on peut facilement prévoir qu’il n’en paraîtra que le prospectus. Il faut de bien grands efforts pour plaire à des compatriotes jaloux et ignorants.

L’architecte et historien Auguste Bordes publie en 1845 une Histoire des monuments anciens et modernes de la Ville de Bordeaux en deux volumes. L’ouvrage, richement orné de gravures et vignettes, propose une analyse des principaux sites et édifices de la ville.
Si les travaux de gravure sont confiés aux frères Emile et Adolphe Rouargue, le travail préparatoire est constitué d’aquarelles réalisées en 1840 par l’architecte lui-même et réunies en deux albums conservés à la Société archéologique de Bordeaux et aux Archives municipales.
(http://archives.bordeaux-metropole.fr/documents-du-mois/document-zoom-sur-auguste-bordes-5/n:47)

16 décembre 1840 Jean-Claude Leupold
On a inhumé hier Jean-Claude Leupold, ancien professeur de mathématiques et de physique au Collège de Bordeaux, né dans cette ville en 1774. L’académie universitaire assistait en corps à ses obsèques et un de ses anciens élèves, le notaire Grangeneuve, a exprimé sur sa tombe les regrets que tous les hommes instruits éprouvaient de la perte de cet estimable et savant professeur.

Jean-Claude Leupold (1774-1840), professeur de mathématiques supérieures et d’hydrographie, fut le promoteur de la première exposition de la Société philomatique en 1827. Son nom a été donné en 1866 à la rue de Vieille-Corderie.

30 décembre 1840 Bernadau toujours contre le projet Maggesi
Le conseil municipal refuse d’attribuer 300 F pour l’éclairage de son atelier de sculpture à M. Maggesi qui a déjà coûté à la ville 3000 F de traitement comme statuaire de la Mairie et le logement dans le dernier des pavillons qui restait ouvert aux promeneurs dans le jardin public pour s’y mettre à l’abri des pluies, qui peuvent les surprendre, dans ce local. Ce sculpteur vient d’être harcelé dans les journaux par M. Sédail qui trouve fort mal expliqué ce traitement à un artiste qui pourrait bien se faire payer par ses rares élèves les leçons qu’il leur donne une fois par semaine. En effet, l’exercice de son art n’est nulle part considéré comme devant entrer dans l’instruction publique. C’est ce statuaire qui a été chargé d’exécuter le double monument que la ville se propose d’élever à la mémoire de Montaigne et de Montesquieu. Il en a déjà fait le modèle qu’il s’est fait payer 9 700 F, ce qui a absorbé presque tout le produit de la souscription ouverte à ce sujet depuis quatre ans. On craint que ce projet de monument ne s’exécutera jamais en considérant le laps de temps qui s’est écoulé depuis l’époque où il a été conçu et la somme énorme qu’on demande pour l’exécuter.
Voici, à ce sujet, des renseignements officiels sur ce trop vaste et très inutile projet :
– La délibération du conseil municipal de Bordeaux pour l’érection des statues colossales de Montaigne de Montesquieu a été prise le 29 août 1834.
– Une autre délibération qui approuve tous les plans et devis pour l’exécution de ces deux monuments du 16 décembre 1835.
– Autorisation de ce projet par le gouvernement donnée le 19 février 1836.
– Souscription de la ville pour ce monument pour 46 000 F payables en trois annuités, du conseil général de la Gironde pour la somme de 10 000 F payables en cinq annuités.
– Subventions accordées par le gouvernement en 1839 pour l’achèvement de ce monument de la somme de 4000 F.
– Montant des souscriptions faites par des particuliers, suivant le relevé arrêté le 31 décembre 1840, pour la somme de 10 762,50 F.
On estime le coût présumé de ces deux monuments à la somme de 150 000 F d’après les diverses données.
Ainsi il résulterait de ce relevé authentique que, pour exécuter ce projet, il faudrait encore ajouter à la somme des souscriptions diverses celle de 137 939,50 F pour le ramener à exécution.
Il est donc grandement probable que la ville de Bordeaux devra se contenter d’admirer le tombeau de Montaigne qui est aux Feuillants et la statue de Montesquieu dont le roi a fait présent à la cour royale en 1822. Qui trop embrasse mal étreint.

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