Année 1841

11 janvier 1841 Ines Gonzalez
Jugement rendu en police correctionnelle contre l’actrice des Variétés Inès Gonzalez qui a donné un coup de poignard à son camarade Félicien, qui l’a plaisantée, affaire singulière dont nous avons parlé il y a deux mois. L’accusée a été condamné à un mois de prison, sans dommages-intérêts que réclamait le plaignant.

Pour l’affaire en question, voir 2 novembre 1840, et pour la suite, voir 20 avril 1841.

24 janvier 1841 L’abbé Cirot de La Ville
On publie en ce moment une notice sur l’église Saint Seurin de Bordeaux de 136 pages in-8. Quoique l’auteur de cet opuscule n’y ait pas mis son nom, toutes les bonnes âmes ont appris à qui l’a voulu savoir que c’était la production de M. Cirot, vicaire de cette paroisse, où il passe pour un très habile homme, surtout auprès des dévotes qui assistent à ses prônes. Sa notice est d’un ton plus mystique que scientifique. Les matériaux en sont empruntés à un livre sur le même sujet publié en 1759 par l’abbé Dumontet, intitulé Amusements de la piété dans la retraite, dans les Statistiques de la Gironde, et dans une description de la chapelle de Saint-Fort insérée dans un petit journal qui parut en 1824 sous le titre de Musée d’Aquitaine. La notice dont nous parlons n’a d’autre mérite que d’être purement écrite, mais deux choses en rendent la lecture passablement ennuyeuse : les longues descriptions d’objets du plus mince intérêt, historiquement parlant, et le peu de connaissances de l’auteur de Saint Martial que le peuple sollicitait. « Messieurs, leur répondit le gouverneur, êtes-vous sûrs de ne pas manquer le miracle que vous dites être constaté dans vos chroniques ? On ne fait plus la procession de la châsse de sainte Geneviève à Paris, quoique l’histoire parle beaucoup de sa vertu, de peur de faire rire les malins si l’opération ne réussissait pas. Le plus sûr est de ne pas la tenter. Croyez-moi, ajouta le malin vieillard, la verge de Saint-Martial n’a pas plus de vertu que la mienne … » Et la procession ne se fit pas.

Jean-Pierre-Albert Cirot de La Ville (1811-1891) fut ordonné prêtre en 1834. Professeur d’Écriture sainte à la Faculté de théologie de Bordeaux, Membre de l’Académie des sciences, belles lettres et arts de Bordeaux (président en 1858), docteur en théologie (1865), on lui doit quelques ouvrages, dont L’église Saint-Seurin de Bordeaux (sans nom d’éditeur, 1840) et plus tard : Origines chrétiennes de Bordeaux ou Histoire et description de l’église de Saint-Seurin, Bordeaux, Justin Dupuy et comp., 1867.

31 janvier 1841 Nécrologie de Michel Bonfin, à la Bernadau !
Un journal de Bordeaux, en annonçant la mort de M. Bonfin, ingénieur architecte de la ville, a ouvert une souscription pour ériger un monument à la mémoire de cet artiste, parce qu’il était dans la disgrâce de la mairie et que cette circonstance entre dans les vues des personnes qui cherchent toutes les occasions de faire de l’opposition et de déconsidérer l’autorité. Au fond, le défunt est un trop médiocre architecte pour avoir mérité l’ovation publique. D’ailleurs, il a assez gagné depuis une quarantaine d’années qu’il travaille pour la ville, afin que sa famille puisse faire la dépense d’une pierre sépulcrale, si tant est qu’on lui veuille donner une espèce de renommée envers et contre tout.

1er février 1841 Arrivée du gaz chez les particuliers
Les tuyaux pour la circulation du gaz étant faits en ville, on commence aujourd’hui l’éclairage pour les particuliers qui s’abonnent à l’établissement où se fabrique ce gaz, près la Chartreuse. L’éclairage général des rues ne commencera qu’alors que seront achevés les candélabres qui doivent supporter les lanternes publiques.

Le 23 janvier 1824, Jean Benel, négociant bordelais, crée une société anonyme autorisée par ordonnance royale, la Compagnie d’éclairage de la Ville de Bordeaux. Le procédé du gaz à hydrogène est dû à Philippe Lebon qui, en 1799, brevette la thermolampe qui allait révolutionner l’éclairage urbain.
C’est en 1832 que démarra l’installation du gaz à Bordeaux avec la construction d’une usine, rue Judaïque. Le gaz est alors manufacturé : la combustion du charbon dans des chambres de carbonisation en fonte libère du méthane, emmagasiné dans des gazomètres ; ce gaz est alors injecté sous pression au réseau. L’éclairage est alors l’unique débouché de cette nouvelle énergie, les premiers appareils de chauffage n’apparaissant qu’en 1845.

6 février 1841 Les vases de la Garonne comme combustible
Un particulier de cette ville nommée M. Bounevialle vient de découvrir un procédé pour carboniser la vase de la Garonne et la rendre propre à suppléer le bois et les charbons pour alimenter les forges et servir même au chauffage des cheminées dans les maisons. Cette découverte ne paraît pas avoir atteint le degré nécessaire pour le chauffage, mais elle peut y arriver et elle offre dès à présent quelques avantage économiques.

Ce M. Bounevialle devait avoir lu les Œuvres complètes de Buffon, dans lesquelles on lit : « La vase qui se décompose dans la mer par couches inclinées suivant la pente du terrain, et s’étend souvent à plusieurs lieues du rivage, comme à la Guiane, n’est autre chose que le terreau des arbres ou autres végétaux qui, trop accumulés sur ces terres inhabitées, sont entraînés par les eaux courantes; et les huiles végétales de cette vase, saisies par les acides de la mer, deviendront, avec le temps, de véritables houilles bitumineuses, mais toujours légères et friables, comme le terreau dont elles tirent leur origine, tandis que les végétaux eux-mêmes, moins décomposés, étant de même entraînés et déposés par les eaux, ont formé les véritables veines de ce charbon de terre, dont les caractères distinctifs et différents de ceux de la houille se reconnaissent à la pesanteur du charbon, toujours plus compacte que la houille, et au gonflement qu’il prend au feu, en s’y boursoufflant comme le limon. »

17 février 1841 La manufacture Johnston en difficulté
Le maire M. Johnston revient de Paris où il essaie de former une société de capitalistes qui prendraient des actions pour la manufacture de porcelaine et de grés qu’il a établi sur un grand pied à Bordeaux depuis quelques années et dont l’entretien a commencé à déranger sa fortune. On dit qu’il a déjà emprunté et consommé 700.000 F qu’il a emprunté à divers à Bordeaux. Ce n’est pas qu’il néglige les moyens de débiter ici des objets de sa fabrique, car il en a établi plus de 20 entrepôts dans cette ville. Mais ces objets sont trop chers et ne sont pas recherchés hors d’ici. Il emploie dans sa fabrique des artistes habiles, il est vrai, mais il leur donne de trop gros appointements et cela l’empêche de vendre à bas prix. D’ailleurs il est depuis longtemps reconnu qu’aucune fabrique ne peut prospérer à Bordeaux, parce que les vivres y sont trop chers et les prix de la main-d’œuvre excessifs.

9 mars 1841 Source de Floirac
Un propriétaire de la commune de Floirac a découvert dans son bien, dit de Monrepos, il y a quelques mois une source abondante qu’il a annoncée comme ayant des vertus médicinales propres à diverses maladies. Le public, qu’il croyait y attirer, n’ayant pas cru à son assertion et accourir boire de ses eaux, il vient de les proposer à la ville de Bordeaux comme pouvant alimenter les fontaines qu’elle se propose depuis 10 ans de construire à l’usage des habitants. On a répondu à ce propriétaire que, puisqu’il avait donné sa source comme minérale, elle ne pouvait pas convenir aux personnes qui se portaient bien.

11 mars 1841 Société d’horticulture
La société d’horticulture du département, fondée il y a un an et demi à Bordeaux, a tenu hier sa première séance publique dans la salle de bal du Casino, le lieu où se réunissent les divers charlatans qui viennent ici vendre des concerts aux mélomanes de cette ville. Cette société a fait la distribution des prix par elle offerts aux artistes ou amateurs d’horticulture. Après un discours lu par son secrétaire sur les avantages des académies de jardiniers, 13 couronnes ont été distribuées à autant de personnes qui avaient produit les plus belles fleurs cultivées par leurs soins. Dans le nombre de ces couronnes, deux ont été décernées à des jardiniers pour avoir cultivé habilement de beaux dahlias, fleurs étrangères actuellement à la mode ; les autres couronnes ont été données à des amateurs florimanes, entre lesquels on a remarqué Madame Baour et le président de la société M. Vignes qui l’a fondée et qui possède une belle collection d’orangers et de rosiers. La salle dans laquelle cette distribution des prix a été faite était décorée d’un très grand nombre de plantes et d’arbrisseaux qui portaient des fleurs de la plus belle espèce venues dans des serres chaudes de divers florimanes de cette ville, où la culture des fleurs et le goût de la musique ont une vogue momentanée.

11 mars 1841 Critique de l’abbé O’Reilly
Il paraît depuis quelques mois un livre intitulé : Essai sur l’histoire de Bazas et sur son arrondissement, par l’abbé O’Reilly, curé de Saint-Côme près Bazas, Bazas, 1840, volume in-8 de 470 pages. C’est une compilation de ce que Dom Devienne, Baurein, le Gallia Christiana, mes divers ouvrages archéologiques et la Statistique de la Gironde apprennent sur l’histoire littéraire et artistique des villes et communes rurales du Bazadais. L’auteur n’y a mis que la façon qui n’offre rien de nouveau ni de bien piquant. La plume d’un prêtre et même d’un jésuite s’y fait remarquer à chaque page. L’ouvrage est dédié à l’archevêque de Bazas et c’est assez dire dans quel esprit il est écrit. L’apologie des superstitions des paysans des Landes et celle des croisades y est faite sans vergogne et l’auteur ne craint pas d’altérer ou de contredire l’histoire pour étayer ses opinions. Par exemple, il approuve la destruction de l’ordre des Templiers par Clément V et prétend que ce pape ne mérite pas les reproches que les historiens contemporains ont fait à sa mémoire. L’essai sur l’histoire du Bazadais est une production très superficielle et d’un mince intérêt, et n’a pas eu grande vogue, même dans le pays pour lequel il a été entrepris. On a cherché à flatter la vanité des habitants en essayant de leur persuader que Bazas fut la ville la plus importante de la Novempopulanie et qu’elle a résisté à l’armée romaine sous le commandement de Crassus et que celui-ci ne l’a prise qu’après une vigoureuse résistance. Ce siège est l’objet du chapitre quatre de ce livre qui est une vraie fable …

Cette publication avait été annoncée le 30 septembre 1840.
Patrice-John O’Reilly fut abbé de Saint-Côme, près de Bazas, puis de Saint-Louis-de-Montferrand. Passionné d’histoire, il écrivit et fit paraître quelques essais historiques ayant trait à la région où il vécut et exerça son sacerdoce : Essai sur l’histoire de la ville et de l’arrondissement de Bazas (depuis la conquête des romains dans la Novempopulanie jusqu’à la fin du 18e siècle), 1840, éd. J. Labarrière, Bazas, 470 p., Histoire de Verdelais, ou Voyage descriptif, historique et pittoresque à l’antique monastère du Luc, dans le diocèse de Bordeaux, 1844, éd. J. Labarrière, Bazas, 387 p. et surtout une Histoire complète de Bordeaux, 1857-1860, 6 vol. in-8°, éd. J. Delmas, Bordeaux.

20 avril 1841 Ines Gonzalez, fin
On donnait aujourd’hui aux Variétés une représentation au bénéfice d’une mauvaise et méchante actrice de ce théâtre nommée Inès Gonzalez. Le public n’a pas voulu laisser continuer la pièce du moment où cette actrice a paru en scène, parce que cette fille a forcé l’acteur Félicien, dont on était content, à quitter ce théâtre sur lequel elle l’a frappé d’un coup de poignard il y a quelques mois, fait pour lequel elle a été condamnée à un mois de prison, à 100 F d’amende et à 100 F de dommages-intérêts envers le plaignant. Le public a été juste dans cette occasion et la direction des Variétés a manqué aux convenances en engageant cette actrice qui cependant a empoché 100 écus pour cette représentation où elle n’a pas joué.

4 mai 1841 Scandale au Grand Théâtre
Il s’est passé aujourd’hui au Grand théâtre deux scènes tumultueuses dont l’origine doit être d’abord rappelée. 1 – Un chanteur assez médiocre nommé Raguenot était l’an passé l’un des directeurs du Grand théâtre. Il s’est retiré de cette association en prenant la place du premier ténor avec 22 000 F de traitement, plus 10 000 F sur les profits éventuels de la direction qu’il a quittée. 2 – Un tragédien de Paris, jouant de passage à Bordeaux, étant piqué d’une critique assez mesurée que le rédacteur du Courrier de Bordeaux, Solar, avait fait de son jeu, mit il y a deux jours un placard manuscrit sur l’affiche de la porte du théâtre portant ces mots : « On est prévenu que M. Solar doit faire siffler M. David, parce que celui-ci a fait refuser une pièce de l’autre au Théâtre-Français ». Ces deux faits étaient de nature à faire éprouver aux acteurs qu’ils concernent quelque avanie fâcheuse lorsqu’ils joueraient.
Aujourd’hui, M. Solar était dans une loge lorsque l’acteur David s’approchant derrière lui a donné un soufflet et s’est enfui sans pouvoir être atteint par l’insulté qui l’a poursuivi. Les amis de ce dernier se sont portés soudain vers la loge du commissaire de police qui, sur leur plainte, a envoyé David en prison. Lorsque le chanteur Raguenot a paru sur le théâtre, il a été accueilli par les sifflets et les cris d’A bas, par la presque universalité des spectateurs qui l’ont empêché de jouer. Ainsi, le public refusant de l’entendre dans son début, son engagement à ce théâtre est résilié par ce fait et ses 32 000 F qu’il espérait gagner sont perdus pour lui.
Ces deux scènes de scandale n’auraient pas eu lieu si nos spectacles étaient un peu mieux administrés. La ville donnant 90 000 F et la salle gratis à la direction des comédiens, le maire s’est cru autorisé à diriger nos théâtres. C’est lui seul qui engage les acteurs, actrices, danseurs et danseuses et qui règle les pièces qui doivent être représentées. Ce despotisme ridicule nuit beaucoup au plaisir du public et a introduit l’anarchie dans le tripot comique. Il protège la médiocrité de Raguenot et a toléré l’impertinence que David avait mis sur l’affiche du théâtre, parce qu’il ne veut pas que les journalistes critiquent les acteurs de son choix. Cette conduite étrange du magistrat est l’objet de l’improbation générale et va empêcher les débuts de cette année, parce que le public ne veut pas les médiocrités théâtrales que le maire veut imposer à ceux qui payent pour être bien servis.

Germain Jean Ragonot, dit Raguenot, né en 1809, débuta en 1841 et fut premier ténor à l’Opéra en 1842.

6 mai 1841 Mort de Gustave de Galard
Mort de Philippe Gustave de Galard, homme de lettres et graveur de cette ville où il a publié divers travaux littéraires et artistiques locaux qui ne sont pas sans mérite.

Bernadau a évoqué cet artiste les 11 février 1818, 17 décembre 1822, 5 mai 1823 et 7 août 1826, en des termes moins élogieux.

21 mai 1841 M. Laferrière (voir 9 juin 1841)
Un M. Laferrière, que personne ne connaît, annonce qu’il va publier l’histoire du Parlement de Bordeaux dont personne ne se soucie.

26 mai 1841 Un nouveau bain flottant
Deux nouveaux établissements de bains flottants ayant pris place devant les Quinconces, celui qui est déjà autorisé du quai de la Grave se plaint de l’autorisation accordée aux deux nouveaux venus à son détriment, d’autant qu’on l’a obligé de baigner gratis les élèves des diverses écoles communales et les soldats de la garnison et que les nouveaux établissements ne l’ont pas allégé de cette charge. Le réclamant a adressé à ce sujet un acte au préfet dont on critique déjà beaucoup la mauvaise administration sur plusieurs points. Jalousie de métier.

26 mai 1841 Le Viographe
Cédant aux sollicitations de mes amis, je fais insérer dans l’Indicateur de Bordeaux des articles d’archéographie intitulés : Revue historique des principales rues, places et voies publiques les plus remarquables de Bordeaux. Ce travail paraîtra en une série de numéros isolés et que je cesserai de donner quand il me conviendra. J’y veux garder l’anonyme en signant les articles « le Viographe ». J’en ai autrefois donné de pareils dans le Journal du commerce de cette ville sous le pseudonyme « Patrionome », dans le Courrier de la Gironde, dans le Journal amusant de Dupérier, dans le Tableau de Bordeaux, dans le Bulletin polymathique du Muséum et dans le Kaléidoscope. L’insertion de ceux de l’Indicateur a commencé le 19 mai de cette année et est continué les 19 et 29 juin, 12 et 30 juillet, les 3 et 4 septembre 1841 (voyez la suite).

Bernadau publiera en 1844 son ouvrage qui reste sans doute le plus consulté à notre époque : Le Viographe bordelais, ou Revue historique des monuments de Bordeaux tant anciens que modernes, et des rues, places et autres voies publiques de cette ville, chez Gazay, 1844.
Il reviendra sur ces articles le 25 décembre 1941.

9 juin 1841 M. Laferrière
Fragments d’histoire parlementaire, d’après les registres secrets du parlement de Bordeaux : tel est le titre d’une brochure de 16 pages publiée par M. Laferrière, professeur au collège de Rennes et sur laquelle il vient d’être reçu correspondant de l’Académie des sciences de Bordeaux. Le diplôme vaut bien l’ouvrage. Il a pour objet de prouver que le Parlement de cette ville y dominait l’opinion et contrariait systématiquement le gouvernement, toutes les fois que son intérêt lui commandait de faire de l’opposition. Pour prouver cette vérité, dont personne n’a jamais douté, l’auteur analyse plusieurs délibérations consignées dans les registres de cette cour et son œuvre n’est embellie ni par une discussion profonde, ni par un style brillant. Il y a plus, beaucoup de faits qu’il cite qui sont contredits par l’histoire, comme quand il assure que les jurats de Bordeaux n’avaient pas la justice criminelle dans cette ville ; que les habitants ne jouissaient pas des privilèges qu’ils s’étaient réservés par le traité de capitulation avec Charles VII en 1451 ; que Montaigne a publié le livre de la Servitude volontaire de la Boétie ; que le Parlement resta immobile en présence de la sédition de 1548 ; que Montesquieu fut premier président du Parlement de Bordeaux, etc. etc. etc. Le Fragment de notre histoire parlementaire est une de ces publications que ne craignent pas de hasarder tant de faiseurs d’histoire de nos jours, dans lesquelles ils substituent leurs idées singulières aux faits avérés qu’ils dénaturent et profitent de l’ignorance de la génération actuelle des liseurs, pour leur donner des absurdités comme des découvertes historiques. La brochure de M. Laferrière est non seulement fautive au fond, mais encore sans nul intérêt dans sa forme superficielle.

Louis-Firmin Julien-Laferrière, né à Jonzac le 5 novembre 1798 et mort à Paris le 14 février 1861, fut avocat à Angoulême, de 1821 à 1831, puis à Bordeaux. Il publie en 1836 une Histoire du droit français qui lui vaut d’être nommé professeur de droit administratif à la faculté de Rennes. Il est ensuite recteur de l’académie de Toulouse, puis inspecteur général des facultés de droit. Par décret impérial, il est nommé membre de la section de politique de l’Académie des sciences morales et politiques en 1855, puis transféré dans la section de législation en 1859.

20 juin 1841 Essais du chemin de fer Bordeaux La Teste
Hier on a essayé le chemin de fer de Bordeaux à la Teste. Le préfet, le maire et quelques autres principaux fonctionnaires ont été dans ce dernier lieu assister à un repas que leur a donné la compagnie des entrepreneurs pour les remercier des soins qu’ils ont pris pour lui faire obtenir la prorogation de la durée de sa concession qui est portée à 70 ans.

22 juin 1841 La tragédienne Rachel
Il n’est bruit que des succès à Londres d’une jeune tragédienne de Paris dans les pièces de Corneille et de Racine dont elle a ressuscité le goût qui était passé de mode. Cette actrice se nomme Rachel et gagne jusqu’à 3000 F par représentation. Elle a été fêtée même par la reine d’Angleterre qui lui a fait présent d’une riche parure en diamants.

30 juin 1841 Arrêt du Courrier de Bordeaux de M. Fonfrède
Aujourd’hui a cessé de paraître le Courrier de Bordeaux, après deux ans et demi, journal quotidien qui a mis plus en évidence son rédacteur qu’il ne lui a rapporté de bénéfices. C’était M. Henri Fonfrède, homme de lettres de cette ville, très estimable, versé surtout dans les matières politiques. Il prétexte que l’état de sa santé ne lui permet pas de continuer à diriger cette entreprise, mais le fait est qu’elle ne rapportait rien et que les actionnaires de 500 F qui en avaient fait les fonds se sont ennuyés de n’avoir que des pertes à couvrir à chaque budget qu’ils réglaient. On n’aime pas à Bordeaux les spéculations qui ne procurent pas de dividendes fructueux. On compte dans cette ville quatre journaux politiques et commerciaux et sept à huit qui s’occupent spécialement d’objets scientifiques et littéraires, ou soi-disant tels. Il y en a au moins la moitié de trop.

Le Courrier de Bordeaux, journal de la Gironde et des intérêts méridionaux est paru du 1er décembre 1837 à juin 1841.
Henri Jean Étienne Boyer-Fonfrède, dit Fonfrède, (1788-1841), est le fils du conventionnel régicide Jean-Baptiste Boyer-Fonfrède (1766-1793), guillotiné. Henri Fonfrède est rédacteur du journal La Tribune avant de fonder, l’Indicateur de Bordeaux (1826) et le Courrier de Bordeaux (1837). Il défend avec ardeur les idées libérales, en politique comme en économie.

6 juillet 1841 Inauguration du chemin de fer de La Teste
Cérémonies de l’inauguration du chemin de fer de Bordeaux à La Teste par la bénédiction que lui a donnée in fiocchi l’archevêque aux deux points de départ de la Machine nouvelle. Un administrateur de l’entreprise a harangué le prélat avant la cérémonie ; celui-ci a riposté par un discours ; le maire de La Teste a fait aussi le sien sur ses terres, et le préfet a couronné la cérémonie par une allocution sur les avantages que le chemin de fer vient apporter au pays. Ce qu’il y a de plaisant dans cette affaire, c’est que le porteur de parole de la compagnie de l’entreprise est un protestant, que le préfet est suspecté de ne pas croire en Dieu crucifié, et que les actionnaires du chemin de fer sont tous ou des juifs de Bordeaux ou des sociniens de la Belgique. Au reste, tous ces orateurs ont l’air de croire aux grands profits que va faire l’entreprise. Quant à nous, nous persistons à croire que dans six mois elle ne fera pas ses frais. Nous détaillerons nos raisons de douter au premier jour où nous aurons le temps et le courage.

8 juillet 1841 Mise en service du chemin de fer Bordeaux La Teste
On a commencé hier à livrer au public le chemin de fer de Bordeaux. Il y a deux départs et deux arrivées par jour. Le trajet se fait en 1 h 50 minutes pour 52 km à parcourir. On ne fait en ce moment que trois stations sur la route. Le prix des places dans les voitures de première classe est de 5,50 F, dans celles de deuxième classe 4 francs et dans les wagons de troisième 0,25 F par personne. Quant au prix du transport des marchandises et effets quelconques, il est établi en raison de la nature des effets, ce qui est singulier et ne s’est pratiqué jamais dans les voitures publiques. Cela a l’air d’un impôt mobilier. Une pareille innovation dans un tarif de roulage n’étonnera pas, si l’on fait attention que l’administrateur trésorier de cette entreprise est un courtier du peuple d’Israël.

14 juillet 1841 Le Remorqueur
Expériences publiques aux Quinconces d’une voiture à vapeur que vient pour établir ici M. Dietz, mécanicien de Paris, où il n’a pu faire prendre son invention qu’il appelle Remorqueur. C’est une voiture montée sur huit roues, portant une mécanique qui fait tourner ces roues par l’action de la vapeur qui se fait sur cette voiture dans un appareil qu’on ne voit pas. Il y a seulement sur le devant un homme qui, au moyen d’une manivelle, fait tourner au besoin la voiture, ou la fait arrêter subitement. Les rouages de la mécanique font un très grand bruit en fonctionnant. Quatre omnibus pleins de monde ont fait plusieurs fois le tour des Quinconces avec une vitesse qu’on estime parcourir une lieu en un quart d’heure.

Charles Dietz (1801-1888) invente, en 1830, un « remorqueur à chaudière » à trois roues baptisé Protée, pesant 10 tonnes, mû par une chaudière tubulaire à vapeur, et capable de tirer deux diligences d’une quarantaine de personnes à 8 kilomètres à l’heure, consommant 160 kg de coke à l’heure. En 1834, il crée la ligne omnibus « Rond point des Champs-Élysées, parc de Saint-Germain » au sujet de laquelle un journaliste témoigne : « Dietz prend le départ au rond-point des Champs-Élysées, arrivé à Neuilly, 17 minutes plus tard, il fait le plein d’eau en 8 minutes avant de repartir pour Nanterre. La foule regarde passer avec terreur ce véhicule étrange. Poursuivant sa route, Dietz met 13 minutes pour grimper la côte de Saint-Germain et 5 minutes pour la redescendre sans freins ! Les perspectives d’une telle machine sont incalculables. »

22 juillet 1841 Eloge de Henri Fonfrède
On a inhumé hier en grande pompe Henri Fonfrède, négociant et homme de lettres à Bordeaux où il est mort le 23 de ce mois à l’âge de 63 ans. Ses obsèques ont été on ne peut pas plus magnifiques ; la vanité gasconne s’est surpassée pour créer un grand homme du rédacteur d’un journal qui n’a pu se soutenir que deux ans faute de lecteurs. Une compagnie de la garnison gardait la porte du logis du défunt et celle du cimetière où on l’a inhumé. Les quatre coins du drap mortuaire étaient portés par le préfet, le commandant de la division, le député Ducos et un adjoint du maire. Beaucoup de fonctionnaires publics sans costume, des gens de lettres de toutes couleurs, des négociants et autres amis ou partisans du défunt formaient le cortège. Les journaux ayant annoncé la cérémonie avec grand fracas, les curieux abondaient sur la route du corbillard patriotique. Des orateurs ont successivement prouvé à leur manière que Fonfrède était le plus grand homme que la France politique eut encore produit. Ces orateurs étaient M. Th. Ducos, député de Bordeaux et oncle du défunt, M. A. Ducos, avocat et son cousin, M. Pujos qui avait rédigé avec lui en 1819 le Journal de la tribune de la Gironde, lequel occasionna dans le temps un procès criminel à ses auteurs, M. Wustenberg, négociant et député de Bordeaux, M. J. Ducourneau, l’un des rédacteurs républicains de l’Indicateur, M. Tandonet qui s’est dit l’interprète de la coterie Saint Simonienne ; M. de Salvandy, ancien ministre, actuellement de passage à Bordeaux et un conseiller municipal de la commune de Montferrand, où le défunt avait son bien et qui a dit parler au nom des habitants et des élèves de l’école primaire de cette commune dont un grand nombre l’escortait. Au dire de tous ces parleurs, le pauvre défunt était l’homme le plus remarquable entre les philosophes, les doctes, les politiques, les gens de lettres, les moralistes, les patriotes qu’a produits le siècle. Et la perte qu’il vient de faire est irréparable, immensissime et, sur le tout, notre compatriote était un bon et probe négociant qui aurait mieux fait, pour son repos, de jouir paisiblement de sa fortune dans le sein de l’amitié et de cultiver tranquillement les lettres qu’il aimait, plutôt que de se lancer dans la carrière politique où il n’éprouva que des échecs et des déboires. Il y débuta par quelques pamphlets républicains qui passèrent inaperçus. Son entreprise du Journal de la tribune faillit le faire condamner comme hostile au gouvernement sous la restauration. Ecrivant en 1830, aux approches de la révolution, dans les journaux de l’Indicateur et du Mémorial bordelais, il contribua à faire la journée du 30 juillet qui lui attira beaucoup d’ennemis parmi les hommes paisibles qui redoutent la recrudescence des révolutions. Son Courrier de Bordeaux, qui est mort d’inanition quelques jours avant lui, est l’œuvre d’un ambitieux dépité qui, n’ayant pu se hisser à la députation où il s’était fait nommer en déguisant le cens électoral qu’il ne payait pas, a voulu ensuite se créer chef et directeur de l’opinion publique par du rabâchage sur les formes gouvernementales. Indépendamment des utopies qu’il débitait dans cette feuille, il a publié en 1830 un gros livre intitulé : Du gouvernement du roi et des limites constitutionnelles du pouvoir parlementaire et ce livre, que ses amis mettent à côté de l’Esprit des lois, n’est qu’un gâchis incohérent et ennuyeux de maximes démocratiques et monarchiques qu’on tâche d’accorder ensemble et qui heurtent de front les vrais éléments du droit public. Les matières, très abstraites par elles-mêmes, sont traitées avec une grande diffusion de style, ce qui augmente leur obscurité. L’auteur se paraît bien pénétré de son sujet, mais il se livrait à une trop grande facilité d’écrire et corrigeait peu et n’a jamais consulté ses amis, même pour la partie de la diction, parce qu’il avait le malheur de se croire des vues supérieures en tout. Il avait de grands talents en plus d’un genre et l’on peut dire que c’était un des plus forts penseurs de son temps à Bordeaux ; mais il était trop convaincu de son mérite et ceux qui le vantent à outrance maintenant qu’ils n’est plus nous paraissent encore plus exaltés que lui dans leurs éloges. Ceux qui ont été prononcés sur sa tombe sont outrés et sans bonne foi.

28 juillet 1841 Le Remorqueur
Le remorqueur de M.M. Dietz entreprend aujourd’hui un premier essai des voyages qu’ils se proposent de faire de Libourne à Bordeaux. Cette machine qui fonctionne très bien traînait quatre omnibus remplis de monde. Elle a monté la côte du Cypressa sans hésiter dans sa route, mais à la descente de cette côte, elle a été embarrassée dans sa route par les voitures qu’elle traînait et qui retombaient trop sur elle, faute d’avoir enrayé au revers d’Artigues, ont gêné sa marche et l’ont forcé de revenir sur ses pas. L’inventeur a compris la difficulté qu’il n’avait pas prévue et va pourvoir aux moyens de surmonter les obstacles d’une descente pénible par sa longueur.

L’académie de Bordeaux rapporte cette expérience : « Une deuxième expérience fut faite le 28 sur la route de Bordeaux à Libourne. Parti à dix heures, le convoi, composé du locomoteur, du tender et de quatre diligences attachées l’une à la suite de l’autre, parcourut la distance du pont au pied de la côte en onze minutes, ralentit un peu sa vitesse en montant la côte, qui fut franchie en dix minutes ; et tout paraissait aller à souhait, lorsqu’on s’aperçut d’un fringalage assez considérable dans la dernière voiture : un ouvrier, qui s’était placé sur l’impériale de celle-ci, eut peur et se précipita sur le sol ; étourdi par la chute, il eût couru un grand danger sans l’intervention d’un chirurgien, M. Bancal, qui, par une saignée faite à propos, prévint les suites de cet accident. M. Dietz, bien que sollicité par les voyageurs de poursuivre sa route jusqu’à Libourne, résista à leurs instances, et satisfait d’ailleurs d’avoir, par cette nouvelle épreuve, démontré la facilité avec laquelle il franchissait les côtes, en conservant une vitesse supérieure à celle des diligences, il rentra sur-le-champ à Bordeaux. »

2 août 1841 Le Remorqueur
Nouvelle expérience du Remorqueur qui va de Bordeaux à Libourne en 2 h 15. Les loueurs de voitures du port de la Bastide, après avoir adressé les plus vives injures à MM. Dietz au départ et à l’arrivée de cette curieuse locomotive, se sont permis de leur voler six sacs de charbon qu’ils avaient déposé à Beyssac pour alimenter leurs fourneaux, comme si l’usage du grand chemin n’appartenait pas à tout le monde.

Le rapport de l’académie poursuit : « Enfin , le 2 août , une troisième épreuve eut un succès complet : le convoi, composé de trois diligences solidement attachées, mais moins bien qu’elles doivent l’être par l’articulation dont nous avons parlé, partit de Bordeaux pour Libourne, à neuf heures et demie, franchit la côte avec la même rapidité que dans le second voyage, et arriva à moitié chemin, à Beychac , à dix heures vingt- six minutes, c’est-à-dire en cinquante-six minutes; d’où résulte une vitesse de plus de quatre lieues à l’heure, cette distance étant évaluée à 15,500 mètres. Là, on dut s’arrêter vingt-quatre minutes pour renouveler la provision d’eau, et l’on reprit le chemin de Libourne. Différentes côtes de 3 à 4 centimètres par mètre furent franchies avec la même rapidité que la première ; un voyageur fut déposé à onze heures vingt- deux minutes avec une telle rapidité qu’on s’aperçut à peine de cet incident; peu après, M. Dietz, ayant remarqué qu’une des petites roues de devant chauffait fortement, fit arrêter le locomoteur, et dut employer vingt- sept minutes à mettre la roue en état de fonctionner. Malgré ces divers retards, qui ne peuvent être imputés à l’appareil remorqueur, l’on arriva à midi vingt minutes à Libourne : ce qui fait trois heures de route, à peu près, ou deux heures moins dix minutes de marche pour 31,000 mètres. »

4 août 1841 Rachel
Débuts de la célèbre tragédienne Rachel. L’engouement du public n’a jamais été aussi grand et elle est même au-dessus des plus célèbres actrices qui aient paru à ceux qui n’ont pu les voir jouer il y a un demi-siècle. Elle ne joue que les pièces de Corneille et de Racine qui sont de vraies nouveautés pour la génération actuelle. Le prix des places a été plus que doublé. On paye les stalles 10 F, les premières 8 francs et les secondes et parterre 4 francs. La foule est extraordinaire. Mademoiselle Rachel à 15.000 F par représentation et, en sus, 200 F par jour de son séjour à Bordeaux.
29 août 1841
La tragédienne Rachel, spéculant aussi sur la vogue qu’elle a obtenue à Bordeaux et ne trouvant pas suffisante la somme de 1.500 F qu’on lui a donnés par représentation, a consenti d’en donner trois autres, pourvu qu’on lui délivra la moitié de la recette de chacune de ces nouvelles représentations. Ainsi, elle doublera ses appointements. Il faut noter qu’elle s’entend en usure, car elle est juive d’origine.
5 septembre 1841
La tragédienne Rachel, qu’on disait devoir donner pour sa clôture une représentation pour les pauvres de cette ville, nous a quitté en se bornant à envoyer 100 F au grand rabbin pour les indigents d’Israël. Cependant elle a gagné ici 18.000 F dans l’espace de cinq semaines, sans compter que la direction du Grand théâtre lui comptait 200 F par jour pour sa table et son logement pendant son séjour à Bordeaux.

Élisabeth Rachel Félix, plus connue sous son seul prénom Rachel ou comme Mademoiselle Rachel (1821-1858), est célèbre et adulée pour son interprétation des héroïnes des tragédies de Corneille, Racine et Voltaire, remettant à la mode la tragédie classique, face au drame romantique. Elle créa un modèle nouveau d’actrice et de femme et fut une des femmes les plus célèbres de son siècle. On se plait à dresser la liste de ses amants. Rappelons simplement cet échange de petits mots avec le prince de Joinville qui griffonne : « Ou ? Quand ? Combien ? », auquel elle répond : « Chez toi, ce soir, pour rien ».

12 septembre 1841 Premier accident de chemin de fer à la gare de Pessac
La locomotive du chemin de fer, en arrivant à Bordeaux avec trop de vitesse, a heurté contre la barricade de Pessac et un des wagons qu’elle traînait à été renversé. Les voyageurs qu’il portait ont été quittes pour des contusions plus ou moins graves. Ce petit échec rendra plus surveillant les directeurs de l’entreprise.

16 septembre 1841 Epidémie de suette miliaire en Dordogne
La société de médecine s’était rassemblée hier pour délibérer sur la demande que lui adresse le préfet de la Dordogne, afin d’en obtenir quelques-uns de ses membres dont il réclame la présence pour donner leurs soins aux malades nombreux de cette ville qui sont victimes d’une épidémie qu’on appelle suette miliaire. On délibère l’envoi de six membres de cette société. Trois d’entre eux vont partir dès demain pour Périgueux et les trois autres devront suivre la même destination si leur présence devient nécessaire. Le docteur Mabit est parti sur le champ volontairement pour Périgueux. La suette, qui fait actuellement des ravages extraordinaires dans cette ville, s’était manifestée il y a un mois dans la partie septentrionale du département de la Dordogne et n’avait pas été bien observé dans cette contrée. Nous nous rappelons qu’une maladie contagieuse ainsi appelée régna il y a une soixantaine d’années dans le Languedoc et fit surtout de grands ravages à Toulouse.

La suette est une ancienne maladie infectieuse épidémique caractérisée par une fièvre importante, une transpiration profuse et une mortalité élevée.
On distingue la suette anglaise qui a sévi sur un mode épidémique à cinq reprises aux xve et xvie siècles en Angleterre et la suette miliaire, ainsi dénommée car elle s’accompagne d’une éruption cutanée en forme de grains de mil.
Connue aussi sous le nom de « suette des Picards » ou « suette de Picardie », elle survint en France entre 1718 et 1906. Cette variété était moins souvent fatale que la suette anglaise et s’accompagnait d’une éruption cutanée, absente dans les épidémies de suette observées jusqu’alors. En tout, 194 épidémies ont été dénombrées, dont l’épidémie en Dordogne en 1841.

16 septembre 1841 Le Remorqueur
Monsieur Dietz, inventeur de la locomotive, n’ayant éprouvé que des difficultés à Bordeaux où il a fait des expériences brillantes de sa découverte, va établir sa voiture à vapeur à Libourne où on lui a fait accueil. Nos spéculateurs ont craint que cette voiture ne nuisit à celle des omnibus qu’ils font rouler à Bordeaux et à l’entreprise du chemin de fer où ils sont actionnaires avec les juifs qui le dirigent.

24 septembre 1841 L’infante d’Espagne et les marins de la Teste
Depuis quelque temps, l’infant d’Espagne Don Francisque est avec sa famille aux bains de la Teste. On conte un trait d’impertinence princière qui n’est pas propre à la faire bien voir à la cour de Madrid où elle avait quelque réputation de popularité. La femme de l’infant revenait du quartier dit du Monge par le bateau dans lequel il faut se faire porter à la Teste lorsque la marée recouvre le pré-salé. Son enfant, qui est presque idiot, la suivait et n’osait pas monter sur la planche du bateau pour descendre à terre, et aucun domestique n’était prêt pour lui donner la main. Le batelier le prend entre ses bras et s’empresse de le porter à sa mère qui était sur le rivage. Il est remercié de son empressement par un vigoureux soufflet que lui applique l’infante en disant : « Comment, coquin, tu t’avises de toucher à un prince du sang royal de Castille ? ». Les autres marins du port, indignés de l’impertinent traitement fait à leur camarade par la dame espagnole, l’accablent d’injures et, sans un français courtois qui lui conseilla de rentrer bien vite dans son auberge, le peuple de la Teste lui aurait fait un mauvais parti.

L’infant d’Espagne Don François de Paule et sa famille, qui furent parmi les tout premiers utilisateurs du train Bordeaux La Teste (liaison ouverte le 6 juillet 1841), vinrent passer de longues vacances à Eyrac (12 juillet – 22 septembre 1841) en s’installant à l’établissement Gailhard (ancien hôtel « Nouveaux bains d’Arcachon » créé par Rose-Noël Tindel), plus près de la gare de La Teste que l’hôtel Legallais (source M. Michel Boyé).

24 septembre 1841 Microscope oxy-hydrogène
On voit ici depuis quelques jours un phénomène d’optique appelé [illisible] ou gaz oxy hydrogène. C’est une espèce de lanterne magique qui grossit les objets 1000 fois plus que leur grandeur naturelle et fait discerner l’organisation des insectes et des plantes dont on voit même circuler le sang et la sève. A son foyer, se volatilise subitement les métaux qu’on y soumet à l’action d’un microscope qu’éclaire un gaz particulier en passant sur la chaux vive. Cette machine a été récemment fabriquée à Londres par Warwick, d’après un procédé de combustion découvert par un officier d’artillerie nommé Drulmouth. C’est merveilleux et effrayant.

On trouve mention, dans plusieurs revues de 1841, de ce microscope, sans plus d’informations que sous la plume de Bernadau.

17 octobre 1841 Une savoureuse aventure de l’abbé Sabatier
Depuis une dizaine d’années, il s’était jeté à Bordeaux un chevalier d’industrie d’une nouvelle espèce nommé l’abbé Sabatier, qui avait été aumônier de la duchesse de Berry pendant sa détention à Blaye. À son retour de Palerme où il avait accompagné cette aventurière princesse, il vivait ici d’intrigues de toute espèce. Il fit d’abord un journal de dévotion intitulé la Dominicale. L’entreprise ayant échoué au bout d’un an, il travaillait à la page pour le journal des carlistes intitulé la Guienne ; puis, il s’annonça comme travaillant à une Histoire de Bordeaux. Sous prétexte de recueillir des matériaux, il allait furetant dans toutes les les archives de la ville où il fatiguait les employés par ses questions saugrenues. Il essaya d’obtenir quelque argent de la mairie sous prétexte de payer ses copistes qu’il disait employer à ses recherches historiques. On refusa ses services et on lui témoigna même de la défiance pour ses démarches ; car l’archiviste municipal reçut ordre de ne plus lui laisser emporter chez lui les registres et papiers qu’il demandait et on ne les lui confiait sous récépissé que pour un jour. Tous les soirs, un agent de la mairie allait prendre chez lui les papiers qu’on lui avait prêté le matin. Bientôt, il se retourna d’une autre manière et il entreprit un journal littéraire sous le titre de l’Archiviste bordelais par une société d’historiographes. Il y publiait des fragments historiques assez insignifiants. Ainsi, après la publication de trois cahiers de l’Archiviste, le dit Sabatier renonça au métier de folliculaires. Il prêcha à Bordeaux dans diverses églises, sans grande vogue, comme il s’y attendait. Il parvint cependant à obtenir une chaire de théologie au séminaire. Cette fonction lui fut conservée lors de la formation des trois facultés près l’académie de Bordeaux. Son enseignement public lui laissant quelques loisirs pour l’enseignement privé, il était depuis un an professeur de géographie, de morale et grammaire française dans la pension de la dame Theresia rue du Mirail, lorsqu’il lui arriva l’aventure suivante : le Sabatier avait un logement dans la maison de la maîtresse de pension dont il dirigeait les classes. Comme il allait passer ses soirées en ville, on avait soin de laisser la chandelle allumée dans sa chambre et les deux servantes de la maison allaient se coucher. Un soir que la plus âgée d’entre elles avait laissé la dernière achever quelque travail dans la cuisine, elle regagnait sa chambre et entendit quelques légers bruits dans celle de Monsieur l’abbé qu’elle ne croyait pas rentré en voyant de la lumière et la nuit étant forte avancée. Alors, s’imaginant qu’un chat s’y était introduit et y faisait quelques dégâts, elle y entra brusquement pour le chasser. Mais elle trouva dans la chambre la jeune servante de la maison et notre Sabatier, tous deux en chemise qui folâtraient. Le couple amoureux surpris s’empresse de supplier la vieille servante de garder le silence sur cette aventure et lui feront toutes sortes d’offres ou de menaces pour qu’elle taise ce qu’elle vient de voir Elle leur promet de n’en parler à personne ; mais le lendemain, elle le raconte à Madame Theresia puis à quelques commères en grande confidence. L’abbé et sa donzelle sont renvoyés de la maison. L’affaire s’ébruite, les parents de plusieurs jeunes demoiselles de la pension les en retirent. L’archevêque, à qui le bruit de cette aventure parvient, interdit l’abbé Sabatier que la honte d’un pareil scandale n’atteint pas et qui continue à professer à Bordeaux sa théologie dont l’archevêque n’a pas pu lui faire ôter la chaire d’éloquence chrétienne du haut de laquelle il brave le mépris public.

Depuis le 5 août 1837, l’abbé Sabatier est une des bêtes noires de Bernadau qui estime que le thème de l’Histoire de Bordeaux a déjà été complètement traité par lui-même et qui voit d’un mauvais oeil tout nouvel auteur voulant s’y frotter. On imagine sa délectation à l’évocation de cette aventure de l’abbé !

11 novembre 1841 Critique de Rabanis
M. Rabanis, professeur d’histoire générale à la faculté des lettres de Bordeaux, vient de lire à l’académie des sciences de cette ville un Aperçu sur les anciens ducs d’Aquitaine appartenant à la race mérovingienne. Cette dissertation a été reconnue comme une découverte historique par sa société, qui en a ordonné l’impression dans le recueil de ses actes. Cependant, nos académiciens ignorent que ce fait est textuellement avéré depuis deux siècles dans la chronique bordelaise, où l’on cite Boggis, duc d’Aquitaine, comme fils du roi Charibert, un des anciens princes mérovingiens. Nos doctes bordelais ignorent les éléments de l’histoire de leur pays et adoptent les contes que leurs font des aventuriers imprudents. M. Rabanis, au lieu de produire ses billevesées historiques, devrait songer que, depuis six ans, il a publiquement promis une nouvelle histoire de Bordeaux dont il n’a encore publié que 80 pages. Les charlatans ne rougissent de rien.

23 novembre 1841 Critique de Jules Delpit
Notice d’un manuscrit de la bibliothèque de Wolfenbutell intitulé Recognitionel Feodorum (?) où se trouvent des renseignements sur l’état des villes, des personnes et des propriétés en Guyenne et en Gascogne au 13e siècle par MM. Martial et Jules Delpit. Tel est le titre d’un ouvrage que certains doctes bordelais regardent comme très intéressant pour l’histoire de leur pays. Nous, qui l’avons lu avec l’attention que nous portons à tout écrit qui a un pareil objet, nous sommes loin de partager cette opinion. La notice publiée par MM. Martial et Delpit de Bordeaux, comme importante pour l’histoire de cette ville, est un de ces tours de force littéraires qu’exécutent les jeunes auteurs de ce temps pour se donner une espèce d’illustration scientifique. Elle contient l’analyse de plusieurs chartes émanées du roi d’Angleterre concernant leur duché de Guyenne depuis l’an 1180 jusqu’en 1274. Ces chartes ne donnent aucune lumière utile sur les véritables événements historiques arrivés dans cette province. Elles sont toutes relatives à des droits féodaux que ces princes y livrèrent pendant un siècle. Ce manuscrit n’est pas d’ailleurs si précieux qu’on le croit, car la plus grande partie des actes qu’il contient sont déjà publiés. C’est un aveu que font là les auteurs de cette notice. Vainement s’efforcent-ils d’en faire ressortir des applications à l’histoire de la langue, des mœurs et du commerce en Guyenne pendant le 13e siècle. Leurs considérations à ce sujet ne sont que du charlatanisme. Les dissertations de nos archéologues ressemblent aux bâtons flottants de Lafontaine :
« De loin c’est quelque chose et de près ce n’est rien ».

6 décembre 1841 Critiques des jeunes historiens régionaux
M. Guadet, neveu du trop fameux conventionnel girondin, vient de publier un in-8° de 350 pages intitulé : Saint-Émilion, son histoire et ses monuments. Ce sont les annales de sa petite ville, dont il veut tâcher d’illustrer l’existence en la peignant comme importante depuis sa fondation au VIe siècle jusqu’au moment où elle a vu naître son oncle le député qu’il regarde comme l’arc-boutant de la nouvelle Révolution française. Les faits et descriptions que contient cette prétendue histoire ne sont presque tous d’aucun intérêt historique. 50 pages pouvaient la contenir. L’auteur s’est appesanti à représenter la constitution municipale de sa ville comme un chef-d’œuvre d’administration populaire, tandis qu’il aurait dû savoir que toutes les communes de Guyenne étaient régies par une pareille coutume, pendant que cette province fut sous la domination anglaise. Il a grossi son livre de toutes les chartes et ordonnances royales données en divers temps pour Saint-Émilion, ce qui remplit la moitié de ses pages. L’autre moitié contient la description de l’église de l’endroit, la liste de ses bourgeois depuis le XVe siècle et la narration de la fuite des conventionnels Guadet, Pétion, Barbaroux, Buzot et Louvet dans le département de la Gironde, pour éviter les poursuites de leurs ennemis les Montagnards qui parvinrent cependant à les atteindre, sauf ce dernier député qui leur échappa et qui a écrit cette fuite d’une manière plus détaillée et plus attachante que l’auteur de notre historiette. Elle n’a d’autre mérite que d’offrir une amplification de rhétorique bien phrasée, qui doit être regardée comme merveilleuse par les habitants du dit Saint-Émilion. Ils doivent être tout étonnés de voir leur commune de 3013 âmes posséder une histoire en règle, divisée en plusieurs livres, chapitres et paragraphes, avec pièces justificatives, comme s’il s’agissait de la capitale d’un état souverain. On se plaignait autrefois de la disette des historiens ; on gémira bientôt de leur abondance. Le département de la Gironde a produit depuis deux ans l’histoire des sous-préfectures de la Réole, de Bazas, de Libourne et, qui pis est, de Saint-Émilion, fraction de ce dernier arrondissement, ce qui fait quatre beaux volumes in-8 sans préjudice de la Statistique de la Gironde dont on nous menace et, pour couronner l’œuvre, la nouvelle Histoire de Bordeaux dont M. Rabanis nous promet depuis sept ans la continuation des 80 pages qu’il a publiées en 1835 par forme d’acompte de ses bénévoles souscripteurs.

16 décembre 1841 Les eaux du Taillan
Le maire publie un rapport au conseil municipal sur les fontaines à exécuter à Bordeaux. Il résulte de ce travail qu’un ingénieur de Paris, nommé Mary, a découvert dans la commune du Taillan, à un myriamètre de Bordeaux, des sources d’eaux potables produisant ensemble 600 pouces fontainiers qui ne coûteront que 4 millions pour alimenter cette ville d’une quantité suffisante d’eau, supérieure à celle qu’on cherchait depuis 1787 pour les besoins des habitants. Le conseil municipal a nommé une commission pour faire un rapport sur ce rapport et, parmi ceux qui la composent, il n’y a ni médecin, ni physicien, ni géomètre, ni architecte, ni le moindre homme spécial pour prononcer sur les expériences scientifiques ou sur les travaux d’art qu’une pareille opération nécessite par préalable. Lorsque la commission fontainière aura donné son avis, nous émettrons le notre sur ce nouveau projet qui pourrait bien n’être pas le dernier qu’on a déjà publié sur cette matière.

L’idée de Joseph Jouis (directeur de l’établissement hydraulique de la Font d’Or) qu’un aqueduc pourrait amener les eaux du Taillan jusqu’au centre de Bordeaux, reçoit l’approbation de l’ingénieur Mary, inspecteur général des Ponts et Chaussées (ancien responsable des adductions d’eau de Paris). Le maire de Bordeaux Nathaniel Jonhston confie à Mary et à Devanne, ingénieur hydraulique de la ville, la direction des travaux. Messieurs Mary et Devanne se chargent de mettre en place le projet qui est présenté au conseil municipal le 14 décembre 1841 et approuvé par le conseil municipal le 4 février 1842. Mais il fallut attendre 10 ans, soit le 2 mai 1851 pour que le conseil municipal adopte le projet définitif. Le 7 juin 1852, Louis Napoléon, Président de la République Française, déclare d’utilité publique les travaux de conduite et de distribution d’eau votés par la ville de Bordeaux.

25 décembre 1841 Conflit du viographe
Au mois de mai dernier, nous avions cédé aux sollicitations du propriétaire de l’Indicateur en lui accordant pour son Feuillet quelques articles historiques sur les rues et places publiques de Bordeaux. Comme nous ne voulions pas être connu, il nous avait promis de faire relire les épreuves de nos articles par son rédacteur, attendu que notre copie porte beaucoup de citations en latin, en vieux français et en Gascon. Il n’a pas rempli sa promesse, quoi que nous l’ayons plusieurs fois prévenu qu’on laissait passer des fautes grossières. Aujourd’hui, il a poussé l’oubli de son devoir jusqu’à l’affectation, car indépendamment des erreurs typographiques que contenait notre article sur la rue des Ayres, il s’est permis de changer le titre courant de Revue historique sur les rues, etc. en celui de Documents historiques des rues etc. et, après ce manquement qu’il sentait que je ne pouvais excuser, il ne m’a pas envoyé de tirage particulier de mes articles, parce que j’ai refusé de le lui en donner la continuation. Le procédé de ce Coudert, ou de son rédacteur qui le mène, est d’une grossièreté difficile à caractériser. Il rompt ainsi avec un homme à qui il devait de la reconnaissance. C’est un républicain et c’est tout dire. Au reste, je n’avais pas fait ces articles pour lui ; ils font partie d’un ancien travail commencé en 1796, lorsque je m’occupais du publier les Antiquités bordelaises dont les circonstances m’empêchèrent de donner la suite, que je laisse à mes héritiers avec mes collections manuscrites, dont ils pourront un jour tirer quelque parti. Je désirerais pouvoir faire mieux pour eux. C’est avec raison qu’ils m’avaient conseillé de ne pas donner gratis aux journalistes aucune de mes productions et je n’avais résisté d’accéder à leurs conseils que dans l’espoir que ces publications périodiques amèneraient les libraires à me faire quelques propositions pour ces articles sur les rues que le public paraît avoir accueillis avec intérêt. Je pensais aussi que mes publications partielles pouvaient éveiller l’attention des amateurs sur mes écrits inédits, et leur faire chercher, lorsque je ne serai plus. A Bordeaux, on rend plus de justice aux morts qu’aux vivants. J’ai vu rire de la personne et des écrits de Dom Devienne et de l’abbé Baurein : on en parle maintenant avec considération.

29 décembre 1841 Obsèques de Lafaurie de Montbadon
Obsèques assez mesquines du pair Lafaurie, comte de Montbadon. Il était tombé dans l’enfance depuis quelques années et son fils ne joue ici aucun rôle, ce qui fait que nos fonctionnaires se sont peu rendus à son enterrement. Cependant, ils lui témoignaient beaucoup de déférence pendant qu’il fut en crédit au temps de l’Empire. Il était maire de Bordeaux lors du passage en cette ville du roi d’Espagne Charles IV et de sa famille en 1808. Il leur fit signer alors assez brutalement leur démission au trône en faveur de Napoléon qui l’en récompensa par la place de gouverneur du palais impérial de Bordeaux, puis par celle de sénateur.

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