Année 1843

9 janvier 1843 Début d’alignement de la rue Sainte Catherine
On réclame avec raison contre la débaptisation de certaines rues de Bordeaux que vient d’opérer la mairie sans nécessité et sans motif d’opportunité. C’est surtout la rue Sainte Catherine qui est l’objet des critiques à ce sujet. On a imposé son nom à trois grandes rues qui en portaient chacune un particulier qu’on aurait dû leur conserver, parce qu’ils étaient historiques.

D’après Sylvain Schoonbaert, « La rue Sainte Catherine a toujours été pour les habitants de Bordeaux une rue « interminable » dans deux sens du terme : tout d’abord sa longueur (2 km environ), ensuite sa position même dans l’histoire de la cité. Elle est composée de deux portions : l’une déjà droite dans la ville romaine, partant approximativement du cours d’Alsace et Lorraine et se dirigeant au nord vers la place de la Comédie ; l’autre correspondant aux extensions médiévales des XIIe et XIVe siècle, une succession de rues sinueuses dans la direction de la place d’Aquitaine, les rues du Poisson Salé, Cahernan, Bouhaut et d’Aquitaine. Les alignements dans cette partie de la rue Saint Catherine ne se réalisèrent véritablement, à l’amiable, que des années 1850 aux années 1890. À plusieurs reprises, les édiles et la population bordelaise dénoncèrent l’insuffisance de largeur et de rectitude de cette rue considérée, à juste titre, comme une traversée principale du nord au sud de la cité depuis les projets du XVIII° siècle ». (La voirie Bordelaise au XIXe siècle, 2007)

10 février 1843 Tombes place Royale
En creusant sur la place Royale pour lui raccommoder des conduites d’eau, on a découvert trois tombes creusées en pierre mais sans débris d’ossements. Il est probable que cela se trouvait autrefois dans le cimetière de l’église de Saint Rémy qui est tout au prêt.

22 février 1843 Jeunesse bordelaise
Quoi qu’on prétende que les classes ouvrières et vinicoles sont dans la plus grande détresse, les bals publics de la haute et basse société sont extraordinairement peuplés. Il n’est presque pas de jour cependant où elle n’y signale sa présence par des danses indécentes qu’elle se permet et qui ont fait arrêter fréquemment les acteurs. Jamais la jeunesse bordelaise n’a montré aussi peu de respect pour les mœurs publiques et pour la police que dans ce moment.

28 mars 1843 Eglise de Talence
L’archevêque a posé hier la première pierre de la nouvelle église de Talence, construite avec les matériaux de l’ancienne qu’on avait construite en 1822 et qu’on a été obligé de démolir parce qu’elle menaçait ruine, ayant été faite contre les règles de l’art. Feu Bonfin, qui l’avait bâtie, n’est pas heureux dans ses travaux ecclésiastiques, car l’église de Saint Martial, qu’il fit il y a cinq ans à Bordeaux, pêchant également par ses fondements, il fut obligé de reprendre son œuvre parce que ses murs se crevassèrent lorsqu’ils furent à moitié hauteur. L’église de Talence se reconstruit au moyen d’une souscription de cinq centimes par semaine que chaque habitant a promis de payer au curé qui dirige fort adroitement cette entreprise et fait des loteries du vin que les riches propriétaires donnent en supplément de leur souscription hebdomadaire d’un sou. De plus, au jour de la cérémonie, il admettait dans une enceinte réservée quiconque payait deux sous pour un exemplaire des couplets suivant qu’il distribuait au profit de la future chapelle (voir au tome 32 du Spicilège bordelais).

Halte sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, l’église Notre-Dame de Talence (ou de Rama) est très connue des pèlerins depuis son origine. Élevé sur les restes d’une église démolie peu après 1835, l’édifice actuel est érigé en 1843 par Auguste Bordes. Celui-ci construit une église de style gréco-romain après avoir opté, dans un premier temps, pour un style gothique.

5 avril 1843 Nécrologie de l’architecte Corcelles
On a inhumé hier un architecte nommé Corcelles qui avait une certaine réputation d’habileté dans son art. Ses confrères qui assistaient à ses obsèques voulant en faire un grand homme ont imaginé de lui élever un tombeau dans le cimetière et ont proposé dans les journaux une souscription à cet effet. C’est actuellement la mode de faire des apothéoses en l’honneur du moindre artiste un peu distingué. On crée des saints d’une nouvelle espèce.

Armand Corcelles (1765-1843) édifia à Bordeaux le Temple des Chartrons, entre 1832 et 1835, ainsi que de nombreuses églises et quelques châteaux dans la région. Il a aussi construit la première synagogue monumentale édifiée en France, rue Causserouge.

5 avril 1843 Sabathier contre la canonisation de Mme de Lestonnac
Certain intrigant appelé l’abbé Sabathier, piqué de ce que les religieuses de Notre Dame qui l’avaient choisi pour leur aumônier en ont pris un autre, vient de produire un pamphlet intitulé : Considérations critiques sur Madame Lestonnac, dans lequel il veut prouver qu’elle n’est pas l’auteur de la règle onomastique qu’on lui attribue. Il veut se venger du couvent qui l’a révoqué en atténuant l’enquête que fait notre archevêque pour obtenir du pape qu’il la canonise.

6 mai 1843 Chemin de fer Paris Orléans
On vient d’inaugurer pompeusement les chemins de fer de Rouen et d’Orléans sur Paris. Deux fils du roi assistaient aux fêtes qui ont été très brillantes, comme on pense bien. Ce sont les premiers chemins de fer qui ont le plus grand parcours. Celui d’Orléans doit se prolonger jusqu’à la frontière d’Espagne en passant par Bordeaux. Les entrepreneurs de celui de cette ville à La Teste voudraient bien qu’on se servit un peu de leur pauvre chemin pour relever leur crédit qui est tellement baissé qu’ils sont sur le point de faire banqueroute, étant hors d’état de rembourser les 2 millions qu’ils ont empruntés à la banque de cette ville.

La loi du 7 juillet 1838 concède la ligne de Paris à Orléans à Casimir Lecomte et compagnie. Les statuts de la compagnie sont élaborés le 11 août 1838, approuvés ensuite par l’ordonnance royale du 13 août  : la compagnie est créée le 13 août 1838 avec un capital de 40 millions de francs. La première mise en exploitation de la ligne date du 20 septembre 1840, mais elle ne dessert alors que Corbeil via Juvisy. La ville d’Orléans n’est atteinte que le 2 mai 1843.

29 mai 1843 Le chemin de fer Bordeaux La Teste vendu aux Rotschild ?
Hier, le chemin de fer de Bordeaux à La Teste a changé de maître. La compagnie des actionnaires qui l’a fait construire est parvenu à le vendre au fameux banquier Rothschild qui s’est chargé de rembourser à la banque de Bordeaux les 2 millions qu’elle avait prêtés à cette compagnie, sous la garantie spéciale de sept négociants de cette ville. On ignore les autres conditions de la vente. Toujours est-il qu’elle ne sera favorable qu’à ceux qui l’ont conservée. Au reste, l’acheteur est assez riche pour courir le hasard des pertes qui le menacent dans cette opération.

L’exploitation de cette ligne de chemin de fer fut très difficile, mais la vente de la compagnie aux Rotschild ne semble pas être documentée à cette époque. Bernadau fait sans doute état d’un bruit qui circule dans Bordeaux.

7 juillet 1843 Borne-fontaine place Royale
On pose une borne-fontaine sur le côté de la place Royale qui fait face à l’hôtel des Douanes et l’on y conduit l’eau qui alimentait la fontaine qu’on avait élevée en 1828 au milieu de la place Royale. Ainsi la colonne de marbre de cette dernière fontaine sera sans doute bientôt démolie. Ce monument est reconnu comme mal placé et de mauvais goût. Cette colonne reposait sur une base en pierre et, des quatre mascarons qu’on y avait sculptés, deux seulement jetaient de l’eau qui, bien qu’en petite quantité, inondait la place et la rendait boueuse, même en été. Au reste, la nouvelle borne-fontaine est fort mal disposée, n’ayant pas plus d’un pied d’élévation au-dessus du sol.

Le Nouveau conducteur de l’étranger à Bordeaux indique en 1843 : « Nous citerons parmi les fontaines de Bordeaux, celle qui se trouve place Royale, fontaine très-incommode et qu’on va supprimer pour la remplacer par deux bornes-fontaines dont une s’appuyera sur la Douane et l’autre sur la Bourse. On doit transporter, dit-on, cette mesquine colonne, soit sur la place du Marché Royal, soit sur le bord de la rivière entre les deux pavillons de la Douane ».
Et dans le Viographe bordelais, Bernadau précise : « Le 28 janvier 1845, cette colonne a été établie sur la place du Palais. On y a ajouté un socle quadrangulaire, aussi de marbre, dont chaque face offre une borne-fontaine ».

16 août 1843 La nouvelle prison départementale du fort du Hâ
Translation des détenus dans la nouvelle prison départementale qu’on vient de construire sur le terrain du château du Hâ. Ces prisons sont bâties suivant le système cellulaire adopté en France pour toutes les maisons de détention. Chaque détenu est renfermé dans une chambre particulière où il ne verra personne, pas même le guichetier qui lui apporte à manger par un guichet pratiqué par la porte d’entrée de la chambre. Elle est disposée de manière qu’il pourra, par ce guichet, voir le prêtre qui célébrera tous les dimanches la messe au bout du dortoir. Ce sera le seul vivant avec lequel il lui sera permis de communiquer pendant la détention. Cet isolement des prisonniers excite la mauvaise humeur des philanthropes du jour qui, sous prétexte de liberté, voudraient qu’on put être aussi bien en prison que dans le monde et qui trouvent mauvais qu’on ne permette plus à un homme qui a troublé la société qu’il en soit séquestré totalement. L’archevêque a célébré la messe pour les prisonniers dont il a béni les cachots et leur a adressé un discours pour les encourager à souffrir leurs maux en patience et à se convertir à la religion et à la vertu dont ils ont méprisé les principes.

Voir 28 août 1843.

24 août 1843 Grelet accusé de plagiat
Un fournisseur de la Guienne historique et monumentale dénommé Grelet vient de publier deux pamphlets de 36 pages chacun, intitulés : Guides pittoresques et historiques du voyageur sur la Garonne. L’un de ces livrets décrit les bords de cette rivière depuis son embouchure jusqu’à Bordeaux, l’autre depuis cette ville jusqu’à celle d’Agen. C’est presque la copie de l’Itinéraire des bateaux à vapeur de Bordeaux que j’ai publié en 1836. On n’apprend rien de nouveau dans les pamphlets judiciaires de Grelet qui est un jeune clerc d’avoué, bouffi de suffisance, qui va furetant partout pour trouver matière aux feuilletons et aux extraits qu’il vend aux propriétaires de l’Indicateur et du Mémorial bordelais. La littérature actuelle n’est qu’une spéculation de brocanteurs, depuis Chateaubriand jusqu’au vaudevilliste le plus minime.

En 1843, les Actes de l’Académie de Bordeaux font état de ce travail de M. Grelet : « L’Académie a reçu de M. Grelet un petit volume publié par lui sous ce titre : Guide pittoresque, historique, et archéologique, du voyageur sur la Garonne, de Bordeaux à Agen. En faisant hommage à l’Académie de cet opuscule qui a été lu avec intérêt, l’auteur a voulu seulement établir sa priorité pour un ouvrage plus considérable auquel il travaille et qui aura pour titre : La Garonne et ses bords, depuis sa source en Espagne, au Val d’Êtran, jusqu’à son embouchure à l’Océan. »

28 août 1843 Prison municipale de l’ancien hôpital Saint André
Tous les prisonniers sans distinction avaient été transférés dans les prisons départementales il y a 15 jours. On en a séparé aujourd’hui les prisonniers pour dettes ou pour menus délits de police qui ont été placés dans la prison municipale arrangée en conséquence dans les restes de l’ancien hôpital Saint André. Cette mesure est sage et juste.

Le Nouveau conducteur de l’étranger à Bordeaux indique en 1843 : « L’ancienne prison du Fort-du-Hâ, qui fut construit par Charles vII, en 1454, lorsque les Anglais furent expulsés de la Guienne, vient d’être démolie pour être remplacée par de nouvelles prisons maintenant en construction , sous la direction habile des frères Escarraguel. Les prisonniers, provisoirement placés dans le vieil hôpital, y seront transférés vers la fin de mai 1843. Le système cellulaire sera le mode suivi dans cette nouvelle prison. Les cellules, au nombre de cent soixante-dix, sont planchéiées avec du bois de nerva, et assainies par des ventilateurs placés à chaque étage; elle sont garnies d’une couchette en fer, et disposées de manière que les prisonniers pourront, sans être vus, assister au service divin. Deux autels seront à cet effet disposés en rond point de la prison des femmes et de la prison des hommes. L’infirmerie est confiée aux dames de la congrégation de Nevers.
Dépôt de la mairie ou prison municipale : C’est le lieu de détention temporaire de toutes les personnes arrêtées par la police; elles n’y restent que vingt quatre heures ou pour être mises en liberté ou pour être écrouées dans la prison de la ville. Cette prison est contiguë à la caserne municipale, rue des Trois Conils, dans l’ancien hôpital St-André ».

16 novembre 1843 Dernier règlement de compte à M. Deschamps
Obsèques pompeuses de M. Deschamps, inspecteur divisionnaire des ponts et chaussées à Bordeaux, âgé de 78 ans. Ses amis veulent le faire passer comme ayant fait à lui seul le pont de cette ville dont il est cependant de fait qu’il en a seulement continué les premiers travaux dirigés avant lui pendant quatre ans par MM. Didiet et Vauxvilliers qui l’ont précédé comme ingénieur en chef du département de la Gironde, ainsi que je l’ai démontré dans l’Histoire de Bordeaux. Ce qu’il y a de mieux pour le pauvre défunt, c’est qu’en achevant seul le pont, dont il s’était fait nommer directeur lorsque la reprise des travaux se continua avec activité pour la formation d’une compagnie d’actionnaires en 1819, il est parvenu à réaliser une belle fortune dans cette opération.

Dans les années 1831 à 1838, Bernadau a régulièrement critiqué l’ingénieur Claude Deschamps (voir en particulier 9 juillet 1838).

9 décembre 1843 Bernadau sauveur de la tour Pey Berland en 1793
Le conseil municipal a délibéré de racheter au propriétaire actuel de la tour tronquée de Saint André, dite clocher de Pey Berland, pour servir de clocher de la cathédrale sur la demande qu’en a fait l’archevêque. Le propriétaire, qui l’a acheté nationalement pour la somme de 13 000 F, en veut 60 000 et il faudra la moitié de cette somme en sus pour rétablir la flèche de cet édifice. Il n’est pas inutile d’apprendre que c’est à moi qu’est due la conservation de ce monument. En août 1793, on travaillait à le démolir, lorsque j’imaginais avec deux de mes amis amateurs d’antiques, d’empêcher cette démolition. Nous parvînmes à faire demander par les sections de Bordeaux à la municipalité de surseoir cette démolition, attendu que ce clocher pouvait servir de lieu d’observation à l’autorité pour y placer des sentinelles chargées de veiller à la sûreté de la ville dans les troubles qui s’y passaient alors et qui pouvaient devenir sérieux, tant de la part des factions intérieures que des ennemis extérieurs. La municipalité, sur la demande de la presque universalité des sections, instigué par celle de Michel Montaigne numéro 8 dont je faisais partie, fit suspendre la démolition du clocher dont la flèche seule était abattue.

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