Année 1844

9 février 1844 Conservation des Antiques
Arrêté du maire pour lever et conserver le dessin des édifices gallo-romains et du Moyen Âge qui seront découverts ou qu’on voudra démolir dans Bordeaux. Il invite les architectes de déposer ces dessins à l’hôtel de ville, ainsi que les particuliers qui en posséderaient. Mais seront-ils conservés dans ce dépôt, où tant d’ignorants ou des pillards ont mis la main de tout temps ? La disparition des antiques autrefois conservées religieusement par les jurats, suivant nos chroniqueurs, répond à notre doute.

15 février 1844 Tour de Pey Berland
Retour de l’archevêque à Bordeaux où il publie son mandement pour le carême qui paraît n’être fait que pour inviter les bonnes âmes du diocèse à faire faire les cloches des paroisses qui peuvent en manquer. Il fait à cet égard un long pathos, qui est une paraphrase de ce qu’a dit l’auteur du Génie du christianisme dans son chapitre de la cloche du village. Le but du prélat est de forcer la main à la ville, afin qu’elle rachète le clocher de Pey Berland qui a été vendu en 1820 à un fabricants de plomb qui ne veut pas le revendre moins de 50 000 F, quoiqu’il ne l’ait acheté que 5 000 F.

28 février 1844 M. Guilhe
Dans le conseil municipal tenu aujourd’hui, le premier adjoint Lestapis qui le présidait a proposé de vendre à un bouquiniste, à raison de 10 sous le volume, les exemplaires qui restent des études sur l’histoire de Bordeaux de feu M. Guilhe, comme se pourrissant et embarrassant aux archives de la ville et appartenant à la ville qui en a payé l’impression et dont elle n’a retiré que 305 F. Cette proposition n’a pas été délibérée parce qu’on a senti que le conseil municipal prononcerait sa propre condamnation en déclarant sans valeur un ouvrage dont il avait accepté dans le temps la dédicace et a voté l’impression.

23 février 1844 M. Pellet
M. Pelet publie anonymement un petit volume intitulé La gabelle, épisode de l’histoire de Bordeaux en 1548. C’est un roman historique relatif aux troubles arrivés dans cette ville à l’occasion de l’impôt sur le sel que le roi voulait mettre dans les provinces de Saintonge et de Guienne. La scène de la pendaison du Jurat Lestonnac et de la violence faite à sa femme par le connétable de Montmorency n’y est pas oubliée, comme on pense bien, et fait la péripétie du roman. Il est purement écrit mais les faits vraiment historiques y sont travestis quoique l’auteur déclare qu’il les a seulement dramatisés. Ces travestissements sont actuellement fréquemment arrangés par nos jeunes écrivains qui dénaturent sans pudeur l’histoire moderne sous prétexte de la faire bien connaître, mais afin de mieux vendre leur production, car les lettres ne sont en ce moment qu’un commerce de papier barbouillé.

Cet ouvrage a été publié en 1844 chez Cruzel sous le titre : La gabelle, épisode de l’histoire de Guienne en 1548 et sous le nom d’auteur : « Par M. S. P… » (Pellet).

7 mars 1844 Le Viographe Bordelais
Publications de la première livraison du Viographe bordelais, dont j’ai chargé un imprimeur de faire l’édition à ses risques et profits. Il est douteux que cette souscription, ouverte à cet effet, prenne en ce moment, parce que la manière dont M. Ducourneau a mécontenté ses souscripteurs à la Guienne historique apportée le plus grand tort aux publications partielles des nouveautés. Nous avons parlé ailleurs de cet entrepreneur de livres qui a trompé de la manière la plus audacieuse ses lecteurs et son imprimeur.

12 mars 1844 M. Raymond Vignes-Ritou
On inhume avec une certaine pompe M. Raymond Vignes-Ritou, fondateur de la société d’horticulture de la Gironde. Ce n’est qu’un vieux imbécile qui avait la manie de cultiver les fleurs sans posséder aucune connaissance en botanique. Les jardiniers de Bordeaux, auxquels la société qu’il a formée est utile pour la vente des fleurs veulent absolument en faire un grand homme.

12 mars 1844 Un trio « paperasseur »
Il est actuellement question d’imprimer les délibérations les plus remarquables de l’ancienne jurade de Bordeaux prises depuis 1520 jusqu’en 1789. Ce travail de manœuvre a été conçu par MM. Detcheverry, archiviste de l’hôtel de ville, Delpit, élève de l’école des Chartes et Brunet, auteur de divers pamphlets sur les anciens ouvrages en patois méridional et sur ce qu’on appelle la vinicolerie. Ce trio paperasseur a adressé le prospectus de son projet au conseil municipal, en sollicitant quelque secours pour aider à son exécution. On ne s’empresse guère de faire droit à la pétition ridicule de nos archéologues qui ne menacent pas moins que de nous donner huit volumes de leurs vieilles délibérations qui n’ont aucun intérêt historique, ni administratif, attendu qu’elles ne cadrent pas avec les nouvelles institutions.

25 avril 1844 Oeuvres de Fonfrède
On distribue le prospectus des œuvres de M. H. Fonfrède qui doivent avoir de 8 à 10 volumes et pour lesquelles la famille déclare abandonner les profits de leurs ventes aux hospices de la ville. Le rédacteur de cette collection est M. Campan qui a fait des articles dans le journal que faisait l’auteur. MM. Hourquebie et Wustemberg, négociants, qui furent ses amis, concourent à la mise en ordre de ces écrits et au placement des souscriptions. Les commerçants de Bordeaux prennent à cœur de faire un petit Montesquieu parmi eux, envers et contre tout.

Les Œuvres d’Henri Fonfrède ont été réunies par son collaborateur Alcée Campan (Bordeaux, Chaumas-Gayet, 1844-1847, 10 vol. in-8). On peut citer :
Réponse à la brochure de M. de Chateaubriand intitulée : De la Nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille, Paris, Moutardier, 1831, in-8
Du gouvernement du roi, et des limites constitutionnelles de la prérogative parlementaire. Dédié à la chambre des députés de France, Paris, H. Delloye, 1839, in-8
Du Système prohibitif, Paris, Guillaumin, 1846, in-8 (Publications de l’Association pour la liberté des échanges)
Examen du ″Mémoire sur la question des sucres″ de M. Gautier, Impr. de Dupuy, s.d.

19 mai 1844 Gustave Brunet et les Essais de Montaigne
Leçons inédites des Essais de Montaigne recueillies sur le manuscrit de cet ouvrage. Ce pamphlet de 50 pages est de M. Brunet, un des fournisseurs des journaux et grand paperassier en tout genre. Il prétend que le dernier éditeur de ce livre, M. Naigeon, aurait dû donner dans son édition jusqu’aux mots raturés par Montaigne sur l’exemplaire où l’auteur avait écrit des additions pour une sixième édition ; en conséquence, il rétablit minutieusement toutes ces ratures qu’il veut faire croire importantes. Cela fournit au dit ramasseur une assommante série de variantes, comme si la pensée dernière de l’auteur n’était pas celle qu’il met au net et non celle dont il efface les mots. Le travail de M. Brunet est celui d’un pédant ridicule.

Gustave Brunet a publié : Les essais de Michel de Montaigne; leçons inédites, recueillies par un membre de l’Académie de Bordeaux, sur les manuscrits autographes conservés à la bibliothèque publique de cette ville. Paris : Techener, 1844.

10 juin 1844 Banqueroute de Achille Deveria
Au moment d’ouvrir au public les théâtres ce soir, on apprend que M. Deveria, leur directeur, est en fuite sans avoir payé la dernière quinzaine à ses pensionnaires. C’est une de ces banqueroutes dramatiques auxquelles les bordelais sont accoutumés sans avoir pris encore aucune précaution pour les garantir des répétitions. Cependant, la ville accordait à ce directeur un subside de 100.000 F qu’elle lui payait d’avance par mois.

Achille Devéria (1800-1857) fut l’un des directeurs éphémères des théâtres de Bordeaux.

11 juin 1844 Vente de poissons rue du Pont de la Mousque
Ouverture d’un nouvel entrepôt de poissons de mer, rue du Pont de la Mousque, produit d’une autre compagnie de pêcheurs de La Teste. Cette compagnie sera-t-elle plus heureuse que la précédente qui vient de faire banqueroute ? Nous en doutons. La vente du poisson ne peut être fructueuse qu’alors qu’elle est faite par les pêcheurs. Les frais de gestion d’une association à ce sujet absorberont toujours les bénéfices. L’ancien mode de cette vente est le plus économique.

30 juin 1844 Le chemin de fer de Paris à Bordeaux
Le chemin de fer de Paris à Bordeaux vient d’être décrété. L’état y emploiera 54 millions et l’affermera ensuite. Les bordelais qui ont crié pour cet établissement commencent à s’apercevoir qu’il portera un grand coup au cabotage qui se fait dans ce port et à l’industrie locale dont ceux qui l’emploient iront faire leurs emplettes à Paris. On peut prédire en général que les chemins de fer qui s’organisent sur les divers points de France vont y opérer une grande révolution industrielle et commerciale en faisant déplacer et tomber des industries de divers genres.

6 juillet 1844 Critique des fumeurs
Incendie chemin de Saint Genes dans l’atelier d’un fabricant d’allumettes phosphoriques. Le feu avait pris par le seul frottement de ces allumettes dont on devrait bien se défier, car elles brûlent souvent dans la poche de ceux qui en portent, surtout les fumeurs de tabac dont le nombre s’est extrêmement multiplié depuis quelques années par la mode que les femmes, et les enfants mêmes, ont adopté quoi que ce passe-temps soit ridicule et fort sale.

Pierre Bernadau n’était manifestement pas fumeur !

1er août 1844 Toussaint, directeur du Grand Théâtre
Ouverture du Grand théâtre ayant pour directeur M. Toussaint qui est nommé jusqu’en avril 1846 avec subvention de 90.000 F y compris celui des Variétés, à la charge de donner tous les jours à ce dernier théâtre et trois jours par semaine au Grand et de n’avoir aucune doublure pour les premiers rôles de l’opéra et des ballets. On lui donne 4000 F par mois d’appointements et tous les profits qu’il pourra faire sur les recettes. Personne n’a voulu se charger de cette entreprise tant elle est discréditée par les banqueroutes qu’ont fait depuis 20 ans les précédents directeurs. La représentation d’aujourd’hui a été assez mesquine, parce que la troupe du Grand théâtre n’a pu être encore fournie. On y a fait jouer les moins mauvais acteurs des Variétés et ceux qui se trouvent à Bordeaux ayant été précédemment attachés au Grand théâtre. On ne doute pas que le nouveau directeur, qui a appris les éléments du métier comique en coiffant les acteurs, ne mène fort mal l’entreprise et ne fasse aussi sa banqueroute avant la fin de son bail ; c’est pourquoi les anciens abonnés à l’année lui manquent, dans la crainte qu’il ne leur manque.

2 août 1844 Association médicale de Gironde
Quoique Bordeaux possède trois sociétés de médecine, un particulier, qui n’appartient à aucune d’elles, a conçu le projet d’en faire une nouvelle sous le nom de l’Association médicale de la Gironde. Il a convoqué hier tous les guérisseurs du département auxquels il a fait agréer son projet. C’est celui d’une correspondance habituelle et permanente pour se communiquer les observations faites dans les maladies singulières du pays. On les consigne dans un journal spécial où les associés publieront leurs mémoires pour la plus grande gloire et propagation de l’art de guérir. Les vieux docteurs n’ont pu empêcher ce nouveau charlatanisme que prône la jeunesse hippocratique.

Les statuts de cette association, créée par M. Burguet, sont publiés dans le Journal de Médecine de Bordeaux de 1844 :
« Art. I – L’association médicale de la Gironde a pour but : 1° d’établir entre les médecins des rapports de bienveillance et d’entretenir l’harmonie nécessaire à la dignité de la médecine ; 2° de secourir l’associé, sa veuve, ses enfants tombés dans l’infortune; 3° d’exercer une surveillance active sur tous les intérêts de l’art de guérir.
Art. 2 – Pour faire partie de l’association il faut : 1° être docteur en médecine ou en chirurgie de l’une des facultés du royaume ; 2° exercer depuis deux ans, au moins, dans le département de la Gironde.
Art. 3. – Ne peut être membre de l’association celui qui a été condamné par les tribunaux pour actes ou faits déshonorants ; qui a publié dans les journaux politiques ou fait distribuer sur la voie publique l’annonce de remèdes, de procédés opératoires, de traitement ou de cures ; qui a compromis d’une manière grave la dignité de sa profession ou sa dignité personnelle. »

10 août 1844 Bordes (voir 7 décembre 1840)
M. Bordes, architecte, colporte chez les amateurs le prospectus de souscription d’une Histoire des monuments anciens et modernes de Bordeaux qu’il avait annoncée il y a trois ans dans les journaux et à laquelle on n’avait fait guère d’attention, parce que toutes ces spéculations historiques proposées par des quidams ont été discréditées par MM. Rabanis et Ducourneau qui ont mécontenté le peuple liseur. Cette histoire, qui devra apparaître lorsqu’il y aura 600 souscripteurs, sera en deux volumes, chacun d’environ 200 pages, aura 70 gravures et sera publié en 50 livraisons partielles qu’on payera deux francs. L’auteur prend dans son prospectus un ton emphatique et peu modeste, même pour un Gascon. Il commence par dire que « pour conduire son livre à parfaite exécution, il lui a fallu l’énergie d’une résolution bien puissante, la vigueur d’une patience soutenue bien courageuse car les pareilles entreprises, bientôt abandonnée, avaient (précision de Bernadau : « étaient ») toutes avorté jusqu’à présent ». Il finit par apprendre qu’il a voulu « doter sa patrie d’une histoire intéressante, utile et instructive en faisant passer les enseignements qui lui étaient fournis par la spécialité de ses connaissances variées, pour caractériser avec exactitude diverses phases morales, historiques et artistiques qui se sont succédées dans nos climats et que, par son importance et par son mérite, cette publication appelle les suffrages publics et l’appui des esprits intelligents et distingués ». On voit à travers ce galimatias que l’auteur n’attend pas qu’on dise du bien de son livre. Pour en accélérer la souscription, il en remet lui-même le prospectus à domicile et en montre de plus le manuscrit aux personnes qu’il rencontre, disposées à l’écouter. Cependant, nous ne croyons guère qu’il réussisse à recruter beaucoup de souscripteurs, son livre étant trop cher pour un petit volume et attendu qu’il en existe déjà un bon nombre sur la même matière.

6 septembre 1844 Fontaine miraculeuse
Depuis quelques jours, il y a concours de malades imaginaires à une fontaine qui est dans la cour d’un domaine appelé Rivière, situé dans le quartier de Figueyreau et qui arrose les prairies de ce domaine. On court boire de l’eau de cette source à laquelle on vient d’attribuer des propriétés d’eau minérale. On la dit bonne pour soulager et même guérir toutes sortes de maladies. Le propriétaire des lieux tire bon parti de cette croyance en faisant payer 2 sous par chaque buveur de son eau, car il y a des jours où il fait jusqu’à 20 F de recettes. Cela nous rappelle la vogue qu’eut, il y a une trentaine d’années, une petite source située au village du Tondut et qui a pris le nom de Fontaine des miracles, quoi qu’elle soit actuellement parfaitement oubliée et sans aucune vertu.

Le 30 septembre 1796, Bernadau évoquait La source du Tondut et la comparaison de son eau avec celle de Figueyreau
.

29 septembre 1844 Eloge de Sicard, critique de Saint Sernin
On a fait avant-hier à l’institution royale des sourds-muets de Bordeaux la distribution annuelle des prix de cette école, soit pour récompenser leurs études de dactyliologie, soit pour ceux qui font les élèves auxquels on fait apprendre une profession comme la peinture, l’art du tourneur, la menuiserie, la cordonnerie, la reliure des habits et les broderies. Leurs progrès ont étonné l’assemblée. Ce qui ne l’a pas moins surprise, c’est l’éloge que M. Valade-Gabel, directeur de cette école, a prononcé de Jean Saint Sernin, l’un de ses prédécesseurs, mort en 1816. Il a mis cet homme non seulement au-dessus du célèbre abbé Sicard dont il ne fut qu’un piètre élève, mais encore il a osé déprimer les talents de ce dernier qui fut appelé en 1790 à remplacer à Paris l’illustre abbé de l’Epée, son maître et qui s’en est montré le digne rival, tant par ses écrits sur l’éducation des sourds-muets que par le grand nombre d’élèves qu’il a formés pour les diverses écoles qui ont été créées en Europe. Cette ridicule oraison funèbre, la plus menteuse que l’on ait encore faite, a été publiée aujourd’hui, armée du portrait gravé du dit Saint Sernin. Personne n’ignore ici que ce dernier n’était qu’un pauvre et obscur maître d’écriture que l’abbé Sicard prit à ses gages pour montrer à écrire aux élèves de son école lorsqu’il l’établit en 1786. Il lui apprit la dactyliologie pour qu’il put expliquer ses leçons mais jamais il ne l’admit à le suppléer dans les exercices publiques quoi qu’en dise M. Valade-Gabel. D’ailleurs, Saint Sernin n’était pas un homme présentable. Il avait le parlé extrêmement lourd et il l’était dans toute sa personne. La conduite peu mesurée de ses filles lui avait donné un air mauvais. Pendant qu’il n’était que maître particulier d’écriture, il s’était donné un grand ridicule à Bordeaux en annonçant qu’il avait trouvé un moyen facile de s’élever dans l’air au moyen d’une machine de son invention qui serait supérieure aux aérostats alors en vogue. Tout Bordeaux alla voir un aigle qu’il avait fait et dont il prétendait pouvoir mettre en mouvement les ailes pour s’élever dans les airs et se diriger à volonté. Il renonça à son expérience lorsque des personnes instruites lui eurent démontré l’insuffisance de sa machine. Il était que maître d’écriture de l’école des sourds-muets à Bordeaux, aux gages de l’abbé Sicard, lorsque celui-ci fut nommé pour diriger celle de Paris. Il fit croire à la jurade qu’il était capable de remplacer ce dernier et elle le nomma directeur de son école, faute d’autres. Les élèves ont fait peu de progrès sous sa direction et on l’a lui a continué jusqu’à sa mort en lui adjoignant une commission de surveillance et un sous-directeur dont les principaux ont été MM. Goudelin et Gard, sourds-muets, élèves distingués de l’abbé Sicard. Il est juste cependant de remarquer que Saint-Sernin montra beaucoup de zèle et d’attachement pour le soutien et l’administration de cette école, surtout dans les temps difficiles de 1792 à 1795 où toutes les parties de l’instruction publique furent extrêmement négligées par l’autorité. C’était un homme probe, ordonné, qui avait assez de jugement pour masquer par un bavardage modéré le défaut de son instruction ; mais il n’avait aucune connaissance requise dans un chef d’institution. Il n’avait que ce qu’il lui fallait. Il était déplacé dans ses fonctions comme le plus grand nombre de ceux qui s’en sont faits donner pendant la révolution.

La dactyliologie est la partie de l’archéologie qui traite des pierres gravées.
Cet hommage de Bernadau à l’abbé Sicard est en contradiction avec l’appréciation du même le 7 pluviose 1796.
Sur Jean Saint Sernin et l’une de ses filles, voir : Héros oubliés de Bordeaux sous la Terreur, M. Colle, Pimientos, 2016.

7 octobre 1844 Franz Liszt à Bordeaux
Depuis quelques jours, le célèbre pianiste pianiste Franz Liszt est à Bordeaux où il est déjà venu il y a quelques années. Il a donné des concerts au Casino et au Grand théâtre. Ils ont été très courus quoique les billets d’entrée fussent à cinq francs par personne. Il en a donné un au profit des hôpitaux. Dans toutes ces séances, les applaudissements et les couronnes ne lui ont pas plus manqué que les excellentes recettes. Nos journaux se sont surpassés dans les termes de leurs ovations par leur style mirobolant, comme on dit. Il est vrai qu’actuellement en France l’artistomanie est à son plus haut diapason d’enthousiasme. Il n’y a d’éloges excessifs que pour les artistes, particulièrement ceux qui sont instrumentalistes. L’homme de lettres le plus distingué, le savant le plus utile obtient à peine un regard dans la société à côté du moindre croque notes.

Le 22 décembre 1825, une note de Bernadau faisait état du premier passage à Bordeaux du jeune prodige.

Le 9 octobre 1844 La maison rue des Bahutiers
Le propriétaire de l’antique maison située dans notre rue des Bahutiers et qu’on croit avoir été la demeure du président d’Espaignet au XVIe siècle, voulant tirer quelque argent des sculptures emblématiques qui décorent la façade de cette maison qui est en démolition, vient d’insérer dans les journaux qu’un savant anglais et voyageur vient de reconnaître parmi ces sculptures les armes du prince de Galles telles qu’il les portait pendant qu’il était gouverneur de l’Aquitaine où il avait été désigné par le surnom du Prince Noir. Cette annonce insidieuse n’a pas fait presser les amateurs de vieilleries auprès du charlatan propriétaire de la maison d’Espaignet. La mairie persiste à ne vouloir rien ajouter à la somme de 1000 F qu’elle a offerts de ces sculptures qu’elle destinait à être transportées au musée de la ville et c’est bien assez payé. Nous avons décrit ces diverses pièces sculptées sur cette façade dans notre Tableau de Bordeaux publié en 1810 et dans le Viographe bordelais que nous achevons en ce moment de faire imprimer pour l’instruction des habitants auxquels les écrits des divers archéologues de Bordeaux ne sont pas encore parvenus à bien faire connaître cette ville.

Bernadau décrit ces sculptures dans le Viographe Bordelais : « Les sculptures qui décorent le rez-de-chaussée sont les plus curieuses; elles se trouvent au-dessus de la porte d’entrée. Sur le cintre de son arceau, au milieu d’un double rang de rosaces, est un écusson parti d’un chevron brisé à trois croissants, ayant deux lis en haut et une tête d’agneau en bas. Une lionne allaitant un lionceau, puis une chienne avec son petit sur le dos sont à chaque extrémité de ce cintre. Il supporte un couronnement formé de quatre colonilles en demi-relief. Elles sont couvertes symétriquement, une moitié avec des fleurs de lis, et l’autre avec des têtes d’agneaux et de coqs. Dans l’entre-colonnement sont des écussons entourés d’arabesques. »
Il ajoute : « Les alchimistes prétendent que dans cette maison habita le président d’Espaignet, dont on a un bon livre de physique et un ridicule sur l’alchimie, et qu’il s’est complu à décorer son habitation d’emblèmes chéris des adeptes. Ils vont même jusqu’à soutenir que celui qui expliquera ces emblèmes aura trouvé le secret de la pierre philosophale. Il y a des antiquaires qui pensent que l’hôtel dont nous parlons fut celui du sénéchal de Gascogne, jusqu’à l’époque où sa charge fut supprimée, lorsque Bordeaux passa sous la domination française. Quoiqu’il en soit, nous laissons à d’autres le soin de deviner ces énigmes. »

24 octobre 1844 Restauration de l’église Sainte-Croix par Durand
M. Durand, architecte de la ville, vient de faire imprimer en six pages un rapport fait à l’académie des sciences de Bordeaux sur les réparations par lui exécutées en 1842 et 1843 à l’église de Sainte-Croix. Cet écrit est accompagné d’une gravure représentant la façade de cette église où sont indiqués les endroits où il a placé des pierres et du ciment pour la restaurer suivant le style gothique. Il y a une autre gravure de la figure d’une clef rouillée qu’il dit avoir eu le bonheur de découvrir dans la fente d’un vieux mur de l’édifice qu’il a réparé pour le sauver de la destruction qui le menaçait. Tout cela est orné de termes emphatiques comme s’il s’était agi de la restauration d’une des sept merveilles du monde. L’auteur de cet opuscule académique y prend le titre peu connu et inusité de « correspondant du ministère de l’intérieur ». On ignore ce que signifie une telle qualification et si elle voudrait dire que celui qui s’en décore est honoré de la correspondance du ministre ou s’il en est l’espion salarié.

En 1840, l’église est classée. L’année suivante, la Commission des Monuments historiques, inquiète de son délabrement, s’adresse au conseil de fabrique et lui demande de prévoir des réparations d’urgence. L’architecte de la ville Gabriel-Joseph Durand consolide des éléments architecturaux de la façade et restaure les décorations sculptées du portail qui avaient beaucoup souffert.
A partir de 1860 l’architecte Charles Burguet restaure le chœur de l’église. Parallèlement, la spectaculaire et controversée restauration de la façade occidentale est menée sous la direction de l’architecte diocésain (et controversé) Paul Abadie qui va imposer sa symétrie à la façade en affublant le portail d’un second clocher dans le style du clocher existant.

10 novembre 1844 Colonne de marbre de la place Royale
On vient d’abattre la colonne de marbre qui était élevée depuis 10 ans au milieu de la place Royale sur une pitoyable fontaine dont les jets ont été placés dans des bornes-fontaines mises devant les hôtels de la Bourse et de la Douane. La dite colonne a été transportée à la place du Palais pour orner la fontaine qui était établie depuis une quarantaine d’années. Nous avons contribué à ce déplacement en critiquant le ridicule monument exécuté en beau marbre ayant pour (illisible) un abreuvoir en pierre dure.

17 novembre 1844 Flora Tristan
On a enterré la veille avec une certaine solennité à la Chartreuse la dame Flora Tristan, jeune Péruvienne décédée en faisant son tour de France dans l’intérêt des classes ouvrières pour lesquelles elle avait déjà publié plusieurs romans philanthropiques intitulés : Pérégrinations d’une paria, Memphis, le Prolétaire, l’Union ouvrière, ouvrages qui contiennent des utopies qu’elle rêvait pour l’accroissement de la félicité des industriels auxquels elle les adressait. Les coins du drap du cercueil de la défunte auteur étaient portés par un garçon tailleur, par un menuisier, un cordonnier et un jeune avocat. Deux discours ont été prononcés à ses obsèques et ont fait verser d’abondantes larmes à la foule qui y assistait, à ce que dit un journal qui a révélé en public l’existence de l’illustre Flora Tristan que personne ne connaissait encore. Nous plaignons réellement la défunte de la manie dont elle était atteinte, d’apostoliser des prolétaires dans le temps où ils ne songent qu’à désorganiser la société au lieu de chercher à utiliser tranquillement leur industrie, au lieu de vouloir la gouverner démocratiquement. Chacun son métier, Monsieur le curé, et les vaches en seront mieux gardées dit un vieux proverbe.

Les ouvriers socialistes, après souscription, élevèrent à Flora Tristan un monument funéraire au cimetière de la Chartreuse. Elle repose le long du mur Sud, à côté de Camille Godard généreux donateur de sa fortune à la ville de Bordeaux.

21 novembre 1844 L’éditeur Gazay
Je publie dans les journaux un avis portant que, n’étant nullement cause des retards apportés dans la publication du Viographe bordelais dont je suis l’auteur et qu’un imprimeur s’est chargé de publier par souscription, j’invite les souscripteurs à s’adresser à l’imprimeur-éditeur de cet ouvrage. J’ai été obligé de publier cet avis parce que cet éditeur, nommé M. Gazay, ne fait pas ses publications comme il les a indiqués par son prospectus aux époques annoncées aux souscripteurs et qui m’accablent de réclamations à ce sujet. Les souscriptions sont bien discréditées ici depuis que M. Ducourneau a mal rempli ses engagements pour sa Guienne historique et monumentale et que mon imprimeur marche sur ses traces malgré les observations que je lui fais de vive voix et par écrit.

30 novembre 1844 Projet de pont pour le chemin de fer
On distribue aujourd’hui avec les journaux de Bordeaux le plan gravé d’un viaduc que la chambre de commerce propose de construire pour faire aborder dans cette ville le chemin de fer de Paris en Espagne qu’on projette d’avoir sa gare d’arrivée au bourg de la Bastide. Au plan est joint un devis du coût de ce pont qui coûterait 2.600.040 F. Il aurait 17 arches et serait construit sur des piles en pierres dont les voûtes et le tablier seraient en fonte de fer ainsi que tous les accessoires supérieurs pour sa suspension. Ce viaduc serait établi dans le faubourg de Paludate vis-à-vis la commune de Bouliac. Le plan est de M. Escarraguet, architecte agençais qui a construit presque tous les ponts établis sur la Garonne et sur la Dordogne. La chambre de commerce soutient que l’établissement de ce pont serait plus avantageux à Bordeaux que faire le point d’arrêt du chemin de fer à la Bastide et déjà le conseil général du département, celui d’arrondissement et le conseil municipal de Bordeaux s’étaient prononcé dans le même sens.

Ce pont de chemin de fer sera construit entre 1848 et 1860. Il a été dessiné par deux ingénieurs des Ponts et Chaussées Paul Régnault et Stanislas de la Roche Tolay, mais l’histoire se souvient surtout du nom de Gustave Eiffel. C’est en effet lui qui fut le chef de chantier pour cette réalisation d’un pont ferré au dessus de la Garonne.

22 décembre 1844 Cirot de la Ville
L’abbé Cirot de la Ville, le même qui a publié il y a deux ans une notice historique sur l’église Saint Seurin où il est vicaire, vient de faire imprimer le premier volume de l’histoire de l’ancienne abbaye de Notre-Dame de la Sauve. Il promet le second pour l’été prochain. Ce livre est beaucoup trop long pour une église de campagne. Il ne se vend pas. C’est un commentaire de ce qui est consigné dans le Galia Christiana et nos Antiquités bordelaises. Nos prêtres s’imaginent que tout le monde a les yeux tournés sur leurs œuvres parce que quelques dévotes les vantent.

Cirot de la Ville a publié chez Mequignon junior en 1844 et 1845 : Histoire de l’abbaye et congrégation de Notre-Dame de la Grande-Sauve, Ordre de S. Benoit en Guienne, en 2 volumes.

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