Année 1845

1er janvier 1845 Visites du jour de l’an
Quoiqu’on soit moins cérémonieux qu’autrefois, cependant les visites du premier jour de l’an se font encore, mais d’une façon assez leste. En ce moment, on envoie sa carte de visite par un domestique ou par la poste. Il n’y a que les visites à des supérieurs ou celles qui sont accompagnées de cadeaux d’amitié qui se font en personne.

14 janvier 1845 Eloge de Joseph Laîné
On publie en ce moment l’éloge de M. Lainé, ancien avocat de Bordeaux, député en faveur sous l’Empire, ministre de l’intérieur sous la restauration, mort pair de France en 1835. Cet ouvrage a été lu à l’ouverture des conférences des avocats de cette ville par M. Boisvert, un des stagiaires désignés à cet effet. Il est sagement et adroitement écrit et n’est pas rempli de bouffissures comme ceux que l’on fait dans ce siècle d’exagération et de mauvais goût.

Sur le décès de Joseph Laîné, voir 22 décembre 1835.

17 janvier 1845 Inauguration de la salle Franklin
On a fait hier l’inauguration d’un Casino (note de Bernadau : c’était le nom d’une salle située rue Rolland dans laquelle la société dont nous parlons donnait des concerts particuliers depuis une dizaine d’années qu’elle est formée. Son nouveau local est appelé, on ne sait pourquoi, salle Franklin) pour la société philomatique de Bordeaux et appartenant à un riche négociant de cette ville nommée M. Seignouret. Le bâtiment est d’une grande richesse, mais les règles de l’acoustique n’y ont pas été consultées par son architecte M. Burguet. Il a fait de plus une grande faute : c’est de n’avoir pas pratiqué une entrée convenable. On dit que cet édifice coûte 300.000 F. Le propriétaire n’a pas employé ses capitaux d’une manière fructueuse. Les amateurs de musique sont en ce moment nombreux à Bordeaux mais cette mélomanie peut fort bien ne pas durer et alors il faudra louer ce bel édifice à des saltimbanques de tout genre si l’on veut que ses décorations en soie ne soient pas la pâture des rats et des mythes.

François Seignouret, fortune établie à La Nouvelle Orléans, revient à Bordeaux et achète en 1829 le château Dillon à Blanquefort. Il se lance dans le négoce des vins et investit aussi dans des immeubles et hôtels particuliers sur le Pavé des Chartrons, rue de la Verrerie ou rue Vauban.
Son coup d’éclat va être de faire construire par Jean Burguet la salle Franklin, ainsi baptisée, car le navire qui l’avait conduit à La Nouvelle Orléans en 1805 s’appelait « le Franklin ».

25 janvier 1845 Place du Palais
On assoit sur sa base la colonne en marbre qui était sur la fontaine de la place Royale depuis 17 ans. L’opération y est faite sans cérémonie, tandis qu’on en fit une pompeuse le [un blanc] juillet 1828 lorsqu’on en fit l’inauguration. On y plaça une inscription qui a été depuis effacée, laquelle portait que SAR la duchesse de Berri avait posé la première pierre de ce monument, quoiqu’elle fut presque achevée lorsque cette princesse passa à Bordeaux. On a transporté cette colonne sur la place du Palais où elle est plus convenablement que sur la place Royale, vu que la première est de construction irrégulière et de mauvais goût comme le monument qu’on y a transféré. On a plaqué au-devant de chaque face du socle une borne-fontaine qui distribue l’eau de la petite et mauvaise fontaine qui était depuis un demi-siècle sur la même place où on l’avait transféré de la cour intérieure du palais du Parlement où elle subsistait depuis la création de ce tribunal pour servir aux besoins des détenus que renfermaient les prisons de la ville qui faisaient partie de ce palais de justice. Les habitants de la place du Palais ont fait entre eux une somme de 1000 F pour contribuer aux frais de cette colonne. Ils contribueraient d’une somme plus forte pour la démolition de la vieille porte du Caillou qui est à l’entrée de la place du Palais et qui en obstrue l’entrée de la manière la plus incommode.

1° février 1845 Bal particulier salle Franklin
Un bal particulier mais bien remarquable est donné dans la salle Franklin. Il est de l’invention et aux frais de 40 jeunes bordelais qui, n’ayant pas la facilité de remettre chez eux les différentes soirées du carnaval auxquelles ils ont été invités, se sont cotisés pour offrir aux familles qui les avaient appelé séparément à des fêtes particulières, un bal et gala convenables dans la plus magnifique salle de cette ville. Il y avait 1500 personnes invitées à cette soirée qui a été aussi brillante qu’agréable. L’élite de la société y assistait. Chacun des 40 amphitryons en a été pour 300 F de sa quote-part des dépenses. Le maire de la ville, en sa qualité de non-marié quoi que homme plus que majeur, a voulu assister à cette belle et bien imaginée réunion gastronomique et dansante. La location de la salle Franklin coûtait 1000 F. C’est l’un des plus vastes et les plus magnifiques édifices particuliers de Bordeaux. Il servira de point de réunion pour toutes les fêtes solennelles qu’on voudra donner dans cette ville.

15 février 1845 Décès de Lakanal
Lakanal, ancien et bruyant constitutionnel, vient de mourir à Paris âgé de 85 ans. Nous enregistrons ce décès parce que le défunt fut un des représentants du peuple que la Convention nationale envoyât dans le département de la Gironde en 1793 pour le sans-culottiser. Le dit député, qu’on y surnommait Bacchanal, avait entrepris de faire un canal dans la Benauge pour faire communiquer la Dordogne avec la Garonne par le moyen du Dropt depuis Brannes jusqu’à Cauderot. Il fit travailler pendant un an à son canal les riverains de tous âges et de tous sexes et les vexa à son plaisir pour ce ridicule travail qu’il fut forcé d’abandonner inachevé parce qu’il était impraticable.

Sous la plume de André Beaunier : Un Conventionnel en mission (Revue des Deux Mondes – 1916 – tome 36) on trouve ce passage concernant l’action de Joseph Lakanal, conventionnel en mission en Dordogne, plutôt qu’en Gironde : « A Bergerac, on aime Lakanal ! Ne tape-t-il pas dur autant que le lui conseillait Danton ?… Mais, à Périgueux, on l’aime moins. A Ribérac, on ne l’aime pas du tout. A Sainte-Foy, on le déteste. La Société populaire de Sainte-Foy le dénonce un jour à la Convention parce qu’il a des airs superbes et aussi parce qu’il a résolu de rendre navigable une rivière, le Dropt : si le Dropt est navigable, ce sera tout profit pour le district de Bergerac, et non pour Sainte-Foy. »

3 mars 1845 Notice sur le clocher de Saint Michel par A. Léger
On a publié séparément une Notice sur le clocher de Saint Michel qui avait été insérée dans la Revue catholique de Bordeaux. C’est l’œuvre d’un jeune homme de cette ville qui ne paraît pas connaître l’histoire de cette ville, lequel se nomme M. Léger. Il y dit que le clocher, qu’il décrit d’après Baurein, sans le citer, est situé sur le point le plus élevé de Bordeaux et que les habitants de cette ville s’insurgèrent contre les troupes que le connétable de Montmorency y conduisit pour punir les bordelais de leur révolte en 1675. Ces deux allégations sont de toute fausseté. Les jeunes gens qui se mêlent d’exploiter l’histoire de leur pays pour y acquérir une espèce de réputation devraient étudier cette histoire et consulter les lieux avant d’en parler. Cette opusculine est d’ailleurs très faiblement écrite et avec un ton pieu très inconvenant. D’ailleurs le sujet qu’on y traite est déjà rebattu à satiété.

On connait de A. Léger un Précis historique sur le clocher de Saint-Michel et son caveau, Dupuy, 1855.

7 mars 1845 Antiquités rue des Remparts
Au coin des rues des Remparts et des Trois Conils, on vient de découvrir une grande quantité de débris d’antiquités romaines qui paraissent appartenir à quelque grand édifice ancien. Nous croyons que c’était le temple de Jupiter dont la porte Dijeaux a pris le nom (de Jouve). Jusqu’ici, les découvertes se réduisent à des fragments d’architectures qui sont assez insignifiants, sans la moindre inscription. Nous enregistrerons ici celles qui pourraient être trouvées dans ces fouilles.

9 mars 1845 Bustes dans l’hôpital Saint-André
Le conseil municipal, dans sa séance d’avant-hier, a autorisé la commission des hospices à faire exécuter et ériger dans le nouvel hôpital de Saint André les bustes en marbre du duc de Richelieu et de Nathaniel Johnston, principaux bienfaiteurs de cet hôpital et ceux de Vital Carles et Mgr. Boyer, fondateurs de l’ancien hôpital du même nom. Il sera impossible d’avoir la ressemblance de ces deux derniers philanthropes dont même les familles ne subsistent plus. Nous avons suggéré ces actes de la reconnaissance publique à la page 241 de notre Viographe bordelais.

Extrait du Viographe évoqué par Bernadau : « Les rues Rohan, Mériadeck et Monbazon, dont nous venons de parler, portent les noms d’un prélat qui n’a fait que passer à Bordeaux; et l’on n’y trouve encore aucune voie publique pour rappeler la mémoire des Vital Carles, Nicolas Boyer, Nathaniel Johston, qui sont morts dans cette ville après y avoir laissé des traces remarquables de leur bienfaisance ! »

16 mars 1845 Léonce de La Mothe
Recherches sur l’hospice des aliénés de Bordeaux, tel est le titre d’un petit pamphlet que vient de publier M. Lamothe qui est l’inspecteur de cet établissement. Cet auteur est un des grands paperassiers de cette ville. On a déjà de lui une douzaine d’écrits de la même force dans lesquels il ressasse ce que la Chronique bordelaise contient sur les divers établissements publics de cette ville. Il est un des illustres de notre académie et fournit à ces doctes au moins une dissertation par semaine. Il prend sur la liste de nos académiciens le titre vague d’archéologue et divague sur nos antiquités de la manière la plus assommante.
On le voyait sans cesse écrire, écrire,
Ce qu’il avait jadis entendu dire,
Et nous lasser, sans jamais se hisser.

Léonce de La Mothe (1812-1874) est âgé de 33 ans quand il publie ses Recherches sur l’hospice des Aliénés de Bordeaux. Bernadau n’apprécie pas les jeunes historiens de Bordeaux et poursuivra ce jeune confrère de sa rancoeur.

20 avril 1845 Obsèques de M. Jouannet (écrit ici Jouhannet)
Obsèques de M. Jouhannet, conservateur de la bibliothèque publique de la ville. L’académie des sciences dont il était membre a voulu donner une espèce de solennité à la cérémonie en y assistant en corps et en invitant les chefs des autorités locales à paraître au cortège. Cette société a fait prononcer au cimetière l’éloge du défunt par son président. Dans une pièce académique, on célébrait les énormes talents de M. Jouhannet comme s’il eût réuni dans sa personne tous les genres de mérites littéraires et scientifiques au suprême degré et surtout comme si c’était à lui que le pays bordelais dut la renaissance du goût de l’archéologie locale. Les journaux de Bordeaux, auxquels cette oraison funèbre a été adressée, n’ont pas manqué d’ajouter un petit supplément à la pièce et, de ce cumul de phrases laudatives, est résultée une certaine opinion exagérée sur le compte du pauvre défunt qui va passer pour un grand homme dans l’esprit de nos gobe-mouches. Au demeurant, on n’a d’autre preuve de son savoir que les éloges de Tourny et de Sourdis, le lournal littéraire qui est tombé au bout de 18 mois ayant pour titre le Musée d’Aquitaine et la Statistique de la Gironde. Les deux premiers écrits ne sont que des amplifications de rhétorique où sont délayées quelques anecdotes sur les hommes qu’il entreprend de louer sans les faire connaître à fond ; son Musée d’Aquitaine se composait de quelques dissertations archéologiques qu’il lisait à l’académie et de divers articles que des confrères lui envoyaient. Quant à la Statistique de la Gironde, le rédacteur n’a eu d’autre fonction à remplir à cet égard que d’y fondre les mémoires sur les communes de ce département qui avaient été demandés aux divers maires, au classement desquels M. Jouhannet a été employé dans un bureau spécial de la préfecture où il a été employé avec 3000 F d’appointements pendant 15 ans ainsi qu’on peut le voir porté dans les almanachs du temps. Ainsi, cet ouvrage a coûté 45 000 F, beaucoup trop cher pour un livre qui n’a qu’un faible intérêt local dans lequel l’auteur ou plutôt le compilateur n’a eu d’autre mérite que de rédiger et mettre en ordre les recherches commandées à divers fonctionnaires.

Sur M. Jouhannet, que Bernadau écrivait aussi Jouannet qui est l’orthographe correcte, voir 1° juin 1820.
François Vatar-Jouannet (1765-1845) s’installe comme imprimeur à Paris (il est d’abord prote de son cousin René-Ch.-Fr. Vatar à l’Imprimerie du Comité de Salut public de juin 1794 à janv. 1795 puis à l’Imprimerie du Journal des hommes libres), avant de partir pour le Sud-ouest. – Prote d’imprimerie à Périgueux ; poète, professeur à Sarlat (1815) et préhistorien. Conservateur de la bibliothèque de Bordeaux (1830) ; membre de l’académie des Inscriptions et belles-lettres (1833).

21 avril 1845 Gare de la Bastide
Le conseil municipal vient de charger deux de ses membres de se rendre auprès du gouvernement pour solliciter l’établissement à Bordeaux de la gare du chemin de fer qui doit aller de Paris aux frontières d’Espagne et pour lequel le projet est de la placer au bourg de la Bastide et d’en prolonger ensuite le parcours sur la rive droite de la Garonne jusqu’au passage de la rivière à Langon. Le désir et le besoin de tout Bordeaux est que cette gare soit placée dans le faubourg de Paludate au moyen d’une passerelle jetée sur cette rivière allant de Floirac à nos chantiers de construction pour continuer de là sur la rive gauche de la Garonne.

6 mai 1845 Place du Palais
On vient d’achever les réparations faites à la place du Palais par suite du placement qu’on n’y avait fait il y a trois mois de la colonne en marbre qui était depuis 17 ans sur la fontaine supprimée à la place Royale. Ces réparations consistent dans un pavage uniforme de la place et dans un trottoir établi devant les maisons qui l’entourent. Les habitants de cette place avaient contribué à ces réparations pour une somme de 1000 F. Ils se seraient bien gardé de la donner s’ils avaient su que le trottoir devant leur maison serait à leur charge. En pavant la place du Palais, on a haussé de 16 cm le pavé qui est sous la porte du Caillau. Cet exhaussement n’a pas pu rendre moins dangereux qu’auparavant le passage sous cette porte. Il faudra l’abattre parce qu’elle est nuisible à la sûreté publique et qu’elle occasionne l’inondation des trois rues qui y abordent par les eaux qui refoulent à toutes les grandes marées de l’aqueduc du Peugue et qui est placé au pied de cette porte. Sa forme irrégulière dépare d’ailleurs la belle façade du port.

De façon récurrente, Bernadau critique la porte Caillau qu’il connait bien puisqu’il y demeure, depuis 1817, à proximité.

7 mai 1845 Encore Maggesi et les statues de Montaigne et Montesquieu
Le maire a rassemblé hier les membres de la commission nommée en 1835 pour la souscription et l’érection du monument à élever en l’honneur de Montaigne et de Montesquieu, et les a informés que les fonds recueillis à cet effet étaient presque tous employés pour l’achat des marbres destinés à ces monuments, leur dégrossissage en Italie, leurs frais de transport à Bordeaux et la construction de l’atelier où ils doivent être travaillés ; et que pour payer les dépenses à faire jusqu’à la pose du monument, il estimait qu’il fallait environ 100 000 F et qu’il estimait qu’il convenait de faire un nouvel appel de fonds aux souscripteurs présents et futurs et qu’on pouvait recueillir cette somme en proposant une nouvelle souscription à cinq francs par personne, auxquelles on offrirait un modèle en petit en plâtre de ce monument qui serait affecté à chaque centaine de souscripteurs qui auraient ce modèle par le moyen d’une loterie. L’assemblée a accueilli cette proposition comme pouvant faciliter le recouvrement de la somme nécessaire à l’achèvement dudit monument et les délibérants ont promis d’apporter leurs soins à ce que tout fut promptement exécuté. Nous ne croyons pas que les nouveaux souscripteurs soient satisfaits d’un expédiant qui paraît bien mesquin et qu’il produise de quelques années l’achèvement d’un projet aussi dispendieux. Le sculpteur Maggesi, qui est à la tête de l’entreprise, fait payer un peu trop cher les soins qu’il y donne. Près de 300 000 F ont été par lui gaspillés en frais préliminaires et 100 000 F qu’il demande encore font une somme exorbitante pour faire deux statues et leurs piédestaux. En attendant que tout s’achève, il s’est fait adjuger un des péristyles du jardin public où il s’est logé près des marbres qu’il doit exploiter quand il plaira à Dieu et aux souscripteurs dont on sollicite la générosité tout en lassant leur patience.

Les statues de Montaigne et de Montesquieu en marbre blanc ont été exécutées par Maggesi entre 1843 et 1847 et seront mises en place en 1858 sur la place des Quinconces alors qu’initialement, elles étaient prévues pour être installées sur les allées de Tourny.

15 mai 1845 Ouvrage de Bordes
La première livraison de l’Histoire des monuments de Bordeaux se distribue quoique l’auteur eut annoncé qu’il ne commencerait à faire imprimer qu’alors qu’il aurait réuni 600 souscripteurs. Il a senti qu’il était impossible de trouver un pareil nombre à Bordeaux où l’archéologie locale n’est guère recherchée. Quand nous avons annoncé le prospectus de ce livre, nous avons dit qu’il était maigrement écrit. L’auteur a remédié à ce défaut en faisant retoucher son style par M. Lamothe, homme de lettres de cette ville, où il a déjà publié quelques écritures de ce genre, lesquelles sont de pures redites d’autres ouvrages comme le présent. Nous persistons à soutenir que celui de M. Bordes ne fera pas fortune parce que les souscriptions sont discréditées dans ce pays, ainsi que livres avec gravures, depuis que M. Ducourneau a abusé de ce moyen pour sa Guienne monumentale.

11 juin 1845 Ruines du mur antique
On vient de découvrir des ruines antiques en bâtissant dans les rues du Temple, des Trois Conils et de l’Ombrière. Ces ruines consistent en fragments de sculptures d’un beau genre mais sans aucune inscription. Les lieux où elles ont été trouvées enfouies sont précisément sur la ligne du mur de clôture de Bordeaux du temps des Romains. Elle justifie l’opinion de Vinet, que lorsque les ducs d’Aquitaine rétablirent Bordeaux qui avait été ravagé par les Goths, les Sarrasins et les pirates normands, ils se servirent pour la construction des murs d’enceinte de cette ville des débris des édifices romains détruits par les barbares. Ni l’académie des sciences ni la commission des monuments historiques de Bordeaux n’ont publié la moindre notice sur ces découvertes quoi que l’honneur et les devoirs de ces corps leur en imposassent l’obligation.

29 juin 1845 Les fossés de ville
Il y a quelques mois qu’une faible majorité du conseil municipal a autorisé la destruction de la belle et ancienne promenade des fossés de ville que veut opérer, bon gré mal gré, le maire qui aime les projets plus singuliers qu’utiles. On commence actuellement cette destruction qui coûtera beaucoup d’argent sans aucun avantage réel pour la ville. Nous enregistrons cette opération déplorable. Le directeur des travaux publics, M. de Vennes, aventurier qui est venu chercher fortune à Bordeaux en ramassant des pierres, a fait croire à M. Dufour-Dubergier qu’il immortaliserait son passage à la mairie en faisant des changements dans la voirie, n’importe lesquels pourvu qu’ils fussent nombreux, et qu’il partagerait la gloire du grand Tourny s’il parvenait à multiplier les innovations dans les travaux publics. C’est ainsi qu’on va métamorphoser la magnifique promenade des quatre fossés de ville qui était au centre de la ville en une large chaussée pour les voitures et deux trottoirs étroits sur les côtés, tandis qu’auparavant elle était bordée de deux larges voies pour les voitures et qu’elle offrait au milieu une agréable allée ombragée de beaux arbres où les promeneurs et les marchands se trouvaient garantis de la rencontre des voitures par un double rang de bancs de pierre. Le magistrat est la dupe d’un intrigant.

2 août 1845 Visite à Bordeaux des Altesses Royales
Arrivée de leurs altesses royales le duc et la duchesse de Nemours et le duc d’Aumale. Les deux premiers, après avoir resté 10 jours dans cette ville, s’en vont de Pampelune faire visite à la reine d’Espagne, l’autre vient commander le camp de manœuvres formé cette année à Saint Médard en Jalles, vaste lande à trois lieues de Bordeaux où 25 000 hommes de troupe de toutes armes doivent être exercés pendant un mois à divers exercices militaires. Ces princes ont fait leur entrée solennelle dans cette ville à deux heures après midi, les deux princes étant à cheval et la princesse en calèche découverte dans laquelle étaient le préfet et le maire. Ce dernier, attendu son obésité et un ventre saillant en poire était un peu étendu sur le siège de la voiture qui d’ailleurs était fort bas. Cette inconvenance forcée a été remarquée par le public, lequel devait en apprécier dignement la cause et aurait désiré que le maire se fut fait remplacé par un de ses adjoints plus ingambe. Le cortège qui s’est formé depuis la tête du pont sur les communes de la Bastide a passé sur les quais de Bourgogne, les fossés du Chapeau rouge, de l’Intendance, la place Dauphine, le cours d’Albret, la place du fort du Hâ, la rue des Minimes et la place Rohan et s’est arrêté à l’hôtel de la Mairie où leurs altesses royales ont leur logement. Là les autorités de la ville, depuis le président de la cour royale jusqu’au rabbin des juifs, ont récité leurs divers compliments qui ont été publiés ensuite dans les journaux avec les réponses du duc de Nemours. On a remarqué beaucoup d’à-propos dans les discours de ce prince. 30 jeunes demoiselles appartenant à des familles notables, presque toutes protestantes, ont présenté un bouquet à la princesse qui embrasse d’un air fort affectueux celle des demoiselles qui lui a adressé la parole. On a admiré l’air d’affabilité et de bonne grâce avec lequel les princes et la princesse ont fréquemment salué, sur toutes leurs routes, les habitants qui s’étaient portés en foule compacte sur les lieux où ils ont passés. Quoi que les cris de joie ne soient, dit-on, plus de mode, nous nous sommes permis comme homme du bon vieux temps, de crier du haut de notre fenêtre qui s’avançait sur la façade du quai Bourgogne : Vive le roi et ses augustes enfants !  Notre acclamation qui n’a pu trouver d’écho dans les spectateurs qui nous regardaient stupidement nous a valu un salut bien direct de la part de la princesse et de son beau-frère.
Un accident a failli troubler cette fête. Au moment du passage du cortège sur les fossés du Chapeau rouge, une grosse pierre détachée de l’entablement de l’hôtel de la préfecture a frappé dans sa chute deux vieillards qui n’avaient pas osé se porter avec la foule sur la chaussée de cette large rue. L’un d’eux a été grièvement blessé par cette pierre. Il a bientôt reçu les secours qu’exigeait son état.

En 1845, un événement important se passe à Saint-Médard-en-Jalles : la création du camp de Gironde décidée par le roi Louis-Philippe.
Dans les délibérations du conseil municipal du 12 mai 1845, on trouve : « Monsieur le Maire est autorisé à offrir gratis à Monsieur le Ministre de la Guerre, la disposition des landes communales de Saint-Médard-en-Jalles pour l’établissement du camp près du champ de manœuvres projeté, la commune s’estimant heureuse de l’occasion qui lui est offerte de posséder en son sein les fils du Roi des Français. »
Le salut de Bernadau à L.A.R. s’est fait depuis la fenêtre de sa demeure au 25, quai de Bourgogne.

18 août 1845 Dernière livraison du Viographe bordelais
Aujourd’hui paraît la dernière livraison de mon Viographe bordelais dont l’impression était commencée depuis 18 mois. Elle a été singulièrement retardée par mon imprimeur éditeur avec lequel je n’ai pas voulu avoir un procès à ce sujet parce que le sot public en aurait ri, comme si les auteurs devaient être hors du droit commun et souffrir patiemment que les ouvriers avec lesquels ils ont traité manquassent impunément à leurs engagements.

1er septembre 1845 Tom Pouce à Bordeaux
On montre à Bordeaux un nain de 67 cm de hauteur pesant 7 kg qui se fait appeler le général Tom Pouce. Il est natif des Etats-Unis et âgé de 14 ans. Il est bien fait dans sa petite taille et dans son intelligence. Sa famille l’a vendu pour trois ans à des spéculateurs qui exploitent fort habilement ce spectacle et lui ont donné un intérêt nouveau dans ce genre. Ce nain ne se borne pas à montrer seulement sa petite personne : il fait parade sur la scène de tout son mobilier qui est brillant et des divers cadeaux qu’il prétend avoir reçus des divers souverains auxquels il s’est fait présenter. Il chante, danse et fait diverses singeries fort amusantes, puis représente dans une pièce de l’Ogre et du petit Poucet qui a été arrangée exprès pour lui. Ce spectacle attire la foule et sera très productif. Tom Pouce a deux pouces de moins que Bébé, le fameux nain de Stanislas, roi de Pologne in partibus.

Charles Sherwood Stratton (1838-1883), dont le nom de scène était General Tom Thumb (le général Tom Pouce), est un célèbre nain du cirque Barnum. Stratton avait 14 ans, mesurait 64 cm et pesait 7 kilogrammes lorsqu’il rencontra Phineas Taylor Barnum. Barnum lui apprit à chanter, à danser et à se produire sur scène et fit de lui une célébrité internationale.
En 1845, il triomphe au Théâtre du Vaudeville dans la pièce Le petit Poucet de Dumanoir et de Clairville. Son mariage en février 1863 avec une autre naine, Lavinia Warren, fit la une des journaux. En Europe, ils rencontrèrent les souverains anglais et français.
Il atteignit adulte la taille de 3 pieds 4 pouces (102 cm).

5 septembre 1845 La naine Lilli Pouce
Une naine de Laponie qui prend le nom de Lilli-Pouce est montrée à Bordeaux mais n’attire pas la foule comme son [homologue] masculin. Elle est âgée de 24 ans et a 74 cm de hauteur. Elle ne met aucune charlatanerie dans ses alentours comme le petit général Tom Pouce qui fait promener en ville sa voiture traînée par quatre chevaux lilliputiens garnis de domestiques, cochers et postillons enfants, tous brillamment vêtus et harnachés.

20 septembre 1845 Fossés de ville
On a commencé dans la nuit à détruire la belle et antique promenade des quatre fossés de ville, connus sous les noms de fossés Saint Éloi, de l’Hôtel de ville, des Carmes et des Tanneurs, et l’on y substitue une chaussée inutile bordée d’arbres dont la croissance est plus que problématique parce que la jeunesse turbulente et destructrice de Bordeaux a actuellement un goût singulier pour dégrader les travaux publics de tous genres. Ils viennent de donner un échantillon de la manie de ces dégradations. Au départ des princes, on devait laisser ouvert au public pendant trois jours les appartements que les princes ont occupé à l’hôtel de ville. Mais la foule qui s’y est portée dans le premier jour de cette visite y a montré tant d’indiscrétions et de grossièretés qu’il a fallu les fermer le lendemain.

23 septembre 1845 La demoiselle Prudence, somnambule
Deux charlatans, mâle et femelle, ont donné hier des séances payantes d’oneiromania au Casino. Quelques partisans du Messmerisme qui s’y sont rendus ont trouvé inconvenant qu’on y renouvela leurs scènes de somnambulisme qu’ils regardent comme des découvertes très sérieuses. La somnambule qui fait ce rôle le remplit fort agréablement et se donne le singulier nom de demoiselle Prudence.

Dès 1841, on trouve dans le Bulletin général de thérapeutique médicale et chirurgicale, Volume 21, une critique scientifique de ce prodige : « Nos lecteurs se souviennent peut-être de mademoiselle Prudence, la célèbre somnambule de M. Laurent. Ils se rappellent notre récit des expériences auxquelles nous assistâmes il y a quelques mois, et notre réserve à l’endroit des conclusions, malgré que tout alors semblât prouver, chez cette demoiselle, la réalité et la sincérité de la vision à travers les corps opaques. Figurez-vous, en effet, les yeux recouverts de grandes rondelles de taffetas gommé, là-dessus un bandeau de velours et sur le tout une épaisse couche d’argile. L’occlusion des yeux paraissait devoir être parfaite, et en voyant mademoiselle Prudence, lire et jouer aux cartes avec une facilité merveilleuse, malgré cet attirail, on ne pouvait s’empêcher d’un vif sentiment de surprise et d’intérêt. Cependant nous demandâmes des expériences nombreuses et répétées avec soin avant d’admettre la possibilité d’un fait si complètement en dehors des lois physiologiques. On va voir combien nous avons à nous féliciter de notre réserve. MM. Peisse et Dechambre ont voulu répéter, sur eux-mêmes, bien éveillés, les expériences faites par mademoiselle Prudence endormie. Ils se sont mutuellement appliqué les mêmes moyens d’occlusion, avec les mêmes précautions, et, chose singulière et bien inattendue, leur clairvoyance a été tout aussi parfaite que s’ils eussent été endormis du sommeil magnétique le plus pur. Dans sept expériences successives le phénomène s’est toujours manifesté, c’est-à-dire que des fissures, des godets venant à se former par la dessication de l’argile, des rayons lumineux s’introduisaient à travers et parvenaient jusqu’à l’œil qui, sous cet appareil, s’ouvre très facilement. Ces messieurs ayant publié le résultat de leurs expériences, M. Frapart a voulu les répéter de compagnie avec M. Amédée Latour, et la lucidité chez eux, la clairvoyance ont été les mêmes, c’est-à-dire que les mêmes fissures, les mêmes pertuis s’étant produits, ils ont vu et parfaitement vu. »

23 septembre 1845 Billaudel : éloge de son beau-père, Deschamps
Une notice sur l’ingénieur Deschamps vient d’être publiée par le député Billaudel son gendre. On pense bien que la parenté a un peu égaré l’impartialité de l’historien qui raconte avec emphase tout ce qu’a fait le défunt depuis sa sortie du collège jusqu’à son lit de mort. À l’entendre, il aurait créé et mis au monde le plan du magnifique pont de Bordeaux, tandis qu’il est notoire que ce monument fut commencé en 1810, étant ingénieur en chef de Bordeaux M. Didiet, et que M. Deschamps ne vint dans cette ville qu’en 1816, époque où le conseil général des ponts et chaussées délibéra qu’au lieu de la route en fer qu’on devait poser sur les piles dont neuf étaient déjà construites, serait placées des voûtes partie en pierres, partie en briques. À ce sujet, M. Billaudel qui veut absolument faire un inventeur de son beau-père, ose dire en propres termes que la brique étant chère et très rare, Bordeaux imagina d’en faire fabriquer avec les vases de la Garonne. Il est très faux que les briques soient rares dans cette ville, car de tout temps on les y vendait à bon compte d’excellente qualité, qui se fabriquent dans les tuileries de Rions et de Gironde.

Jean-Baptiste Basile Billaudel (1793-1851) fut ingénieur en chef des ponts et chaussées, maire de Bordeaux du 11 mars 1848 au 15 août 1848, conseiller général et député de la Gironde de 1837 à 1849, président de l’Académie de Bordeaux. En 1818, il épouse la fille de son supérieur hiérarchique Claude Deschamps, avec qui il réalisa le pont de pierre de Bordeaux.

6 octobre 1845 Un vol de cailles abattu sur Bordeaux
On a été étonné de trouver ce matin, mortes ou mourantes, des cailles en grande quantité sur les quais de cette ville et plus particulièrement sur le pont, les Quinconces et la place Dauphine. Elles provenaient d’un vol de ces oiseaux qui a été dispersé et jeté à terre par un violent ouragan accompagné d’une grande pluie qui s’est fait vers une heure de cette nuit. C’est la saison où les cailles émigrent en grandes bandes pour des contrées méridionales dans la nuit. Elles auront été surprises dans leur passage dans cette ville par le vent et la pluie et, voulant se mettre à l’abri de l’ouragan derrière les maisons, elles se seraient abattues sur les grandes promenades et le pont où les nombreux réverbères allumés leur faisaient espérer un abri et y auraient été écrasées par les torrents de la pluie que précédait un vent très violent. Toujours est-il constant que les cailles mortes ou vivantes ont été ramassées en grande quantité à Bordeaux par des marins, des douaniers et des gardes de nuit et que ces oiseaux se sont vendus à bon marché par ceux qui les ont ramassés au point du jour. Nous avons vu un allumeur de lanterne du pont qui en avait 26 pour sa part qu’il avait trouvés en ce seul endroit. Nous ne nous rappelons pas qu’il soit arrivé encore pareil événement à Bordeaux ; c’est pourquoi nous avons cru devoir en consigner ici la mention.

19 octobre 1845 M. Lamarque de Plaisance
Un M. Lamarque de Plaisance, que personne ne connaît, publie un livret d’une cinquantaine de pages ayant pour titre : Usages, mœurs et chansons connues dans les Landes du Bazadais. C’est un recueil de triviales coutumes pratiquées par les paysans des environs de Bazas, que leur collecteur n’a pas su rendre tant soit peu piquantes en les décrivant. Cet archéologue de nouvelle fabrique se dit membre de plusieurs commissions des monuments historiques des départements, qui a cru devoir aussi faire son livre pour annoncer son existence au monde littéraire. On saura que ces commissions départementales délivrent des patentes aux deux personnes de tout le canton lesquelles sont présumées savoir lire et écrire.

Le titre de l’ouvrage dont parle Bernadau est : Usages et chansons populaires de l’ancien Bazadais. Baptêmes, noces, moissons, enterrements, par A. Lamarque de Plaisance, chez Balarac, 1845

4 novembre 1845 Gravure du Palais Gallien par Bordes
M. Bordes publie la troisième livraison de son Histoire des monuments de Bordeaux. La gravure qui l’accompagne est d’un genre neuf, car elle représente le palais Gallien dans tout son entier, quoiqu’on doute fort qu’il ait jamais été achevé, d’autant que les plus anciens auteurs ne l’ont encore décrit qu’à moitié ruiné. Notre architecte, qui l’a rebâti sur le papier, nous dira sans doute qui lui a fourni cet étrange plan sur lequel on donne deux étages au-dessus du rez-de-chaussée à ce monument, tandis qu’il n’en offre qu’un seul dans les parties les mieux conservées de ses ruines. On n’a jamais encore donné ainsi d’inexcusable démenti de l’évidence. Rien ne pouvait autoriser M. Bordes à dénaturer ainsi une description.

Il n’en reste pas moins que cette gravure reste, encore de nos jours, très célèbre.

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