Année 1848

L’année 1848 des Tablettes est bien sûr dominée par les évènements qui se déroulent à Paris du 22 au 25 février 1848.
Sous l’impulsion des libéraux et des républicains, le peuple de Paris, à la suite d’une fusillade, se soulève à nouveau et parvient à prendre le contrôle de la capitale. Louis-Philippe, refusant de faire tirer sur les Parisiens, est contraint d’abdiquer en faveur de son petit-fils, Philippe d’Orléans, le 24 février 1848.
Le même jour, dès 15 heures, la Seconde République est proclamée par Alphonse de Lamartine, entouré des révolutionnaires parisiens. Vers 20 heures, un gouvernement provisoire est mis en place, mettant ainsi fin à la Monarchie de Juillet.
Bernadau continue le décompte des révolutions auxquelles il a assisté depuis celle de 1789.

2 janvier 1848 Etrennes
Hier et aujourd’hui se continuent, selon l’antique usage, les politesses d’étiquettes qui font la joie des marchands de bonbons. Tout le monde convient du ridicule de cette mode, mais s’y conforme.

31 janvier 1848 Plan de la ville de Bordeaux au XVIIe siècle par MM. Detcheverry et Clouzet
Deux colporteurs de nouveautés parcourent aujourd’hui les maisons des amateurs de cette ville et leur offrent à cinq francs l’exemplaire une lithographie d’un mètre et demi de longueur sur 30 cm de hauteur portant pour titre : Plan de la ville de Bordeaux au XVIIe siècle par MM. Detcheverry et Clouzet aîné, d’après les documents conservés aux archives de l’hôtel de ville. L’ouvrage étant assez mal gravé et n’étant accompagné d’aucune notice imprimée est refusé par beaucoup de personnes qui ne voient qu’une spéculation typographique dans cette production improvisée. Elle représente d’une manière vague une longue file de maisons et de pointes de clochers qui s’étend au bord d’une rivière couverte de petits navires de la construction la plus bizarre. Le premier des deux soit disant éditeurs de cette lithographie est le commis aux archives de la Mairie de Bordeaux qui en a fait le dessin et le second est un professeur particulier de grammaire française et de sténographie qui a fait les frais du papier et du tirage de 300 exemplaires de ce morceau assez bizarre. Ce n’est qu’une copie d’un ancien plan relevé à vol d’oiseau par quelque dessinateur ignare et malhabile. On ne voit sur cette longue et étroite feuille de papier que des toits de maisons particulières et de quelques édifices publics, sans distinguer les lignes des rues où les divers bâtiments s’élèvent sans aucun ordre topographique.
Nota. Dans la journée, les colporteurs sont revenus chez les personnes qui, par politesse pour ceux qui les envoyaient, avaient acheté un exemplaire et leurs ont remboursé un franc, disant que les éditeurs leur faisaient ce remboursement comme prime d’encouragement pour avoir les premiers favorisé leur entreprise. Tout cela est d’un ridicule achevé qui doit nuire aux soi-disant éditeurs qui ne sont que de pitoyables copistes d’un travail sans intérêt pour les amateurs d’antiquités locales. Nous croyons que MM. Detcheverry et Clouzet ne retireront ni honneur ni profit de leur petite spéculation lithographique.

Ernest Labadie, dans un article paru dans le N° de janvier-février 1910 de la Revue Historique de Bordeaux semble partager l’avis de Bernadau quant à la qualité de ce plan :
La Ville de Bordeaux au XVII° siècle. A. Detcheverry fecit. — Lith. Laborie. Publié par Arnaud Detcheverry et Clouzet aîné, d’après les gravures et les documents qui se trouvent aux Archives de la Mairie de Bordeaux.
Se trouve chez Mrs. Detcheverry, rue Leyleire, 93, et Clouzet aîné, rue dAquitaine, 3U. S. 1. [Bordeaux) et s. d. (vers 1860).
Dimension : 0,35 X 1 mètre. — Lithographie.
Cette nouvelle vue, dessinée et publiée encore par A. Detcheverry, l’archiviste de la ville, comme le numéro 32, n’a pas été établie d’après des gravures et des documents des Archives de la ville, comme l’annonce le titre ; c’est une simple copie de la vue cavalière hollandaise de Danckerts (n° 42), avec quelques modifications : on a supprimé la pointe du faubourg de La Bastide sur la rive droite de la Garonne, on a un peu diminué la hauteur des flèches de certaines églises et on a donné moins d’étendue aux faubourgs. Le dessin est médiocre, la lithographie mauvaise. Clouzet aîné était un professeur libre de littérature qui est décédé en 1881.

25 février 1848 Sixième révolution
Une dépêche télégraphique arrive à Bordeaux enfin et annonce que le gouvernement a été renversé hier. À mesure que les évènements se développeront, nous en rendrons note pour les enregistrer par ordre de date dans trois jours, car un préliminaire de la sixième révolution française ne peut pas comporter un plus long terme.

26 février 1848 Nouvelles alarmantes
Le maire publie deux arrêtés qui inquiètent les amis de l’ordre et font pressentir les nouvelles les plus alarmantes : l’un pour proroger l’ouverture de la foire du 1er mars au 15 suivant, attendu les circonstances actuelles ; l’autre convoque pour ce soir la garde nationale pour le service continu de nuit et de jour avec des patrouilles permanentes.

28 février 1848 Les bordelais se font républicains
Des clubs s’organisent à Bordeaux et les journaux modérés changent leurs titres, voire même leur doctrine. C’est un langage tout nouveau, une métamorphose universelle qui se fait ici subitement dans les mœurs, les discours et même les modes. Les bordelais se font républicains à qui mieux mieux, tant ils ont peur. Nous avons ici au moins un club par chaque paroisse. Les prêtres qui criaient naguère contre les améliorations que le pape faisait dans le gouvernement de ses Etats, crient hautement pour la république et la prêchent encore plus fort que les abbés Genoude, Lamennais et Lacordaire qui se sont faits journalistes. Notre archevêque vient de faire amendement pour ordonner à son clergé de prier Dieu pour la république.
C’est une plaisante amende honorable !

29 février 1848 Proclamation de la République à Bordeaux
Le maire et ses adjoints proclament la République française sur la place des Quinconces au milieu des acclamations d’une immense multitude.

1er avril 1848 Caisse d’épargne de Bordeaux
Ouverture de la caisse d’épargne dans l’hôtel qu’on a fait construire au coin des rues des Trois Conils et Beaubadat.

Cet hôtel est actuellement le centre Jean Moulin depuis 1967.

9 avril 1848 Arbre de la Liberté
On plante en cérémonie un arbre de la Liberté dans la place des Quinconces, comme cela se pratiquait en 1793. Il y a cependant deux petites différences dans la nouvelle cérémonie civique : 1° l’arbre n’est pas surmonté d’un bonnet rouge et 2° le clergé est venu le bénir in-fiocchi. L’archevêque a fait la cérémonie, quoique le rituel romain n’indique pas les prières à faire pour la plantation d’un arbre de la liberté républicaine. Le commissaire délégué du gouvernement, le maire et le commandant du département ont prononcé chacun un petit discours d’inauguration. Leurs paroles étaient assez modérées dans cette occasion : il est avec le ciel des accommodements.

Le 9 avril 1848 Léonce de Lamothe sous-préfet de Libourne
M. Léonce de Lamothe, le grand et unique archéologue de l’académie de Bordeaux, vient d’abandonner la carrière littéraire pour entrer dans l’ordre administratif. Il s’est laissé nommer sous-préfet de Libourne par le commissaire du gouvernement qui fait des changements dans ce département. Quelle perte pour les sciences morales dans cette ville ! Car le susdit savant était dans les hautes fonctions de nos diverses sociétés littéraires et scientifiques.

31 avril 1848 Fin de la banque de Bordeaux
Le gouvernement vient de réunir la banque de Bordeaux à celle de Paris qui portera le titre de Banque de France et dont le papier sera reçu comme monnaie légale dans toute la république. Il n’y aura ici qu’un comptoir d’escompte, succursale de la banque parisienne. C’est un acte d’autorité de la part du gouvernement auquel les négociants bordelais n’ont pas eu le courage de résister.

11 juin 1848 Louis-Napoléon élu à l’Assemblée nationale
Louis-Napoléon, le même qui a été condamné à la réclusion il y a cinq ans pour avoir tenté un soulèvement à Boulogne et se faire couronner empereur comme son oncle, était parvenu à se faire élire député à l’assemblée nationale. Mais elle a mis en question si elle l’admettait. Notre homme, voyant qu’il n’y avait pas un assez fort parti, s’est empressé de donner sa démission. Sa lettre est datée de Londres, mais on le croit caché à Paris où la populace crie des vivats en son honneur dans les places publiques.

6 juillet 1848 Hommage aux tués des barricades de Paris
La garde nationale et la garnison de Bordeaux ont célébrer à Bordeaux un service funèbre pour le repos de l’âme de leurs camarades de Paris qui ont été tués dans les barricades de Paris. L’archevêque a officié puis fait un discours relatif à la circonstance. La messe a été chantée aux Quinconces où l’autel était élevé entre les colonnes rostrales. Une députation de républicains qui s’intitulent La sentinelle du peuple s’était présentée la veille pour demander au commandant de la division en quel endroit de la réunion il avait assigné la place aux clubs qui se proposaient d’assister à la cérémonie avec son drapeau. Le général a répondu à la députation qu’il ne devait paraître à Bordeaux d’autres drapeaux que ceux de la garde nationale et de la garnison et qu’il ferait fusiller quiconque arborerait d’autres drapeaux.

6 juillet 1848 Rumeurs sur l’ancien royaume d’Aquitaine
Depuis quelques jours, on répand le bruit qu’il se forme à Bordeaux un parti qui veut ressusciter à Bordeaux l’ancien royaume d’Aquitaine, dont le général Bugeau doit être le roi et avoir pour maire du palais M. Dufour-Dubergier, ancien maire de cette ville. Un de nos journaux, jadis intitulé L’homme gris et actuellement Le national de la Gironde a été l’écho de ce bruit absurde. C’est singulièrement abuser de la liberté de la presse que d’oser publier une pareille bêtise. Elle a occupé quelques jours le peuple auquel se laisse aller dans un temps de troubles pour avoir l’occasion de faire quelque insurrection dont il pourrait profiter pour mettre la ville au pillage. On présume que ce sont les communistes de Paris qui ont imaginé ce conte qu’ils répandent dans le département pour y faire naître quelque insurrection.

14 juillet 1848 Suicide de M. de Bryas fils
M. de Bryas s’est pendu chez son père parce que celui-ci ne lui avait pas voulu permettre de donner le lendemain, en son bien de campagne, une fête à sa compagnie qui l’avait élu capitaine. Le père colorait son refus sur ce qu’il devait donner le même jour à un club républicain qu’il présidait une fête champêtre au même bien de campagne. Il faut observer que la garde nationale est antipathique avec les clubs et qu’il pouvait s’ensuivre une collision entre ces deux réunions.

16 juillet 1848 Tentative de suicide de M. de Bryas père
M. de Bryas père a tenté de s’empoisonner le lendemain du suicide de son fils. On est parvenu à le rappeler à la vie, mais il la terminera dans le mépris des honnêtes gens, soit parce qu’il est la cause de la mort de son fils, soit parce que, dans ces derniers temps, il s’était rallié à la canaille révolutionnaire de Bordeaux comme il avait brigué jadis la députation, d’abord dans le parti royaliste, puis dans le parti populaire.

Charles-Raymond-Alphonse, marquis de Bryas, né le 16 février 1785 à Hesdin et mort le 1er juillet 1866 à Paris, fut maire de Bordeaux en 1830 et député sous la Monarchie de Juillet. En 1837, il se retira à la campagne, ou il s’occupa d’agriculture, s’appliquant surtout à répandre en France le système des drainages; puis il publia divers ouvrages techniques : Études pratiques sur l’art de dessécher ; Études d’agronomie pratique, etc. Le Second Empire le fit, à la suite de l’Exposition universelle de 1855, officier de la Légion d’honneur. Il est le père d’Eugène de Bryas, né le 21 juillet 1813 à Tournai et mort le 13 décembre 1858 à Paris, qui fut député de l’Indre. On connait une fille aînée, Caroline, née en 1811 er décédée en 1894. Il faut donc en déduire que Charles de Bryas eut un autre fils, suicidé en 1848.

5 octobre 1848 Charles Grellet-Balguerie
Un faiseur de pamphlets à Bordeaux nommé Grellet-Balguerie en publie un d’un nouveau genre qu’il intitule : La vérité sur les plantations des dunes de La Teste. Il y donne comme une découverte ce que personne n’ignorait dans cette ville, que l’ancien ingénieur Brémontier n’est point l’inventeur du projet de la plantation des dunes du golfe de Gascogne, ainsi qu’il s’en est donné le mérite, mais qu’il a pillé cette idée à un ancien ingénieur de la marine de Bordeaux qui l’a le premier conçu et à M. Desbiey qui l’avait mis à exécution sur ses propriétés à La Teste en 1775 et qui l’année suivante obtint le prix à l’académie des Sciences.

Sur Charles Grellet-Balguerie, voir 7 octobre 1846.

22 octobre 1848 Hommage des communistes à Flora Tristan
Une centaine de communistes bordelais se sont hier rendus processionnellement au cimetière général pour faire ce qu’ils appellent un manifeste funèbre sur la tombe de la demoiselle Flora Tristan qui y est inhumée depuis 1844 et ont assisté à l’éloge de la défunte qu’a prononcé l’un d’eux qui l’a louée d’une extraordinaire méthode à l’occasion de quatre ou cinq pamphlets qu’elle avait alors publiés en faveur de la classe ouvrière que nous citons à la page 259 du présent volume. Il est arrivé un petit événement qui a dérangé les organisateurs. La police, qui a été avertie, a été envoyée au cimetière où ils faisaient leur petite cérémonie et a fait saisir le drapeau noir autour duquel ils s’étaient réunis parce qu’il portait pour inscription ces mots : Union des ouvriers. Organisation du travail. On sait que cette devise a été celle des insurgés socialistes qui ont construit les sanglantes barricades de Paris les 22, 23 et 24 juin derniers et que c’est un signe de rebellion dont il convient d’empêcher la reproduction. Nos socialistes n’ont pas osé faire aucune résistance lorsqu’on leur a saisi leurs néfastes drapeaux. Leur bande s’est retirée et dispersée du cimetière. On n’a eu connaissance de leur déconvenue que par la mention que les journaux du lendemain ont fait de cette piteuse aventure.

Voir 17 novembre 1844.

22 novembre 1848 Gabriel de Tarragua par Jules Delpit
Recherches biographiques et bibliographiques sur le médecin bordelais Gabriel de Tarragua, tel est le titre d’un pamphlet de 16 pages publié par M. Delpit et qu’il a débité à l’académie de Bordeaux le jour de sa réception. Cette société en a ordonné l’insertion dans le recueil de ses actes et le récipiendaire en a fait livrer des exemplaires séparés qu’il distribue modestement à ses connaissances. L’auteur énumère minutieusement dans cet écrit toutes les particularités qu’on remarque dans les exemplaires des livres publiés par ce médecin, comme le nombre des pages qu’ils contiennent dans leurs textes et leurs préfaces, la forme des vignettes et des culs de lampes qu’on y voit à la fin et au commencement, les variantes de chaque édition et tous les détails que les bouquinistes donnent pour faire valoir les livres qu’ils vendent. Il en oublie cependant le principal qui est d’apprendre que les livres de Tarragua ont été imprimés en beaux caractères gothiques, ce qui est leur principal et seul mérite actuel … [suivent de nombreuses critiques au travail de Delpit].

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