Année 1849

7 janvier 1849 « Encouragement métallique » 
Je reçois un petit encouragement métallique de la part du citoyen ministre de l’instruction publique de la république française. Autant de pris sur l’ennemi, comme dit le proverbe.

31 janvier 1849 Quelques vers satyriques
Il circule en ce moment à Bordeaux la pièce suivante dont nous avons jugé utile de conserver la copie suivante :
Vers symétrisés sur la concurrence que se font entre eux les historiens de Bordeaux :
Depuis cinq ans Brunet, Detcheverry, Delpit,
Pour faire un livre ont mis en commun leur esprit,
Et l’on s’attend à voir achevé le projet,
Des chroniqueurs Delpit, Detcheverry, Brunet.
Espérons que dans peu nous lirons, Dieu merci,
Le livre de Brunet, Delpit, Detcheverry,
A moins qu’on donne avant celui que Rabanis
A depuis 14 ans aux souscripteurs promis.

Les quatre victimes de ces pauvres vers ont le grand tort de préparer des ouvrages sur l’Histoire de Bordeaux, ce qui ne peut être toléré par le seul historien de Bordeaux. Ces quelques vers seront donnés à nouveau le 5 mars 1851, sous le titre : « Triolet sur la concurrence que se font les futurs Historiens de Bordeaux pour l’instruction publique ». Faut-il y voir un effet du grand âge ? Vraisemblablement pas, puisqu’il ajoute deux années au décompte du temps.

23 février 1849 L’architecte Bordes
M. Bordes termine enfin l’Histoire des monuments anciens et modernes de Bordeaux, dont la première livraison a été publiée en mai 1845. Il a bien fait attendre ses souscripteurs pour un aussi piètre travail. Il l’a divisé en deux volumes quoiqu’ils ne contiennent en tout que 620 pages, d’ailleurs bien garnies de blanc et de grandes marges. 306 souscripteurs l’ont acquis, du nombre desquels nous nous trouvons tout en regrettant d’avoir mal employé notre argent, car l’ouvrage coûte quatre 400 F ce qui est horriblement cher, c’est-à-dire deux francs par livraison qui sont au nombre de 50. Les gravures sont ce qu’il y a de mieux. Quant à l’écrit, il est du dernier médiocre. C’est une histoire où l’on ne trouve rien d’historique. Elle est on ne peut plus superficielle quand elle n’est pas fausse. L’auteur a abusé de son métier d’architecte en décrivant minutieusement toutes les parties plus ou moins sculptées de nos monuments.

Voir 7 décembre 1840.

19 mars 1849 Le maire Gauthier
Le préfet installe en qualité de maire de Bordeaux M. Gauthier aîné en remplacement de M. Curé, destitué par arrêté de M. le Président de la république, en date du 15 de ce mois. On ignore le motif de ce changement.

27 mars 1849 La « pitoyable canaille des socialistes »
Il y a eu ce soir une scène bruyante à un mauvais cabaret de la rue Bouffard connu sous le nom de Caveau montagnard où se réunit depuis quelques mois la plus pitoyable canaille des socialistes du pays. La garde étant accourue par les deux bouts opposés de cette rue, on a arrêté une quarantaine de perturbateurs, dont la moitié a été retenue en prison, faute de pouvoir justifier de leur état et origine par leurs papiers. La police a défendu l’ouverture de ce cabaret passé huit heures du soir. Il est tenu par un juif nommé Dacosta qui est connu comme un des orateurs des mauvais clubs.

11 juillet 1849 La tragédienne Rachel
On donne aujourd’hui la troisième et dernière représentation de la célèbre tragédienne Rachel. Elle a joué le principal rôle dans un mauvais drame intitulé La mort de Lecouvreur. On a trouvé que cette actrice a trop fait de contorsions lorsqu’elle vient mourir sur le théâtre par l’effet du poison et qu’elle aurait dû moins se fatiguer et moins fatiguer les spectateurs dans les convulsions de son agonie. Cette actrice que nous avons vue jouer sur notre théâtre les tragédies de Corneille et de Racine auxquelles elle a imprimé une nouvelle vie, voyant qu’elle n’était plus appelée comme autrefois sur les principaux théâtres de France, vient d’imaginer aller les visiter de son abondant. Elle parcourt avec une troupe de comédiens à ses gages et s’offre d’y jouer des pièces moyennant une part convenue de la recette du jour. Elle a pris ici 1/5 de la recette brute pour chaque représentation en exigeant qu’on doubla le prix des entrées au théâtre. Elle venait de donner deux représentations sur le même pied à Libourne et va maintenant jouer dans la petite salle de Mont-de-Marsan. Notre élève de Melponème n’est plus si exigeante qu’autrefois, elle pense que le grand débit fait le profit comme disent les marchands juifs, ses coreligionnaires. On a remarqué, par sa mise brillante sur le théâtre, qu’elle n’a pas perdu dans la dernière révolution car elle était parée de beaux et nombreux diamants qu’elle tient du fameux ministre Ledru-Rollin dont elle a été l’an passé la maîtresse et auquel ils n’ont coûté que la peine de les prendre au garde-meuble de la couronne.

Bernadau parle beaucoup de Rachel en 1841 (voir 22 juin, 4 et 29 août et 5 septembre).

30 juillet 1849 Translation des restes de Mgr de Cheverus
Translation du cercueil de l’ancien archevêque de Bordeaux du caveau où il était déposé depuis 1837 et son dépôt dans le mausolée à l’un des coins de la nef de l’église Saint André. À la fin du service célébré à ce sujet, M. Hamon, supérieur du grand séminaire, a prononcé l’oraison funèbre du défunt qui est un abrégé de la vie qu’il en avait publiée à l’époque du décès du prélat. N’ayant pu examiner à notre aise ce mausolée lors de la cérémonie, nous nous réservons d’en faire une description exacte le mois prochain. (Note de Bernadau : ce mausolée n’offre qu’une face, appliquée au coin de l’angle septentrional de la nef de l’église. Il est en marbre blanc de 3 mètre de hauteur. Le prélat y figure à mi-corps, au milieu, sculpté en demi relief, un ange portant une banderole sur laquelle on lit : [illisible]. Au pied de ce mesquin monument est l’inscription suivante : Em. Joanne Cardinali de Cheverus archipels. Burdigalensi.
On aurait bien dû inscrire la date de sa mort, la durée de son épiscopat, le jour de la translation du corps dans ce cénotaphe et surtout qu’il avait été élevé par l’effet d’une souscription faite après sa mort dans le diocèse où il jouissait d’une grande considération par sa grande popularité. Son successeur paraît être jaloux d’une réputation qu’il est loin de mériter.

Le tombeau du cardinal de Cheverus a été réalisé par Maggesi.

17 août 1849 Le deuxième prénom de Montesquieu
J’insère dans le Courrier de la Gironde une notice sur une médaille qui m’a été demandée. Cette médaille fait connaître un prénom jusqu’alors inconnu de l’auteur de l’Esprit des lois et une fondation scientifique par lui faite pour un prix qu’il donna vers 1740, pour être distribué par l’ancienne académie des belles lettres, sciences et arts de Bordeaux. Je prouve par cette pièce sur laquelle sont les armoiries de Montesquieu qu’à son prénom de Charles qui était jusqu’à présent seul connu, il faut ajouter celui de Louis que je viens de découvrir et j’invite l’autorité à faire graver ces deux prénoms sur l’inscription à mettre sur le monument qu’on va lui ériger à Bordeaux. Cette médaille, qui est de grand module, est très rare dans cette ville et aucun de nos archéologues qui cherchent partout des sujets pour faire des phrases académiques n’en ont encore pas dit un mot.

21 août 1849 Lamartine
Les journaux plaisantent le fameux Lamartine de ce qu’il colporte lui-même en ce moment ses ouvrages chez les amateurs à Paris. Nous croyons que ce n’est qu’une licence poétique de sa part afin de faire croire qu’il a été ruiné par la dernière révolution dont il était le principal promoteur, tandis qu’on croit généralement qu’il a partagé le gâteau dans les pillages que les agents principaux de cette révolution ont exercés dans les désordres qui l’ont accompagnée.

31 août 1849 Le deuxième prénom de Montesquieu
Dans le Courrier de la Gironde du 17 de ce mois, j’insère une notice dans laquelle je prouve que le prénom de Charles jusqu’à présent donné à Montesquieu n’était pas le seul qu’il portât et qu’il avait aussi celui de Louis. Cette notice s’est faite à l’occasion d’une médaille très rare que j’ai découverte que ce philosophe avait offert à l’académie de Bordeaux pour un prix par lui fondé. Je communique cette notice au maire en l’invitant à faire établir ces deux prénoms sur l’inscription qui sera mise sur le monument que la ville va élever à Montesquieu, afin qu’il n’en soit pas de cette inscription comme de celle qui est sur le socle de la statue de Tourny, sur laquelle on s’est trompé sur les véritables prénoms de ce magistrat. Il importe peu de savoir les prénoms d’un grand homme mais lorsqu’on lui en donne un publiquement, surtout dans son propre pays, encore faut-il que ce soit le véritable. Le maire me remercie de cette communication, et promet d’y avoir égard en temps opportun. Le monument n’est pas encore achevé, bien qu’on y travaille depuis 14 ans.

1 décembre 1849 Notice pour le Journal de Clouzet
Publication du deuxième cahier du Journal d’éducation entrepris par M. Clouzet, homme de lettres et professeur de grammaire française à Bordeaux. C’est le premier ouvrage périodique de ce genre qui ait encore été publié dans cette ville et qui paraît mériter d’être encouragé. Nous y avons inséré un article d’archéologie locale intitulée : Notice sur les tours de l’hôtel de ville, parce que l’homme bien élevé doit nécessairement connaître l’histoire de son pays. Nous continuerons cette communication tous les mois.

Pierre-André Clouzet, dit Clouzet aîné (1799-1881). professeur de belles-lettres, musicien, auteur de nombreux ouvrages de pédagogie et d’enseignement était le fondateur et le directeur du Journal d’éducation, publié de 1840 à 1870. Il fut encore l’un des fondateurs des cours d’adultes de la Société philomathique et un de ses premiers professeurs. Collectionneur infatigable, il avait formé une bibliothèque spéciale bordelaise très étendue et très curieuse dont la ville de Bordeaux a fait l’acquisition. Sa vaste intelligence se manifestait sous les aspects les plus variés : l’harmonie, l’enseignement aux aveugles, la sténographie, la pédagogie l’occupaient tour à tour en lui inspirant des œuvres d’une réelle autorité (Edouard Feret, Statistique générale du département de la Gironde, t.3, Biographie, Bordeaux-Paris, Feret et Fils, G. Masson, Emile Lechevalier, p. 147).

6 décembre 1849 Trop de médecins à l’Académie
Séance publique annuel de l’académie des sciences de cette ville à laquelle assistaient une quarantaine d’auditeurs, les membres du bureau compris. On les a régalés de la lecture de l’oraison funèbre d’un académicien décédé incognito il y a quatre ans, d’un discours sur les moyens de se procurer la vie à bon marché et du programme des prix proposés pour l’année prochaine, la présente n’ayant pas attiré aucun concurrent pour les prix de l’année courante. Cette société va toujours vers sa déconfiture, depuis qu’on n’y admet que des médecins et des apothicaires. Ils disent que la multiplicité des cholériques les a empêchés de se livrer aux travaux du cabinet. Il est vrai qu’on en compte 14 de ces deux professions, sans compter quelques vétérinaires, notaires, architectes, négociants, percepteurs des contributions, tous gens qui ne fréquentent guère le temple des Muses. Les fournisseurs ordinaires de vétilles archéologiques aux séances publiques, tels que MM. Rabanis, Lamothe, Delpit, sont en ce moment enrhumés.

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