Les Bazars bordelais

Au 19° siècle, la mode des « Bazars » a conduit des spéculateurs à en ouvrir plusieurs à Bordeaux, avec des fortunes … diverses.
On ne sera pas étonné d’en trouver des mentions critiques sous la plume de Bernadau !

7 avril 1825
Une société de spéculateurs propose sous l’égide de l’autorité une souscription pour transformer en promenade d’hiver les allées de Tourny où, sous le nom de Bazar bordelais, il serait construit des galeries couvertes dont l’entrée ne serait permise qu’aux payeurs. Jamais plus singulier projet n’avait été exécuté dans Bordeaux. On ferait disparaître la plus agréable promenade que cette ville doit à l’intendant Tourny au moment où l’on érige une statue à ce grand administrateur pour reconnaître l’utilité des établissements publics qu’on lui doit.

15 juillet 1825
Le conseil municipal de Bordeaux a rejeté la proposition d’un Bazar que des spéculateurs demandaient à établir à la place des allées de Tourny, qui auraient été changées en promenade couverte. Il y avait environ trois mois que ce projet ridicule avait été annoncé publiquement par un aventurier nommé Giordan.

6 octobre 1831
Une compagnie de capitalistes espagnols entreprend de construire à Bordeaux un Bazar qui sera un enclos renfermant des boutiques pour toute espèce de marchands. Il sera établi dans l’ilôt formé par les rues Sainte-Catherine, Saint-Rémy, Piliers de Tutelle et Pont-de-la-Mousque, dont une partie des maisons est achetée et démolie par cette compagnie. Un pareil projet paraît hasardé dans un temps si peu favorable au commerce et à l’industrie. On l’aurait exécuté il y a deux ans, si la Mairie avait voulu vendre les allées de Tourny, qu’elle vient de détruire sans besoin ni profit.

10 mai 1834
L’esprit mercantile multiplie ici ses spéculations d’une manière effrayante. À peine la galerie du bazar, au coin des rues Sainte-Catherine et Porte-Dijeaux, est-elle achevée qu’une nouvelle se bâtit, rues Sainte-Catherine et du Cancera. Depuis un an, un autre bazar s’est ouvert, passage la Rigaudière, allant de la place Saint-Projet à la rue du Loup. Des colonies de marchands de tout genre viennent peupler ces nouveaux établissements dont les locations sont d’un prix très élevé, comme si la ville ne contenait pas déjà trop de vendeurs en proportion des acheteurs et si ces derniers devaient se porter exclusivement sur ces brillants et superflus entrepôts, encans permanents de toutes sortes de marchandises, établis depuis peu aux allées de Tourny. Tant d’entreprises mercantiles ne mènent qu’à des banqueroutes de la part de ceux qui se livrent à ces spéculations hasardeuses.

15 juillet 1835
Ouverture au public d’un nouveau local pour les marchands de nouveautés sous le nom de Bazar bordelais. Il est bâti sur l’emplacement de l’ancien hôtel Saige, rue Sainte Catherine, en face de celle de Guiraude. On y compte 30 magasins séparés qui ont été loués ensemble 50 000 F à un spéculateur qui les sous-louera à perte, ou pour profit. Nous croyons que sa spéculation ne sera pas lucrative. Il y a déjà trop de magasins dans cette rue et l’on a remarqué que c’est celle de Bordeaux où il habite le plus de marchands en faillite. Le Bazar bordelais est bâti d’un bon genre. On voit sur la porte d’entrée les statues du commerce et de la marine sculptées d’une grande proportion mais en plâtre ; c’est l’emblème de la fragilité de cet établissement. Ainsi Bordeaux compte trois Bazars, celui de la Rigaudière, celui de la Galerie bordelaise et le Bazar bordelais dont il est ici question.

20 septembre 1835
Notre académie royale des Belles-lettres, Sciences et Arts a tenu hier sa séance publique annuelle. Il y avait beaucoup de monde et peu de bonnes choses. Le président qui est un architecte (note de Bernadau : M. Durand qui a fait la ridicule fontaine de la place Royale, qui a manqué le bâtiment trop vaste de l’abattoir en en plaçant le sol au-dessous du niveau des terrains voisins, et qui a construit la petite et obscure boutique du bazar bordelais) fait un discours sur la nécessité de conserver les monuments du Moyen Âge. On apprend par le secrétaire que les académiciens ont produit d’excellents écrits dans les assemblées particulières. Pourquoi ne les ont-ils pas réservés pour cette séance publique ? Puis on a distribué des médailles d’encouragement à des agronomes et à des artistes du pays qui ont fait aussi d’excellents travaux que personne ne connaît. Il n’y a eu qu’un prix de distribué : c’est celui de poésie. Il a été adjugé à une ballade intitulée : Le Gentil Page par M. Casalis de Bordeaux. On a été heureux d’entendre couronner un ouvrage dans un genre parfaitement oublié depuis Boileau, et qui même était très faible. C’est payer trop cher une vingtaine de strophes romantiques. L’académie a donné pour petite pièce l’Abuglo de Castel-Cuilher, conte en patois agenais, par le perruquier Jasmin que nous avons fait connaître ailleurs comme voulant ressusciter le génie facile et jovial de Goudelin, de gasconne mémoire.

28 décembre 1835
Dans la nuit d’hier à aujourd’hui, le feu a consumé la salle de concert du Bazar bordelais. On est heureusement parvenu à préserver de l’incendie le restant de l’édifice, et les nombreux marchands qui l’occupent en ont été quittes pour la peur. Le feu a été mis par l’imprudence d’une société d’amateurs qui, ayant à répéter un concert qu’elle devait donner le lendemain, avait fait porter dans la salle de concert des terrines de feu pour sécher certains décors nouvellement faits. Elles y ont été laissées imprudemment et, au lieu d’opérer la dessiccation des peintures, elles les ont fait prendre à feu. Les musiciens qui y avaient laissé leurs instruments les ont perdus. Ils prétendent tous actuellement que ces instruments étaient d’un grand prix. Le chef d’orchestre, M. Fournera, y a perdu toutes ses partitions et a ouvert une souscription pour couvrir ses pertes qu’il dit être immenses. Il laisse même à penser que tous les musiciens du pays vont réunir leurs moyens pour donner un concert à son bénéfice. Ceux qui devaient exécuter celui qui se préparait au Bazar crient également qu’ils ont perdu dans son incendie les meilleurs instruments du meilleur des mondes possibles. S’il faut indemniser de leurs prétendues pertes tous ces musiciens qui poussent leurs lamentations sur tous les tons, une centaine de milles francs ne suffiraient pas. Les prétentions des trouvères de nos jours sont en raison inverse de leurs talents.

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Une affichette d’un encadreur de l’époque (document fourni par Monique Brut) laisse penser qu’un encadreur louait son local dans le Bazar situé à l’angle de la rue Sainte-Catherine et de la rue du Cancéra. Cette affichette se trouvait collée au dos d’un tableau représentant le château de la Brède, signé J.B. Béraud.

« M. Laporte, successeur de M. Foulquier, encadreur 50, rue Sainte-Catherine, entrée rue du Cancera, n° 58 »

Les numérotations des rues de Bordeaux ont changé en 1842-43.

– Si cette affiche de l’encadreur date d’AVANT 1843, sa boutique se trouvait alors au n°73 actuel de la rue Sainte-Catherine.
– Si cette affiche date d’APRES 1843, l’emplacement était alors – et depuis 1835 – le siège du Bazar bordelais, auquel a succédé en 1870 le Théâtre des Folies bordelaises, puis, en 1894, les Nouvelles Galeries.

L’hypothèse la plus vraisemblable est que la boutique de l’encadreur Laporte se trouvait DANS le Bazar bordelais, au 50 rue Sainte-Catherine, avec ouverture dans la rue du Cancéra (n° 58) et que l’encadrement a eu lieu entre 1843 (nouvelle numérotation) et 1870 (fin du Bazar bordelais). De plus, sur l’étiquette collée au dos de l’encadrement, on peut remarquer la mention de l’Exposition de 1865. Ce détail implique donc que l’encadrement a été réalisé après cette date.
Cet emplacement est actuellement occupé par la FNAC.