La Pyramide du 12 mars (1814)

Que s’était-il donc passé ce jour là, le 12 mars 1814 ?
Le maire de Bordeaux, Jean-Baptiste Lynch, avait remis les clefs de la ville au général anglais Beresford, arrivé à la tête des troupes anglaises pour s’emparer de Bordeaux au nom de Louis XVIII. Alors que Lynch avait été fait comte d’Empire et nommé maire de Bordeaux par Napoléon, il avait arboré l’écharpe et la cocarde blanches des royalistes, faisant de Bordeaux la première ville à se rallier aux Bourbons !
Il fallait commémorer dignement cet évènement : ce fut l’érection de cette Pyramide dont Pierre Bernadau livre un récit précieux, depuis la journée mémorable du 12 mars 1814 jusqu’à la démolution du monument en 1830.

12 mars 1814 La Journée du 12 mars
Bazas a été occupé ce matin par la division Anglo portugaise. Aucun fonctionnaire, sauf le sous-préfet, n’avait quitté cette ville. L’ennemi n’y a commis aucune hostilité générale ni particulière. Les troupes sont bien disciplinées et se bornent à prendre le logement que la mairie indique par billet et qu’on leur fournit d’un air de bonne grâce. Elles payent d’ailleurs tous ce qui leur est nécessaire. L’habitant commence à se familiariser avec le danger de l’invasion, qu’on lui peignait si effroyable. Il est vrai qu’on a eu l’attention de ne pas placer dans la division aucun régiment espagnol, attendu que les soldats de cette nation, ayant à se plaindre des Français, auraient pu témoigner leur ressentiment aux habitants du territoire envahi et que des simples querelles particulières auraient peut-être troublé l’ordre général.
Il est connu que la Division va venir à Bordeaux en longeant la Garonne et que les travaux qu’on avait commandé sur le Ciron pour le rendre non seulement inguéable mais encore le faire inonder les Landes, ne serviront de rien pour arrêter la Division dans sa marche, puisqu’elle vient avec des petits canots en fer blanc qui servent à passer au besoin les rivières et torrents. Nous observerons, à ce sujet, qu’il y a une quinzaine de jours le sénateur Cornudet avait ordonné non seulement de rompre les ponts sur le Ciron, mais encore d’élever des digues vers l’embouchure de ce ruisseau pour en faire refluer les eaux dans les Landes et les inonder. On a bien porté quelques pierres pour cela, mais on n’en a fait aucun usage, d’abord faute de fonds et ensuite parce que les ordres du commissaire extraordinaire du gouvernement ont été généralement méprisés, comme sa lourde personne.
Un détachement d’environ 200 soldats, qu’on avait postés en sentinelle hier au pont de la Maye, entre en fuyant ce matin vers 8 heures à Bordeaux, disant qu’il n’avait pu tenir devant une grosse armée qui, fondant sur cette ville, y jette le trouble. En un instant, toutes les boutiques se ferment et les rues semblent désertes. De suite, les cohortes urbaines courent en armes se rassembler sans savoir pourquoi sur la place Saint-Julien. Quelques oisifs de la basse classe se portent sur le chemin du Sablona. A 9 heures, un major des troupes anglaises, escorté de quatre cavaliers du régiment de Brunswick et précédé d’une trompette entre librement à Bordeaux en parlementaire et se rend à l’hôtel de ville. Cet officier expose au maire Lynch et à trois de ses adjoints Gramont, Fieffé et Tauzia que le général Dalhousie, qui commande une division de l’armée Anglo Portugaise, l’envoie vers la ville pour savoir s’il peut y entrer sans avoir besoin de faire aucune disposition militaire, l’assurant de la parfaite discipline de ses troupes si elles sont reçues sans opposition, étant en ce moment stationnées au Pont de la Maye où elles attendent une réponse positive. Le maire garantit à l’envoyé la plus parfaite tranquillité des habitants à l’entrée des troupes et pendant leur séjour, et annonce que, pour gage de sa promesse, il va de suite aller à leur rencontre sans escorte, se confiant à la loyauté du général qui les commande.
La conférence dura environ demi-heure et il ne paraît pas qu’il fut fait aucune ouverture sur le but de l’occupation que venait faire la division envahissante dont la force de 4000 hommes (un peu renflée, comme on pense, par l’envoyé) fut indiquée pour qu’on lui put préparer ses billets de logement.
Le parlementaire s’étant retiré aussi paisiblement qu’il était venu, le maire fit appeler de suite ses adjoints et quelques-uns des membres les plus marquants du conseil municipal. L’assemblée décida qu’elle se porterait en avant de la division envahissante; que le général qui la commandait serait harangué par le maire qui l’assurerait de la parfaite tranquillité des habitants et que, sur la route, on inviterait ces derniers à la prudence dans cette conjoncture imprévue et à laquelle il fallait se résigner, la ville étant dépourvue de grands moyens de résistance
Le maire sortit de l’hôtel de ville vers 10 heures du matin, n’ayant dans sa voiture que Messieurs Gramont et Fieffé, deux de ses adjoints, qui seuls se déterminèrent à l’accompagner. Deux autres voitures portaient quelques membres du Conseil municipal, au nombre desquels on a remarqué MM. Denucé et Ferrère (note de Bernadau : c’est de ce dernier que je tiens les détails relatifs à cette journée que mon éloignement de Bordeaux ne m’a pas permis d’examiner, non plus que les événements arrivés cette année dans cette ville. J’en ai fait le récit d’après les notoriétés publiques et surtout d’après le Mémorial bordelais, journal officiel du temps), avocats, dont le Maire a dans tous les temps distingué et recherché les conseils. Ces conseillers m’ont dit, depuis, qu’ils se mourraient de peur dans ce moment.
Le cortège arrivé à l’embranchement des chemins du Sablona et des Capucins, le Maire y laissa sa voiture et celle où étaient les membres du Conseil municipal et s’avança seul à pied sur le chemin de Toulouse vers le moulin d’Arc, lieu par où arrivait la division de l’armée envahissante. Nous avons dit que le maire s’en allait seul, parce que, en route, M. Fieffé père et M. Gramont, ses deux adjoints, prétextèrent successivement quelque besoin pour descendre de la voiture et le quitter. Ils se retirèrent chez eux et ne reparurent plus à l’hôtel de ville. Il est probable que le maire leur aurait alors communiqué le dessein qu’il avait conçu de prendre un parti décisif dans cette circonstance et qu’ils s’y seraient refusés, d’autant que, dans la conférence qui venait d’avoir lieu dans les réunions improvisées du Conseil municipal, on avait seulement chargé les députés vers le général anglais de l’assurer qu’il pourrait entrer en ville avec sa troupe et qu’il convenait d’en consulter les habitants si il était question de les engager à quelque autre démarche importante.
Le maire cependant s’avança vers la colonne ennemie qu’il rencontra près de la chapelle du Béquet et en aborda le général (note de Bernadau : Lord Beresford, qui commandait en ce moment la colonne anglaise à son entrée à Bordeaux, attendu que lord Dalhousie, qui en était le général en chef, était resté en arrière avec le duc d’Angoulême qui venait avec l’arrière garde. Ce Lord Beresford était le même qui était à la tête de la Régence de Lisbonne depuis que le roi du Portugal s’était enfui au Brésil. Il commandait les régiments portugais qui faisaient partie de la colonne anglaise lors de son entrée à Bordeaux) d’une manière respectueuse et à une distance des spectateurs telle qu’il ne put en être entendu, il lui adressa un discours qui fut suivie d’un petit colloque entre eux. On aperçut seulement qu’après un quart d’heure qu’ils s’entretinrent ensemble, le général anglais tira de sa poche une cocarde blanche qu’il donna au maire qui la mit à son chapeau et que tous deux se serrèrent les mains. Alors, l’état-major anglais, qui s’était arrêté un peu en arrière, entoura le général et le maire qui, depuis, conversèrent ensemble d’un air satisfait et la troupe reprit le pas qu’elle avait suspendu à l’approche du maire.
Dans cet état, ce dernier étant arrivé près du pont dit du Moulin d’Arc, où commençaient à se stationner des groupes d’habitants de Bordeaux, se mit à crier à plusieurs reprises : Vive le Roi ! Vive les Anglais ! On ne comprenait d’abord rien à ce singulier hourra. Mais la cocarde blanche qu’avait le maire ayant été remarquée, beaucoup de spectateurs se firent sur le champ des cocardes blanches avec des morceaux de toile et de papier et se mirent à crier comme lui. La plupart s’imaginaient que tout cela se pratiquait uniquement pour nous rendre favorables les ennemis, nos amis les anglais, dont l’arrivée inopinée nous faisait grand-peur. Les femmes surtout, qui leurs trouvaient un air brutal, agitaient des mouchoirs blancs, quoiqu’effarées en les voyant passer. On a remarqué que toutes les crieuses de vivat appartenaient à la lie du peuple, à laquelle les mouvements publiques plaisent toujours, parce que, n’ayant rien à y perdre, elle espère d’y gagner quelque chose. Ce groupe cocardier qui formait une espèce d’avant-garde à la colonne anglaise, allait toujours se grossissant, et déterminait la multitude à l’imiter. C’était comme les moutons de Panurge. L’exemple et la peur créaient le patriotisme du moment.
Quand le maire et le général Beresford furent parvenus à l’embranchement où le restant de la députation du conseil municipal attendait le résultat de cette scène énigmatique, ils s’arrêtèrent tous deux un instant, s’embrassèrent et crièrent de plus fort, comme à la première entrevue (note de Bernadau : il était connu jusqu’alors sous le nom de la Pointe, étant un terrain vide, de surface triangulaire allongée. C’est au sommet de ce triangle qu’on a bâti ce qu’on a appelé la Pyramide du 12 mars. Elle formait une colonne de forme quadrangulaire graduellement amincie en montant, de 40 pieds de hauteur sur 6 pieds de base, ayant pour amortissement un globe azuré aux armes de France. Le socle est formé de trois rangs de marches circulaires, le tout entouré d’une claire-voie en fer. Deux rangs d’arbres et un tapis de gazon entouré de bancs, garnissaient le restant du terrain sur lequel s’élevait ce monument. La première pierre en a été posée par le préfet le douze mars 1819. A pareil jour de l’année suivante, il a été béni par l’archevêque. L’inauguration du local avait été faite par la duchesse d’Angoulême le 12 mars 1815. Les autorités constituées de Bordeaux ont, depuis, célébré l’anniversaire de cette inauguration. La Pyramide portait pour inscription sur ses quatre faces : Vive le roi ! 12 mars 1814. On y a joint en 1821 une phrase de la réponse faite par Louis XVIII à une députation des bordelais qui haranguaient le roi le 12 mars de la même année. Cette Pyramide a été renversée par le peuple le 2 août 1830. Les hommes qui l’ont démoli étaient des marins qui nous ont paru avoir été soldés par les négociants Galos, Boseg, Wustenberg et compagnie. On fit, pour abréger l’opération, une mine sous la pyramide ; il fallut au moins y employer une vingtaine de livres de poudre que les marins qui y travaillaient n’étaient pas gens à acheter cette poudre : Ils étaient tous passablement déguenillés). Chacun demandait ce que cela signifiait et personne ne pouvait répondre. Le maire aurait dû alors informer les habitants de ce qu’il avait fait et de ce qui allait en arriver. Il n’en fut rien.
Cependant, Les troupes que l’on regardait comme ennemies avançaient vers la ville d’un air conquérant. Lorsqu’elles furent arrivés sur la place Saint Julien où les cohortes urbaines étaient en armes, il se fit un petit mouvement de murmure à la vue de la cocarde blanche du maire et de celles de ses nouveaux gardes du corps déguenillés qui continuaient à crier : Vive le roi ! Vivent les anglais ! Aussitôt, sans attendre d’ordre et comme par l’effet d’une indignation spontanée, elles rompent leurs rangs, se débandent avec humeur et l’on entendait dire de tous côtés : Est-ce pour cela qu’on nous a tenu 3 heures sous les armes ? Il y eut même quelques rixes entre les cocardiers et ceux qui n’étaient pas de ce nombre et qui ne comprenaient rien à toutes ces métamorphoses. Elles étonnaient les gens sensés que la vue des Anglais indignait d’ailleurs. Il y a plus ; elles n’étaient pas même comprises par les cocardiers eux-mêmes, qui ne voyaient, dans le signe arboré à leurs chapeaux, qu’un acte de complaisance propre à apaiser les fureurs des conquérants et à se les rendre favorables. Le maire seul avait le mot de l’énigme que le général anglais lui avait révélé, dit-on, après coup.
Arrivé à la place Saint-Julien et près d’entrer en ville, Dhalousie fait parvenir des ordres à ses troupes qui se divisent dès lors en divers détachements et se portent en hâte vers divers points de la ville, comme s’ils la connaissaient, mais pilotés par les plus huppés des cocardiers. On vit la cavalerie anglaise aller en hâte s’emparer du Palais impérial, de la Préfecture, de l’hôtel de la Marine, du château Trompette, du magasin des vivres de la Marine, du magasin militaire, des caserne de Saint Raphaël et de Notre-Dame, des passages de la Bastide et de Lormont sur le port, et armer une chaloupe qui aborda le navire de l’État stationné au confluent de la Garonne et de la Dordogne pour empêcher les navires de quitter la rade.
Le Maire, le général anglais et son état-major se rendent à l’hôtel de ville où des rafraîchissements leur furent offerts et où ils leur fut remis des billets de logement pour leurs troupes qui de suite furent colloquées, les soldats dans les casernes et les officiers chez les bourgeois.
Pendant que ces arrangements se faisaient dans les salles de l’hôtel de ville, les cocardiers réunis dans la cour s’organisent en compagnies et, pour se reconnaître entre eux, nouent leurs mouchoirs autour du bras gauche (note de Bernadau : d’où est venue l’origine du Brassard que le peuple appelait vésicatoire. On l’a depuis changé en un ruban vert parce que la duchesse d’Angoulême, se réfugiant sur une flute anglaise le 2 avril 1815, passa un de ses rubans de cette couleur aux Bordelais qui l’accompagnèrent à son embarquement à Pauillac en disant que c’était le seul gage qu’elle put leur donner de son souvenir. Parlait-elle sérieusement ou ironiquement en cette occasion ? On dit aussi que lorsque les députés à Bordeaux se présentèrent chez le prétendant à Hartwell, la duchesse d’Angoulême les parât d’un ruban vert en les invitant de porter ce signe aux Bordelais, marque de sa reconnaissance. Ainsi, voilà deux visions sur le Brassard qui jettent quelques obscurités sur son origine). L’organisation de ce nouveau corps ayant été improvisée, il s’établit garde de la mairie et se fait distribuer des vivres par le buvetier de la maison, sans doute par ordre. Il plante ensuite un drapeau blanc sur la porte de l’hôtel de ville et un autre sur le clocher de Saint-Michel, clocher qui de temps immémorial a servi à arborer les drapeaux des factions qui ont divisé Bordeaux.
Le tumulte que ces diverses scènes avaient occasionné étant comme apaisé par la lassitude du peuple, arrive à l’hôtel de ville vers 3 heures de l’après-midi un détachement comportant l’arrière garde de l’armée envahissante et, bientôt après, on répand le bruit qu’un Prince français est arrivé avec elle. Demi-heure après, ce détachement assisté de la compagnie des cocardiers et des soldats du guet, servant d’escorte au corps municipal et à l’état-major de la division Anglo portugaise, part de l’hôtel de ville et se dirige vers la cathédrale où l’on va chanter un Te Deum en action de grâces de la journée. Le cortège fait crier sur la route : Vive le roi et le duc d’Angoulême. L’archevêque in fiocchi à la porte de Saint André reçoit le cortège : on chante l’hymne en faux-bourdon et, durant la cérémonie, on remarque au milieu du choeur un petit homme négligemment vêtu que l’on dit être le Duc d’Angoulême, fils du compte d’Artois, dont rien jusqu’alors n’avait annoncé la présence dans l’armée envahissante, ni le dessein de rentrer en France, le nom ni les prétentions de la famille Bourbon n’ayant de toute la campagne été annoncés par les puissances coalisées contre l’empereur Napoléon. Beaucoup de personnes impartiales vont jusqu’à s’imaginer que le personnage montré comme un prince français n’est qu’un mannequin produit par suite de quelque ruse anglaise.
Après la cérémonie, le duc d’Angoulême est conduit à la mairie où il reçoit les félicitations de l’assemblée municipale dans le palais impérial où l’on arbore le drapeau blanc. Une sorte de cour lui est composée à la hâte par divers individus qui viennent lui offrir de l’argent dont le besoin se fait toujours sentir en première ligne dans une révolution quelconque. Celle-ci s’est faite fort doucement, mais la force seule peut la soutenir, car Napoléon est encore à la tête d’une armée qui compte depuis un mois des revers et des victoires et qui tient tête à trois grandes puissances. Les partisans du gouvernement impérial sont nombreux et ils sont affectionnés au mois d’intérêt, le plus grand mobile des actions humaines.
Toutes les démarches des fonctionnaires de Bordeaux dans le restant de cette journée annoncent qu’il est question de rétablir la famille des Bourbons sur le trône de France. La conduite du Maire de cette ville, qui a pris l’initiative pour les habitants, est l’objet de toutes les réflexions : elle sépare Bordeaux par le seul fait du restant de l’État où la puissance impériale est seule reconnue car, même à Lyon et dans les départements de la Franche-Comté, de la Lorraine et de la Champagne, où sont les armées autrichiennes, prussiennes et russes, le gouvernement royal n’a pas été encore proclamé, ni même indiqué comme un futur contingent qui soit dans les desseins des puissances envahissantes.
Nous avons esquissé dans les premiers moments le tableau de ce qu’on appelle à Bordeaux la Journée du 12 mars et, en qualité d’historien, nous avons cherché à être tout à la fois exact dans notre récit comme dans les courtes réflexions qui l’accompagnent.

12 mars 1819 Pose de la première pierre de la Pyramide
On a célébré comme de coutume par une messe pontificale l’anniversaire de l’entrée du duc d’Angoulême à Bordeaux en 1814. Les autorités se sont rendues ensuite, en assez grand désarroi par rapport au mauvais temps, à l’embranchement des chemins du Sablonat et des Capucins pour poser la première pierre d’un obélisque qui doit perpétuer le souvenir du premier cri de Vive le roi ! qui fut répété en cet endroit par la populace de Bordeaux.

9 mars 1820 Inauguration de la Pyramide
On a célébré en grande pompe la fête de 12 mars par la bénédiction de la pyramide élevée en mémoire de cette journée à l’endroit où les chemins du Sablonat et des Capucins se rejoignent, sur le terrain vacant où le maire de Bordeaux accueillit la colonne anglaise en 1814 et fit entendre le premier cri de Vive le roi. C’est la seule inscription qu’on ait mise sur la base de ce monument qui consiste en une pyramide quadrangulaire de 40 pieds de haut, surmontée d’un globe aux armes de France et reposant sur un socle circulaire d’environ cinq pieds de diamètre, entouré d’une claire-voix en fer. Cette pyramide est au sommet de l’angle du terrain vide de cent cinquante pieds de côtés, formé par la réunion des deux chemins à la grande route de Bayonne. Chacun de ces côtés est bordé par une allée d’ormeaux dont le centre est couvert de gazon. L’archevêque a fait la bénédiction de ce monument et tous les fonctionnaires et gardes nationaux qui n’ont pas redouté la pluie de la matinée ont assisté à la cérémonie.

23 février 1821 Inauguration de l’inscription de la Pyramide
On a fait hier l’inauguration de l’inscription placée sur l’obélisque élevé à l’embranchement des chemins du Sablonat et des Capucins, hors les murs de Bordeaux. Cette inscription consiste dans ces mots : 12 mars 1814 : Vive le roi. Le lendemain, l’archevêque a béni un terrain sur lequel doit être bâtie l’église paroissiale qu’on construira à Talence quand la souscription ouverte à ce sujet sera assez forte.

14 novembre 1823 Arcs de triomphe
On commence à Bordeaux un Arc de triomphe au milieu du Pont et un autre à la Pyramide du XII mars pour la réception du duc d’Angoulême revenant d’Espagne. Ces monuments seront en planches peintes à la détrempe et ses décorations aussi solides que la gloire du héros qui en est l’objet.

2 août 1830 Démolition de la Pyramide du 12 mars 1814
Le peuple de Bordeaux s’est porté ce matin à la Pyramide dite du 12 mars 1814 et l’a renversée sans accident, après lui avoir fait perdre son aplomb au moyen d’une mine placée sous la base. Le globe aux armes de la France, qui couronnait cette pyramide, a été promené triomphalement en ville par les ouvriers qui avaient travaillé à sa démolition.

31 octobre 1846 Visite du duc et de la duchesse de Nemours
Arrivée du duc et de la duchesse de Nemours à deux heures de l’après-midi par la route de Bayonne. Leurs altesses royales ont été reçues à deux lieux de la ville au lieu-dit de la Pyramide. Le maire les a complimentés sous un grand portique bien décoré. Alors le prince est monté à cheval, marchant à la droite d’une calèche découverte occupée par la princesse ayant à son côté sa dame d’honneur et sur le devant le général de la division et l’ambassadeur d’Espagne. Dans deux voitures suivantes étaient l’ambassadeur de France, le préfet, le maire, le commandant du département et des conseillers municipaux et préfectoraux. Devant et derrière suivaient la garde d’honneur bordelaise des princes et des détachements d’infanterie et de cavalerie. Le cortège a passé par les cours d’Aquitaine et d’Albret. Il a stationné sur la place du Hâ où le prince, placé sur l’avancée de l’hôpital, a assisté au défilé des troupes de lignes de la garnison puis s’est acheminé par la rue des Minimes vers l’hôtel de la Mairie où était préparé son logement. Leurs altesses royales ont reçu les félicitations des diverses autorités auxquelles le prince a fait des réponses avec beaucoup d’amabilité et d’aplomb. À six heures, il y a eu gala à la Mairie : il était de 50 couverts. Les augustes époux ont assisté ensuite à un bal paré qui a eu lieu au Grand théâtre, qui leur a été offert par la chambre du commerce et par la Mairie. Ils ont dansé avec beaucoup de grâce pendant deux heures. Il était brillant et plus ordonné que celui que la ville donna l’an dernier aux ducs de Nemours et d’Aumale. Toutes les édifices publics de la ville étaient resplendissants d’illuminations et la journée s’est passée fort tranquillement. Leurs altesses royales ont paru bien satisfaites de la réception qu’on leur a faite à Bordeaux. La jeune princesse s’efforçait pour sourire : elle a la gravité espagnole et n’est pas belle.

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De la place de la Pyramide à la place Nansouty

Située à la convergence du cours de la Somme et du cours de l’Yser, cette place, encore appelée au début du 19° siècle L’embranchement du chemin de Toulouse et du Sablonat, aura fait l’objet dans les deux derniers siècles de trois aménagements. Maintenant, elle porte le nom d’un général de la Révolution et du I° Empire.

Place de la Pyramide
Avant la fontaine que l’on connaît, cet emplacement sur le chemin du Sablonat fut occupé par la Pyramide, qui donna ainsi son nom à la place.
Pourquoi la Pyramide ? Parce que, le 16 juillet 1816, un concours fut lancé aux artistes bordelais pour la réalisation d’un obélisque destiné au souvenir de la journée mémorable du 12 mars 1814.
Que s’était-il donc passé ce jour là ? Le maire de Bordeaux, Jean-Baptiste Lynch, avait remis les clefs de la ville au général anglais Beresford, arrivé à la tête des troupes anglaises pour s’emparer de Bordeaux au nom de Louis XVIII. Alors que Lynch avait été fait comte d’Empire et nommé maire de Bordeaux par Napoléon, il avait arboré l’écharpe et la cocarde blanches des royalistes, faisant de Bordeaux la première ville à se rallier aux Bourbons !
On comprend qu’il fallait marquer l’évènement. Les royalistes avaient déjà rendu hommage à la monarchie par la petite fontaine du Poisson Salé, rue Sainte-Catherine, devenue fontaine d’Angoulême. Mais cela ne suffisait pas. Le Conseil municipal décida d’élever un obélisque commémoratif au croisement des chemins partant de la Porte Saint-Julien et de la Porte des Capucins, lieu de la célèbre rencontre entre Lynch et Beresford.
L’un des participants au concours, Louis Combes, proposait une élégante fontaine à huit jets dont le dessin est conservé à la Bibliothèque municipale (photo 1). La réalisation d’une telle fontaine eut été intéressante, puisqu’elle aurait été la première de Bordeaux à privilégier la fonction décorative de l’eau sur son aspect utilitaire. Mais l’idée était trop novatrice pour remporter la faveur du jury qui choisit l’obélisque en forme de pyramide de Bonfin … dont le prix convenait mieux aux finances municipales, mais qui ne proposait aucune arrivée d’eau (photo 2) !
L’annaliste Pierre Bernadau a décrit ce monument qu’il a bien connu : « La Pyramide du 12 mars formait une colonne de forme quadrangulaire graduellement amincie en montant, de 40 pieds de hauteur sur 6 pieds de base, ayant pour amortissement un globe azuré aux armes de France. Le socle est formé de trois rangs de marches circulaires, le tout entouré d’une claire-voie en fer. Deux rangs d’arbres et un tapis de gazon entouré de bancs garnissaient le restant du terrain sur lequel s’élevait ce monument. La première pierre en a été posée par le préfet le douze mars 1819. A pareil jour de l’année suivante, il a été béni par l’archevêque. L’inauguration du local avait été faite par la duchesse d’Angoulême le 12 mars 1815. Les autorités constituées de Bordeaux ont, depuis, célébré l’anniversaire de cette inauguration. La Pyramide portait pour inscription sur ses quatre faces : « Vive le roi ! 12 mars 1814″. On y a joint en 1821 une phrase de la réponse faite par Louis XVIII à une députation des bordelais qui haranguaient le roi le 12 mars de la même année. »
A la chute de Charles X, le dernier des Bourbon, l’orléaniste Louis-Philippe fit abattre la Pyramide. Et Bernadau de poursuivre : « Cette Pyramide a été renversée par le peuple le 2 août 1830… On fit, pour abréger l’opération, une mine sous la pyramide ; il fallut au moins y employer une vingtaine de livres de poudre. »
C’est le Maire Guillaume Brochon qui décida, en 1854, du changement du nom de la place de la Pyramide en place Nansouty. Etienne-Marc Champion, Comte de Nansouty, proche de Napoléon s’était distingué comme général de Cavalerie et blessé à la bataille de Moscou. On le disait généreux dans ses engagements personnels et avare du sang de ses soldats. Né à Bordeaux en 1756 au Château Trompette dont son père était gouverneur, il s’était rallié aux Bourbons.
Malgré ce changement de nom le souvenir de la Pyramide restait vivace dans le quartier et ainsi pouvait-on voir jusqu’à la dernière guerre une quincaillerie et la pharmacie Gouyon porter toujours ce nom. D’ailleurs à l’intérieur de l’officine on pouvait lire : « Pharmacie de la Pyramide fondée en 1873 ».
Il faudra attendre 1865 pour que la place de la Pyramide, réaménagée et devenue place Nansouty, accueille la fontaine actuelle de l’architecte bordelais Louis Garros et du sculpteur Lucien Tapiau.

La fontaine de Louis Garros
Louis Garros, plus célèbre pour avoir réalisé la fontaine de la place Charles Gruet et celle de la place du Parlement, fut aussi le créateur de la fontaine de la place Nansouty. Pour le budget dont il disposait, Garros « proposait d’installer un bassin en pierre de Carcassonne au milieu duquel se dresserait une borne cylindrique rythmée par quatre consoles séparées par des motifs composés chacun d’une tête, d’une cartouche et d’un échassier. Une coupole sculptée en écailles coifferait le monument, surmonté du poinçon à triple croissant, en bronze doré. »
Lucien Tapiau, qui réalisa aussi les guirlandes, médaillons et branches de roseaux de la fontaine Mériadeck, se chargea des travaux de sculpture, et le détail des visages féminins fut confié à Edmond Prévot.
Pour cette fontaine qui porte le millésime de 1867, seule la dédicace au général Nansouty, décédé en 1815, rappelle l’époque impériale.

La place Nansouty aujourd’hui
Après les inondations de juillet 2013, les études menées sur le renforcement des réseaux d’eaux pluviales ont conclu à la nécessité de mettre en place un bassin de rétention des eaux pluviales afin de protéger la place Nansouty et les rues adjacentes du risque d’inondation. Ce bassin, désormais construit sous la place, mesure 15 mètres de diamètre et 20 mètres de profondeur. Il est capable de stocker plus de 2600 m3 d’eau, l’équivalent d’une piscine olympique ! Depuis le 15 mars 2017, les Compagnons de Saint-Jacques ont procédé à la déconstruction du monument, pierre par pierre. La fontaine de Garros, entreposée dans un atelier de la Ville, sera remontée sur la nouvelle place Nansouty, sans doute en 2020.

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