La sépulture de Montaigne

Sud-Ouest du 20 novembre 2019
Le célèbre écrivain et philosophe Michel de Montaigne, enterré en 1593, repose-t-il bien dans le tombeau qui se trouve au Musée d’Aquitaine à Bordeaux ? Des doutes subsistent. Fin 2018, des observations faites à l’aide d’une mini- caméra dans le tombeau dans les sous- sols du musée ont « réactivé la curiosité des spécialistes, déterminés à résoudre les interrogations : identification de l’occupant du cercueil, du crâne placé dans la partie inférieure du tombeau et histoire de la sépulture », selon la mairie. Depuis lundi, une opération supervisée par un comité scientifique a démarré. Elle « comprend l’examen du tombeau, des recherches d’archives et l’analyse génétique des restes osseux », indique encore la mairie. Une restitution de l’actualité des recherches est proposée à partir d’aujourd’hui et jusqu’à dimanche pour le grand public avec des conservateurs et des médiateurs au sein du musée. 

Les Tablettes apportent leur contribution à cette énigme :

25 janvier 1791

Messieurs, écris-je aux journalistes du Commerce de Bordeaux, voici une petite motion sur une anecdote peu connue. Je vous prie de vouloir bien la mettre aux voix, principalement parmi nos concitoyens actifs de la république littéraire. Il existe dans la bibliothèque des Feuillants de Bordeaux un exemplaire des Essais de Montaigne, enrichi d’additions et de corrections de la propre main de l’auteur. Il en a fait lui-même don à ce couvent, dans l’église duquel il avait, de son vivant, désigné sa sépulture. C’est un imprimé d’Abel l’Angelier en 1588. Il contient 496 feuilles, le verso n’étant pas numéroté. Sur quelques pages blanches du livre sont des notes historiques et grammaticales par Montaigne. L’écriture de ce philosophe est encore lisible, son caractère est net, bien orthographié et à traits hardis. J’ai comparé à loisir cet ouvrage avec un exemplaire de l’édition authentique de 1595; les corrections sont conformes à l’édition posthume.

En résumant ma motion, je demande s’il ne serait pas convenable de transporter incessamment à la bibliothèque de la ville ce trésor qui serait offert tous les jours à la vénération des amis des arts et de la philosophie. Bien plus, comme le couvent des Feuillants sera bientôt évacué, je propose d’y transférer le gymnase de la Gironde afin que les cendres de Montaigne reposent dans ce sanctuaire des arts, à la garde de leurs élèves.

Le préfet Thibaudeau ordonnera, le 26 septembre 1800, la translation des cendres de Michel de Montaigne, ainsi que de son mausolée, de l’église des Feuillants, désaffectée, dans la salle d’assemblée de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux, sise dans l’immeuble de Jean-Jacques Bel, aux allées de Tourny. Malheureusement, il y eut confusion de caveau et c’était le cercueil d’une dame Brian, veuve de Lestonnac qui avait fait l’objet de cette translation ! Le 21 mai 1803, Joseph de Montaigne, seul et unique descendant de la famille de l’auteur des Essais dépose une demande auprès du préfet « de faire porter dans l’église du ci-devant monastère des Feuillants, aujourd’hui le lycée, et dans le caveau de la première chapelle à droite en entrant, le cercueil de la dame de Lestonnac, et à faire rétablir le mausolée de Michel de Montaigne dans la chapelle de la même église à gauche, la plus prés de l’autel, non dans l’angle de la dite chapelle, mais sur le caveau qui est au milieu, et où reposent les cendres de ce philosophe ». Le tombeau de Montaigne y demeura jusqu’en 1880, date à laquelle il fut transféré au Palais des Facultés, l’ancienne facultés des Lettres, l’actuel Musée d’Aquitaine, sa dépouille ayant quant à elle fait un détour par le dépositoire du cimetière de la Chartreuse de Bordeaux.

30 Fructidor 1800

Le préfet vient de publier un arrêté portant que le corps de Michel de Montaigne, inhumé aux Feuillants, serait solennellement transféré à la bibliothèque publique, le jour de la fête de la République. Cette translation est une singerie de celle qu’on se propose de faire à Paris des cendres de Turenne (qui étaient dans un grenier du muséum de Paris où elles avaient été recueillies lorsqu’on pillât les caveaux de Saint-Denis) au Panthéon français. M. Thibaudeau a voulu faire quelque chose de neuf, mais le nom du philosophe bordelais n’est pas aussi connu à Bordeaux, où il fut maire au XVIe siècle, que celui du Maréchal de Turenne. Le peuple ne lit pas les Essais qui lui apprendraient à devenir meilleur, ce dont il aurait beaucoup besoin mais connaît les belles actions du brave guerrier qui l’éblouit.

Le 26 septembre 1800, le préfet Thibaudeau, qui souhaitait sans doute marquer son court passage à Bordeaux d’un coup d’éclat, avait ordonné la translation des cendres de Michel de Montaigne, ainsi que de son mausolée, de l’église des Feuillants, désaffectée, dans la salle d’assemblée de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux, sise dans l’immeuble de Jean-Jacques Bel, aux allées de Tourny. On verra la suite de cette histoire ci-dessous.

23 septembre 1800

On a solennisé aujourd’hui fort mesquinement la commémoration républicaine. Les autorités de la ville ce sont rendus processionnellement depuis le palais de la préfecture à l’église Saint-André où avait été porté de grand matin le cercueil contenant les cendres de Michel de Montaigne, gisantes depuis deux siècles aux Feuillants de cette ville. On l’a guindé sur un corbillard de bois, peint en marbre noir, traîné par quatre chevaux gris pommelés. Sur un côté du sarcophage, était écrit : Les grands hommes sont de tous les temps, et de l’autre : Les honneurs rendus aux grands hommes font naître leurs successeurs. L’arrêté du préfet concernant cette translation annonçait des devises tirées des ouvrages de notre philosophe et celles-ci ne sont pas de son genre. On pouvait y en trouver de plus analogues comme : Le jour de la mort d’un homme est son maître-jour, etc. On a été porter ces cendres à la salle du Muséum de la bibliothèque publique, rue Saint Dominique, hôtel de la ci-devant Académie des sciences et arts de Bordeaux.

Il est plaisant de voir les os d’un moraliste au milieu d’antiquailles délabrées, dans un lieu obscur et non ouvert au public. On a douté que ce fut le véritable corps de Montaigne et, à cet égard, les doutes ont quelque fondement. Depuis qu’il a été enterré aux Feuillants, l’église avait été reconstruite sur un nouveau plan. Le corps y fut inhumé au milieu ; par l’effet de la reconstruction de cet édifice, on fut obligé de transporter dans un coin de la chapelle le mausolée qui était sur son tombeau. Les Feuillants n’y ayant rien trouvé furent obligés d’avoir recours aux vieux registres mortuaires des Feuillants et l’on y lut que Montaigne était dans un caveau, précisément à l’endroit que nous avions indiqué dans nos Antiquités bordelaises. Mais il s’y trouva deux corps et l’on choisit l’un d’eux que l’on donna pour celui de Montaigne. Il paraît que, si celui qu’on a transféré était le vrai, notre philosophe était de forte et courte corpulence, n’ayant pas cinq pieds. Toutes les parties de sa tête était bien conservées, entre autres les dents tenaient encore dans la mâchoire. Quelques curieux se sont permis d’en arracher ainsi que des osselets des doigts. Le pédant escamoteur Laboubée jeune en a enlevé effrontément et les a gardés malgré qu’on en ait porté plainte au Préfet. Nous avons eu l’attention de faire conserver les particularités de cette translation dans le Dictionnaire des siècles littéraires de France, article Montaigne.

Malheureusement, il y a eu en effet confusion de caveau et c’était le cercueil d’une dame Brian, veuve de Lestonnac, qui avait fait l’objet de cette translation ! Il était bien gênant que fut honorée dans cette assemblée prestigieuse une dame, certes respectable, mais qui n’avait pas derrière elle une oeuvre aussi considérable.

Le 21 mai 1803, une demande est déposée auprès du préfet « de faire porter dans l’église du ci-devant monastère des Feuillants, aujourd’hui le lycée, et dans le caveau de la première chapelle à droite en entrant, le cercueil de la dame de Lestonnac, et à faire rétablir le mausolée de Michel de Montaigne dans la chapelle de la même église à gauche, la plus prés de l’autel, non dans l’angle de la dite chapelle, mais sur le caveau qui est au milieu, et où reposent les cendres de ce philosophe ». Et de qui émane cette requête ? de Joseph de Montaigne lui-même, seul et unique descendant de la famille de l’auteur des Essais, tout comme d’ailleurs de la famille de Lestonnac, du chef de Thérèse de Galatheau, son épouse. Cette personne était la fille de François-Léon de Galatheau et de Marie-Anne Daly morte en 1756, nièce de Marie Joséphine de Galatheau qui l’avait élevée depuis la mort de sa mère jusqu’à son mariage en 1771, elle-même fille de François-Joseph de Galatheau, écuyer et jurat et de Joséphine-Louis Lecomte de Latresne. C’est à ces titres que Monsieur de Montaigne déposait cette demande et, de plus, il se proposait de rétablir cette juste répartition des cendres à ses frais, ce qui plut à l’administration dirigée alors par le préfet Dubois.

Le tombeau de Montaigne y demeura jusqu’en 1880, date à laquelle il fut transféré au Palais des Facultés, l’ancienne facultés des Lettres, l’actuel Musée d’Aquitaine, sa dépouille ayant quant à elle fait un détour par le dépositoire du cimetière de la Chartreuse de Bordeaux.